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LE DIABLE BOITEUX
PAR LE SAGE
_seule édition complète_
suivie de l'Entretien des cheminées de Madrid
et d'Une Journée Des Parques
PAR LE MEME AUTEUR
ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE
PAR M. PIERRE JANNET
TOME I
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27, PASSAGE CHOISEUL, 29
M DCCC LXXVI
PRÉFACE.
Je n'entrerai pas dans de grands détails sur la vie de Le Sage. Ce
qu'on en sait a été dit tant de fois et si bien, que je ne puis
mieux faire, dans l'intérêt du lecteur, que de le renvoyer aux
travaux de mes devanciers[1], en me bornant à rappeler ici quelques
faits et quelques dates. Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, petite
ville de la presqu'île de Rhuys, près de Vannes, le 8 mai 1668. Il
était fils unique de Claude Le Sage, notaire royal, et de Jeanne
Brenugat. Resté de bonne heure orphelin, il se trouva placé sous la
tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut dissipée. Il fit ses
études chez les Jésuites de Vannes, vint les terminer à Paris et se
fit recevoir avocat. En 1694, il épouse une femme sans fortune,
fille d'un menuisier de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans
il était père de famille, et la profession qu'il exerçait n'était
pas lucrative. Il demanda des ressources à la littérature. Sur les
conseils de Danchet, son ancien condisciple au collége de Vannes, il
fit une traduction des _Lettres d'Aristenète_, qui parut en 1695 et
n'eut aucun succès. Heureusement l'abbé de Lyonne s'intéressa à Le
Sage. Il lui procura quelques ressources et sut lui faire partager
le goût très-vif qu'il avait pour la littérature espagnole. Cette
littérature, après avoir été en grande faveur chez nous, y était
alors fort négligée. Elle devint bientôt familière à Le Sage, qui
trouva là le champ où devait se développer et mûrir son talent. Il
commença par traduire quelques pièces de théâtre: _Le Traître puni_,
de Roxas, imprimé en 1700; _Don Félix de Mendoce_, de Lope de Vega;
_Le Point d'honneur_, de Rojas, qui fut joué en 1702. Puis il fit
une traduction ou plutôt une imitation des _Nouvelles Aventures de
Don Quichote_, d'Avellaneda, qui parut en 1704, et une comédie en
cinq actes et en prose, tirée de Calderon, _Don César Ursin_, qui
réussit à la cour et fut sifflée à la ville.
[Note 1: Voir notamment la _Vie de Le Sage_ (par Ch. Jos.
Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan, en tête de
l'édition des _OEuvres choisies de Le Sage_, Paris, 1782; la Notice
de Beuchot, en tête de l'édition des _OEuvres choisies_, Paris,
1818; La Notice de François de Neufchateau en tête de son édition de
Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, London, 1820; Audiffret,
_Notice historique sur Le Sage_, Paris, 1822; Patin, _Éloge de Le
Sage_, Paris, 1822; Malitourne, _Éloge de Le Sage_, Paris, 1822; W.
Scott, _Miscellaneous Works_, Paris, 1837, t. III; Villemain,
_Littérature française du dix-huitième siècle_, t. I; Sainte-Beuve,
_Causeries du lundi_, t. II; Jules Janin, _Notice sur Le Sage_, en
tête du _Diable Boiteux_, Paris, Bourdin, 1840, gr. in-8;
_Biographie Didot_, article Le Sage; Ticknor, _Histoire de la
Littérature espagnole_. (Je me sers de la traduction allemande de N.
H. Julius, Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)]
Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour la gloire et la fortune de
Le Sage; mais le moment du triomphe approchait. En 1707, l'année la
plus heureuse de sa vie, il obtint deux succès magnifiques, au
théâtre avec _Crispin rival de son maître_, dans le roman avec _le
Diable boiteux_.
En 1709, Le Sage fit jouer _Turcaret_. En 1715, il publia les deux
premiers volumes de _Gil Blas_, son chef-d'oeuvre et le
chef-d'oeuvre du genre. Puis, obligé de travailler pour vivre,
mécontent des Comédiens français, il se mit à travailler pour le
théâtre de la Foire, auquel il donna, dans l'espace de vingt-cinq
ans, seul ou en collaboration, près d'une centaine de pièces. Il fit
paraître encore quelques romans, et finit par se retirer à Boulogne,
auprès de son fils le chanoine, où il mourut dans sa
quatre-vingtième année, en 1747.
M. Ticknor, dans son _Histoire de la Littérature espagnole_, a peint
le développement du talent de Le Sage d'une façon heureuse: «Le
Sage, dit-il, procéda comme romancier exactement de la même façon
que comme auteur dramatique, et il obtint dans les deux cas des
résultats remarquablement semblables. Dans le drame, il commença par
des traductions et imitations de l'espagnol, telles que _le Point
d'honneur_, tiré de Roxas, et _Don César Ursin_, emprunté de
Calderon; mais plus tard, lorsqu'il connut mieux ses forces et que
le succès lui eut donné de la confiance en lui-même, il donna son
_Turcaret_, pièce entièrement originale, qui est bien meilleure que
celles auxquelles il s'était essayé jusqu'alors, et qui montre
combien il avait mal employé ses facultés en s'attachant à des
imitations. Il procéda exactement de la même manière pour le roman.
Il commença par traduire le _Don Quichote_ d'Avellaneda et par
étendre et transformer le _Diable boiteux_ de Guevara; mais _Gil
Blas_, le meilleur de ses romans, qu'il composa lorsqu'il était en
possession de tout son talent, lui appartient, pour ce qui le
caractérise, aussi complètement que son _Turcaret_.»
