IV

Mme Davier, au retour d’une partie de golf, qu’avait suivi un goûter

joyeux, entrait en coup de vent dans le cabinet de travail de son mari,

excitée, le teint coloré.

--Que m’apprend-on?... Vous auriez accepté un mandat de tutelle? Et

cela, sans que j’en fusse le moins du monde avisée?... Vous êtes

vraiment d’un mystérieux!... J’ai le droit de m’en offenser! Le juge de

paix est bavard comme une corneille, quand il prend le thé. Il vient de

me dire qu’hier, ou avant-hier, il eut le plaisir de présider un conseil

de famille dont vous faisiez partie. Peut-on savoir, du moins, le nom de

cette pupille inconnue? Princesse, mendiante... ou saltimbanque?...

Le docteur releva le front avec une indicible fatigue.

--Cette pupille est seulement une enfant malheureuse. Son père, avant de

partir pour l’Amérique du Sud, m’avait demandé de veiller sur sa fille,

s’il venait à lui manquer. Il est mort, et je tiens mon engagement.

Pour conclure ces brèves révélations, il ajoutait, d’un ton uni et

naturel:

--Comme vous vous en doutez bien, c’est Raymonde Airvault que le conseil

de famille, rassemblé avant-hier, m’a accordée pour pupille.

La jeune femme enleva ses longs gants et les jeta sur le bureau avec

dépit.

--C’est très flatteur! Ces gens discrédités possèdent vraiment sur vous

un singulier empire! Votre existence n’était pas assez surchargée! Vous

refusez de m’accompagner en de nombreuses occasions où il serait

bienséant de vous voir figurer à mes côtés. Vous fuyez le monde, de plus

en plus. Et voilà que, de votre plein gré, vous assumez une tâche de

surcroît!... En l’honneur de qui et de quoi? De deux femmes, mère et

fille, qui me sont antipathiques!

--Vous ne les connaissez pas!

--Il me suffit de vous savoir si occupé d’elles! Et puis, je sais leurs

accointances avec cette odieuse Philo! Soutenir ces Airvault, c’est

pactiser avec ceux qui me sont hostiles!

Des ombres s’étendirent sur la physionomie de l’homme qui, renversé sur

le dossier de son fauteuil, subissait l’orage.

--Ne vous montez pas ainsi à tort! fit-il doucement. L’intérêt que

m’inspire cette famille est uniquement motivé par l’excessive fatalité

qui ne cesse de la poursuivre. Tout homme de cœur éprouverait le même

sentiment. Bénary...

--Que ne le nommait-on tuteur en vos lieu et place? interrompit-elle,

cassante.

--Bénary est célibataire. Je suis père: donc mieux désigné, à tous

égards, pour exercer un office quasi paternel auprès d’une fillette.

--Paternel! se récria Mme Davier, réellement scandalisée. Employer une

telle expression quand une gamine des rues est en jeu... Ces gens

n’appartiennent pas à votre monde. Laissez-les à leur destin!

--Oh! Fulvie, pesez vos paroles et vous en comprendrez la cruauté et

l’injustice! «Mon monde» est plus étendu que le vôtre! Je crois à la

fraternité humaine et au devoir d’aider plus faible que soi.

La jeune femme agita ses bracelets dont les pendeloques tintèrent,

accompagnant son rire sec d’un bruissement métallique.

--Ah! mon ami, où allez-vous? Votre grandiloquence m’écrase! A mon tour,

je vous supplie... de revenir au sens commun. Vous voilà lancé dans des

utopies, dignes du Chevalier de la Triste Figure. Si vous vous croyez

obligé de réparer toutes les injustices du sort, il vous faut recruter

une armée de Dons Quichottes, et mobiliser toutes les Filles de

Saint-Vincent, que dis-je?... la totalité des congrégations d’hommes et

de femmes.

--Sans parler des bonnes volontés laïques! Oui, cette chimère me

séduirait! répartit le médecin, acceptant le sarcasme.

Fulvie leva les yeux vers le plafond avec un soupir qui signifiait

clairement: «Fou! Il est fou et incurable!»

Son regard lourd d’ironie rencontra, en descendant, celui de son mari.

Elle ne lut pas de défi dans les prunelles bleu foncé, dont la lumière

voilée luisait au fond des orbites caves, mais la fermeté et la

tristesse. Sa finesse de femme lui apprit que ses moqueries n’avaient

point entamé la résolution arrêtée, et qu’elle ne gagnerait rien à une

opposition querelleuse et violente.

--Assez catéchisé! déclara-t-elle d’un ton léger. Faites à votre guise.

Courez au devant des déboires. Je m’en lave les mains! Mais épargnez-moi

l’agacement d’entendre jamais parler de ces deux créatures.

Elle sortit, droite et majestueuse. Davier suivit de l’œil la silhouette

élégante, qui se profila encore une seconde à travers les rideaux

diaphanes de la porte vitrée. Longtemps, après qu’elle eut disparu, il

demeura dans cette attitude. Puis, trempant dans l’encre sa plume

desséchée, il reprit le rapport médical suspendu.

