«Venons à ce bâtiment neuf qui contient deux corps de logis séparés:

l'un est occupé par le propriétaire, qui est ce vieux cavalier qui

tantôt se promène dans son appartement, et tantôt se laisse tomber

dans un fauteuil.--Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tête

quelque grand projet. Qui est cet homme-là? Si l'on s'en rapporte à

la richesse qui brille dans sa maison, ce doit être un grand de la

première classe.--Ce n'est pourtant qu'un contador, répondit le

démon. Il a vieilli dans des emplois très-lucratifs; il a quatre

millions de bien. Comme il n'est pas sans inquiétude sur les moyens

dont il s'est servi pour les amasser, et qu'il se voit sur le point

d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde, il est devenu

scrupuleux; il songe à bâtir un monastère; il se flatte qu'après une

si bonne oeuvre, il aura la conscience en repos. Il a déjà obtenu la

permission de fonder un couvent; mais il n'y veut mettre que des

religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême

humilité. Il est fort embarrassé sur le choix.

«Le second corps de logis est habité par une belle dame qui vient de

se baigner dans du lait, et de se mettre au lit tout à l'heure.

Cette voluptueuse personne est veuve d'un chevalier de

Saint-Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu'un beau nom;

mais heureusement elle a pour amis deux conseillers du conseil de

Castille, qui font à frais communs la dépense de la maison.

--Oh! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir l'air de cris et de

lamentations. Viendrait-il d'arriver quelque malheur?--Voici ce que

c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux

cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles

allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la

main, et se sont blessés tous deux mortellement: le plus âgé est

marié, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre l'âme. La

femme de l'un et le père de l'autre, avertis de ce funeste accident,

viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage.

«Malheureux enfant, dit le père, en apostrophant son fils qui ne

saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au

jeu? Combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coûterait la vie? Je

déclare que ce n'est pas ma faute si tu péris misérablement.» De son

côté, la femme se désespère; quoique son époux ait perdu au jeu tout

ce qu'elle lui a apporté en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les

pierreries qu'elle avait et jusqu'à ses habits, elle est

inconsolable de sa perte: elle maudit les cartes qui en sont la

cause; elle maudit celui qui les a inventées; elle maudit le tripot

et tous ceux qui l'habitent.

--Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède, dit don

Cléofas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation.

Grâces au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là.--Vous en

avez un autre qui le vaut bien, reprit le démon. Est-il plus

raisonnable, à votre avis, d'aimer les courtisanes, et n'avez-vous

pas couru risque ce soir d'être tué par des spadassins? J'admire

messieurs les hommes: leurs propres défauts leur paraissent des

minuties; au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un microscope.

«Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous présente des images

tristes. Voyez dans une maison, à deux pas du tripot, ce gros homme

étendu sur un lit: c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber

en apoplexie. Son neveu et sa petite nièce, bien loin de lui donner

du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs

effets, qu'ils vont porter chez des recéleurs; après quoi ils auront

tout le loisir de pleurer et de lamenter.

«Remarquez-vous près de là deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont

deux frères; ils étaient malades de la même maladie, mais ils se

gouvernaient différemment; l'un avait une confiance aveugle en son

médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature; ils sont morts tous

deux: celui-là, pour avoir pris tous les remèdes de son docteur;

celui-ci, pour n'avoir rien voulu prendre.--Cela est fort

embarrassant, dit Léandro. Eh! que faut-il donc que fasse un pauvre

malade?--C'est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le diable;

je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais je ne sais s'il y a de

bons médecins.

«Changeons de spectacle, poursuivit-il; j'en ai de plus

divertissants à vous montrer. Entendez-vous dans la rue un

charivari? Une femme de soixante ans a épousé ce matin un cavalier

de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameutés pour

célébrer ces noces par un concert bruyant de bassins, de poëles et

de chaudrons.--Vous m'avez dit, interrompit l'écolier, que c'était

vous qui faisiez les mariages ridicules; cependant vous n'avez point

de part à celui-là.--Non vraiment, répartit le boiteux, je n'avais

garde de le faire, puisque je n'étais pas libre; mais quand je

l'aurais été, je ne m'en serais pas mêlé. Cette femme est

scrupuleuse; elle ne s'est remariée que pour pouvoir goûter sans

remords des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point de pareilles

unions; je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à

les rendre tranquilles.

--Malgré le bruit de cette burlesque sérénade, dit Zambullo, un

autre, ce me semble, frappe mon oreille.--Celui que vous entendez,

en dépit du charivari, répondit le boiteux, part d'un cabaret où il

y a un gros capitaine flamand, un chantre français et un officier de

la garde allemande, qui chantent en _trio_. Ils sont à table depuis

huit heures du matin, et chacun d'eux s'imagine qu'il y va de

l'honneur de sa nation d'enivrer les deux autres.