Le _Diable boiteux_ a cela de particulier qu'il procède visiblement
des deux manières de Le Sage. Le titre et la donnée fondamentale
appartiennent à Guevara. Les deux premiers chapitres du livre
français sont une traduction presque fidèle du premier chapitre du
livre espagnol. Sur quinze histoires racontées dans le chapitre III,
sept sont tirées du _Diablo cojuelo_. A partir de ce moment, Le Sage
abandonne complétement son modèle, plan et détails. Tout le reste du
livre lui appartient en propre, à deux historiettes près.
Le livre dont s'inspira Le Sage, _El Diablo cojuelo_, fut imprimé
pour la première fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur, Don Luis
Velez de Guevara, né en 1570 à Ecija, mourut à Madrid en 1644, après
avoir composé, dit-on, 400 pièces de théâtre et quelques autres
ouvrages. La donnée de son _Diablo cojuelo_ est ingénieuse, et
l'ouvrage est semé de traits satiriques assez piquants, de tableaux
de moeurs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. Mais deux choses
rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d'abord, d'un
gongorisme outré; puis la persistance monotone avec laquelle
l'auteur amène des éloges sans nombre et sans fin, comme s'il
voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits
d'une satire générale qui n'offrait certes pas de dangers. On est
surpris de voir ces éternelles louanges dans la bouche d'un démon,
et l'on finit par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable, qui
paraît exclusivement préoccupé de jouer des tours de page et de se
faire des protecteurs à la cour. Comme ce livre n'a jamais été
traduit, j'en donne une analyse à la suite de cette préface.
Le _Diable boiteux_ parut pour la première fois, comme je l'ai déjà
dit, en 1707. Il eut un grand succès et fut réimprimé plusieurs fois
la même année. On raconte que deux gentilshommes se disputèrent
l'épée à la main la possession du dernier exemplaire de la seconde
édition.
Cet engouement était légitime. Le Sage avait trouvé dans le plan de
Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, sans
compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du coeur
humain où il excellait, des historiettes intéressantes et vivement
contées. Qu'il dût à son imagination seule le sujet de toutes ces
nouvelles, c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. Sous ce rapport,
il n'avait pas emprunté beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas
impossible de trouver dans la littérature espagnole le sujet de
plusieurs de ses récits. On ne lui a pas ménagé les accusations de
plagiat, et ces accusations seraient certainement méritées s'il
n'avait eu soin d'avouer hautement ses emprunts. Il était de ceux
qui prennent leur bien où ils le trouvent, et, comme il l'a dit
lui-même, il lui semblait tout aussi naturel de mettre à
contribution Lope de Vega ou Calderon, qu'Horace ou Virgile[2].
[Note 2: Voy. Tome II, page 198.]
Il est une autre source où il ne se faisait pas faute de puiser: il
racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes
parisiennes, et c'était un moyen de succès de plus. Ce garçon de
famille qui devait trente pistoles à sa blanchisseuse et qui aime
mieux l'épouser que la payer, c'est Dufresny; la veuve allemande qui
se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant,
c'est Ninon; le comédien métamorphosé en figure de décoration, c'est
Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d'autres
masques. Parfois Le Sage usait du même artifice pour décerner des
éloges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de
vénération, et une vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le
Lieutenant de police d'Argenson.
[Note 3: Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.]
Dix-neuf ans après la première publication du _Diable boiteux_, Le
Sage donna de cet ouvrage une nouvelle édition, revue, remaniée, et
augmentée de quatre-vingt-dix-neuf historiettes, qui ne le cèdent
pas en intérêt à celles qui figuraient dans la première édition. En
outre, il retoucha plusieurs passages, et à la conclusion primitive,
qui n'était pas satisfaisante, il substitua un dénouement des plus
heureusement trouvés.
C'est donc en 1726 que Le Sage donna au _Diable boiteux_ sa forme
définitive. C'est l'édition de 1726[4] que je reproduis[5]. Mais,
chose qu'on n'avait pas remarquée, en même temps qu'il ajoutait un
grand nombre d'historiettes nouvelles, il en retranchait plusieurs,
si bien que la première édition en contient, en définitive,
trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans celle de 1726 ni dans
celles qu'on a faites depuis. Ne pouvant m'expliquer ces
suppressions d'une façon satisfaisante[6], j'ai pris le parti de
donner en appendice les passages retranchés.
[Note 4: Quelques exemplaires portent la date de 1727.]
[Note 5: Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de Le
Sage.]
[Note 6: La plupart des historiettes retranchées sont tout aussi
intéressantes que celles qui ont été conservées. La suppression de
celles qui touchent à des sujets littéraires, et qui sont au nombre
de sept, peut s'expliquer, à la rigueur, par le succès de Le Sage,
que le bonheur rendait indulgent; on comprend aussi qu'il ait rejeté
quelques traits satiriques un peu trop vifs; mais cela n'explique
pas tout. Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques dirigées
contre les comédiens, dont il avait à se plaindre, et avec qui
jamais il ne se réconcilia?]
Je donne également en appendice les dédicaces de Le Sage à Guevara,
et une Table analytique dans laquelle on trouvera les indications
nécessaires pour se rendre compte des emprunts que Le Sage a faits à
l'auteur espagnol et des additions faites en 1726.
Enfin, j'ai reproduit les _Entretiens des cheminées de Madrid_ et
_Une Journée des Parques_, deux pièces qui par leur genre se
rattachent au _Diable boiteux_, et qui, bien qu'elles lui soient
inférieures en mérite, ne sont pas indignes de revoir le jour.
P. J.
ANALYSE DU DIABLO COJUELO
Le premier _tranco_ (enjambée) raconte comment l'écolier Don
Cléofas, surpris chez doña Tomasa, se sauve sur les toits, arrive
dans la mansarde du magicien et délivre le Diable boiteux, qui le
transporte sur la tour de San Salvador. Traduit avec de légers
changements, il a fourni à Le Sage la matière de ses deux premiers
chapitres.
