IX

«Chère madame, allez de ma part voir le professeur Barcane. Il cherche

un secrétaire et, incidemment, m’a demandé si je n’avais personne à lui

recommander. Tout de suite, j’ai pensé à vous et répondu par

l’affirmative, promettant que, dès demain, si possible, vous iriez

causer avec lui. Sur la carte ci-jointe, l’adresse exacte et quelques

lignes d’introduction. J’ai le sentiment que vous seriez pour mon vieil

ami, absolument l’aide qu’il réclame; vous avez l’intelligence vive et

compréhensive, vous vous assimilerez aisément son mode de travail. Il

prépare en ce moment, sous une forme originale, un ouvrage sur _l’Art et

les littératures comparées, en Orient_.

«Ne vous laissez pas troubler par son accueil, peut-être revêche. Sous

des dehors de porc-épic, il enferme un excellent homme. En terminant,

j’ajoute qu’il est le père de notre grand auteur dramatique, Raymond

Barcane, dont vous avez certainement entendu parler, sans doute vu ou lu

les pièces dont le pessimisme--ceci entre nous,--vient, j’imagine, de

ses déboires conjugaux.

«Si vous pouvez vous arranger avec mon ami Barcane, vous entrerez tout

naturellement dans un monde lettré qui vous plaira, j’en suis sûr...»

Hélène, assise devant sa table à écrire, relit encore cette lettre

qu’elle a trouvée en rentrant de promener Bobby.

La fenêtre est ouverte sur la tiède nuit de mai dont le souffle frôle

ses cheveux. Aucun bruit. De temps en temps, au loin, la sirène d’une

auto qui file dans la nuit. Bobby, qu’elle vient de coucher, dort déjà,

pelotonné sous ses draps, las de ses courses dans les allées de la

Muette. Elle est allée voir si son sommeil était bien paisible, et elle

s’est, un instant, attardée à contempler la tête brune dont bien

incertaine, est la ressemblance avec le père disparu. A coup sûr, il n’a

rien de son aspect délicat. C’est un superbe garçonnet, encore d’une

rondeur de bébé, dont la chair est ferme et rosée et les yeux

étincelants de vie sous les cils qui ombrent la joue veloutée. Et chaque

fois qu’Hélène le constate, son cœur en tressaille de joie... Car elle

est mère, passionnément... Ce petit être est son univers.

Laissant relevée la portière qui sépare la chambre de l’atelier, elle

est revenue à la table où s’empilent des livres sous sa lampe de

travailleuse; et devant la lettre du professeur Bourgeot, elle songe,

son regard enfui vers le ciel sombre, clouté d’étoiles.

Elle songe, sans tristesse, ni regret, ni désir. Elle sait bien que ce

sont là choses vaines. La vie lui a donné une philosophie résignée et

fière; le secret de se créer des joies avec les menues faveurs que la

destinée daigne lui octroyer; un courage très simple pour regarder

toujours en face cette destinée qu’elle est prête à façonner autant

qu’il dépendra d’elle--s’il le faut.

Certes, comme toutes les créatures humaines, elle peut faiblir sous

l’épreuve, mais pour se redresser tout de suite, pénétrée du sentiment

qu’il est bien inutile de se plaindre. Quand elle était jeune fille,

elle pratiquait sa devise: «Agir et accepter...» Et elle continue.

La solitude morale?... Elle y est habituée. Sans mère, ni frère, ni

sœur, elle a vécu sa jeunesse auprès d’un homme bon et distrait, absorbé

par son culte pour les lettres; à qui elle était d’autant plus chère

qu’elle ne le troublait jamais dans ses études, lui aplanissant toutes

les difficultés matérielles; puis, peu à peu, partageant ses travaux

littéraires avec une intelligence qui le ravissait... Mais ce que cette

raisonnable petite compagne pouvait éprouver, penser, souhaiter, en

dehors des questions de littérature ou d’art, naïvement, il n’y pensait

pas.

Aussi, lui disparu soudain, elle ne s’est sentie ni plus ni moins

protégée.

Seule?... Elle l’était aussi pendant ses quelques mois de mariage,

auprès d’un homme épousé par raison dans la certitude que le bonheur

qu’elle aurait rêvé était impossible...

Seule?... Elle l’a été durant ses quatre années d’exil en Amérique,

parmi des étrangers très accueillants, certes; mais enfin des étrangers!

Donc, à l’isolement, elle est habituée. Pourquoi, parfois, est-elle

effleurée par la sensation que cet isolement est un poids que portent

ses jeunes épaules?

Pourtant, elle aime ardemment son indépendance. Pour ne pas s’enliser

dans une calme vie de province, elle a quitté la vieille femme qui

l’aimait, en Alsace.

Et voici qu’à Paris, sa vie lui paraît ressembler à un frêle esquif

lancé en pleine mer, et qu’avec ses propres forces, elle doit diriger.

Quelques personnes s’intéressent un peu à elle, oui... Mais toutes, et

c’est bien naturel, ont d’autres préoccupations que le sort d’une jeune

femme étrangère en quête de travail.

Quelqu’un ferait volontiers tout ce qui est en son pouvoir pour l’aider,

elle en est sûre. C’est Jean. Mais, justement, il ne peut rien du tout.

D’ailleurs, il est tout à ses plaisirs. Bientôt, il sera marié; et sa

confidente lui deviendra si inutile qu’il aura vite fait de l’oublier...

