IV

Mme Davier regarda tranquillement approcher son mari, sans changer

d’attitude, et répondit au bonjour du docteur en lui présentant

rapidement son élégant entourage: «Mme de X., Mlle Z., et Mmes O. et Y.»

Puis, la conversation entre dames reprit, capricante et caquetante,

effleurant les derniers scandales parisiens, la pièce la plus macabre du

Grand-Guignol, le livre osé, interdit aux honnêtes femmes, mais que

toutes, naturellement, brûlaient de feuilleter.

Le médecin, lui, s’écartait vite du cénacle pour retrouver le baby dont

la nurse guidait les pas trébuchants.

--Papapa! criait impétueusement Loys, montrant, dans un rire d’aise, les

quatre petites perles dont s’enorgueillissait son bec rose.

--Est-il joli! admirait naïvement Évelyne, agenouillée sur le sable.

Lâchez-le, Mary, pour montrer à papa comme il se tient droit. Mais

monsieur est un paresseux, un petit poltron! Il n’ose pas se risquer à

marcher longtemps seul. Fi! que c’est laid d’avoir peur, pour un garçon!

Attrape-moi vite, Loys! Vite! Vite!

Elle se mit à tournoyer comme une jolie poupée-toupie, faisant voltiger

sa jupe à portée du bébé qui étendait inutilement ses menottes, et riait

aux éclats.

Mme Davier, au bruit des roucoulements qui s’entrechoquaient dans le

petit gosier, posa sur son fils le froid regard de son bel œil noir.

--Arrêtez! fit-elle, d’une voix impérieuse. Vous lui donnez le hoquet!

Il est très mauvais de l’énerver ainsi, alors qu’on le couche de bonne

heure. Toute la nuit, cet enfant en sera agité. Je pense d’ailleurs

qu’il est temps de le rentrer.

Davier n’osa s’interposer. Comme tout vrai savant, il demeurait timide

devant une mère, et professait volontiers que les théories des médecins

sont déjouées par l’intuition de la femme. Il laissa donc, sans

protester, Mary saisir Loys, qui regimbait, pour l’asseoir, de gré ou de

force, parmi les dentelles de la riche petite voiture.

Le père et la fille, instinctivement, évitèrent de se rapprocher.

Évelyne, déconcertée et attristée, recula dans l’ombre de la charmille

comme pour se faire oublier. Le docteur Davier, au contraire, s’avança

vers le groupe de dames et prit une chaise, avec l’intention de se mêler

à l’entretien.

La présence du médecin fit relever d’un ton la causerie. Mme O. raconta

un drame qu’elle avait vu représenter en Allemagne: un magistrat, chargé

d’une enquête, découvrait que l’auteur de l’assassinat était son propre

fils, et après un combat entre son cœur et sa conscience se décidait

enfin à taire l’horrible secret et à laisser le crime impuni.

--Les Catons sont rares à notre époque! opina la jolie Mlle Z., pour

faire preuve d’érudition.

--Oh! à toute époque, je suppose! jeta Mme Davier.

--Et puis, vraiment, quelle vertu... surhumaine et inhumaine! s’exclama

une vieille dame, un peu trop plâtrée, mais agréable quand même avec ses

yeux noirs, pétillants sous des bouclettes blanches. Livrer son propre

fils! Brr! Si personne n’en devait pâtir, j’estime que le pauvre

magistrat père fit bien! Pour moi, j’eusse agi de même!... Et vous,

docteur?

--Sait-on quelles lâchetés et quels héroïsmes sont en puissance au fond

de notre être? observa le médecin.

--Ce qui revient à dire, compléta Mme Z., que l’occasion fait les

larrons... et les Catons! Étrange filiation d’idées! Cet homme antique,

maussade et chauve, m’amène à songer à Béatrice Lenda, qui prétend

ressusciter les danses ninivites. Il paraît que les représentations

données aux intimes, dans son petit hôtel de la rue Vélasquez, sont

absolument ahurissantes.