Le _tranco_ suivant contient le détail des observations nombreuses
et diverses que font, du haut de la tour, l'écolier et le Diable
boiteux. Le Sage a pris dans ce chapitre les histoires de Doña
Fabula en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du différend du
Diable boiteux avec un de ses confrères, des deux voleurs qui
s'introduisent chez un banquier (ici c'est chez un étranger), du
souffleur, du marquis à l'échelle de soie, du vieux galant et du
vicomte aragonais.
Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'écolier descendent dans la
rue. Le _tranco III_ raconte leur visite au marché des noms nobles,
au marché des parents, au marché où l'on acquiert la qualification
de _Don_, puis à la maison des fous, fondation pieuse en faveur des
gens atteints de folies qui ne sont pas regardées comme telles, et à
la friperie des ancêtres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le
grammairien (chap. IX) et l'homme aisé qui se fait domestique (chap.
X).
Le _tranco IV_ raconte que le magicien s'est aperçu de la
disparition du Diable boiteux. Les démons se réunissent et chargent
l'un d'entr'eux, Cienllamas, de poursuivre le fugitif.
Cependant le boiteux et l'écolier déjeunent dans une auberge. Puis
ils se sauvent par la fenêtre sans payer leur écot, et s'en vont à
Visagra. Le boiteux laisse l'écolier à l'auberge et part pour
Constantinople, où il soulève le sérail. L'écolier soupe et se
couche. Aventures burlesques d'un poëte tragique.
_Tranco V._ Le boiteux revient le matin et raconte ses exploits. Il
annonce à l'écolier qu'ils sont poursuivis, le boiteux par
Cienllamas, et l'écolier par Doña Tomasa et un soldat de ses amis.
Ils partent pour l'Andalousie--par la fenêtre et sans
payer.--Aventures qui leur arrivent en chemin.
_Tranco VI._ Suite du voyage. Longue kyrielle d'éloges. Querelles,
combats, malices. Ils s'arrêtent dans un champ pour passer la nuit.
Un grand bruit les réveille.
_Tranco VII._ C'est le bruit que font en passant dans les airs la
Fortune et sa suite. Description. Le jour vient. Ils arrivent à
Séville. Ils voient Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et
se cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient les
habitants. Eloges sans fin.
_Tranco VIII._ Toujours à leur balcon, ils voient dans un miroir
magique la _Calle mayor_ de Madrid, ce qui fournit au boiteux
l'occasion de donner carrière à son penchant pour l'adulation.
_Tranco IX._ L'Académie de Séville. Le diable et l'écolier en sont
reçus membres, celui-ci sous le nom de _el Engañado_ (le Trompé),
celui-là sous le nom de _el Engañador_ (le Trompeur). Visite au
séjour des gueux. Le mendiant appelé le Diable boiteux. Cienllamas
arrive, et l'emmène croyant avoir affaire au démon de ce nom.
_Tranco X._ Arrivée de Tomasa. Le boiteux et l'écolier se sauvent
dans une autre auberge. Séance de l'académie. Discours de Don
Cléofas. Statuts singuliers proposés par lui. Plan d'un _Pronostico
y lunario_. Entrée imprévue de Tomasa et des alguazils. Arrestation
de Don Cléofas. Il donne cent écus au sergent, qui le laisse
échapper. Désappointement du sergent, dont les écus se changent en
charbon. Arrestation du Diable boiteux par Cienllamas. Tomasa passe
aux Indes avec son soldat, et Don Cléofas retourne à ses études.
LE DIABLE BOITEUX
CHAPITRE PREMIER
_Quel diable c'est que le diable boiteux. Où, et par quel hasard don
Cléofas Léandro Perez Zambullo fit connaissance avec lui._
Une nuit du mois d'octobre couvrait d'épaisses ténèbres la célèbre
ville de Madrid: déjà le peuple, retiré chez lui, laissait les rues
libres aux amants qui voulaient chanter leurs peines ou leurs
plaisirs sous les balcons de leurs maîtresses: déjà le son des
guitares causait de l'inquiétude aux pères et alarmait les maris
jaloux: enfin, il était près de minuit, lorsque don Cléofas Léandro
Perez Zambullo, écolier d'Alcala, sortit brusquement par une lucarne
d'une maison, où le fils indiscret de la déesse de Cythère l'avait
fait entrer. Il tâchait de conserver sa vie et son honneur en
s'efforçant d'échapper à trois ou quatre spadassins qui le suivaient
de près pour le tuer, ou pour lui faire épouser par force une dame
avec laquelle ils venaient de le surprendre.
Quoique seul contre eux, il s'était défendu vaillamment, et il
n'avait pris la fuite que parce qu'ils lui avaient enlevé son épée
dans le combat. Ils le poursuivirent quelque temps sur les toits;
mais il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha
vers une lumière qu'il aperçut de loin, et qui, toute faible qu'elle
était, lui servit de fanal dans une conjoncture si périlleuse. Après
avoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva
près d'un grenier d'où sortaient les rayons de cette lumière, et il
entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote
qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menacé du
naufrage.
Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort étonné de ne trouver
personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez
singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il
vit une lampe de cuivre attachée au plafond, des livres et des
papiers en confusion sur une table, une sphère et des compas d'un
côté, des fioles et des cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger
qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue qui venait faire ses
observations dans ce réduit.
Il rêvait au péril que son bonheur lui avait fait éviter, et
délibérait en lui-même s'il demeurerait là jusqu'au lendemain ou
s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long
soupir auprès de lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque
fantôme de son esprit agité, une illusion de la nuit; c'est
pourquoi, sans s'y arrêter, il continua ses réflexions.