Mme Dautheray? Tantôt elle a eu sa visite et elle ne l’a entendue parler

que du mariage de Jean qu’Hélène a été priée de vivement encourager; de

ses menus soucis, exigences des domestiques et difficulté d’en trouver,

charges de plus en plus nombreuses pesant sur les grandes fortunes,

révolution menaçante dont elle a peur.

Tout cela, exprimé sans un retour sur la jeune femme qui l’écoutait, une

ombre d’ironie dans les yeux, se sentant inexistante, oh! combien--en

dehors de son influence sur Jean--pour cette femme, généreuse certes,

égoïste inconsciemment, qui exige, affectueuse, qu’elle l’appelle encore

«marraine».

Et ce soir, songeant à cette visite, elle se prend à murmurer:

--Il ne faut compter que sur soi-même. Je le savais très bien. Pourquoi

suis-je triste parce que la visite de marraine me l’a rappelé?

Mais presque aussitôt, secouant sa petite tête résolue, elle pense:

--Je suis ingrate de trouver cela juste le jour où je reçois cette

lettre qui est une preuve de sympathie. Hélène, ma chère, songez

seulement à faire des vœux pour être au gré du professeur Barcane et

travaillez afin de ne plus faire de stupides réflexions qui vous

découragent!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin, pour l’heure dite, elle s’achemine vers le quai

Bourbon où loge le professeur Barcane. Vive, elle marche, l’esprit tout

occupé par l’inconnu de cette visite. Sa démarche va-t-elle aboutir? Il

y a dans son cerveau un peu d’appréhension, de la curiosité, un ardent

désir de réussite; et, à l’avance, la sage acceptation d’un insuccès

bien possible.

Au quai Bourbon, un vieil hôtel pittoresque et vétuste qui la ravit.

Elle monte un large escalier de pierre, bordé d’une rampe de fer

ouvragé, et sonne. Un instant d’attente. Puis la porte s’ouvre devant un

domestique chenu que sa vue semble stupéfier.

--M. le professeur Barcane?

--C’est ici, madame.

--Bien. Je viens de la part de son ami, M. Bourgeot. Voulez-vous lui

remettre cette carte?

De toute évidence, le domestique n’a pas l’habitude de semblables

visites et sa mine demeure rébarbative et ahurie.

--C’est que M. le professeur est occupé. Il a du monde...

Hélène insiste:

--Je lui suis annoncée... Il doit m’attendre. Passez-lui ma carte. Il

vous dira si, oui ou non, il peut me recevoir.

Le domestique subit, malgré lui sans doute, la volonté charmeuse

d’Hélène; et, sans plus lutter, il ouvre devant elle, un vaste salon,

froid et banal, remarquablement épousseté, dont le parquet luit comme un

parloir de couvent. La pièce donne sur le quai. A travers les vitres

d’une impeccable limpidité, elle aperçoit la Seine qui coule, paisible;

son eau laiteuse apparue sous la dentelle des branches.

Mais, à peine, elle a le temps de la regarder; le domestique reparaît.

--Si madame veut bien me suivre.

Il traverse le salon, ouvre une porte; et Hélène se trouve dans une

grande pièce dont les murs disparaissent sous les rayons pressés des

bibliothèques. Deux fenêtres regardent le quai; une autre contemple

quelque jardinet parisien dont les arbres balancent des rameaux grêles

sous la brise.

Auprès, est un large bureau surchargé de livres et de paperasses; et,

devant le bureau, un vieillard est assis. Il est grand, sec et râblé,

avec un profil d’oiseau de proie, par suite du nez fortement aquilin,

des yeux ronds et vifs derrière les lunettes aux verres cerclés d’or.

Non loin de lui, dans un fauteuil, un homme qui a sûrement dépassé la

quarantaine, fume, l’attitude nonchalante.

A la vue de la jeune femme, tous deux se lèvent. Dans les yeux que le

vieil homme pose sur elle, Hélène lit la même surprise qui a paru dans

le regard du domestique. Une seconde de silence, pendant l’emprise.

Puis, le «vieil oiseau» indique un fauteuil à Hélène, qui explique

rapidement:

--Je suis envoyée par M. le professeur Bourgeot pour un poste de

secrétaire que, m’a-t-il écrit, vous avez à offrir.

Les yeux ronds et froids s’arrêtent sur elle.

--J’ai, en effet, demandé à mon ami Bourgeot s’il connaissait _un_

secrétaire à me recommander...

Il appuie sur le mot _un_.

--... Et non pas _une_ secrétaire.

Hélène a un léger sourire, charmant.

--Et il vous a adressé _une_ secrétaire parce qu’il a jugé, sans doute,

que je pourrais peut-être remplir l’office requis... Et, aussi, je suis

sûre, parce qu’il est bon, et en même temps qu’à vous, monsieur, il a

voulu me rendre service...

--C’est-à-dire qu’il a songé à vous plus qu’à moi... Autrement, il

n’aurait pas eu l’idée saugrenue de vous envoyer ici... Quelle

invention! Vous dites qu’il voulait vous rendre service?... Pourquoi?...

--Parce qu’il sait que j’ai besoin d’occuper mon temps pour élever mon

petit garçon.

--Votre mari?...

--Est mort pendant la guerre.

--Tué?

--Victime des torpilles, en revenant d’Amérique... pour aller se

battre...

--Bon, bon... c’est-à-dire que c’est très malheureux. Mon exclamation

est idiote. Alors vous êtes sans fortune et vous voulez travailler?