--Mais, fit la vieille Mme Y., les yeux étincelants de malice plus que

jamais, si j’en crois les racontars, votre cher mauvais sujet de frère,

Fulvie, serait des familiers de la maison. Vous devez avoir des

renseignements par Stany!

A ce nom, la physionomie altière de Mme Davier s’adoucit. Stany, unique

frère de Fulvie de Lancreau, gai compagnon des années de misère,--alors

que le père et les deux enfants subissaient les tiraillements de la

gêne, l’instabilité du jour et l’insécurité du lendemain--demeurait,

pour la jeune femme, une affection qui primait peut-être les autres.

Stany, inconstant, paresseux, mais d’une grâce câline de grand lévrier,

trouvait toujours son aînée indulgente. Jamais le garçon n’avait pu

franchir le pont-aux-ânes du bachot. Peu importait à son insouciance!

Vaguement journaliste, vaguement dessinateur, vaguement musicien,

bredouillant l’anglais et l’espagnol, il occupait un très obscur emploi

dans une agence de voyages. A vingt-quatre ans, Stany n’entrevoyait

aucune possibilité d’améliorer sa situation--sinon par un mariage

avantageux.

--Plus tard, très tard! répétait-il quand on lui parlait avenir.

Avec un cynisme ingénu, il laissait entendre qu’il possédait, avec le

nom de Lancreau, une valeur monnayable.

Cette lignée turbulente des Lancreau, tout en gardant la particule à

travers mille avatars et de nombreuses mésalliances qui en brouillaient

le vieux sang, résumait aujourd’hui ses défauts dans Stany, et ses

charmes patriciens dans la belle Fulvie.

Le père, plaideur enragé, avait vu fondre l’héritage de sa femme dans

des procès sans fin. Échoué en dernier lieu dans une pauvre maison du

Chesnay, aux portes de Versailles, M. de Lancreau, frappé d’apoplexie

sur la route, recevait, par pur hasard, les soins du docteur Davier,

dont la voiture passait, au moment de l’accident. Le docteur accompagna

le malade au logis de ce dernier; la médiocrité banale du lieu s’effaça

devant l’apparition d’une jeune fille éplorée, d’une grâce royale.

La frayeur, le chagrin de Fulvie animèrent, ce jour-là, ses traits

glacés d’ordinaire, et leur donnèrent la beauté pathétique d’une

Iphigénie. Le médecin emporta, dans son âme, cette image saisissante.

Au cours des semaines suivantes, il revit toujours Mlle de Lancreau à

travers ce prisme de la première heure, parée des mêmes attraits

touchants. Les crêpes funèbres accrurent encore ce charme mélancolique.

M. Davier, bouleversé, envoûté, se décida à solliciter la faveur de

guider les destins de l’orpheline.

Fille si dévouée, elle serait certainement pour Évelyne la tutrice

vigilante et aimante qui tiendrait la place de la mère disparue.

Fulvie avait alors vingt-cinq ans. Aucun parti convenable ne s’était

présenté jusqu’ici. Dénuée de ressources, ne possédant ni les talents ni

l’énergie morale qui suppléent à la fortune, elle se voyait bloquée dans

une impasse lugubre.

Le mariage qui se proposait lui assurait l’évasion dans une existence

confortable et un cadre élégant. Ce mari roturier, d’âge mûr, assoté

d’amour, serait un serviteur plein de gratitude et de soumission.

Ces réflexions secrètes, les suggestions de quelques sibylles telles que

Mme Y. déterminèrent donc Mlle de Lancreau à devenir Mme Davier. Encore

drapée d’un deuil sévère, elle vint prendre possession du charmant

hôtel, préparé avec sollicitude pour la recevoir.

Naturellement, l’amoureux médecin ne déchiffra point l’arrière-fond

mental de la déesse. Elle se laissait aimer avec une condescendance

qu’il voulut appeler délicate et ombrageuse fierté.

La joie, l’orgueil de posséder un fils, achevèrent d’asservir l’époux.

L’heureuse mère du délicieux Loys prit sans peine l’autorité souveraine,

et gouverna tout autour d’elle avec une froide et indolente dignité.