Mais ayant ouï soupirer pour la seconde fois, il ne douta plus que
ce ne fût une chose réelle; et bien qu'il ne vît personne dans la
chambre, il ne laissa pas de s'écrier: «Qui diable soupire
ici?--C'est moi, seigneur écolier, lui répondit aussitôt une voix
qui avait quelque chose d'extraordinaire; je suis depuis six mois
dans une de ces fioles bouchées. Il loge en cette maison un savant
astrologue, qui est magicien: c'est lui qui, par le pouvoir de son
art, me tient enfermé dans cette étroite prison.--Vous êtes donc un
esprit? dit don Cléofas, un peu troublé de la nouveauté de
l'aventure.--Je suis un démon, répartit la voix: vous venez ici fort
à propos pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté, car
je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.»
Ces paroles causèrent quelque frayeur au seigneur Zambullo; mais
comme il était naturellement courageux, il se rassura, et dit d'un
ton ferme à l'esprit: «Seigneur diable, apprenez-moi, s'il vous
plaît, quel rang vous tenez parmi vos confrères: si vous êtes un
démon noble ou roturier.--Je suis un diable d'importance, répondit
la voix, et celui de tous qui a le plus de réputation dans l'un et
l'autre monde.--Seriez-vous par hasard, répliqua don Cléofas, le
démon qu'on appelle Lucifer?--Non, répartit l'esprit, c'est le
diable des charlatans.--Êtes-vous Uriel, reprit l'écolier?--Fi donc,
interrompit brusquement la voix, c'est le patron des marchands, des
tailleurs, des bouchers, des boulangers, et des autres voleurs du
tiers-état.
--Vous êtes peut-être Belzébut, dit Léandro.--Vous moquez-vous?
répondit l'esprit. C'est le démon des duègnes et des écuyers.--Cela
m'étonne, dit Zambullo; je croyais Belzébut un des plus grands
personnages de votre compagnie.--C'est un de ses moindres sujets,
répartit le démon. Vous n'avez pas des idées justes de notre enfer.
--Il faut donc, reprit don Cléofas, que vous soyez Léviatan,
Belfegor ou Astaroth.--Oh! pour ces trois-là, ce sont des diables du
premier ordre. Ce sont des esprits de cour. Ils entrent dans les
conseils des princes, animent les ministres, forment des ligues,
excitent les soulèvements dans les états, et allument les flambeaux
de la guerre. Ce ne sont point là des maroufles, comme les premiers
que vous avez nommés.--Eh! dites-moi, je vous prie, répliqua
l'écolier, quelles sont les fonctions de Flagel?--Il est l'âme de la
chicane et l'esprit du barreau, répartit le démon. C'est lui qui a
composé le protocole des huissiers et des notaires. Il inspire les
plaideurs, possède les avocats et obsède les juges.
«Pour moi, j'ai d'autres occupations: je fais des mariages
ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec
leurs servantes, des filles mal dotées avec de tendres amants qui
n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le
luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis
l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la
comédie, et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je
m'appelle Asmodée, surnommé le diable boiteux.
--Hé quoi! s'écria don Cléofas, vous seriez ce fameux Asmodée, dont
il est fait une si glorieuse mention dans Agrippa et dans la
Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, vous ne m'avez pas dit tous vos
amusements. Vous avez oublié le meilleur. Je sais que vous vous
divertissez quelquefois à soulager les amants malheureux. A telles
enseignes que l'année passée, un bachelier de mes amis obtint, par
votre secours, dans la ville d'Alcala, les bonnes grâces de la femme
d'un docteur de l'université.--Cela est vrai, dit l'esprit; je vous
gardais celui-là pour le dernier. Je suis le démon de la luxure, ou,
pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon; car les poëtes
m'ont donné ce joli nom, et ces messieurs me peignent fort
avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dorées, un bandeau
sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les
épaules, et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à
l'heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en liberté.
--Seigneur Asmodée, répliqua Léandro Perez, il y a longtemps, comme
vous savez, que je vous suis entièrement dévoué: le péril que je
viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aise de trouver
l'occasion de vous servir; mais le vase qui vous recèle est sans
doute un vase enchanté. Je tenterais vainement de le déboucher ou de
le briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de quelle manière je
pourrai vous délivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces
sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous
êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel
en pourra-t-il venir à bout?--Les hommes ont ce pouvoir, répondit le
démon. La fiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de
verre facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter
par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en forme humaine.--Sur ce
pied-là, dit l'écolier, la chose est plus aisée que je ne pensais.
Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous êtes; j'en vois un assez
grand nombre de pareilles, et je ne puis la démêler.--C'est la
quatrième du côté de la fenêtre, répliqua l'esprit. Quoique
l'empreinte d'un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne
laissera pas de se casser.
--Cela suffit, reprit don Cléofas. Je suis prêt à faire ce que vous
souhaitez; il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'arrête:
quand je vous aurai rendu le service dont il s'agit, je crains de
payer les pots cassés.--Il ne vous arrivera aucun malheur, répartit
le démon; au contraire, vous serez content de ma reconnaissance. Je
vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai
de tout ce qui se passe dans le monde; je vous découvrirai les
défauts des hommes; je serai votre démon tutélaire, et, plus éclairé
que le génie de Socrate, je prétends vous rendre encore plus savant
que ce grand philosophe. En un mot, je me donne à vous avec mes
bonnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles
les unes que les autres.