«Arrêtez vos regards sur cette maison isolée, vis-à-vis celle du

chanoine; vous verrez trois fameuses Galiciennes qui font la

débauche avec trois hommes de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent

jolies! s'écria don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de

qualité les courent. Qu'elles font de caresses à ceux-là! il faut

qu'elles soient bien amoureuses d'eux!--Que vous êtes jeune!

répliqua l'esprit: vous ne connaissez guère ces sortes de dames;

elles ont le coeur encore plus fardé que le visage. Quelques

démonstrations qu'elles fassent, elles n'ont pas la moindre amitié

pour ces seigneurs: elles en ménagent un pour avoir sa protection,

et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en est de

même de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour

elles, ils n'en sont pas plus aimés; au contraire, tout payeur est

traité comme un mari: c'est une règle que j'ai établie dans les

intrigues amoureuses; mais laissons ces seigneurs savourer des

plaisirs qu'ils achètent si cher, pendant que leurs valets, qui les

attendent dans la rue, se consolent dans la douce espérance de les

avoir _gratis_.

--Expliquez-moi, de grâce, interrompit Léandro Perez, un autre

tableau qui se présente à mes yeux. Tout le monde est encore sur

pied dans cette grande maison à gauche. D'où vient que les uns rient

à gorge déployée, et que les autres dansent? On y célébre quelque

fête apparemment?--Ce sont des noces, dit le boiteux; tous les

domestiques sont dans la joie; il n'y a pas trois jours que dans ce

même hôtel on était dans une extrême affliction. C'est une histoire

qu'il me prend envie de vous raconter: elle est un peu longue, à la

vérité; mais j'espère qu'elle ne vous ennuiera point.» En même temps

il la commença de cette sorte.

CHAPITRE IV

_Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédes._

Le comte de Belflor, un des plus grands seigneurs de la cour, était

éperdument amoureux de la jeune Léonor de Cespédes. Il n'avait pas

dessein de l'épouser; la fille d'un simple gentilhomme ne lui

paraissait pas un parti assez considérable pour lui. Il ne se

proposait que d'en faire une maîtresse.

«Dans cette vue, il la suivait partout, et ne perdait pas une

occasion de lui faire connaître son amour par ses regards; mais il

ne pouvait lui parler ni lui écrire, parce qu'elle était

incessamment obsédée d'une duègne sévère et vigilante, appelée la

dame Marcelle. Il en était au désespoir, et, sentant irriter ses

désirs par les difficultés, il ne cessait de rêver aux moyens de

tromper l'argus qui gardait son Io.

«D'un autre côté, Léonor, qui s'était aperçue de l'attention que le

comte avait pour elle, n'avait pu se défendre d'en avoir pour lui;

et il se forma insensiblement dans son coeur une passion qui devint

enfin très-violente. Je ne la fortifiais pourtant pas par mes

tentations ordinaires, parce que le magicien qui me tenait alors

prisonnier m'avait interdit toutes mes fonctions; mais il suffisait

que la nature s'en mêlât. Elle n'est pas moins dangereuse que moi;

toute la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu

à peu les coeurs, au lieu que je les séduis brusquement.

«Les choses étaient dans cette disposition, lorsque Léonor et son

éternelle gouvernante, allant un matin à l'église, rencontrèrent une

vieille femme qui tenait à la main un des plus gros chapelets qu'ait

fabriqués l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant, et,

adressant la parole à la duègne: «Le ciel vous conserve, lui

dit-elle; la sainte paix soit avec vous: permettez-moi de vous

demander si vous n'êtes pas la dame Marcelle, la chaste veuve du feu

seigneur Martin Rosette?» La gouvernante répondit que oui. «Je vous

rencontre donc fort à propos, lui dit la vieille, pour vous avertir

que j'ai au logis un vieux parent qui voudrait bien vous parler. Il

est arrivé de Flandres depuis peu de jours; il a connu

particulièrement, mais très-particulièrement, votre mari, et il a

des choses de la dernière conséquence à vous communiquer. Il aurait

été vous les dire chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; mais le

pauvre homme est à l'extrémité; je demeure à deux pas d'ici. Prenez,

s'il vous plaît, la peine de me suivre.»

«La gouvernante, qui avait de l'esprit et de la prudence, craignant

de faire quelque fausse démarche, ne savait à quoi se résoudre; mais

la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit: «Ma chère

madame Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en toute assurance. Je

me nomme la Chichona. Le licencié Marcos de Figueroa et le bachelier

Mira de Mesqua vous répondront de moi comme de leurs grands-mères.

