GUILLAUME RÊVE...

... Le «Grand Soir» (1) était venu. L'Ange rouge de la guerre étendait

ses ailes sur 150 millions d'hommes.

(1) Expression favorite de Guillaume II pour indiquer le jour

attendu où éclatera la guerre avec l'Angleterre.

Les ambassadeurs d'Allemagne, rappelés, quittaient Londres et Paris. A

Berlin, une foule immense, ivre de joie, envahissait le _Tempelhof,

Unter den Linden_, la _Sieges-Allée_, applaudissant aux victoires

futures des aigles germaniques.

A la même heure, s'exécutait le complot tramé depuis longtemps par les

ennemis de l'Allemagne. Avant la déclaration officielle de la guerre, ce

même soir, dans la demi-obscurité des brouillards de la Néerlande, une

flottille de vingt torpilleurs, empruntée hâtivement aux centres de

défense mobile de Dunkerque, Calais, Douvres! Rosyth, se donnait

rendez-vous à l'île de Goorée, à l'embouchure du Rhin. S'engageant

audacieusement dans le bras du fleuve, sous le regard étonné de quelques

pêcheurs zélandais qui les prirent pour des bateaux de guerre de leur

pays, les torpilleurs anglais et français remontèrent le Rhin. Le

territoire hollandais fut traversé en cinq heures de navigation. Soit

complicité, soit indifférence, soit ignorance des autorités

hollandaises, la flottille ennemie, marchant à la vitesse réduite de 10

noeuds, put arriver à la frontière allemande, sans avoir été signalée.

Il était 10 heures du soir. Une brume intense couvrait le Rhin. Aucune

étoile au ciel, pas une lumière sur le fleuve. La circulation des

navires avait été arrêtée, en prévision des besoins de la mobilisation.

Les petits bâtiments ennemis s'avançaient, tous leurs feux masqués,

conduits avec une singulière sûreté de main, par quelques pilotes

alsaciens ou hollandais, accoutumés aux sinuosités des flots rhénans.

Vers une heure du matin, le torpilleur de tête «reconnaissait» le pont

de Wesel, qui relie cette ville à l'île Buderich et au fort Blücher.

Bientôt les torpilleurs passaient sous le pont grandiose qui met en

communication les voies ferrées de la rive gauche avec celles de la rive

droite. Ils se suivaient à 400 mètres environ les uns des autres,

communiquant par un fil téléphonique. Tout à coup, dans la nuit noire,

une effroyable explosion réveilla Wesel. Les ponts du Rhin, secoués

comme par un tremblement de terre, venaient de s'affaisser. D'énormes

masses de pierre et de fer retombèrent dans le fleuve avec un bruit

formidable. Que s'était-il passé?... Simplement ceci: les deux

torpilleurs d'arrière-garde, numéros 19 et 20, avaient lancé contre les

soubassements du pont deux torpilles de 450 millimètres...

Invulnérables aux coups que les batteries des forts dirigent contre eux

sans les voir, protégés à tous les regards par les ombres de la nuit et

par l'inattendu de leur entreprise, les petits navires poursuivent leur

voyage de destruction.

A 2 heures du matin, le pont de Ruhrort est franchi. Une torpille le

détériore et le rend impraticable à la circulation des trains.

A 3 heures, c'est celui de Rheinhausen à Mulheim. En vain, les

sentinelles font-elles jouer les projecteurs des tours placées à chaque

extrémité du pont, elles entrevoient trop tard la vague silhouette des

vaisseaux fantômes perdus dans le brouillard.

[Illustration: Le cours du Rhin, depuis son embouchure, en remontant

jusqu'à Mannheim.]