--Oui. Il me faut augmenter mes maigres ressources.

--Et vous avez fait choix de moi à cet effet, pensant de toute évidence:

«Ce que griffonne ce vieux bonhomme ne doit pas être très malin et même

une jeunesse inexpérimentée sera toujours une aide suffisante.» C’était

sagement raisonné. Les femmes, d’ailleurs, ne doutent de rien!

Hélène se souvient de la phrase de M. Bourgeot: «Sous des dehors de

porc-épic, il enferme un excellent homme» et elle ne se laisse pas

désarçonner par les propos et le ton grincheux du vieillard. Avec un

sourire où s’est glissé un soupçon d’ironie, elle riposte:

--Ne pensez-vous pas, monsieur, qu’avant de me dérober, il me fallait

voir si je serais ou non tout à fait incompétente?

--Évidemment. Vous avez raison. Il faut toujours se rendre compte.

Bourgeot vous a dit ce que je puis offrir... comme émoluments? Cela ne

vous enrichira guère.

--Cela, tout au moins, m’aiderait... Et s’il vous semblait que je puisse

vous rendre les services que vous attendez...

--C’est une chose à voir. Nous allons causer en toute franchise, et

ensuite nous déciderons. La présence de mon fils ne vous gêne pas,

j’imagine...

--Oh! nullement.

--J’aurais dû déjà vous le présenter. Mais j’avoue que j’étais tout à

mon étonnement de m’être vu adresser un secrétaire enjuponné. Donc, mon

fils, Raymond Barcane.

--Bien entendu, de réputation, je connais beaucoup monsieur... Et ayant

lu, sinon vu jouer, toutes ses pièces, cela m’intéresse très fort de

rencontrer leur auteur!

Elle parle avec une simplicité franche, souriant un peu, très peu, car

il lui est désagréable de sentir sur elle le regard aigu de Raymond

Barcane qui s’incline correctement.

Alors ce monsieur muet, dont elle avait oublié l’existence, c’est le

célèbre auteur dramatique, Raymond Barcane?

A son tour, elle l’enveloppe d’un rapide coup d’œil. Il est plutôt laid,

mais a de l’allure. Une tête un peu forte de mulâtre «parisianisé», où

luisent, dans la face rasée, des yeux de braise; très grand, un peu

lourd, vêtu avec un raffinement sobre dont la correction est parfaite.

Prenant son cigare posé sur la cheminée, il propose--sa voix a des

sonorités mordantes:

--Mon père, je puis vous laisser discuter avec madame. Je repasserai

vous voir.

--Tu ne me gênes en rien... et puisque madame Heurtal autorise ta

présence...

En elle-même, Hélène trouve ennuyeux de devoir s’expliquer devant cet

observateur silencieux par qui, très bien, elle se sent étudiée, avec

une curiosité pénétrante. Mais elle ne trahit rien de son impression et,

résolument, fait abstraction de sa présence pour ne s’occuper que du

vieillard qui, carré dans son fauteuil, interroge, sensiblement

humanisé:

--Madame, pardon de la question... mais nous sommes en affaires,

n’est-ce pas?... Vous avez reçu une culture littéraire assez forte, si

j’en crois le mot de mon ami Bourgeot.

--Mon père était professeur et j’ai beaucoup travaillé avec lui. Je lui

servais de secrétaire, et c’est pourquoi je n’ai pas, en principe,

repoussé la proposition de M. Bourgeot.

--Il vous a dit, je pense, que je travaille en ce moment à une «Étude

des littératures et arts de l’Orient comparés». Il y a donc beaucoup

d’ouvrages à consulter, des notes à prendre, à rédiger, des copies à

faire, des épreuves à revoir et à corriger. Pour la question des «arts»,

il faut aller dans les musées, y étudier les œuvres, quand je ne puis le

faire moi-même...

Hélène a écouté avec des prunelles attentives.

--Ces occupations diverses me plairaient beaucoup et ne sont pas, ce me

semble, trop au-dessus d’une intelligence moyenne...

--C’est la vôtre que vous qualifiez ainsi? Vous êtes modeste... si je

m’en rapporte au jugement que Bourgeot porte sur vous. Le secrétaire

qu’il m’a annoncé, ce matin, par une lettre particulière, a, me dit-il,

l’intelligence très ouverte et remarquablement aiguisée, du style, le

sens des choses d’art... Je ne puis souhaiter mieux...

Hélène est un peu effrayée de devoir répondre à une si flatteuse

réputation, et elle pense tout haut:

--Autrefois, peut-être, j’étais ainsi... Oui, du temps où je travaillais

avec M. le professeur Bourgeot, mais aujourd’hui...

Il l’interrompt brusquement.

--Vous avez perdu?... Pourquoi?... Est-ce que votre intellect a souffert

du choc des événements? Ce serait bien regrettable! Les événements!...

Vous savez bien qu’il faut toujours les dominer... vous, le «roseau

pensant»... Et pour y arriver, vous avez le travail... le viatique qui

ne manque jamais!

--Oh! je le sais! fait-elle spontanément.

Tout de suite, elle regrette ce semblant de confidence, car elle sent

sur elle l’attention observatrice de Raymond Barcane enfoui dans son

silence, dont brusquement il sort, jetant de sa voix mordante:

--En vérité, madame, vous pensez comme mon père! Un passionné du labeur!

