ANATOLE CERFBERR.--JULES CHRISTOPHE.]

[9: Sainte-Beuve, sur madame Desbordes-Valmore.]

[10: _Phidias_, p 212-213.]

[11: Je suis heureux d'apporter à l'appui de ce que j'avance une pièce

justificative dont l'autorité n'est pas contestable. C'est une lettre

datée de Rambervillers et signée d'un médecin de campagne qui donne

depuis vingt ans ses soins aux paysans vosgiens. La voici:

«28 août 1887

»Monsieur,

»Je viens de lire votre _Vie littéraire_ dans le _Temps_ du 28 août.

Voulez-vous permettre à un médecin de campagne, qui, depuis vingt

années, vit avec les paysans, de vous donner son appréciation sur leurs

moeurs?

»Il y a un fait qui ressort éclatant: c'est que le paysan n'est jamais

sale en paroles. Toujours, quand il est amené à dire quelque chose de

risqué, il emploie la formule «sauf votre respect». Jamais il ne

racontera crûment, comme le veut M. Zola, une histoire un peu grasse.

C'est toujours avec réticences, avec des précautions oratoires, des

périphrases qu'il le fera. Cela, parce que le fait qu'il conte est

sûrement une _personnalité_ et que toujours, sur cet article, le paysan

est d'une prudence extraordinaire. Ce n'est pas le paysan que l'on peut

accuser d'appeler les choses par leur nom. Bien au contraire, on peut

dire de lui que la parole a été donnée pour déguiser la pensée.

»Comme vous le dites fort bien, il parle par sentences, par axiomes; et

si, au cabaret, la langue déliée par le vin ou l'alcool,--hélas!--il

conte une histoire gauloise, il gaze son récit. Jamais, comme vous le

dites également, il n'emploiera le parler des faubourgs.

»Ce n'est pas à dire que je veuille présenter mes paysans comme des

modèles de chasteté ou de vertu. Il y aurait sur ce chapitre bien des

choses à dire. Mais ce que j'ai lu de _la Terre_ me prouve, à moi qui

vis depuis vingt ans avec les paysans, que M. Zola n'a jamais fréquenté

les gens de la campagne.

»Chez ceux-ci, on trouve un sentiment de pudeur excessive, que le

médecin, plus que qui que ce soit, est à même de constater tous les

jours; sentiment qui va jusqu'à dissimuler, au risque de perdre la santé

et la vie, des choses que l'habitant de la ville ou du faubourg n'hésite

pas un moment à révéler.

»Parce que le paysan vit avec les animaux de ses écuries, ce n'est pas

une raison pour qu'il soit malpropre de sa personne et dans ses paroles.

Si M. Zola avait jamais visité une écurie, une étable, il aurait

constaté que le paysan met toute sa gloire à avoir des bêtes propres,

des écuries bien nettoyées; et je ne vois pas ce que le fumier peut

avoir de sale... ou d'excitant. Certes, les soins de propreté, le paysan

pourra les négliger dans le coup de feu d'une rentrée de récoltes,

pendant la fenaison, la moisson... mais qui pourrait le lui reprocher?

Je m'arrête, car sur ce sujet je n'en finirais pas.

»Le paysan a souci de sa dignité; il a de la pudeur. Il n'emploie pas

les mots crus. Peu importent les raisons qui le font agir ainsi. Le fait

est là. Et ce fait prouve combien M. Zola connaît peu les gens qu'il a

la pensée de décrire.

»Veuillez agréer, etc.

»_P.-S._--Excusez le décousu de ma lettre, écrite au courant de la

plume.

»Dr A. Fournier.»

Cette lettre me rappelle ce que me dit un jour une jeune paysanne des

environs de Saint-Lô. C'était un dimanche; elle sortait de la messe et

paraissait fort mécontente. On lui demanda ce qui la fâchait, et elle

répondit: «Monsieur le curé n'a point bien parlé. Il a dit: «Vous écurez

vos chaudrons et vous n'écurez point vos âmes». C'est mal dit: une âme

n'est pas comparable à un chaudron, et ce n'est point ainsi qu'on parle

à des chrétiens.» Le curé du village avait employé là une expression

proverbiale consacrée par un long usage et que les dictionnaires

mentionnent comme un très vieux dicton. Pourtant son ouaille était

blessée. Ma jeune paysanne avait souffert d'entendre une vulgarité

tomber de la chaire sacrée. La pauvre enfant n'avait pas assurément le

goût fin, mais elle avait de la délicatesse. Nous voilà loin avec elle

des abominables paysans de M. Zola.]