Cependant, en prévision du jour qui va poindre, la petite flottille

force de vitesse. Il s'agit pour elle d'arriver au pont de Cologne, de

traverser cette ville, avant que l'alarme ait été donnée. Vers 5 heures,

les habitants de cette grande cité allemande apercevaient, avec le plus

compréhensible étonnement, des bateaux de forme inconnue, arborant des

pavillons étrangers, évoluer sous le pont de Cologne à Deutz. O

stupéfaction! Ce chef-d'oeuvre de l'art architectural, ébranlé par trois

ou quatre explosions, ne s'effondrait pas complètement dans le fleuve,

mais il prenait une position inclinée qui le rendait inaccessible. En

même temps, le «pont de bateaux», situé à côté, servait de point de

mire, avec ses deux paires de rails et ses appareils d'aiguillage, aux

canons de 47 millimètres et de 76 millimètres des navires étrangers.

«L'ennemi! L'ennemi!» crièrent les bateliers.

Mais déjà la flottille, virant de bord, avait rebroussé chemin.

Maintenant elle descendait le Rhin, cherchant évidemment à s'échapper

par le chemin qu'elle avait pris pour venir et comptant passer sous les

arceaux non détériorés des ponts. Elle n'alla pas loin... Signalée par

le télégraphe, elle fut bientôt détruite par les batteries d'artillerie

qu'on amena en toute hâte de Neuss, de Dusseldorf, de Wesel. Le dernier

torpilleur s'échoua sur un barrage placé en travers du fleuve, et il fut

capturé.

A 8 heures, tout danger semblait écarté. Un télégramme rassurant,

transmis à Berlin, annonçait l'échec relatif de l'audacieuse entreprise.

Une demi-douzaine de ponts avaient été détruits, mais un ou deux

seulement étaient essentiels à la mobilisation. Simple alerte, sans

doute, et heureusement sans gravité.

Or, voici qu'à 10 heures du matin, le pont de Coblentz, surveillé par

tout un bataillon d'infanterie, un escadron de cavalerie et six

batteries d'artillerie, était secoué déjà base au tablier, comme si

quelque main gigantesque, émergeant du fleuve, l'eût tordu de son

étreinte. Et même cause toujours: explosion de torpille. Un quart

d'heure après, le pont sur la Moselle, non loin du confluent de cette

rivière avec le Rhin, suivait le déplorable exemple des ponts rhénans.

L'importante voie ferrée de Coblentz à. Trêves était interrompue.

Cependant, aucun navire suspect n'avait été aperçu, ni à Bonn, ni à

Neuwied! Les riverains affirmaient que la partie navigable du Rhin, à

cet endroit, était trop peu large pour que des torpilleurs de 40 mètres

de longueur aient pu glisser inaperçus, en plein jour. Un vieux

capitaine retraité émit l'idée que ce pouvaient être des _vedettes

lance-torpilles_. «La France, dit-il, possédait des bateaux de ce type,

destinés soit à être embarqués et débarqués en pleine mer, soit à faire

la police des rivières. Peut-être deux ou trois accompagnaient-ils la

flottille et, au lieu de tenter de s'échapper par la fuite, ce que leur

médiocre vitesse ne leur eût pas permis, ils avaient continué leur

voyage, espérant se dissimuler derrière les berges élevées ou les

îlots... Ils ne peuvent pas aller loin», ajouta sentencieusement le

capitaine retraité.

Six heures du soir sonnaient à la cathédrale de Mayence. Les recherches

effectuées le long du fleuve, vers Saint-Goar, Bingerbrueck, n'avaient

donné aucun résultat. Les moins optimistes finissaient par admettre que

les vedettes porte-torpilles avaient dû couler à fond, ou s'enliser

quelque part dans les roseaux. Hélas! de nouvelles explosions furent la

réponse à cette conviction prématurée. Un trou énorme, dans lequel les

eaux se précipitèrent en bouillonnant, venait de se creuser autour des

piles du pont de Gustavsburg, à Laubanheim, en amont du fleuve. Le

plafond, cédant sous le poids de l'édifice, en déplaçait l'assiette et

le rendait impraticable à tout transport. En outre, le déplacement de

l'axe du pont exigeait une réfection totale de la construction, longue

et dispendieuse.