Vous vous imaginez que le travail console? Quelle illusion, c’est là!...

Dites que, pour nous autres, intellectuels, il est un anesthésique,

propre à distraire un moment la pensée, de notre peine... Mais la

guérir! Interrogez vos souvenirs, madame, et reconnaissez la vérité!...

Dès que vous échappez au joug de l’effort, imposé par votre volonté,

l’obsession de votre mal vous ressaisit...

Elle secoue sa jeune tête, résolue. Et, encore une fois, emportée par sa

conviction, elle précise:

--L’obsession revient, soit... mais de moins en moins cruelle... Et un

jour, nous nous apercevons que nous ne souffrons plus de ce qui nous

était une torture... Ce qui, selon les cas, est très bon--une

délivrance!...--ou triste infiniment...

--Triste!... Pourquoi?

--Parce que rien n’est plus douloureux, parfois, que de se sentir

consolé.

--Vous êtes de la race des sentimentales, madame! riposte-t-il avec une

ironie âpre, où il y a de l’amertume.

--Oh! non... J’ai été élevée à bien trop sévère école pour avoir le

loisir de cultiver la petite fleur bleue... Et puis, j’ai vécu cinq

années en Amérique, dans une atmosphère de sagesse pratique...

--Excellent pour le développement de l’activité et de l’énergie!

marmotte le professeur, dont les yeux perçants n’ont pas cessé d’étudier

Hélène... Mais déplorable pour l’affinement du goût littéraire.

Elle réplique alertement:

--Je ne crois pas que ce séjour aux États-Unis m’ait été mauvais au

point de vue intellectuel... J’ai même, au contraire, l’impression qu’il

a dû m’être favorable. J’ai vu, observé; pris contact avec des

mentalités différentes de la mienne, de ma cervelle de Latine, qui ont,

il me semble, élargi mon horizon...; qui, tout au moins, m’ont révélé le

plaisir d’étudier des êtres autres que moi... autres que ceux de mon

pays...

--Et vous en êtes ravie, n’est-il pas vrai? interroge la voix

sarcastique de Raymond Barcane.

Elle le regarde en face avec un léger sourire.

--Bien entendu!... Et je suppose que vous particulièrement, monsieur,

vous ne pouvez vous en étonner!

Il hausse les épaules.

--Moi, surtout?... Parce que c’est mon métier, pensez-vous?... Quand

j’étais jeune comme vous, madame, en effet, j’entrais dans le monde des

cerveaux et des âmes, en conquérant, un peu en aventurier, avide et

curieux. Aujourd’hui..., sans doute parce que je demandais trop aux

êtres, je trouve qu’ils ne valent guère l’intérêt que je leur accordais

naïvement... Et je n’ai plus le goût d’être conquérant, ni aventurier,

ni pillard... Les gens ne sont plus pour moi que des pantins que je

m’amuse à faire agir, en vertu de l’expérience acquise, pour occuper les

mornes heures de la vie... Vous ne me croyez pas? madame.

--Non, pas du tout!... Je suis certaine que vous êtes resté curieux et

ne pourriez être autrement...

--Parce que?...

Elle rit.

--Parce que le mal est inguérissable chez les observateurs... La

curiosité? C’est le sel de la vie!

Ici, le professeur intervient, bourru un peu. Il a écouté le dialogue

engagé subitement entre son fils et la visiteuse. Et, de minute en

minute, s’infiltre davantage en lui la pensée que, après tout, cette

jeune femme pourrait peut-être lui fournir une aide précieuse et

agréable.

--Tout ceci, Raymond, est sans doute très passionnant à discuter. Mais

ce n’est pas, aujourd’hui, la matière qui nous occupe. En une autre

occasion, tu échangeras avec madame des aperçus psychologiques, si elle

veut bien s’y prêter. Madame, mon ami Bourgeot me paraît avoir été

clairvoyant. Vraiment, vous m’avez l’air capable de m’apporter

l’assistance que je souhaiterais recevoir de vous. Consentiriez-vous à

me donner quelques heures chaque jour, pour essayer, du moins, si nous

nous entendons? Je ne suis pas précisément aimable; même, souvent, je

suis assez grognon... Mais vous vous montrerez indulgente, comme c’est

une charité de l’être avec les vieilles gens... Et ainsi, j’imagine que

nous arriverons à travailler ensemble avec profit... si mon genre de

travail ne vous paraît pas trop fastidieux.

Les yeux bleu pastel luisent de plaisir.

--Oh! je ne pouvais désirer une occupation qui fût plus complètement

dans mes goûts!

La figure revêche du professeur Barcane a, durant un éclair, une

expression enchantée.

--Alors, tout est bien!... Venez dès demain, que nous commencions

l’épreuve, sans retard. Mon fils ne nous dérangera plus, par exemple. Tu

entends, Raymond, ma maison sera close quand je travaillerai avec Mme

Heurtal.

Raymond Barcane s’incline, sans répondre. Mais une flamme ironique se

joue dans la braise de ses prunelles.

X

Il est quatre heures. Bobby est dehors avec Odile, et c’est Hélène qui

vient ouvrir au coup de sonnette.

--Tiens, Jean!

Il la regarde, suppliant et rieur.

--Hélène, je vous en conjure, n’ajoutez pas: «Bon, le voilà encore!»

Rappelez-vous que je ne vous ai pas encombrée depuis... nombre de jours,

me paraît-il. Aujourd’hui, j’avais une envie folle de bavarder avec vous

et de vous demander des explications.

