--En ouvrant les cartons de votre mari, j’y ai trouvé ces plans. Ce sont
des projets, extrêmement intelligents et ingénieux, dressés pour des
travaux secondaires, dont il avait déjà préparé les bases, et qui se
continueront à mon compte. Il est de toute justice que je vous en verse
une rétribution approximative.
Il avançait cinq billets de mille francs vers Madeleine. Il surprit chez
la jeune femme un léger sursaut, comme l’esquisse d’un recul, et
expliqua nettement:
--Ce n’est pas une aumône, madame Airvault, mais une rémunération
légitime, due au talent et au labeur de votre mari. Il serait malhonnête
à moi de profiter de ces esquisses, sans vous les acheter.
Ainsi convaincue, elle prit possession des papiers bleus--avec un
respect et un attendrissement recueillis--ainsi qu’un legs inattendu,
venant de l’être cher entre tous.
A cette faible somme se bornerait sans doute l’héritage du défunt.
En effet, la compagnie d’assurances allégua l’équivoque pour se refuser
au paiement immédiat de la prime.
Un représentant de cette compagnie, quinteux, bilieux et rechigné, ne se
contenta pas d’exposer les stricts règlements, mais jeta, sans
ménagement, à la veuve des suppositions insultant la mémoire d’Airvault.
--Un homme ne donne plus signe de vie... Il peut quand même être vivant.
--Quoi! Mais...
--Mais?... Est-ce qu’un scandale, récent et retentissant, n’avait pas
montré l’exemple d’une disparition simulée. Tout le monde s’y était
laissé prendre, quelque temps, grâce à une mise en scène habilement
réglée. Le fait se passait en France. Le subterfuge avait été bientôt
éventé. Mais que de facilités pour pratiquer pareil stratagème entre les
Andes et le Pacifique!
--Monsieur! Un tel outrage!...
--Madame, je parle affaires. Inutile de se fâcher! Il fallait seulement
établir qu’une chose, jugée extravagante a priori, appartient néanmoins
au domaine du possible!
Madeleine, atterrée, n’en voulut pas écouter davantage et se retira, un
poignard en plein cœur.
Cette angoisse nouvelle était cent fois pire que l’affliction du
sacrifice. L’abominable doute allait-il désormais obscurcir de noires
vapeurs l’image bien-aimée?
Le docteur Davier, auquel elle se confia, s’éleva avec énergie contre la
cruelle suggestion.
--N’admettez pas cela un seul instant! Vous avez eu affaire à une brute!
Tenez-vous-en aux appréciations si justes de M. Vielh. Ne laissez pas
ternir le souvenir d’un brave et charmant mari, qui vous aima d’un amour
profond. Il suffisait de l’entendre prononcer votre nom pour être édifié
sur l’affection qu’il vous vouait.
Médecin de la compagnie d’assurances, Davier essaya d’intervenir auprès
d’autorités plus hautes que le grincheux employé. Mais le chef--avec une
courtoisie aussi impeccable que la raie partageant ses cheveux
plaqués--répéta les objections de son subordonné: les statuts étaient
formels.
--La mort dudit Airvault peut sembler évidente à ses amis. Mais nous,
hommes positifs, nous devons examiner soigneusement les circonstances.
Un individu conclut avec nous un contrat. Il est jeune, robuste, mais il
part au loin; il désire prémunir la famille qu’il laisse en Europe. Rien
que de judicieux dans cette prévoyance. Quelques mois après son arrivée
au Chili, plus personne! On veut croire qu’il a succombé dans une
catastrophe! Peut-être est-ce vrai. Mais aussi n’a-t-il pu profiter des
événements opportuns pour laisser supposer sa mort, et, tout en assurant
un petit patrimoine à sa femme et à sa fille, se libérer des liens
anciens pour commencer une vie nouvelle sur un autre continent?
--Mon cher monsieur, tout positif que vous vous vantiez d’être, je vous
reconnais une imagination de romancier.
--Du tout! La vie réelle fourmille de pareilles histoires! Mon
raisonnement s’appuie sur la connaissance de la faiblesse humaine. Votre
protégé était empêtré d’antécédents fâcheux.
--Oh!...
--Fut-il, oui ou non, inculpé de vol?
--A tort! Ce fut démontré! Une ordonnance de non-lieu a été rendue.
--Une ordonnance de non-lieu n’a pas la valeur justificatrice d’un
acquittement, rendu après débats publics. Votre homme restait donc sous
la main de la justice. Il a pu trouver une occasion inespérée d’échapper
à cette emprise et de refaire son existence. Qui sait si une belle
signora? Hé! hé!...