Parfois seulement un malaise indéfinissable assombrissait Davier. Il

évitait de le préciser, ce malaise. Car alors, il eût dû constater tout

ce qui manquait à ses vœux! Abandon des cœurs, fusion des âmes, vie

familiale plus étroite et plus chaleureuse.

Et c’était surtout en considérant sa douce Évelyne--timide et contrainte

devant une _Petite-Mère_, pourtant impeccable--que le père sentait, au

côté gauche, une piqûre intense et profonde.

... Cinq petits doigts, tendrement, effleurèrent son cou. Évelyne se

tenait derrière sa chaise. Sans doute, la partie de grâces était finie

et l’enfant, en tapinois, revenait se blottir près du père adoré, qui,

sans se retourner, d’un frôlement de la nuque, répondait à la caresse.

Mme Y. tout à coup jeta un cri coquet de naïade effarouchée.

--Qu’est-ce que je vois? Quand on parle du soleil... on n’évoque pas

toujours Louis XIV... mais Stany de Lancreau apparaît... Bonjour, jeune

prince! Bonjour!

Elle clamait sa satisfaction, bruyamment, agitant son ombrelle pour

activer la marche du jeune homme qui s’avançait, d’un pas nonchalant et

glissé, la tête inclinée sur l’épaule gauche, onduleux comme un roseau

que balance le zéphir.

En approchant, il enleva son feutre gris, artistement cabossé, et

découvrit de longues mèches, d’une dorure artificielle.

--Nous parlions de vous justement. Vous arrivez à point! s’écriait Mme

Z.

--Mais toujours Stany arrive à point... pour réjouir les yeux de sa

sœur! appuya Mme Davier, étreignant la main molle, onctueuse comme celle

d’un prélat, aux ongles travaillés par une manucure experte. Eh! mais,

dis-moi un peu, Lauzun, pourquoi tu t’es versé un flacon de teinture sur

le crâne, afin d’accentuer ta blondeur naturelle?

--Oxygène? Henné? Camomille! piailla le cercle hilarant, autour duquel

le beau jeune homme distribuait sourires et gentillesses.

Très sérieux, avec une charmante conviction et des yeux candides, il

répliquait:

--Mais oui! je me suis laissé teindre! C’était de toute nécessité! Dans

la saynète que je viens de jouer chez Lenda, on me dit: _Blond comme le

perfide Eros aux cheveux couleur de paille!_

--Bravo! bravo! voici de la conscience professionnelle, se récria Mme

O., pâmée de rire. Parlez-nous de Lenda?

--_Blond comme le perfide Eros!_ ah! que cela lui convient bien!

approuva Mme Y., frappant Stany de son éventail d’ivoire. Allons, joli

dameret, venez un peu ici me raconter vos prouesses! Où en est votre

projet de journal artistique?

Stany tira un gémissement du plus profond de sa cage thoracique.

--Il est encore aux limbes, madame! A moins que Pluton ne veuille le

délivrer en lui apportant un gros sac d’or!

V

Stany était spécialement antipathique au docteur. L’homme de travail et

de raison ne pouvait admettre facilement les façons de faire et

l’existence déséquilibrée d’un paresseux, d’un raté à la cervelle

légère. Il s’étonnait, à part soi, que, rigoureuse en ses jugements à

certains égards, la sœur de Stany montrât une indulgence complaisante

aux folies du jeune muguet, rétif à tout conseil de sagesse.

Davier souffrait de la prédilection témoignée par Fulvie à son frère.

Jalousie inavouée, scrupules d’une conscience susceptible, qui ne

s’exprimaient pas tout haut.

Aujourd’hui, tandis que le cercle frivole faisait fête au «blond Eros»

et que celui-ci, réfugié près de la sémillante douairière, batifolait

futilement avec un éventail, en débitant des insanités, le docteur

sentit grandir jusqu’à l’exaspération son énervement.

Mirage bizarre! A cet instant, il retrouvait l’impression laissée par le

regard furtif de Philomène, et la gêne mystérieuse, réflexe de cette

impression, le ressaisissait. Il lui devint insupportable de subir plus

longtemps ce caquetage de volière et la vue du puéril efféminé «aux

cheveux de paille.»