--Voilà de belles promesses, répliqua l'écolier; mais vous autres,
messieurs les diables, on vous accuse de n'être pas fort religieux à
tenir ce que vous nous promettez.--Cette accusation n'est pas sans
fondement, répartit Asmodée. La plupart de mes confrères ne se font
pas un scrupule de vous manquer de parole. Pour moi, outre que je ne
puis trop payer le service que j'attends de vous, je suis esclave de
mes serments, et je vous jure par tout ce qui les rend inviolables,
que je ne vous tromperai point. Comptez sur l'assurance que je vous
en donne; et ce qui doit vous être bien agréable, je m'offre à vous
venger, dès cette nuit, de dona Thomasa, de cette perfide dame qui
avait caché chez elle quatre scélérats pour vous surprendre et vous
forcer à l'épouser.»
Le jeune Zambullo fut particulièrement charmé de cette dernière
promesse. Pour en avancer l'accomplissement, il se hâta de prendre
la fiole où était l'esprit; et sans s'embarrasser davantage de ce
qu'il en pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se
brisa en mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre,
qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une fumée, laquelle,
venant à se dissiper tout à coup, fit voir à l'écolier surpris une
figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et
demi, appuyée sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avait des
jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et
noir, le nez fort écrasé; ses yeux, qui paraissaient très-petits,
ressemblaient à deux charbons allumés: sa bouche excessivement
fendue était surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée
de deux lippes sans pareilles.
Ce gracieux Cupidon avait la tête enveloppée d'une espèce de turban
de crépon rouge, relevé d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il
portait au cou un large collet de toile jaune, sur lequel étaient
dessinés divers modèles de colliers et de pendants d'oreilles. Il
était revêtu d'une robe courte de satin blanc, ceinte par le milieu
d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères
talismaniques. On voyait peints sur cette robe plusieurs corps à
l'usage des dames, très-avantageux pour la gorge; des écharpes, des
tabliers bigarrés et des coiffures nouvelles, toutes plus
extravagantes les unes que les autres.
Mais tout cela n'était rien en comparaison de son manteau, dont le
fond était aussi de satin blanc. Il y avait dessus une infinité de
figures peintes à l'encre de la Chine, avec une si grande liberté de
pinceau et des expressions si fortes, qu'on jugeait bien qu'il
fallait que le diable s'en fût mêlé. On y remarquait, d'un côté, une
dame espagnole, couverte de sa mante, qui agaçait un étranger à la
promenade; et de l'autre, une dame française qui étudiait dans un
miroir de nouveaux airs de visage, pour les essayer sur un jeune
abbé qui paraissait à la portière de sa chambre avec des mouches et
du rouge. Ici des cavaliers italiens chantaient et jouaient de la
guitare sous les balcons de leurs maîtresses; et là, des Allemands,
déboutonnés, tout en désordre, plus pris de vin et plus barbouillés
de tabac que des petits-maîtres français, entouraient une table
inondée des débris de leurs débauches. On apercevait dans un endroit
un seigneur musulman sortant du bain, et environné de toutes les
femmes de son sérail, qui s'empressaient à lui rendre leurs
services; on découvrait, dans un autre, un gentilhomme anglais qui
présentait galamment à sa dame une pipe et de la bière.
On y démêlait aussi des joueurs merveilleusement bien représentés:
les uns, animés d'une joie vive, remplissaient leurs chapeaux de
pièces d'or et d'argent, et les autres, ne jouant plus que sur leur
parole, lançaient au ciel des regards sacriléges, en mangeant leurs
cartes de désespoir. Enfin, l'on y voyait autant de choses curieuses
que sur l'admirable bouclier que le dieu Vulcain fit à la prière de
Thétis; mais il y avait cette différence entre les ouvrages de ces
deux boiteux, que les figures du bouclier n'avaient aucun rapport
aux exploits d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau étaient
autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la
suggestion d'Asmodée.
CHAPITRE II
_Suite de la délivrance d'Asmodée._
Ce démon, s'apercevant que sa vue ne prévenait pas en sa faveur
l'écolier, lui dit en souriant: «Hé bien, seigneur don Cléofas
Léandro Perez Zambullo, vous voyez le charmant dieu des amours, ce
souverain maître des coeurs. Que vous semble de mon air et de ma
beauté? Les poëtes ne sont-ils pas d'excellents
peintres?--Franchement, répondit don Cléofas, ils sont un peu
flatteurs. Je crois que vous ne parûtes pas sous ces traits devant
Psyché.--Oh! pour cela non, répartit le diable. J'empruntai ceux
d'un petit marquis français pour me faire aimer brusquement. Il faut
bien couvrir le vice d'une apparence agréable, autrement il ne
plairait pas. Je prends toutes les formes que je veux, et j'aurais
pu me montrer à vos yeux sous un plus beau corps fantastique; mais
puisque je me suis donné tout à vous, et que j'ai dessein de ne vous
rien déguiser, j'ai voulu que vous me vissiez sous la figure la plus
convenable à l'opinion qu'on a de moi et de mes exercices.
--Je ne suis pas surpris, dit Léandro, que vous soyez un peu laid.
Pardonnez, s'il vous plaît, le terme; le commerce que nous allons
avoir ensemble demande de la franchise. Vos traits s'accordent fort
mal avec l'idée que j'avais de vous; mais apprenez-moi, de grâce,
pourquoi vous êtes boiteux?
--C'est, répondit le démon, pour avoir eu autrefois en France un
différend avec Pillardoc, le diable de l'intérêt. Il s'agissait de
savoir qui de nous deux posséderait un jeune manceau qui venait à
Paris chercher fortune. Comme c'était un excellent sujet, un garçon
qui avait de grands talents, nous nous en disputâmes vivement la
possession. Nous nous battîmes dans la moyenne région de l'air.
Pillardoc fut le plus fort, et me jeta sur la terre de la même façon
que Jupiter, à ce que disent les poëtes, culbuta Vulcain. La
conformité de ces aventures fut cause que mes camarades me
surnommèrent le diable boiteux. Ils me donnèrent en raillant ce
sobriquet, qui m'est resté depuis ce temps-là. Néanmoins, tout
estropié que je suis, je ne laisse pas d'aller bon train. Vous serez
témoin de mon agilité.
«Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien. Hâtons-nous de sortir
de ce galetas. Le magicien y va bientôt monter pour travailler à
l'immortalité d'une belle sylphide qui le vient trouver ici toutes
les nuits. S'il nous surprenait, il ne manquerait pas de me remettre
en bouteille, et il pourrait bien vous y mettre aussi. Jetons
auparavant par la fenêtre les morceaux de la fiole brisée, afin que
l'enchanteur ne s'aperçoive pas de mon élargissement.
--Quand il s'en apercevrait après notre départ, dit Zambullo, qu'en
arriverait-il?--Ce qu'il en arriverait? répondit le boiteux; il
paraît bien que vous n'avez pas lu le livre de la _contrainte_.
Quand j'irais me cacher aux extrémités de la terre ou de la région
qu'habitent les salamandres enflammés; quand je descendrais chez les
gnomes ou dans les plus profonds abîmes des mers, je n'y serais
point à couvert de son ressentiment. Il ferait des conjurations si
fortes, que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais beau vouloir lui
désobéir, je serais obligé de paraître, malgré moi, devant lui, pour
subir la peine qu'il voudrait m'imposer.
--Cela étant, reprit l'écolier, je crains fort que notre liaison ne
soit pas de longue durée. Ce redoutable nécromancien découvrira
bientôt votre fuite.--C'est ce que je ne sais point, répliqua
l'esprit, parce que nous ne savons pas ce qui doit
arriver.--Comment, s'écria Léandro Perez, les démons ignorent
l'avenir?--Assurément, répartit le diable; les personnes qui se
fient à nous là-dessus sont de grandes dupes. C'est ce qui fait que
les devins et les devineresses disent tant de sottises et en font
tant faire aux femmes de qualité qui vont les consulter sur les
événements futurs. Nous ne savons que le passé et le présent.
J'ignore donc si le magicien s'apercevra bientôt de mon absence;
mais j'espère que non. Il y a plusieurs fioles semblables à celle où
j'étais enfermé: il ne soupçonnera pas qu'elle y manque. Je vous
dirai de plus que je suis dans son laboratoire comme un livre de
droit dans la bibliothèque d'un financier: il ne pense point à moi;
et quand il y penserait, il ne me fait jamais l'honneur de
m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur que je connaisse. Depuis
le temps qu'il me tient prisonnier, il n'a pas daigné me parler une
seule fois.
--Quel homme! dit don Cléofas. Qu'avez-vous donc fait pour vous
attirer sa haine?--J'ai traversé un de ses desseins, répartit
Asmodée. Il y avait une place vacante dans certaine académie: il
prétendait qu'un de ses amis l'eût; je voulais la faire donner à un
autre. Le magicien fit un talisman composé des plus puissants
caractères, de la cabale; moi, je mis mon homme au service d'un
grand ministre, dont le nom l'emporta sur le talisman.»
Après avoir parlé de cette sorte, le démon ramassa toutes les pièces
de la fiole cassée, et les jeta par la fenêtre: «Seigneur Zambullo,
dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous au plus vite: prenez le
bout de mon manteau et ne craignez rien.» Quelque périlleux que
parût ce parti à don Cléofas, il aima mieux l'accepter que de
demeurer exposé au ressentiment du magicien, et il s'accrocha le
mieux qu'il put au diable, qui l'emporta dans le moment.
CHAPITRE III
_Dans quel endroit le diable boiteux transporta l'écolier, et des
premières choses qu'il lui fit voir._
Asmodée n'avait pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l'air
comme une flèche décochée avec violence, et s'alla percher sur la
tour de San-Salvador. Dès qu'il eût pris pied, il dit à son
compagnon: «Hé bien, seigneur Léandro, quand on dit d'une rude
voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette
façon de parler est fausse?--Je viens d'en vérifier la fausseté,
répondit poliment Zambullo; je puis assurer que c'est une voiture
plus douce qu'une litière, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas
le temps de s'ennuyer sur la route.
--Oh ça, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène
ici? je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et
comme je veux débuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un
endroit plus propre à l'exécution de mon dessein. Je vais par mon
pouvoir diabolique enlever les toits des maisons, et, malgré les
ténèbres de la nuit, le dedans va se découvrir à vos yeux.» A ces
mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt
tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit comme en plein midi
l'intérieur des maisons, de même, dit Luis Velez de Guévara[7],
qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte.
[Note 7: L'auteur du diable boiteux espagnol.]
Le spectacle était trop nouveau pour ne pas attirer son attention
toute entière. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversité
des choses qui l'environnaient eut de quoi occuper longtemps sa
curiosité. «Seigneur don Cléofas, lui dit le diable, cette confusion
d'objets que vous regardez avec plaisir est, à la vérité, très
agréable à contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il
faut que je vous le rende utile; et pour vous donner une parfaite
connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font
toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous découvrir les
motifs de leurs actions, et vous révéler jusqu'à leurs plus secrètes
pensées.
«Par où commencerons-nous? Observons d'abord dans cette maison, à
main droite, ce vieillard qui compte de l'or et de l'argent. C'est
un bourgeois avare. Son carrosse, qu'il a eu presque pour rien à
l'inventaire d'un _alcalde de corte_, est tiré par deux mauvaises
mules qui sont dans son écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des
douze tables, c'est-à-dire qu'il leur donne tous les jours à chacune
une livre d'orge. Il les traite comme les Romains traitaient leurs
esclaves. Il y a deux ans qu'il est revenu des Indes, chargé d'une
grande quantité de lingots qu'il a changés en espèces. Admirez ce
vieux fou, avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses
richesses: il ne peut s'en rassasier. Mais prenez garde en même
temps à ce qui se passe dans une petite salle de la même maison. Y
remarquez-vous deux jeunes garçons avec une vieille femme?--Oui,
répondit Cléofas. Ce sont apparemment ses enfants.--Non, reprit le
diable, ce sont ses neveux qui doivent en hériter, et qui, dans
l'impatience où ils sont de partager ses dépouilles, ont fait venir
secrètement une sorcière, pour savoir d'elle quand il mourra.