Quand je vous propose de venir à ma maison, ce n'est que pour votre

bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari

lui a autrefois prêtée.» A ce mot de restitution, la dame Marcelle

prit son parti. «Allons, ma fille, dit-elle à Léonor, allons voir le

parent de cette bonne dame; c'est une action charitable que de

visiter les malades.»

«Elles arrivèrent bientôt au logis de la Chichona, qui les fit

entrer dans une salle basse, où elles trouvèrent un homme alité, qui

avait une barbe blanche, et qui, s'il n'était pas fort malade,

paraissait du moins l'être. «Tenez, cousin, lui dit la vieille en

lui présentant la gouvernante, voici cette sage dame Marcelle à qui

vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette,

votre ami.» A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tête,

salua la duègne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle fut

près de son lit, lui dit d'une voix faible: «Ma chère madame

Marcelle, je rends grâces au ciel de m'avoir laissé vivre jusqu'à ce

moment; c'était l'unique chose que je désirais: je craignais de

mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre

en main propre cent ducats que feu votre époux, mon intime ami, me

prêta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois à

Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette aventure?

--Hélas! non, répondit la dame Marcelle, il ne m'en a point parlé:

devant Dieu soit son âme! il était si généreux, qu'il oubliait les

services qu'il avait rendus à ses amis; et, bien loin de ressembler

à ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont pas fait, il ne

m'a jamais dit qu'il eût obligé personne.--Il avait l'âme belle

assurément, répliqua le vieillard, j'en dois être plus persuadé

qu'un autre; et pour vous le prouver, il faut que je vous raconte

l'affaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais

comme j'ai des choses à dire qui sont de la dernière importance pour

la mémoire du défunt, je serais bien aise de ne les révéler qu'à sa

discrète veuve.

--Hé bien, dit alors la Chichona, vous n'avez qu'à lui faire ce

récit en particulier: pendant ce temps-là nous allons passer dans

mon cabinet, cette jeune dame et moi.» En achevant ces paroles, elle

laissa la duègne avec le malade, et entraîna Léonor dans une autre

chambre, où, sans chercher de détours, elle lui dit: «Belle Léonor,

les moments sont trop précieux pour les mal employer. Vous

connaissez de vue le comte de Belflor: il y a longtemps qu'il vous

aime et qu'il meurt d'envie de vous le dire; mais la vigilance et la

sévérité de votre gouvernante ne lui ont pas permis, jusqu'ici,

d'avoir ce plaisir. Dans son désespoir, il a eu recours à mon

industrie; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous

venez de voir est un jeune valet de chambre du comte, et tout ce que

j'ai fait n'est qu'une ruse que nous avons concertée pour tromper

votre gouvernante et vous attirer ici.»

«Comme elle achevait ces mots, le comte, qui était caché derrière

une tapisserie, se montra, et, courant se jeter aux pieds de Léonor:

«Madame, lui dit-il, pardonnez ce stratagème à un amant qui ne

pouvait plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne

n'eût pas trouvé moyen de me procurer cet avantage, j'allais

m'abandonner à mon désespoir.» Ces paroles, prononcées d'un air

touchant par un homme qui ne déplaisait pas, troublèrent Léonor.

Elle demeura quelque temps incertaine de la réponse qu'elle y devait

faire; mais enfin, s'étant remise de son trouble, elle regarda

fièrement le comte, et lui dit: «Vous croyez peut-être avoir

beaucoup d'obligation à cette officieuse dame qui vous a si bien

servi; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service

qu'elle vous a rendu.»

«En parlant ainsi, elle fit quelques pas pour rentrer dans la salle.

Le comte l'arrêta: «Demeurez, dit-il, adorable Léonor; daignez un

moment m'entendre. Ma passion est si pure qu'elle ne doit point vous

alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue, de vous révolter contre

l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas

jusqu'à ce jour inutilement essayé de vous parler? il y a six mois

que je vous suis aux églises, à la promenade, aux spectacles. Je

cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez

charmé. Votre cruelle, votre impitoyable gouvernante a toujours su

tromper mes désirs. Hélas! au lieu de me faire un crime d'un

stratagème que j'ai été forcé d'employer, plaignez-moi, belle

Léonor, d'avoir souffert tous les tourments d'une si longue attente,

et jugez par vos charmes des peines mortelles qu'elle a dû me

causer.»

«Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de tous les airs de

persuasion que les jolis hommes savent si heureusement mettre en

pratique; il laissa couler quelques larmes. Léonor en fut émue; il

commença, malgré elle, à s'élever dans son coeur des mouvements de

tendresse et de pitié. Mais, loin de céder à sa faiblesse, plus elle

se sentait attendrir, plus elle marquait d'empressement à vouloir se

retirer. «Comte! s'écria-t-elle, tous vos discours sont inutiles. Je

ne veux point vous écouter; ne me retenez pas davantage; laissez-moi

sortir d'une maison où ma vertu est alarmée, ou bien je vais par mes

cris attirer ici tout le voisinage, et rendre votre audace

publique.» Elle dit cela d'un ton si ferme, que la Chichona, qui

avait de grandes mesures à garder avec la justice, pria le comte de

ne pas pousser les choses plus loin. Il cessa de s'opposer au

dessein de Léonor. Elle se débarrassa de ses mains, et, ce qui

jusqu'alors n'était arrivé à aucune fille, elle sortit de ce cabinet

comme elle y était entrée.

«Elle rejoignit promptement sa gouvernante. Venez, ma bonne, lui

dit-elle, quittez ce frivole entretien: on nous trompe; sortons de

cette dangereuse maison.--Qu'y a-t-il, ma fille, répondit avec

étonnement la dame Marcelle? quelle raison vous oblige à vouloir

vous retirer si brusquement?--Je vous en instruirai, répartit

Léonor. Fuyons; chaque instant que je m'arrête ici me cause une

nouvelle peine.» Quelque envie qu'eût la duègne de savoir le sujet

d'une si brusque sortie, elle ne put s'en éclaircir sur-le-champ; il

lui fallut céder aux instances de Léonor. Elles sortirent toutes

deux avec précipitation, laissant la Chichona, le comte et son valet

de chambre aussi déconcertés tous trois que des comédiens qui

viennent de représenter une pièce que le parterre a mal reçue.

«Dès que Léonor se vit dans la rue, elle se mit à raconter avec

beaucoup d'agitation à sa gouvernante tout ce qui s'était passé dans

le cabinet de la Chichona. La dame Marcelle l'écouta fort

attentivement, et lorsqu'elles furent arrivées au logis: «Je vous

avoue, ma fille, lui dit-elle, que je suis extrêmement mortifiée de

ce que vous venez de m'apprendre. Comment ai-je pu être la dupe de

cette vieille femme? J'ai fait d'abord difficulté de la suivre. Que

n'ai-je continué? je devais me défier de son air doux et honnête;

j'ai fait une sottise qui n'est pas pardonnable à une personne de

mon expérience. Ah! que ne m'avez-vous découvert chez elle cet

artifice! je l'aurais dévisagée, j'aurais accablé d'injures le comte

de Belflor, et arraché la barbe au faux vieillard qui me contait des

fables. Mais je vais retourner sur mes pas porter l'argent que j'ai

reçu comme une véritable restitution; et si je les retrouve

ensemble, ils ne perdront rien pour avoir attendu.» En achevant ces

mots, elle reprit sa mante qu'elle avait quittée, et sortit pour

aller chez la Chichona.

«Le comte y était encore; il se désespérait du mauvais succès de son

stratagème. Un autre en sa place aurait abandonné la partie; mais il

ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualités, il en avait une peu

louable: c'était de se laisser trop entraîner au penchant qu'il

avait à l'amour. Quand il aimait une dame, il était trop ardent à la

poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement honnête homme, il

était alors capable de violer les droits les plus sacrés pour

obtenir l'accomplissement de ses désirs. Il fit réflexion qu'il ne

pourrait parvenir au but qu'il se proposait sans le secours de la

dame Marcelle, et il résolut de ne rien épargner pour la mettre dans

ses intérêts. Il jugea que cette duègne, toute sévère qu'elle

paraissait, ne serait point à l'épreuve d'un présent considérable,

et il n'avait pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des

gouvernantes fidèles, c'est que les galants ne sont pas assez riches

ou assez libéraux.

«D'abord que la dame Marcelle fut arrivée, et qu'elle aperçut les

trois personnes à qui elle en voulait, il lui prit une fureur de

langue; elle dit un million d'injures au comte et à la Chichona, et

fit voler la restitution à la tête du valet de chambre. Le comte

essuya patiemment cet orage; et, se mettant à genoux devant la

duègne, pour rendre la scène plus touchante, il la pressa de

reprendre la bourse qu'elle avait jetée, et lui offrit mille

pistoles de surcroît, en la conjurant d'avoir pitié de lui. Elle

n'avait jamais vu solliciter si puissamment sa compassion; aussi ne

fut-elle pas inexorable; elle eut bientôt quitté les invectives, et,

comparant en elle-même la somme proposée avec la médiocre récompense

qu'elle attendait de don Luis de Cespédes, elle trouva qu'il y avait

plus de profit à écarter Léonor de son devoir qu'à l'y maintenir.