Davier se leva et s’excusant en quelques paroles d’un enjouement forcé:

--Pardonnez-moi, mesdames, de renoncer à l’agrément de votre compagnie.

Mais le piéton insatiable que je suis a besoin de détendre ses jambes.

Je vais mettre à profit le temps qui me reste avant le dîner pour

marcher un peu.

Personne ne protesta pour le retenir--pas même Mme Y. qui, tout à

l’heure, essayait subrepticement de lui soutirer une consultation.

Fulvie étendit languissamment son bras encerclé d’or, en jetant un coup

d’œil sur sa montre incrustée de brillants.

--Vous avez jusqu’à huit heures, cher ami! Inutile de vous recommander

l’exactitude. Vous êtes toujours ponctuel!

Sur ce congé presque gracieux, le docteur salua à la ronde, puis

s’achemina par l’allée voisine. Quelques pas plus loin, une mignonne

compagne le rejoignait à la dérobée. Plus loin encore, hors de la portée

des regards, une étroite menotte se glissait dans la main virile qui se

resserra.

--Papa! Papa! La bonne promenade que nous allons faire, tous deux!

Tous deux!... Ces mots se chuchotèrent avec un frémissement d’amour et

de joie qu’eût envié un jeune amant, au premier rendez-vous! Le cœur

paternel tressaillit d’un émoi doux et profond.

Mais dans la tendresse de ces paroles, perçait une plainte involontaire.

Davier étouffa sa pensée, et enveloppa plus fort, dans la tiédeur de ses

doigts, le poing menu.

--De quel côté irons-nous, Évelyne? Dirige!

--N’importe où! J’aime tout ici, surtout avec toi! Tiens! disons bonjour

à Mme Flore que voici avec ses petits enfants, et puis visitons aussi

Mme Cérès et sa famille!

--Volontiers! Ces dames méritent bien que nous leur rendions nos

devoirs. Et ensuite!

--Ensuite? chercha Évelyne s’excitant de bonheur, nous passerons, si tu

veux, devant le char d’Apollon, puis nous rejoindrons le Miroir et le

Jardin du Roi. Ainsi nous reviendrons juste à l’heure, en sortant par la

porte de l’Orangerie! C’est bien dommage que nous n’ayons pas le temps

d’aller à Trianon!

--Allons-y en pensée seulement, ce soir! Tiens! voilà ton amie Cérès,

qui consulte avec inquiétude le ciel, afin de savoir si elle doit

presser la rentrée de ses gerbes!

A travers les ramures épaisses, les rayons déclinants s’allongeaient en

flèches brillantes; des éclaboussures de soleil revêtaient le sol d’un

tapis, moiré d’or et d’améthyste sombre. Évelyne, grisée, babillait

comme une alouette en plein azur, Et le père, s’accordant au badinage

enfantin, laissait pénétrer en son âme, sourdement inquiète et dolente,

l’apaisante fraîcheur des branches vertes, des sous-bois parfumés, du

bruissement argentin de la jeune voix.

Soudain, les deux promeneurs passèrent, de la pénombre des longues nefs

de feuillages, à l’éblouissement du grand espace découvert, où les eaux

du Bassin d’Apollon et du Grand Canal réverbéraient le ciel éclatant.

A l’est, le château s’illuminait. L’astre, descendant vers l’horizon,

baignait de feux plus ardents la demeure royale. Les fenêtres

étincelantes paraient d’une double rangée d’escarboucles la majestueuse

façade.

--Papa, tu sais, déclara posément Évelyne, je n’aime pas beaucoup Louis

XIV. Il a été dur et méchant, parfois, et si capricieux! Mais, tout de

même, il a créé de bien beaux jardins! Comme ça devait être joli, les

carrosses, les chaises roulantes, les seigneurs à perruques, et les

dames avec leurs grandes robes chamarrées! Et sur le canal, les

gondoles, les fêtes vénitiennes! Tiens! il y a des petits bateaux qui

voguent! Veux-tu que nous allions jusqu’à la Flottille?