Quelques minutes après, le pont de l'île Peters-Aüe subissait le même

sort...

Naturellement, on se perdait en conjectures sur ces inexplicables

attentats. Les uns parlaient de «scaphandriers mystérieux descendus dans

le fleuve quelques jours auparavant». N'auraient-ils point posé, sous

les culées, des mines reliées électriquement à quelque transport de

batellerie, habité par un espion? D'autres parlaient de complicité

anarchiste.

Tout à coup, l'un des assistants se frappa le front: «_Eurêka_, fit-il.

Ce sont des submersibles, des sous-marins qui ont fait le coup!... Les

Anglais et les Français ont lâché leurs torpilleurs sous-marins dans les

eaux du Rhin!»

C'était vrai. Parmi les torpilleurs qui avaient accompli leurs nocturnes

forfaits jusqu'à Cologne, la moitié étaient des submersibles du type

français _Aigrette_. Naviguant à la surface comme des torpilleurs

ordinaires, doués d'une vitesse de 10 à 12 noeuds, ils avaient

accompagné jusqu'à Cologne la flottille des torpilleurs ordinaires.

Lorsque ceux-ci, vers le matin, durent reprendre la route du nord, les

submersibles s'étaient laissé descendre silencieusement sous les 5 à 7

mètres d'eau du Rhin. Ils avaient continué leur chemin vers le sud,

signalant leur passage à Coblentz et à Mayence.

Les moteurs de ces redoutables monstres ayant été construits pour leur

permettre de parcourir 500 milles marins à la surface de l'eau et 80

milles en plongée, avec faculté de recharger leurs accumulateurs, il est

évident qu'ils pouvaient ainsi aller jusqu'à Bâle. Leurs seules

préoccupations devaient être de se maintenir dans le chenal navigable et

de vaincre le courant de plus en plus violent du fleuve. Ce n'était

qu'une question de pilotage, après tout.

En attendant, l'objectif immédiat des sous-marins était

incontestablement le grand pont de Mannheim sur lequel passe

l'importante voie ferrée de Heidelberg à Kairserslautern. On envoya

immédiatement des éclaireurs dans cette direction, le long du Rhin. Mais

la nuit était venue. Les bateaux sous-marins, obligés de se laisser

remonter à la surface pour renouveler l'air respirable (les équipages

avaient dû rester en vase clos toute une journée), prirent la précaution

de ne laisser émerger au-dessus des eaux que le dôme et la passerelle;

et c'est ainsi que, sur ce fleuve de 400 mètres de largeur parsemé

d'îlots et de roseaux, méandrique, fréquemment divisé en bras nombreux,

le passage, dans la nuit, de ces minuscules bâtons flottants fut

imperceptible. Ils ne plongèrent que pour ne pas être aperçus au pont de

bateaux de Worms.

A Mannheim, on veillait. Il avait été décidé que, coûte que coûte, on

arrêterait la maudite flottille. On imagina d'abord de tendre, d'un bord

du Rhin à l'autre, un filet aux rigides mailles de fer, retenu

verticalement par des ancres au lit du fleuve, perpendiculairement au

courant. En arrière, une ligne de torpilles de blocus flottait entre

deux eaux. Enfin, de chaque côté de l'édifice, furent entassés des

barques vides ou pleines, des échafaudages, des pontons, tout ce qui

pouvait être de nature à provoquer loin du pont l'éclatement des

torpilles lancées par les sous-marins, au cas où ceux-ci parviendraient

à franchir le double obstacle du filet et du chapelet des mines.