--Rien ne nous donne lieu de supposer une fugue! repartit assez
froidement le médecin, crispé par la voix huileuse et les petits
ricanements satisfaits. Airvault, de l’aveu de son patron, travailla
comme quatre pendant son court séjour au Chili, et il s’était fait
hautement estimer dans la société française, là-bas.
--Mon cher et honoré docteur, je ne vous empêche nullement de continuer,
vous aussi, votre estime au supposé défunt. Mais, dans l’état de choses
actuel, les quarante mille francs de prime resteront consignés jusqu’à
ce que lumière soit faite. Croyez bien que si j’en avais le pouvoir,
j’essayerais de fléchir la rigueur du règlement--ne fût-ce que pour vous
être agréable.
Le docteur Davier sortit de cet entretien étrangement déprimé.
Il se laissa emporter par l’auto, sans accorder un regard aux grâces de
la route. Pourtant les sites de l’Ile de France, dans la tonalité lilas
et fauve de cette fin d’octobre, déployaient leur harmonie puissamment
séductrice.
Mais l’âme, facilement pénétrée d’ordinaire par la poésie de la nature,
demeurait insensible et fermée, comme retirée en elle-même. Et, dans ce
refuge intérieur, elle se repliait, encore frémissante, devant le voile
jadis abaissé et maintenu rigide.
La pensée osait-elle un mouvement, aussitôt elle se trouvait entraînée
dans un cycle resserré, monotone, aux aboutissements immuables: «Si
l’innocence d’Airvault, en temps utile, avait été pleinement et
clairement démontrée, moins de préventions et de suspicions se
dresseraient maintenant, incitant à la défiance. La veuve et l’orpheline
ne se trouveraient pas en butte à ces difficultés misérables.»
Appuyé aux coussins de sa voiture, ainsi rêvait le docteur Davier,
tandis que défilaient, rapidement, les faubourgs, les villages de la
banlieue. Sans répit, une voix triste et basse, soufflant on ne sait
d’où, se mêlait au bruit du moteur, répétant cette injonction pressante:
«A toi de réparer l’injustice! A toi! A toi! C’est ta tâche!»
En arrivant chez lui, le médecin s’enferma dans son cabinet, rédigea une
longue lettre destinée à la Suisse, et eut soin de la porter lui-même à
la poste.
Quand il rentra, à l’heure du dîner, Stany, installé dans le boudoir de
sa sœur, grillait des cigarettes avec béatitude.
Le jeune homme, depuis quelques semaines, rectifiait ses allures
excentriques pour se transformer en gentleman d’aspect sérieux. Une
société financière de récente création utilisait sa preste jactance--et
surtout le nom à particule gravé sur sa carte--pour l’envoyer comme
«rabatteur» chez les petites gens, toujours en peine de placements sûrs.
Stany se félicitait de cette situation qui lui permettait d’agréables
déplacements. Sa mission l’amusait infiniment. Il jonglait maintenant
avec les chiffres, de façon à étourdir la raison des auditeurs. Sa
faconde atteignait l’éloquence pour dépeindre les entreprises grandioses
qui assureraient aux avisés, sachant saisir l’occasion, monts d’or et
merveilles de terre promise.
Allongé dans un fauteuil, il décrivait son procédé, au grand
divertissement de sa sœur:
--Tu comprends! Il faut infiniment de doigté! Pas d’emphase d’abord: un
préambule simple, engageant, à la fois cordial et retenu. Un exposé net
comme une leçon de géographie, mais bourré de citations scientifiques et
de termes de bourse. Le gogo boit cela comme une limonade. Puis le
discours s’élève vers les hauteurs sublimes. Nous grimpons de roc en
roc! J’arrive à la caverne où se cache la Fortune, hissée sur sa roue,
prête à déverser sa corne d’abondance. A cette apparition magique,
fasciné, subjugué, le bonhomme que je travaille ne saurait plus me
refuser sa signature. Autant d’empoché!
Fulvie riait aux éclats.
--Mon cher, tu me sembles avoir trouvé le filon! Stanislas Bouche-d’Or!
Crois-tu un peu à ce que tu racontes?
--Oh! cela, c’est autre chose! répliqua Stany avec flegme. Il m’est
recommandé de «prêcher». Mais on n’exige pas que j’aie la foi!
--Alors, permettez-moi de vous dire mon opinion, bien qu’elle n’importe
guère! interrompit le docteur Davier. Vous faites là métier d’attrapeur!
--Non! de trappeur! corrigea très gentiment Stany, rallumant une
cinquième cigarette. Que voulez-vous! J’ai un tempérament de chasseur.
Atavisme! Ne pouvant courir le loup et la grosse bête, je chasse
pauvrement, piètrement, au miroir! Il faut être de son époque! Il y eut
la période du renne et du mammouth, maintenant...
--Nous en sommes au règne du muflisme! définit le médecin, ouvrant un
journal.