--Pressons le pas alors!

Mais quel était, devant eux, ce gentilhomme corpulent et guilleret, qui

marchait en dodelinant de la tête, au rythme d’une ariette chantonnée à

quart de voix?

--Ah! Maître Bénary, deux rencontres en l’espace d’une heure, alors que

nous restons parfois huit jours sans nous apercevoir!

L’avocat s’arrêtait et saluait, avec une grave courtoisie, la fillette

rougissante.

--Oh! oh! docteur, mes compliments! Vous voilà en _bonne fortune_!

--Vous le dites! Et pour continuer à citer du Musset, Évelyne, tout à

l’heure, à sa façon, pastichait innocemment les Trois Marches de Marbre

Rose!

«Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes»

--De talons rouges, de paillettes! continuait l’avocat souriant. L’idée

de cette évocation s’impose à tous ici! On vit dans le passé à

Versailles! Et c’est pour cela qu’on y devient forcément collectionneur!

--A ce propos, avez-vous fait affaire avec Lermignot? Vous semblez de

belle humeur?

--J’ai acheté la carte. Mais cette poussée de contentement provient

d’une cause plus sérieuse.

Ils arrivaient à l’embarcadère. Évelyne regarda avec de grands yeux

d’envie les heureux mortels qui prenaient place dans les bateaux.

--Ah! tenez, s’exclama Maître Bénary, la satisfaction me rend à mes

goûts juvéniles! Je fus un intrépide canotier de la Marne, au temps où

j’étais escholier! Gente demoiselle, vous plaît-il d’accepter une

navigation en cette nacelle? Ainsi votre charmante présence excusera les

fredaines d’un vieil étudiant!

--Bénary, mon ami, vous voilà déchaîné!... Mais le temps nous manque!

--Oh! accordez-moi seulement une demi-heure! Mes bras en auront vite

assez! Cette voiture nous attendra et nous ramènera à la ville en cinq

minutes!

Tant de convoitise ingénue éclatait dans les yeux de la fillette que le

père céda. Ce fut vite fait d’arrêter un cocher d’abord, de louer une

barque ensuite, de s’y installer. Maître Bénary, joyeusement, saisit les

avirons.

--Merci du plaisir que je vous dois, gracieuse Évelyne! A présent,

bravons l’essoufflement! Je vais vous dire en trois mots, Davier, la

chance qui m’advient. En sortant de la caverne Lermignot, je trouvai un

confrère parisien, qui venait dîner à Versailles. Tout naturellement, il

me parla d’un fait nouveau, se rapportant au vol commis chez M. de

Terroy, et qui semble devoir arranger les choses au profit de mon

client.

--Ah! tant mieux! proféra le médecin.

Évelyne, qui filtrait entre ses doigts l’eau dorée, comme pour saisir

les perles du sillage, redressa la tête, prise d’un intérêt subit pour

la conversation.

--Voilà! continua Maître Bénary, sur le front duquel commençaient de

saillir des gouttes de sueur. Un revendeur suspect du quartier des

Halles, à Paris, vient d’être arrêté pour recel de marchandises, volées

chez un grand commissionnaire en dentelles. On a trouvé chez lui, en

outre, un médaillon du collier de Terroy et deux topazes assez grosses,

signalées dans l’enquête. Il dit que ces objets lui ont été apportés par

un inconnu, ayant un fort accent anglais, qui s’est dit fils de famille

dans la dèche, et obligé de lessiver les bijoux de sa mère. L’homme,

probablement grimé, portait une barbe fauve; il était grand,

remarquablement mince. Or Raymond Airvault est de taille plutôt petite,

les épaules larges, râblé comme un Espagnol, et je ne crois pas qu’il

parle anglais.

Le docteur tenait les yeux fixés sur la perspective du canal de Trianon.

Le magnifique escalier à balustres, dont les courbes harmonieuses

s’élèvent avec grâce vers les beaux arbres du parc mélancolique,

semblait absorber toute son attention.