Vain stratagème! Les ennemis étaient résolus à tous les sacrifices pour

remplir leur mission. Le franchissement de ces obstacles artificiels ne

fut qu'un jeu. Comme ils se suivaient à 400 mètres de distance, reliés

les uns aux autres par un petit câble téléphonique, le sous-marin

d'avant-garde, dès qu'il sentit la résistance opposée par les mailles du

filet, avertit son «matelot d'arrière». Le sous-marin n° 2 opéra

immédiatement sa retraite, imité successivement par ceux qui le

suivaient. Quant au sous-marin d'avant-garde, prenant de l'élan, il

coupe facilement le filet avec son étrave. Audacieusement, il pousse en

avant et touche l'une des torpilles de blocus. Le chapelet de mines

explose. Le fleuve est secoué dans toute sa largeur. Les eaux, projetées

à une grande hauteur, saisissent, enlèvent et retournent comme une

coquille de noix l'audacieux petit bâtiment, qui retombe lourdement dans

le fleuve pour trouver là sa dernière demeure. Tout autour du pont, les

flots agités par l'explosion entraînent aussi ce qui avait été accumulé

à grand'peine pour écarter le danger des torpilles. La place est bientôt

nette: le courant du Rhin balaye barques, pontons et échafaudages. Les

invisibles assaillants laissent écouler au-dessus d'eux tous ces

obstacles qui devaient les arrêter. Une heure, deux heures se passent.

Pendant que Mannheim, rassuré, escompte la destruction de la flottille

satanique; pendant que les eaux du Rhin, recouvrant peu à peu leur

tranquillité et leur direction naturelles, ne risquent plus de gêner la

trajectoire des torpilles, deux coups sourds, suivis d'un nouveau

bouillonnement des eaux, retentissaient au fond du fleuve. Le grand pont

de Mannheim, orgueil de la cité, était atteint mortellement. La même

cause avait produit le même effet.

[Illustration: Le cours du Rhin, au sud de Mannheim, en remontant

jusqu'à Bâle.]

Cependant, le champ des exploits se limitait pour les sous-marins. La

profondeur du fleuve diminuait. Le courant devenait plus difficile à

remonter. Il était 3 heures du matin. Les sous-marins reparurent à la

surface, profitant du reste de la nuit pour gagner, à la plus grande

vitesse possible, Germesheim. Ils ne plongèrent qu'une seule fois: sous

le pont de bateaux de Spire qu'ils laissèrent intact, tant ils avaient

hâte d'arriver au pont monumental qui porte la ligne à voie double de

Bruchsal à Landau.

A Germesheim, le télégraphe et le téléphone ne cessaient de fonctionner.

Toute la population était sur pied: le bourgmestre, la police, la

gendarmerie, les pompiers, sans compter l'armée qui formait autour de

l'édifice menacé une triple ceinture de sauvegarde. «Vous aurez leur

visite vers 7 heures du matin», avait dit une dépêche de Mannheim. Des

bateliers furent envoyés en reconnaissance sur le fleuve; des escadrons

de cavalerie évoluèrent le long de chaque rive; un ballon captif fut

détaché à 50 mètres au-dessus des flots. Ce dernier moyen est l'un des

meilleurs pour apercevoir des bâtiments naviguant en immersion.

Les précautions semblaient bien prises. Malheureusement, les

sous-marins, marchant à la surface, ne mirent que deux heures à

parcourir le trajet, qui aurait exigé quatre heures en plongée. Signalés

par les bateliers, vers Heiligenstein, à moitié chemin entre Spire et

Germesheim, la pâle clarté du matin leur permit de s'immerger sans avoir

été atteints par les obus et les balles qu'on leur envoyait du rivage.

Du ballon captif, les balancements de la nacelle et le brouillard du

fleuve ne laissaient même pas apercevoir le périscope des sous-marins

flottant sur l'eau.

Dans ces conditions, quelle défense possible pour le pont de Germesheim?

Aucune. Il fut «exécuté» à 6 heures du matin. Quelques scaphandriers,

partis du sous-marin d'arrière-garde, s'en allèrent accrocher deux

cartouches de dynamite aux piles du pont, en marchant dans le lit du

fleuve. Un double courant électrique fit éclater les deux bombes, et

d'un édifice monumental qui avait coûté 4 millions de francs, il resta

une masse tordue, informe. C'était le pont de Germesheim, après la

visite de ses ennemis.