«J'aperçois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants:
l'un est une coquette surannée qui se couche, après avoir laissé ses
cheveux, ses sourcils et ses dents sur sa toilette: l'autre un
galant sexagénaire qui revient de faire l'amour. Il a déjà ôté son
oeil et sa moustache postiches, avec sa perruque qui cachait une
tête chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de
bois, pour se mettre au lit avec le reste.
--Si je m'en fie à mes yeux, dit Zambullo, je vois dans cette maison
une grande et jeune fille faite à peindre. Qu'elle a l'air
mignon!--Hé bien, reprit le boiteux, cette jeune beauté qui vous
frappe est soeur aînée de ce galant qui va se coucher. On peut dire
qu'elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle.
Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les
mécaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n'y a
pas longtemps qu'étant allée au sermon, elle laissa tomber ses
fesses dans l'auditoire. Néanmoins, comme elle se donne un air de
mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes
grâces. Ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés! il
me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os.
«Riez avec moi de ce concert qui se fait assez près de là, dans une
maison bourgeoise, sur la fin d'un souper de famille. On y chante
des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les
paroles sont d'un _alguasil_[8] qui fait l'aimable, d'un fat qui
compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres.
Une cornemuse et une épinette forment la symphonie. Un grand
flandrin de chantre à voix claire fait le dessus, et une jeune fille
qui a la voix fort grosse fait la basse.--O la plaisante chose!
s'écria don Cléofas en riant: quand on voudrait donner exprès un
concert ridicule, on n'y réussirait pas si bien.
[Note 8: Un alguasil est ce que sont en France les commissaires,
excepté qu'il porte l'épée.]
--Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, poursuivit le démon; vous
y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près
de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour
s'endormir voluptueusement, car ils sont d'une dame qu'il adore, et
qui lui fait faire tant de dépense, qu'il sera bientôt réduit à
solliciter une vice-royauté.
«Si tout repose dans cet hôtel, si tout y est tranquille, en
récompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine à
main gauche. Y démêlez-vous une dame dans un lit de damas rouge?
c'est une personne de condition. C'est dona Fabula, qui vient
d'envoyer chercher une sage femme, et qui va donner un héritier au
vieux don Torribio son mari, que vous voyez auprès d'elle.
N'êtes-vous pas charmé du bon naturel de cet époux? Les cris de sa
chère moitié lui percent l'âme: il est pénétré de douleur; il
souffre autant qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il
s'empresse à la secourir!--Effectivement, dit Léandro, voilà un
homme bien agité; mais j'en aperçois un autre qui paraît dormir d'un
profond sommeil dans la même maison, sans se soucier du succès de
l'affaire.--La chose doit pourtant l'intéresser, reprit le boiteux,
puisque c'est un domestique qui est la cause première des douleurs
de sa maîtresse.
«Regardez un peu au-delà, continua-t-il, et considérez dans une
salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller à
une assemblée de sorciers, qui se tient cette nuit entre
Saint-Sébastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l'heure
pour vous donner cet agréable passe-temps, si je ne craignais d'être
reconnu du démon qui fait le bouc à cette cérémonie.
--Ce diable et vous, dit l'écolier, vous n'êtes donc pas bons
amis?--Non parbleu, reprit Asmodée. C'est ce même Pillardoc dont je
vous ai parlé. Ce coquin me trahirait: il ne manquerait pas
d'avertir de ma fuite mon magicien.--Vous avez eu peut-être encore
quelque démêlé avec ce Pillardoc.--Vous l'avez dit, reprit le démon:
il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau différend pour un
enfant de Paris qui songeait à s'établir. Nous prétendions tous deux
en disposer; il en voulait faire un commis, j'en voulais faire un
homme à bonnes fortunes; nos camarades en firent un mauvais moine
pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia; nous nous
embrassâmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels.
--Laissons là cette belle assemblée, dit don Cléofas; je ne suis
nullement curieux de m'y trouver; continuons plutôt d'examiner ce
qui se présente à notre vue. Que signifient ces étincelles de feu
qui sortent de cette cave?--C'est une des plus folles occupations
des hommes, répondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave,
est auprès de ce fourneau embrasé, est un souffleur. Le feu consume
peu à peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il
cherche. Entre nous, la pierre philosophale n'est qu'une belle
chimère que j'ai moi-même forgée, pour me jouer de l'esprit humain,
qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites.
«Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n'est pas encore
couché. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son épouse
surannée et son garçon. Savez-vous ce qu'ils font? le mari compose
une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier
demain. Le garçon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un
mortier des drogues astringentes.
--J'aperçois dans la maison qui fait face à celle de l'apothicaire,
dit Zambullo, un homme qui se lève et s'habille à la
hâte.--Malepeste! répondit l'esprit, c'est un médecin qu'on appelle
pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part
d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a toussé deux ou
trois fois.
«Portez la vue au-delà sur la droite, et tâchez de découvrir dans un
grenier un homme qui se promène en chemise à la sombre clarté d'une
lampe.--J'y suis, s'écria l'écolier, à telles enseignes que je
ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas. Il n'y a
qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout
barbouillés de noir.--Le personnage qui loge si haut est un poëte,
reprit Asmodée; et ce qui vous paraît noir, ce sont des vers
tragiques de sa façon, dont il a tapissé sa chambre, étant obligé,
faute de papier, d'écrire ses poëmes sur le mur.