--Comme Watteau dut aimer ce site! murmura-t-il.

--Oui, c’est délicieux! Mais que dites-vous de mon histoire!

--Je... je ne vois pas très bien, je vous l’avoue, en quoi ces

circonstances peuvent favoriser votre client... Ne pourra-t-on supposer

l’ingérence d’un complice?

--Soit!... mais il y a déjà doute, et que le doute s’accroisse,

l’inculpé en bénéficiera! reprit vivement l’avocat. Ah! si Raymond

pouvait justifier la présence de la sacrée pendeloque dans son tiroir!

Parbleu! l’explication qu’en donne le pauvre diable est assez plausible!

M. de Terroy, averti de ses folies de jeu, le retint après le départ de

ses autres invités pour lui laver la tête. Airvault ne cacha pas ses

torts, et confessa les embarras où il s’était jeté, par sa faute, la

dette «dite d’honneur» contractée dans un tripot où un mauvais ami

l’avait introduit, la facture refusée, etc., tout cela rendu plus

critique par la maladie de sa femme. M. de Terroy, paternel envers ce

garçon qu’il a aidé à diverses reprises, lui prêta trois mille francs

pour sortir d’embarras.

--Fort bien! Je sais tout cela! Mais la pendeloque!

--Nous y arrivons! M. de Terroy avait montré à tous ses invités le

collier Renaissance, acquis le jour même, et qu’il enferma, en leur

présence, dans un coffret de vieil argent avec des pierres non taillées,

dont il voulait faire composer une parure pour sa petite nièce. La

pendeloque du collier était détachée. Quand il fut seul avec Airvault,

il pria celui-ci de prendre le dessin de ce camée--dessin qui serait

communiqué à une Revue artistique--et il lui confia le pendant pour

quelques jours. Raymond, en arrivant chez lui, retrouva dans la poche de

son gilet le précieux objet auquel il ne songeait déjà plus, et

l’enferma dans le tiroir de sa table à dessiner. Il repartait, le

lendemain matin, pour Montmorency où il surveille, comme vous le savez,

la construction d’une grande villa; la pendeloque lui sortit de

l’esprit. Quel malheur qu’il n’ait parlé à personne du travail commandé

par M. de Terroy! Enfin, le fait nouveau aura pour résultat de faire

pousser davantage l’enquête et vraisemblablement sur une autre piste.

--Une autre piste?

--Oui, à mon avis, l’instruction n’a pas tenu compte suffisamment de la

disposition des locaux.

Eugène, le vieux domestique, s’étant couché vers dix heures, l’entrée du

pavillon fut à peu près libre jusqu’à minuit. (Il faudrait aussi

interroger d’une façon plus précise la bonne femme qui fut chargée de

verrouiller la grille afin de connaître l’heure exacte de la fermeture.)

Quoi qu’il en soit, les verrous de la maison même n’étaient pas tirés.

Et il n’y a pas de trace d’effraction. Or, si vous vous rappelez bien la

disposition du pavillon, il existe, à l’entrée, un petit salon,

parallèle à l’antichambre, et contigu au studio. Quelqu’un a pu s’y

tenir caché, attendre la sortie d’Airvault--peut-être pour exposer une

requête à M. de Terroy, envahi toujours par les tapeurs. Admettons un

tapeur.--A sa vue, notre ami, violemment saisi, s’écroule foudroyé.

L’autre, soyons charitables! veut le secourir--constate que tout est

inutile. Sa main tombe sur le coffret. Autant de pris! Puis il sort par

les issues ordinaires--ou bien il saute sur le terre-plein du jardin et

se laisse tomber de la terrasse dans la ruelle qui passe derrière la

propriété.

--Oh! oh! maître Bénary, vous avez une imagination de romancier!

--Persifleur! Si vous aviez étudié l’affaire comme moi, ces probabilités

vous paraîtraient vraisemblables. Mais je ferais mieux de garder ma voix

pour la barre! Est-ce assez idiot de jacasser de la sorte en ramant.