Ce ne fut qu'un cri de colère dans la cité quand trois dépêches,

arrivant coup sur coup, annoncèrent que le pont de Kreuznach, près du

confluent de la Nahe et du Rhin, les ponts imposants de

Francfort-du-Mein, à 40 kilomètres de l'endroit où le Mein se jette dans

le Rhin, enfin celui du Neckar, à Heidelberg, attaqués de la même

manière, avaient subi un sort pareil. «Ils sauteront tous»! disaient les

uns.--«On a lancé des sous-marins dans tous les fleuves allemands»,

disaient les autres. Quelques-uns, plus réfléchis, essayèrent de faire

comprendre aux affolés que les bateaux fantômes qui remontaient

maintenant le cours des affluents du Rhin appartenaient à la même

flottille et étaient venus par le Rhin lui-même. Personne ne voulait

croire cette explication si simple.

Tel était le découragement qu'on ne songeait plus même à poursuivre ceux

qui, après avoir accompli le coup de Germesheim, continuaient, avec une

régularité d'horloge, leur affreuse odyssée sur le fleuve. «Ils

arriveront ce soir au pont de Kehl!» s'écriaient les gens d'un air

moitié furieux, moitié résigné.

La prédiction ne devait pas s'accomplir. La flottille ne comptait plus

que trois submersibles. Il était, en outre, manifeste que son

approvisionnement en vivres et en torpilles était épuisé. La fatigue des

équipages allait enfin avoir raison de leur audace. Ils achevèrent leur

_raid_ étonnant en détériorant le pont tout neuf de Roppenheim qui fait

communiquer Rastatt et Haguenau.

Cet exploit--le dernier--fut funeste aux deux submersibles qui l'avaient

accompli. Ils furent coulés. Le troisième, victime de quelque accident

intérieur, ne put s'immerger. Il alla s'échouer sur un îlot, à 10

kilomètres de Strasbourg. Sur les dix-sept ponts rhénans, cinq seulement

restaient intacts: Strasbourg à Kehl, Marckolsein à Saspach, Neu-Brisach

à Vieux Brisach, Nuenbourg à Bantzenheim, et le pont de Huningue!

... Cinq jours s'étaient passés depuis la déclaration de guerre. La

mobilisation était terminée; le transport des troupes commençait. Plus

de mille trains s'échelonnaient le long des voies ferrées des États de

l'empire, à destination de la frontière de Lorraine. Et tous ces convois

s'arrêtaient, les uns après les autres, immobilisés sur la rive droite

du Rhin. Sans doute, les pontonniers, les compagnies du génie

s'employaient à remplacer par des ponts de fortune les grands ponts de

pierre ou de fer si malencontreusement détruits; les bacs-trailles, les

remorqueurs, les barques elles-mêmes pouvaient être utilisés. Mais un

temps précieux était perdu que l'ennemi utilisait en prenant déjà

l'offensive.

C'étaient des trains entiers, soit à alléger de moitié, soit à décharger

complètement. C'était un transbordement interminable de batteries de

campagne, de mortiers de siège, de voitures, de chevaux et d'hommes. Le

grand état-major allemand se résignait, en désespoir de cause, à

bouleverser tout le plan de mobilisation et à détourner, sur les chemins

de fer à une seule voie de l'Allemagne du Sud, une grande partie des

trains qui devaient aller par le Nord et le Centre. Ce qui était plus

grave, les procédés méthodiques allemands, mis en défaut par un tel

désarroi, ne trouvaient rien d'original pour débrouiller le chaos.

Enfin, après presque une semaine de retard, la circulation de ces

millions d'hommes et de leurs bagages allait s'effectuer, quand se

répand une nouvelle incroyable. On dit que d'autres explosions se

produisent encore le long du fleuve. Çà et là retentissent des

craquements; les bacs, qui font le service entre les deux rives,

s'arrêtent éventrés par un engin mystérieux; les radeaux, les ponts de

bateaux sont coupés en deux et submergés; les barques de pêcheurs

elles-mêmes sont projetées en l'air dans d'effroyables trombes d'eau;

les ponts d'Alsace, laissés intacts par les sous-marins, s'écroulent

avec fracas.