--A le voir s'agiter et se démener, comme il fait en se promenant,
dit don Cléofas, je juge qu'il compose quelque ouvrage
d'importance.--Vous n'avez pas tort d'avoir cette pensée, répliqua
le boiteux; il mit hier la dernière main a une tragédie intitulée:
_Le Déluge universel_. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point
observé l'unité de lieu, puisque toute l'action se passe dans
l'arche de Noé.
«Je vous assure que c'est une pièce excellente; toutes les bêtes y
parlent comme des docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six
heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire; il en est à la
dernière phrase en ce moment; on peut dire que c'est un
chef-d'oeuvre que cette dédicace: toutes les vertus morales et
politiques, toutes les louanges qu'on peut donner à un homme
illustre par ses ancêtres et par lui-même, n'y sont point épargnées:
jamais auteur n'a tant prodigué l'encens.--A qui prétend-il adresser
un éloge si magnifique, reprit l'écolier?--Il n'en sait rien encore,
répartit le diable; il a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque
riche seigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié
d'autres livres; mais les gens qui payent des épîtres dédicatoires
sont bien rares aujourd'hui; c'est un défaut dont les seigneurs se
sont corrigés; et par là ils ont rendu un grand service au public,
qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la
plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des
dédicaces.
«A propos d'épîtres dédicatoires, ajouta le démon, il faut que je
vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour, ayant
permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant
qu'on l'imprimât; et ne s'y trouvant pas assez bien louée à son gré,
elle prit la peine d'en composer une de sa façon, et de l'envoyer à
l'auteur pour la mettre à la tête de son ouvrage.
--Il me semble, s'écria Léandro, que voilà des voleurs qui
s'introduisent dans une maison par un balcon.--Vous ne vous trompez
point, dit Asmodée; ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un
banquier: suivons-les de l'oeil; voyons ce qu'ils feront. Ils
visitent le comptoir; ils fouillent partout; mais le banquier les a
prévenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait
d'argent dans ses coffres.
--Examinons, dit Zambullo, un autre voleur qui monte par une échelle
de soie à un balcon.--Celui-là n'est pas ce que vous pensez,
répondit le boiteux; c'est un marquis qui tente l'escalade pour se
couler dans la chambre d'une fille qui veut cesser de l'être. Il lui
a juré très-légèrement qu'il l'épousera, et elle n'a pas manqué de
se rendre à ses serments; car, dans le commerce de l'amour, les
marquis sont des négociants qui ont grand crédit sur la place.
--Je suis curieux, reprit l'écolier, d'apprendre ce que fait certain
homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il écrit
avec application, et il y a près de lui une petite figure noire qui
lui conduit la main en écrivant.--L'homme qui écrit, répond le
diable, est un greffier qui, pour obliger un tuteur
très-reconnaissant, altère un arrêt rendu en faveur d'un pupille; et
la petite figure noire qui lui conduit la main est Griffaël, le
démon des greffiers.--Ce Griffaël, répliqua don Cléofas, n'occupe
donc cet emploi que par _intérim_? Puisque Flagel est l'esprit du
barreau, les greffes, ce me semble, doivent être de son
département?--Non, répartit Asmodée; les greffiers ont été jugés
dignes d'avoir leur diable particulier, et je vous jure qu'il a de
l'occupation de reste.
«Considérez dans une maison bourgeoise, auprès de celle du greffier,
une jeune dame qui occupe le premier appartement. C'est une veuve;
et l'homme que vous voyez avec elle est son oncle, qui loge au
second étage. Admirez la pudeur de cette veuve: elle ne veut pas
prendre sa chemise devant son oncle: elle passe dans un cabinet pour
se la faire mettre par un galant qu'elle y a caché.
«Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux, de ses
parents, qui n'a pas son pareil au monde pour plaisanter. Volumnius,
si vanté par Cicéron pour les traits piquants et pleins de sel,
n'était pas un si fin railleur. Ce bachelier, nommé par excellence
dans Madrid le bachelier Donoso, est recherché de toutes les
personnes de la cour et de la ville qui donnent à manger; c'est à
qui l'aura. Il a un talent tout particulier pour réjouir les
convives; il fait les délices d'une table; aussi va-t-il tous les
jours dîner dans quelque bonne maison, d'où il ne revient qu'à deux
heures après minuit. Il est aujourd'hui chez le marquis d'Alcazinas,
où il n'est allé que par hasard.--Comment, par hasard, interrompit
Léandro?--Je vais m'expliquer plus clairement, répartit le diable.
Il y avait ce matin, sur le midi, à la porte du bachelier, cinq ou
six carrosses qui venaient le chercher de la part de différents
seigneurs. Il a fait monter leurs pages dans son appartement et leur
a dit, en prenant un jeu de cartes: «mes amis, comme je ne puis
contenter tous vos maîtres à la fois, et que je n'en veux point
préférer un aux autres, ces cartes en vont décider. J'irai dîner
chez le roi de trèfle.»
--Quel dessein, dit don Cléofas, peut avoir, de l'autre côté de la
rue, certain cavalier qui se tient assis sur le seuil d'une porte?
Attend-il qu'une soubrette vienne l'introduire dans la maison?--Non,
non, répondit Asmodée; c'est un jeune castillan qui file l'amour
parfait: il veut, par pure galanterie, à l'exemple des amants de
l'antiquité, passer la nuit à la porte de sa maîtresse. Il racle de
temps en temps une guitare en chantant des romances de sa
composition; mais son infante, couchée au second étage, pleure, en
l'écoutant, l'absence de son rival.