--Des explications?

--Oui, oui, je vais vous raconter. Or, vous le savez, je suis incapable

de résister à la tentation.

Elle jette un rire gai:

--Eh bien! alors, entrez, homme faible devant la tentation! Aussi bien,

c’est l’heure du thé. Donc, récréation. La causerie demandée pourra

avoir lieu pendant que nous goûterons.

--Hélène, ma précieuse confidente, vous êtes exquise! C’est ça, faisons

la dînette. Je vais redescendre chercher quelques gâteaux; j’ai aperçu

un superbe pâtissier tout près de chez vous.

--Mais non, Jean, c’est inutile; je puis vous offrir le pain et le sel,

même le beurre. Restez tranquille pendant que je prépare notre thé.

Mais il tient à son idée et, tandis qu’elle allume la lampe du samovar,

il s’éclipse; pour reparaître, cinq minutes plus tard, chargé de tant de

richesses, qu’elle s’exclame:

--Mais, Jean... Jean, quel appétit nous supposez-vous donc?

--Moi, Hélène, j’en ai un formidable. Vous, pas? Et puis, ce qui restera

appartiendra à Bobby. J’espère qu’il n’en sera pas autrement fâché.

--Soyez-en sûr, et merci pour lui. Maintenant, buvez votre thé, il est

prêt.

Elle a tout préparé. Sur le napperon brodé, les tasses voisinent, parmi

les menus ustensiles dont le métal flambe superbement.

--Hélène, quelle peine vous vous donnez! Venez donc enfin vous asseoir.

--J’arrive... J’arrive! Nous avons tout ce qu’il nous faut, je pense...

Et maintenant, causons! Je suis tout oreilles.

Elle s’assied devant lui. Ses larges prunelles, dans l’iris clair,

brillent d’un éclat joyeux; et les dents luisent entre les lèvres,

merveilleusement fraîches. Jean la regarde avec un plaisir extrême

qu’avive cette curiosité, qu’elle éveille maintenant en lui.

--Hélène, vous êtes une femme étonnante; vous n’avez jamais l’air

ennuyée!...

--Mais c’est que je ne m’ennuie jamais!

--Malgré la tristesse de votre vie?

--La tristesse? Mais si je fais abstraction de mon deuil, je ne trouve

pas du tout ma vie triste... Elle est très remplie, très variée,

absolument indépendante, ce qui est, pour moi, un bien sans prix... Mon

«vieil oiseau» et son ouvrage me plaisent. Je cours, pour lui, les

bibliothèques, les musées et ensuite nous dissertons; nous discutons;

quelquefois même, nous nous disputons... quand nos idées respectives

sont en radicale opposition. Dans son cabinet, il vient des visiteurs

plus ou moins dignes d’attention que, de mon petit coin, à ma table de

travail, j’écoute, j’observe, rassemblant ainsi de modestes documents

sur mes frères, les hommes... Oh! non, ma vie n’est pas triste!...

D’autant que, dans la colonie américaine, j’ai retrouvé quelques bonnes

relations et, de plus, rencontré aussi des physionomies originales dans

la pension de famille où j’ai gîté lors de mon arrivée à Paris.

Jean sent bien que la jeune femme est absolument sincère. Mais, malgré

lui, il laisse échapper:

--Toutes ces distractions, Hélène, c’est pour votre cerveau... Mais,

aussi, vous avez un cœur.

Il n’oserait ajouter:

--Et un corps de vingt ans.

Elle mordille à belles dents une galette et réplique:

--Pour le cœur, j’ai Bobby qui est pour moi l’univers et le remplit...

En ce moment, je suis heureuse... Autant que je puis l’être...

--Vous êtes une femme d’espèce peu commune; et je comprends... c’était

cela dont je voulais vous parler, que vous intriguiez un monsieur qui,

apprenant, par l’effet d’un hasard, que je vous connaissais, m’a

beaucoup parlé de vous... Beaucoup! Même plus que je ne l’aurais désiré.

Elle a cessé de boire son thé et le regarde stupéfaite:

--Un monsieur?... Que j’intrigue?... Qu’est-ce que cette histoire?

--J’ajoute que ce monsieur est un homme célèbre...

--Mon humilité ne connaît que de loin les personnes célèbres! Jean, où

donc ai-je pu voir votre célébrité?

--Tout simplement chez votre «vieil oiseau».

Elle a une exclamation rieuse...

--Oh! alors, je crois que je devine. Vous voulez parler de son fils,

Raymond Barcane?

--Oui... justement. J’ai dîné avec lui chez des amis qui reçoivent,

pêle-mêle, gens du monde, artistes, littérateurs, etc., etc. Et, tout à

coup, je l’ai entendu esquisser à sa voisine, à propos des femmes qui

travaillent, une silhouette... si ressemblante de la secrétaire de son

père que, sans réfléchir, je me suis lancé dans la conversation...

--Et vous avez parlé de moi? Quelle singulière idée! fait-elle, avec une

imperceptible contraction des sourcils.

--Alors, ayant constaté que je vous connaissais bien...

--Oh! bien...

--Il m’a questionné, un peu plus tard, dans un coin du fumoir où nous

étions, un instant, en tête-à-tête... Vous l’étonnez... et l’occupez

fort.

--J’espère que vous n’avez rien trahi de mon intimité! Vous comprenez

que je ne veux pas servir de pâture à sa curiosité d’analyste.