Mais Loys entrait, râclant le tapis de Savonnerie des roulettes mal
dégrossies d’un cheval de bois.
--Regardez-moi ce futur cavalier et son impétueux palefroi! s’écria
Fulvie, tendant les bras à son fils.
Sans se laisser distraire par ces agaceries, le garçon, en ligne droite,
se dirigeait vers son père.
--Mon petit amour! murmura Davier, s’inclinant vers la tête brune aux
frisons légers.
Appuyé à son genou, l’enfant le buvait du regard avec une adoration
muette. Et, sous la caresse de ces yeux frais, de suaves effluves
s’épandaient dans le cœur paternel.
--Décidément, quand vous êtes là, personne n’existe plus pour lui!
constata la mère, piquée.
L’annonce du dîner fit heureusement diversion. Davier, la pensée
absente, laissa le frère et la sœur causer à leur guise sans se mêler à
l’entretien.
--Des obsessions professionnelles qui me poursuivent! s’excusa-t-il,
comme sa femme lui reprochait aigrement son mutisme.
Et il continua de s’abstraire. En esprit, il suivait la lettre qui
cheminait vers les Alpes.
La réponse lui parvint dans le plus bref délai, ainsi qu’il l’avait
demandé. Le jour même, le docteur se rendait à Saint-Germain-en-Laye,
dans la petite maison où Madeleine était revenue, lorsque la rentrée des
classes avait rappelé Raymonde.
--Mme Airvault, vous vous êtes engagée à m’obéir--ou plutôt à suivre mes
avis de confiance. Voici l’heure de vous exécuter. Rassemblez, sans un
instant de retard, ce qui vous appartient, et dès demain vous reprendrez
la route de Lézins.
Effarée, elle se récria.
--Docteur, y songez-vous! Je ne suis plus en mesure de payer
l’hospitalité du sanatorium. Les cinq mille francs donnés par M. Vielh
doivent être consacrés à l’éducation de Raymonde.
--Tranquillisez-vous à cet égard. Je...
--Docteur, je crois comprendre... Non, non!... Je ne veux pas que votre
générosité aille plus loin que le don de votre temps et de vos soins!
C’est déjà trop.
--Ne vous agitez pas ainsi, et ne me coupez pas la parole avant que je
me sois expliqué entièrement, s’il vous plaît! Voici l’hiver qui
s’annonce. Cette maisonnette, très gentille, j’en conviens, est située
en contre-bas dans un fond humide. J’appréhende pour vous les brumes
perfides de la mauvaise saison. J’ai donc correspondu, à votre sujet,
avec mon collègue de Lézins. Mis au courant de la situation, il a trouvé
une solution ingénieuse: je viens vous la proposer. Vous vous êtes fait
apprécier là-bas. On vous y verrait revenir avec plaisir. Vous êtes en
état maintenant de surveiller la lingerie, la bibliothèque, l’ordonnance
des salons, de causer un peu avec les pensionnaires anglais. Le docteur
Aubert estime que quatre heures, chaque jour, de ces occupations,
compenseraient, au delà même, les frais de votre nourriture. Le reste du
temps, vous le passeriez au soleil, sur la bienheureuse chaise-longue.
J’ajoute que Mlle Duluc, pressentie, consent volontiers à diminuer d’un
tiers la pension d’une élève, sujet d’avenir, qui fera honneur à son
institution.
--Je comprends à peine... Ou plutôt je comprends que tout le monde
s’entend pour nous obliger! murmura Madeleine, le cœur gonflé. Si
j’étais fière comme autrefois, je souffrirais de me savoir... l’objet de
la pitié générale. Aujourd’hui tant de bonté m’étonne... et me fait du
bien... Mais je vais encore me séparer de ma fille! Ah! cela, c’est
l’arrachement, la douleur sans nom!
--Votre premier devoir maternel, en ce moment, est d’achever votre
guérison et de laisser votre enfant travailler en toute quiétude. Il n’y
a pas de meilleure manière pour vous préparer, à l’une et l’autre, un
avenir tranquille que votre mutuelle affection embellira.
La logique de ce raisonnement s’imposa au bon sens de Mme Airvault.
Réprimant son chagrin, docile et résignée, elle s’embarqua, le lendemain
soir, à la gare de Lyon, escortée jusqu’au wagon par Raymonde et
Évelyne, qui, sur son instante sollicitation, avait été admise à
accompagner son amie sous la garde du docteur.
Et la voyageuse emporta dans son exil, suggestive de courage et
d’espoir, la vision des deux jeunes figures, et de l’homme respecté qui
représentait à ses yeux un émissaire de la Providence, la Sagesse et la
Bonté incarnées,--en un mot, la Loi et les Prophètes!