V

L’année scolaire s’acheva, dispersant les élèves de l’institution Duluc.

Évelyne retournait à Versailles, sans voir se résoudre les perplexités

aiguës de Raymonde et de Mme Airvault. Mme Forestier, compatissant à

cette détresse excessive, chercha le moyen d’assurer, durant les

vacances, un peu de tranquillité aux deux éprouvées. Elle les envoya

passer août et septembre dans une maison champêtre qu’elle possédait aux

confins des bois de Marly, la femme du jardinier étant chargée

d’apprêter leurs repas.

C’était une vieille demeure, digne d’être peinte par Le Sidaner. Les

fenêtres des deux chambres mitoyennes ouvraient sur un petit parc planté

d’arbres résineux, de chênes et de tilleuls; entre les massifs

s’entrevoyait, par claires échappées, la calme et charmante campagne.

Des petits villages élevaient leurs toits au-dessus de l’étendue des

champs et des prés. Des fleurs, des fruits dans le verger! Des aliments

simples et sains, des œufs dénichés dans le poulailler, du lait frais.

Outre ces agréments journaliers, de temps à autre, la surprise d’une

visite d’Évelyne et de son père! Et par-dessus tout, primant tout, cette

fortune de vivre là, ensemble, cœur à cœur!

Quels avantages--qui eussent été de la félicité--si l’angoisse latente

n’eût retenu toute jouissance et assombri la clarté des jours!

Vers le début de septembre, une lettre de M. Vielh apporta les premiers

résultats de son enquête.

Raymond Airvault était parti de Talca au début de mai, en prévenant son

entourage qu’il s’absentait quelques jours. Il allait vers le Sud, à

Constitucion, pour y étudier l’agrandissement d’une chapelle, dans un

couvent de sœurs françaises, et il devait bifurquer vers Chillan afin de

discuter sur place un projet de Palace, adapté aux besoins de la station

thermale, de plus en plus fréquentée.

Airvault annonçait qu’il profiterait de ce petit voyage pour s’offrir

les émotions de la descente des fameux rapides du Maule.

Depuis ce départ, nulles nouvelles.

Or, deux catastrophes s’étaient produites à cette époque, presque

simultanément, dans la région visitée par Airvault: un pont de chemin de

fer, dont les assises avaient été ébranlées par une récente secousse

sismique, s’était effondré, dans un fleuve, au passage du train. Quatre

wagons se trouvaient complètement immergés. Nombreux furent les

cadavres, fracassés, défigurés, qui, roulés par le courant entre les

roches, ne purent être identifiés.

Et à Chillan, une vaste posada, construite en bois, avait pris feu en

pleine nuit. Plusieurs voyageurs n’eurent pas le temps de se sauver et

périrent dans les flammes. Airvault se trouvait-il parmi eux? Aucun

indice ne permettait de le certifier.

L’architecte pouvait aussi avoir été victime d’un accident ignoré,

pendant sa navigation--assez hasardeuse--sur le Maule.

Aussitôt ces renseignements obtenus, M. Vielh fit insérer, dans les

principaux journaux du Chili, une annonce promettant récompense à qui

pourrait fournir des indications sur le Français Airvault, dont les

traces étaient perdues depuis le 10 mai.

Personne ne répondit à cet appel.

Dès son retour, à la fin de septembre, M. Vielh fit mander la femme de

son employé et ne lui cacha pas son découragement.

--Ne comptons plus que sur le hasard pour nous apporter la lumière. Mais

toutes les probabilités, hélas! concordent! Et pour moi je ne garde pas

d’illusions.

Le patron de Raymond rapportait les papiers, livres et effets, demeurés

en désarroi dans l’appartement du défunt, à Talca. En palpant ces

pauvres dépouilles, les souvenirs des temps heureux, l’amour désespéré

se ravivèrent chez Madeleine. Touché de cette poignante douleur sans

plaintes et sans phrases, M. Vielh s’évertua aux exhortations.

--Patience. J’ai donné ordre de poursuivre les investigations

commencées, et à chacune de mes tournées, je réchaufferai le zèle des

enquêteurs. Tôt ou tard, nous saurons les circonstances, et la preuve

nécessaire sera obtenue.

En homme d’affaires, il songeait surtout aux conséquences funestes de ce

mystère environnant la mort d’Airvault. Pendant une période

indéterminée, peut-être longue, la famille du disparu resterait privée

des bénéfices de l’assurance. Et cette femme, encore charmante, serait

dans l’impossibilité de refaire sa vie, d’accepter un nouvel époux.

Madeleine, elle, bien loin de ces idées, considérait surtout les

différentes hypothèses émises sur la fin de celui qu’elle aimait. En

l’une ou l’autre de ces conjectures, le mari adoré avait subi les

tortures d’une mort tragique, dans des circonstances effroyables.

Derrière le voile · 第 24 / 41 题