--J’ai dit simplement que je ne connaissais pas de femme qui mérite,

plus que vous, d’être estimée... admirée... et respectée!

--Respectée, estimée..., j’accepte. Mais «admirée», non!... Le mot est

trop lourd pour moi.

--A son actif, je crois que vous trouverez plutôt «l’admiration» que le

respect qui n’est guère dans ses cordes. Sûrement, Hélène, il vous fait

la cour... Il la fait à toutes les femmes qui excitent son attention.

Et, avec votre petit air fermé, vous êtes un livre clos dont il voudra

fatalement forcer la serrure!

--Qu’est-ce que cela fait, ce qu’il souhaite? Vous devinez bien que je

ne me prête pas du tout à la facilité de ses observations! jette-t-elle

de son accent d’indépendance.

Et Jean comprend qu’elle lui dit strictement ce qui est. Mais, au fond

de ses prunelles, elle a une petite flamme qu’il ne s’explique pas.

--Certainement, vous causez...

Elle incline la tête.

--Oui, par-ci, par-là, le fait s’est produit. Et même le résultat--Jean,

apprêtez-vous à un choc!...--le résultat d’un échange d’opinions sur un

cas de conscience qu’il avait émis, a été cette stupéfiante déclaration

que je devrais écrire une pièce sur la question qui nous occupait, telle

que je la conçois... Lui, le faisant d’autre manière, à son point de

vue...

Jean regarde Hélène, tout à fait ahuri.

--Écrire une pièce?... Vous voulez écrire une pièce avec Barcane?

Elle corrige gaiement:

--Dites que je voudrais bien en être capable!... mais je ne suis pas du

tout à la hauteur, quoi qu’il prétende; me catéchisant avec une

conviction si autoritaire que...

--... Que vous avez essayé!

Elle rougit un peu. Puis, d’un accent de gamine confuse, elle avoue:

--Oui, j’ai essayé: et cela m’amuse follement! Ce que j’imagine ne vaut

sans doute rien du tout! C’est même sûr... Car, bien entendu, je n’avais

jamais tenté d’écrire pour le théâtre...

--Pour le théâtre?... Mais vous avez fait de la littérature sous une

autre forme?

--Vous savez bien que j’ai toujours griffonné, dit-elle légèrement. En

Amérique, en Alsace, j’ai continué, car ce travail me distrayait de

moi-même...

Jean est si étonné par cette soudaine révélation des occupations de son

amie, qu’il cesse de dévorer les brioches et les babas amoncelés dans

l’assiette.

--Je comprends maintenant, Hélène, pourquoi je vous trouve toujours

devant votre bureau à écrire... Je suis sûr que vous devez le faire très

bien!

--Moi, je suis fort loin d’avoir votre confiance!... Et je voudrais même

bien recevoir un avis... très sincère, et surtout compétent, sur la

valeur de mes élucubrations... Si je n’ai aucun talent, présent ou à

venir, je les brûlerai... et je n’écrirai plus que pour moi toute

seule... afin d’oublier...

--Écoutez, Hélène, je n’ose vous demander de me montrer quelques-unes de

vos œuvres, car, quoique liseur passionné, je n’ai aucun droit de me

transformer en critique... Mais j’ai quelques très bonnes relations

littéraires, et je pourrais, je crois, vous avoir l’avis que vous

désirez...

--Oh! que ce serait bien!... Jean, vous êtes délicieux! Mais vous me

garderez le secret, n’est-ce pas? Il faut avoir pitié de mon chétif

amour-propre, qui va peut-être recevoir une formidable punition de mon

audace... Pourtant, tout de même, il me faut essayer... Si je pouvais

faire quelque chose, dans la carrière des lettres, ce serait une telle

chance pour moi. Et puis, quand j’écris, je ne regrette ni ne souhaite

plus rien... Je vis avec les enfants de mon cerveau... Vous comprenez

pourquoi il m’est impossible de m’«ennuyer»!

Elle l’interroge de ses prunelles lumineuses où la pensée rayonne,

irradiant sa délicate figure; et Jean se dit que si elle a ce visage

quand elle cause avec Barcane, il n’y a rien de surprenant à ce qu’il

soit si vivement occupé d’elle. Ce qui est bien fâcheux, songe-t-il

sagement.

--Je comprends très bien votre impression, Hélène, car ma peinture me

fait vivre aussi dans un monde enchanté... Mais, dites-moi, avez-vous

parlé au grand homme de vos essais littéraires?

--Oh! non... C’eût été bien trop intimidant! Je ne lui ai même pas avoué

que je m’étais amusée à suivre son conseil et à esquisser une pièce de

ma façon sur le sujet que nous avons discuté ensemble. Raymond Barcane

appartient, en somme, au même genre que son père: c’est une façon de

porc-épic courtois. Et extraordinairement mondain, malgré ses phrases de

misanthrope... Il intéresse, bien plus qu’il n’attire la confiance!

--Il vous intéresse? vous, Hélène.

--Oui, beaucoup... Il a une pensée vraiment puissante, un tour d’esprit

paradoxal et âpre, pas banal du tout, une psychologie aiguë, tout à fait

savoureuse en son espèce... Il me fait penser à un scalpel qui serait

manié avec une autorité... éblouissante...

--Quel éloge! fait Jean, secoué d’une impatience instinctive.