L’avocat toussa, s’érailla, reprit souffle, et les avirons, quelque

temps paresseux, s’animèrent avec une nouvelle vigueur. L’embarcation

retournait vers le port. Évelyne, assise à l’arrière, sa chevelure

blonde traversée de soleil, inclina sa tête caressante sur l’épaule de

son père.

--Oh! quel bonheur si le papa de Raymonde revient enfin chez lui! Je

voudrais que tout le monde crût M. Bénary!

Lentement, M. Davier écarta sa main, demeurée en abat-jour sur ses yeux,

et il murmura, comme quelqu’un qui parle pour élucider ses souvenirs:

--Mais j’ai rencontré Airvault sur le chemin de la gare, le matin, alors

qu’il rejoignait Montmorency. Le décès de M. de Terroy n’était connu de

personne, puisque le valet de chambre, malade, n’entra dans le salon de

son maître qu’à huit heures. Airvault et moi, nous marchâmes de

compagnie, une centaine de pas environ. Et... je ne pourrais

l’affirmer... mais... il me semble bien qu’il m’a parlé d’un petit

travail à effectuer pour de Terroy... le dessin d’un joli bijou

ancien...

Maître Bénary leva sa rame dans un transport d’enthousiasme:

--Ah! cher ami! Que j’ai bien fait de jaser! Je ne me repens plus,

malgré l’aphonie! Tachez, je vous en conjure, de vous rappeler

exactement. Ainsi les allégations d’Airvault à propos du satané camée se

trouveraient justifiées. Spontanément, il avait avoué le prêt

d’argent--que personne ne soupçonnait. Ses livres portent d’ailleurs

mention d’avances semblables, faites par M. de Terroy et peu à peu

acquittées. On le croira plus facilement sur le reste si ses assertions,

touchant la pendeloque, sont confirmées par un homme tel que vous. Ah!

autre chose! A quelle heure l’avez-vous rencontré?

--Je suis sorti une demi-heure plus tôt que d’habitude, ce matin-là,

pour aller au chevet d’un hémiplégique. Il était environ huit heures

moins le quart.

--Admirable! s’écria Bénary, exalté. Voici l’alibi désiré! L’homme brin

de jonc s’est présenté à huit heures chez le revendeur, qui ôtait

seulement les panneaux de sa devanture. Évidemment, Airvault n’ayant pas

le don d’ubiquité, ne pouvait se trouver à la fois dans le train de

Versailles et rue Rambuteau! De plus, si on objecte qu’il a pu confier

le collier à un complice, le fait qu’il vous ait parlé de la

reproduction de la pendeloque, enlève toute vraisemblance à l’argument.

Ah! la bonne après-midi!

Le docteur se pencha vers l’onde vermeille qui lui envoya un chaud

reflet au visage:

--Mes souvenirs sont très nets quant à l’heure à déterminer,

articula-t-il. Puis en hésitant: Pour la pendeloque... J’écoutais d’une

oreille trop distraite pour certifier l’exactitude du propos... Vos

habiles dissertations ont pu me suggestionner, ajouta-t-il avec un

faible sourire.

Maître Bénary repoussa vigoureusement l’insinuation.

--N’allez pas vous mettre en tête pareille billevesée, et vous perdre

dans des scrupules nuageux, comme une nonne à confesse! Votre mémoire

s’éveille: voilà tout!

--Cet éveil est bien indécis...

--Mon cher! Indécises ou non, ces paroles, venant de votre part,

acquièrent une valeur inestimable! Notre juge d’instruction, si têtu

qu’il soit, sera bien obligé d’abandonner quelques-unes de ses

préventions. Je vous fais citer bon gré, mal gré, comme témoin à

décharge.

Allons! ajoutait l’avocat, sautant à terre, et tendant galamment la main

à Évelyne, je puis dire, après Titus, que je n’ai pas perdu ma journée.

Petite belle aux cheveux d’or, veuillez monter dans cet équipage! Que

n’ai-je le pouvoir magique de transformer ce locatis poudreux en char

fleuri, traîné par des colombes, pour le rendre digne de vous!

Derrière le voile · 第 11 / 41 题