C'est pourquoi, après quelques façons, elle reprit la bourse,

accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du

comte, et s'en alla sur-le-champ travailler à l'exécution de sa

promesse.

«Comme elle connaissait Léonor pour une fille vertueuse, elle se

garda bien de lui donner lieu de soupçonner son intelligence avec le

comte, de peur qu'elle n'en avertît don Luis son père; et, voulant

la perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parla à son

retour. «Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité; j'ai

retrouvé nos trois fourbes; ils étaient encore tout étourdis de

votre courageuse retraite. J'ai menacé la Chichona du ressentiment

de votre père et de la rigueur de la justice, et j'ai dit au comte

de Belflor toutes les injures que la colère a pu me suggérer.

J'espère que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats, et

que ses galanteries cesseront désormais d'occuper ma vigilance. Je

rends grâce au ciel que vous ayez, par votre fermeté, évité le piége

qu'il vous avait tendu; j'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il

n'ait tiré aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs

se font un jeu de séduire de jeunes personnes. La plupart même de

ceux qui se piquent le plus de probité ne s'en font pas le moindre

scrupule, comme si ce n'était pas une mauvaise action que de

déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit

de ce caractère, ni qu'il ait envie de vous tromper: il ne faut pas

toujours juger mal de son prochain; peut-être a-t-il des vues

légitimes. Quoiqu'il soit d'un rang à prétendre aux premiers partis

de la cour, votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution

de vous épouser. Je me souviens même que, dans les réponses qu'il a

faites à mes reproches, il m'a laissé entrevoir cela.

--Que dites-vous, ma bonne? interrompit Léonor; s'il avait formé ce

dessein, il m'aurait déjà demandée à mon père, qui ne me refuserait

point à un homme de sa condition.--Ce que vous dites est juste,

reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment; la démarche du

comte est suspecte, ou plutôt ses intentions ne sauraient être

bonnes; peu s'en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui

dire de nouvelles injures.--Non, ma bonne, répartit Léonor; il vaut

mieux oublier ce qui s'est passé, et nous venger par le mépris.--Il

est vrai, dit la dame Marcelle, je crois que c'est le meilleur

parti; vous êtes plus raisonnable que moi; mais, d'un autre côté, ne

jugerions-nous point mal des sentiments du comte? que savons-nous

s'il n'en use pas ainsi par délicatesse? avant que d'obtenir l'aveu

d'un père, il veut peut-être vous rendre de longs services, mériter

de vous plaire, s'assurer de votre coeur, afin que votre union ait

plus de charmes. Si cela était, ma fille, serait-ce un grand crime

que de l'écouter? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est

connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ou

auriez-vous de la répugnance à l'épouser?»

«A cette malicieuse question, la trop sincère Léonor baissa les yeux

en rougissant, et avoua qu'elle n'avait nul éloignement pour lui;

mais comme sa modestie l'empêchait de s'expliquer plus ouvertement,

la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin elle

se rendit aux affectueuses démonstrations de la gouvernante. «Ma

bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle

confidemment, apprenez que Belflor m'a paru digne d'être aimé. Je

l'ai trouvé si bien fait, et j'en ai ouï parler si avantageusement,

que je n'ai pu me défendre d'être sensible à ses galanteries.

L'attention infatigable que vous avez à les traverser m'a souvent

fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu'en secret je l'ai

plaint quelquefois, et dédommagé par mes soupirs des maux que votre

vigilance lui a fait souffrir. Je vous dirai même qu'en ce moment,

au lieu de le haïr, après son action téméraire, mon coeur, malgré

moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre sévérité.

--Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de

croire que sa recherche vous serait agréable, je veux vous ménager

cet amant.--Je suis très-sensible, répartit Léonor en

s'attendrissant, au service que vous me voulez rendre. Quand le

comte ne tiendrait pas un des premiers rangs à la cour, quand il ne

serait qu'un simple cavalier, je le préférerais à tous les autres

hommes; mais ne nous flattons point: Belflor est un grand seigneur,

destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la

monarchie. N'attendons pas qu'il se borne à la fille de don Luis,

qui n'a qu'une fortune médiocre à lui offrir. Non, non,

ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables: il

ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter son nom;

il ne cherche qu'à m'offenser.

Le diable boiteux, tome I · 第 2 / 12 段