[12: J'apprends en ce moment même que la traduction de _la Terre_ est

interdite en Russie. M. Louis Ulbach, qui reproduit cette nouvelle,

ajoute: «Soyons convaincus que cette oeuvre, injurieuse pour la France,

sera traduite et commentée en Allemagne.» Et M. Ulbach proteste avec une

énergie dont je voudrais pouvoir m'inspirer.

«Non, dit-il, non. Ce roman est une calomnie, une insulte envers la

majorité des Français.

»Avec sa théorie de l'hérédité, M. Zola aurait de la peine à expliquer

comment ces paysans sont les pères de ce qu il y a de plus honnête, de

plus intelligent, de plus brave en France. Qui de nous n'a pas dans les

veines du sang d'homme de la terre, et qui de nous n'admire ces

travailleurs obstinés comme un exemple, comme une tradition à suivre?

»Nier la finesse du paysan, c'est nier l'évidence; nier son courage,

c'est nier la France.

»Des livres pareils, après la guerre, après les francs-tireurs, après

l'héroïsme, sont des livres bons pour nos ennemis et insultants pour

notre patriotisme.

»Je racontais, il y a quelques jours, le beau spectacle auquel j'avais

assisté, d'une brigade manoeuvrant avec une discipline admirable et un

entrain superbe. C'était la manifestation des paysans français.

»Je sais que l'article naïf que j'ai écrit à ce sujet a été lu dans les

casernes de la brigade; je sais que le numéro du _Petit Marseillais_ a

été affiché, et j'ajouterai même, pour me vanter, non de ce que j'ai

écrit, mais de ce que j'ai pensé, que le général a fait lire ce

témoignage d'un spectateur au ministre de la guerre et que celui-ci a

dit:

»--Voilà la note qu'il faut faire entendre et que nos soldats savent

apprécier.

»Allez donc à ces soldats, tout prêts à se faire tuer pour la France,

qui ont appris à lire au village ou à la caserne, qui ont des notions

grandissantes de l'honneur national, à ces héros en herbe, allez donc

lire un livre où l'on prétendra qu'ils sont les victimes d'une inégalité

sociale; qu'ils sont fils de coquins par leurs pères, de femmes sans

moeurs et sans pudeur par leurs mères; qu'ils ont l'appétit du fumier;

qu'ils n'ont aucun sentiment idéal; qu'ils sont le produit de l'inceste,

en tout cas de la débauche, l'excrément de la France, déposé sur un tas

d'excréments!

»Vous verrez alors avec quel mépris ils vous accueilleront, ces Français

échauffés de la pure sève française.»]

[13: M. Lacaze-Duthiers ajoute:

«Ils ne s'en tiennent pas à ne pas savoir, ils inventent des réponses et

les débitent avec un aplomb qui mériterait un autre sort qu'une

réception. Je ne puis résister à l'envie d'en citer un exemple.

»D.--Comment respirent les animaux?

»R.--Par des poumons, des branchies, des trachées.

»D.--Qu'est-ce qu'une trachée?

»R.--_Une houppe de petites villosités fixée sur la pointe du nez des

insectes._

»Ce candidat fut reçu; il avait la moyenne pour le passable.--Il passa.»

N'en déplaise à M. H. de Lacaze-Duthiers, le jeune gaillard qui lui fit

cette réponse n'inventa rien. Il rendit à l'_alma mater_ la monnaie de

sa pièce. Il lui donna les mêmes mots qu'elle lui avait donnés.

Seulement il ne les rendit pas dans l'ordre où il les avait reçus. Il en

avait trop entendu. Ils s'étaient brouillés dans sa tête.]

[14: On sait que M. Weiss n'a pas été élu. L'Académie a manqué

l'occasion, pourtant assez rare, d'admettre un véritable écrivain.]

[15: Voir les deux derniers paragraphes de _Les fous dans la

littérature_ dans le présent volume.]

La vie littéraire. Première série · 第 54 / 54 题