Qu'y a-t-il?... Des milliers de volcans seraient-ils cachés sous les

eaux du père nourricier de la Germanie? C'est pis encore. Le Rhin, ô

horreur! roule sur ses eaux des mines flottantes. Cent, mille, dix mille

peut-être!... D'où viennent-elles? On ne sait. Et comment le savoir?...

On aperçoit des grosses sphères, de couleur noire, émergeant au-dessus

des flots et suivant le fil de l'eau; mais leur origine, leur point de

départ, sont inconnus.

Une enquête donna le mot de l'énigme,--mais plus tard, trop tard, quand

le mal eut été accompli.

Une maison industrielle anglaise avait établi, à 2 kilomètres à peine de

Huningue, aux environs de Bâle, en territoire suisse, une fabrique

d'explosifs pour l'industrie. En prévision d'un conflit possible avec

l'Allemagne, les ministères de la Guerre français et anglais avaient

commandé à cette maison plusieurs milliers de ces torpilles de blocus

employées par les Russes à Port-Arthur et destinées officiellement à

assurer la protection des ports de guerre. Ces engins, chargés de 150

kilogrammes de fulmicoton, réglés pour exploser à un choc déterminé,

lestés pour flotter au gré des flots, avaient été remisés dans des silos

maçonnés s'ouvrant sur les berges du Rhin, en attendant que les

administrations française et anglaise prissent livraison de la commande.

Certain soir, quelques jours après la déclaration de guerre, le

directeur recevait la visite de plusieurs personnages en civil, Anglais

et Français. Exhibant un mandat de leurs gouvernements, ils obtinrent

livraison du dépôt. Ces hommes, tout pacifiques, étaient des officiers.

Pendant la nuit, deux mille mines furent lâchées dans le fleuve...

Avec une vitesse de 4 mètres par seconde (14 kilom. à l'heure), qui est

la vitesse des eaux rhénanes entre Bâle et Strasbourg, les redoutables

_mv_ dévalent, en torrent, la pente du Rhin. Ils se suivent à quelques

secondes d'intervalle. Tantôt ils sont arrêtés par la vase, le sable ou

les herbes du fleuve, mais le courant les reprend; tantôt ils butent

contre un obstacle, bois, fer ou pierre, et le détruisent. Puis,

d'autres mines succèdent aux premières. De plus en plus loin, elles s'en

vont, semant la destruction et la ruine. La vitesse acquise imprime à

ces engins une force de percussion terrible. Un roulement de tonnerre

déferle sur les flots, en même temps qu'eux, le cyclone descend. Le Rhin

bouillonne, grossit, éclabousse, se projette de-ci de-là, en vagues de

20 mètres de hauteur. Plus les obstacles sont puissants et mieux ils

sont brisés: rien ne trouve grâce devant ce souffle de mort. Impossible

de s'exposer, fût-ce un quart d'heure, sur des eaux qui véhiculent la

mort. Les hommes, les animaux qui se risquent à traverser le courant

sont emportés par le remous des eaux, quand ils ne sont pas heurtés par

les torpilles voyageuses... Cette sarabande infernale dura huit jours et

huit nuits. Les démons français déclenchèrent ainsi 10.000 mines sur le

Rhin! La Moselle, la Sarre, la Nied, l'Ill, apportaient elles-mêmes leur

contingent. Il en vint même de Frouard et de Nancy...

Et les troupes allemandes, impuissantes à franchir le fleuve courroucé,

contemplaient, avec un morne désespoir, cette rive gauche du Rhin

retombée, par un accident imprévu, au pouvoir des soldats de la vieille

Gaule...

L'Illustration, No. 3269, 21 Octobre 1905 · 第 23 / 41 题