--Pas un éloge, une opinion! Ne la lui répétez pas... Mais, après tout,

je crois la lui avoir révélée... à demi, un jour que je lui avais servi

quelques vérités désagréables sur son égoïsme masculin et sa

malveillance à l’égard des femmes.

--Ne savez-vous pas qu’il a quelque raison pour ne pas les juger très

bien? Il avait épousé la célèbre Félice Merval, des Français... Et puis,

est-ce la faute de son f... caractère, ou l’effet de l’inconstance

féminine...

--Eh!... Jean, s’il vous plaît!...

--... De l’inconstance des femmes de théâtre, bref, elle l’a planté

là!... Je crois bien que le divorce n’a pas été prononcé... Au fond, je

suis enclin à penser qu’il est toujours féru d’elle et veut garder,

entre eux, un lien que les circonstances l’amèneront peut-être un jour à

resserrer.

Hélène a un haussement d’épaules qui trahit son indifférence sur la

question.

--Peut-être... Mais cela m’étonnerait. Il est si orgueilleux!

--Comment pouvez-vous le connaître ainsi?

--Je vous ai dit que nous avions causé.

--Où?... Chez votre «vieil oiseau»?... C’est ainsi que vous vous y

occupez des littératures comparées?

Hélène explique tranquillement, les prunelles moqueuses:

--Nous avons échangé quelques propos, une ou deux fois, chez mon «vieil

oiseau» qui recevait des visiteurs imprévus, dans son salon. Êtes-vous

satisfait? «monsieur le juge d’instruction». Mais le jour où nous avons

eu une vraie conversation,--d’où est sortie l’idée d’une «pièce»--c’est

quand il est venu m’apporter des documents dont j’avais besoin pour son

père et que je n’avais pu aller chercher.

--Il vous les a apportés ici? Comment! vous recevez Barcane? Mais...

mais... il ne faut pas...

--Il ne faut pas! Pourquoi?

--Hélène, vous arrivez à Paris... Vous ne savez pas. A tort ou à raison,

Barcane a la réputation de compromettre toutes les femmes qu’il

approche.

De nouveau, Hélène a son geste d’insouciance:

--Que voulez-vous que cela me fasse? Je suis bien habituée, allez, à me

faire respecter. Voilà cinq ans que je vis seule...

--Mais en Amérique, les mœurs ne sont pas les mêmes qu’en France, à

Paris. Hélène, ma sage petite amie, ne laissez pas Barcane rôder autour

de vous, même forte de votre dédain pour lui et pour le qu’en-dira-t-on.

Je vous assure, un jour ou l’autre, vous le regretteriez fatalement.

Les yeux de la jeune femme ont une mystérieuse expression, arrêtés sur

Jean; et un sourire un peu ironique entr’ouvre sa bouche.

--Quelle sollicitude! Vous n’êtes cependant ni mon mari, ni mon frère,

ni...

--Je suis tout bonnement un vieil ami.

--C’est vrai, ça. Écoutez, Jean. Je n’ai pas la moindre envie d’admettre

Barcane dans mon intimité; seulement, sa conversation m’amuse, et si je

pouvais un peu travailler avec lui, même tout simplement comme

secrétaire ou copiste, j’en serais ravie! Ne prenez pas pour cela un air

désolé! Vous n’imaginez pourtant pas que, parce que je suis veuve, je

vais vivre comme une nonne cloîtrée. Mon cerveau a besoin de se

renouveler au contact d’autres cerveaux.

--Et pourtant, vous ne prétendez pas venir chez ma mère. Une fois, de

loin en loin, vous y faites une apparition...

--Votre monde est trop beau pour moi!

--Et trop banal pour votre intellectualité!

--Quelle vilaine réflexion! Dites plutôt que ce n’est pas celui qu’il me

faut. J’irai chez vous, mon ami, quand vous serez marié. Sera-ce

bientôt? Où en êtes-vous de votre ascension vers le mariage?

Il constate, la mine enchantée:

--Elle n’avance guère, vous dirait maman, lamentable.

--Mais vous, que dites-vous?

--Moi, je ne dis rien, sinon que je me promène toujours agréablement, au

pied de la montagne sainte; regardant les passantes. C’est une étude...

pas ennuyeuse du tout, quelquefois.

--Mais l’élue n’est pas encore apparue?

--Non. Pourtant cette pauvre maman ne se lasse pas de la chercher, à

cette fin de me l’envoyer. Elle va aux entrevues proposées pour se

rendre compte s’il y a lieu de me mettre en mouvement. Elle pratique, à

cette intention, les églises, les musées, voire les réunions dansantes

dont elle revient, d’ailleurs, horrifiée de la nudité des

danseuses,--c’est elle qui parle!--de l’inconvenance des danses et de la

tenue audacieuse des danseurs. Pauvre moi!

--Et pauvre marraine!

--Au fond de son cœur, elle garde toujours en réserve sa candidate

favorite, la jeune Madeleine de Serves, qui l’a tout à fait séduite, à

cette matinée où j’ai été faire quelques saluts pour éviter une grosse

scène de désolation.

--Et cette petite ne vous tente pas?

--C’est un bébé candide et sage... Je me fais l’effet de son grand-père.

Mais imaginez-vous que mon oncle, lui aussi, a sa favorite... Un produit

original, celle-là, et que je suis stupéfié de voir présentée par lui...

Sans doute, en vertu de la loi des contrastes...

--Ah!... racontez... Qui est-ce?

--La fille d’un vieux camarade à lui, le baron de Branzac. Par hasard,

mon oncle l’a rencontrée au Bois, faisant du _footing_ avec son père. Et

comme lui aussi rumine incessamment cette idée: «Il faut marier Jean!»

incontinent, il a élaboré le projet de me faire connaître cette jeune

vierge, qui lui paraissait dans les conditions requises. Voilà

l’histoire!

--Et alors, la conclusion? questionne Hélène, amusée.

--La conclusion a été une rencontre, dite fortuite, en réalité

traîtreusement amenée par mon diable d’oncle, au tennis des Mursennes, à

Ville-d’Avray... Et là, j’ai pris contact avec la jeune personne le plus

vingtième siècle qu’il soit possible de souhaiter... Une jolie gamine

garçonnière, piaffante, pas un brin flirt, qui parle argot comme un

poilu, avec une drôlerie spirituelle, ne rêve que sport, chevaux,

chiens--comme son père, le baron--et se passionne pour les matches de

tennis où elle est glorieuse championne... Il y a en elle un débordement

de vie, drôle comme tout à observer. On dirait une belle petite pouliche

qui s’ébroue en liberté...

--Et elle plaît à votre oncle, si correct?

--Elle a une charmante figure, grosse comme le poing, avec des cheveux

de Vénitienne qui frisent éperdument sur des yeux rieurs... Et alors mon

oncle la contemple, plein d’une indulgence ravie.

--Je comprends...

--De plus, il est tout à fait subjugué par la mère, une femme

ultra-élégante qui s’habille comme telle, fait de la peinture avec

passion et laisse la bride sur le cou à sa fille comme à ses fils.

L’aîné, un peu plus âgé que Nicole, en profite largement... Je le

rencontre à l’œuvre! L’autre, seize ans, est, en revanche, une façon de

petit savant, très intelligent, qui cause de tout, voit tout, entend

tout, comme s’il avait quarante ans. Le père, qui déteste Paris, mais

adore sa femme, se partage entre elle et ses propriétés qui lui tiennent

au cœur... Ah! ce n’est pas une famille banale!

--Eh! Eh! mon ami Jean, vous m’avez l’air mis en goût...

--Le milieu me divertit fort... Mais quelle figure y ferait maman!... Si

vous aviez vu sa mine pendant la première rencontre au tennis... Car

elle était du complot et était venue, sous couleur de prendre le thé...

Mon oncle lui a présenté Nicole... Laquelle, après un court bonjour,

sans la moindre révérence plongeante, lui a servi, en leurs quelques

minutes de conversation, des: «C’est _moche_!» et autres locutions

pittoresques qui l’ont pétrifiée de surprise et animée de l’impérieux

désir que je ne sois pas séduit par cette gamine mal élevée... La scène

était d’une drôlerie qui m’a consolé de la trahison de ma famille!

--Et avez-vous quelques lueurs sur le moral de cette jeune «vingtième

siècle»?

--Oui, certaines... Comme elle m’a déclaré que la danse la

«barbait», nous avons «bavardé» le fox-trott que je lui

avais--correctement--demandé, à une matinée chez les Mursennes, où, de

nouveau, le monde nous a mis en présence... Et avec une entière

franchise, elle m’a fait part de ses goûts et opinions...

--Qui sont?...

--Un parfait _je m’enfichisme_ et la conviction qu’elle est sur terre

pour se passer les mille et une fantaisies qui traversent sa cervelle.

Au demeurant, je la crois une honnête petite bonne femme, qui doit être

d’âme généreuse. Savez-vous ce qu’elle m’a déclaré, tout de suite, aux

sons du fox-trott que nous ne dansions pas?

--Non, je ne sais pas! jette Hélène, moqueuse un brin.

--Eh bien! ceci, tout crûment, avec un délicieux sourire de petite

fille: «Monsieur, vous êtes un gros lingot d’or; moi aussi, paraît-il...

Est-ce que vous ne trouvez pas qu’au lieu de nous laisser rapprocher,

comme le souhaitent nos «maternelles», nous ferions mieux d’aller

vers... qui n’a pas... Cela rétablirait l’équilibre. Ne pensez-vous

pas?...» J’ai répondu, naturellement, que je pensais ainsi... Et

aussitôt, nous sommes devenus amis avec la jeune Nicole, dont les

opinions subversives sont très savoureuses à entendre tomber de sa

bouche fraîche, tandis que ses yeux étincellent de conviction.

Hélène a, aux lèvres, son indéfinissable sourire:

--Jean, je crois que Nicole est bonne première..., toute mal élevée

qu’elle est...

--Elle me réjouit. Un point, c’est tout... Du moins, pour le moment. Je

me suis accordé de ne prendre aucune décision avant octobre. A

Deauville, je retrouverai Nicole... et d’autres encore... Les

Champtereux y seront... Je pense que la destinée s’emparera de ma faible

volonté. Hélas! vous ne serez pas là, Hélène, pour m’éclairer!...

--Non, moi je serai en Alsace... Vous m’écrirez...

Ici un violent coup de sonnette. Un bruit de clef dans la serrure. Une

voix gronde, doucement:

--Ce n’était pas la peine de sonner, Bobby.

Et Bobby se précipite dans l’atelier, avec une exclamation de reproche:

--Ah! maman, vous n’êtes pas venue me retrouver au Bois!... Pourtant,

vous m’aviez promis...

Il faut marier Jean! · 第 15 / 29 题