_Par Pierre Loti, 1 vol. in-8°._
Il y a aujourd'hui quatre-vingt-seize ans, un jeune gentilhomme breton,
qui visitait les tribus des Creeks et des Natchez, amusait ses désirs et
ses ennuis en dénouant la chevelure de deux jeunes Floridiennes dont le
teint de cuivre, les longs yeux et la grâce sauvage restèrent fixés
depuis dans ses rêves. Ce Breton était Chateaubriand; de ses deux
Floridiennes, il fit Atala et Céluta. C'est ainsi que l'amour exotique
entra dans la littérature. Il est vrai que le dix-huitième siècle avait
déjà montré des Américaines au théâtre et dans les romans. On avait eu
_Alzire_ et _les Incas_. Les écrivains philosophes n'avaient pas caché
leur goût pour les sauvages. Mais ils ne les connaissaient guère et ne
se flattaient pas de les peindre exactement. Ils n'étaient soucieux, en
fait, que de montrer l'innocence dans la nature. Chateaubriand vit ce
qu'on n'avait pas vu jusqu'à lui. Quand il porta sur ses deux
Floridiennes son regard enchanté d'amant et de poète, il découvrit la
beauté étrange. Le premier, il infusa, il fit fermenter l'exotisme dans
la poésie, et il composa un poison nouveau que la jeunesse du siècle but
avec délices. Pourtant il s'en faut que les deux filles de son souvenir
et de sa rêverie, Atala et Céluta, soient de véritables sauvages. Ces
figures ont encore des proportions classiques; leur sein est moulé sur
l'antique et le souffle de leur poitrine emprunte son rythme aux vers de
Racine. Atala, les mains jointes sur son crucifix, suit sans peine la
longue théorie des amantes tragiques de l'Occident chrétien. Elle a du
sang espagnol dans les veines. Et ce noble sang a mangé celui qu'elle
tient de «Simaghan aux bracelets d'or». Certes, elle a trahi «les vieux
génies de la cabane». Telle qu'elle est, elle est adorable, mais ce
n'est point un être primitif, ce n'est point une créature simple.
Il était réservé à Pierre Loti de nous faire goûter jusqu'à l'ivresse,
jusqu'au délire, jusqu'à la stupeur l'âcre saveur des amours exotiques.
Il est heureux pour lui et pour nous que M. Pierre Loti soit entré dans
la marine et qu'il ait beaucoup voyagé; car la nature lui avait donné
une âme avide et légère à laquelle il fallait beaucoup d'images. Elle
lui avait donné, de plus, des sens exquis pour goûter la beauté de
l'amoureux univers, une intelligence naïve et libre, et cette rare
faculté de l'artiste qui se voit, s'écoute, s'observe, cristallise ses
souvenirs. Il était comme fait exprès pour nous apporter la beauté
bizarre et la volupté étrange. Et, certes, il n'a point manqué à sa
destinée.
Les femmes de Pierre Loti, Azyadé, Rarahu, Fatou-Gaye sont, celles-là,
de vraies sauvages, et qui sentent la bête. On y mord comme dans un
fruit inconnu. Loti les aime, il les aime d'un amour enfantin et
pervers, infiniment doux et infiniment cruel.
Les unions des filles des hommes avec les fils de Dieu, qu'ensevelirent
les eaux du déluge, n'étaient ni si impies, ni si douloureuses. Marier
Loti à Rarahu, le spahi à Fatou-Gaye, unir des hommes blancs à de
petites bêtes jaunes ou noires, voilà ce que Chateaubriand n'imaginait
pas complètement quand il déroulait, avec une coquetterie mélancolique,
les tresses sombres de ses deux Floridiennes, aux trois quarts
Espagnoles.
Oh! c'est que Fatou-Gaye est une véritable négresse! Elle reproduit le
type khassonké dans toute son horrible pureté: la peau lisse et noire,
les dents d'une blancheur éclatante, deux larges prunelles de jais sans
cesse en mouvement. Et la coiffure est aussi étrange que le type. La
tête est rasée, sauf cinq toutes petites mèches, cordées et gommées,
plantées à intervalles réguliers depuis le front jusqu'au bas de la
nuque, et terminées chacune par une perle de corail. Et son âme est à
l'avenant: une pauvre petite âme sombre de ouistiti voleur et amoureux.
Si Fatou-Gaye est bien sauvage, Rarahu est tout à fait primitive. Son
île fleurie de Tahiti est, telle que la décrit Loti, une nouvelle
Arcadie. Le commandant Rivière goûtait moins cette Nouvelle-Cythère, ses
fontaines ses bois et ses femmes. Il disait que tout cela était laid.
C'est peut-être qu'il n'était pas, comme Loti, un poète toujours en
éveil. Je me garderai bien de voir par les yeux du voyageur désenchanté,
tandis qu'un poète me prête sa lorgnette magique. Oui, je veux croire
que Tahiti, c'est l'Arcadie encore, et je veux croire à la beauté
mahorie. Je me persuade que Rarahu était belle quand elle se baignait en
chantant dans la fontaine d'Apiré. Et je vois bien qu'elle était
charmante quand, le dimanche, pour aller au temple des missionnaires
protestants à Papeete, elle piquait dans ses cheveux noirs, au-dessus de
l'oreille, une large fleur d'hibiscus, «dont le rouge ardent donnait une
pâleur transparente à sa joue cuivrée.» Et Loti l'épousa, sur le conseil
de la reine Pomaré, à la mode du pays. Et c'est une douloureuse histoire
d'amour que celle-là. Ils ne se comprenaient pas. Quel moyen a un blanc
de lire dans les douces ténèbres d'une pensée mahorie? On raconte qu'au
commencement de ce siècle, il y eut, dans ces îles charmantes, une Didon
océanienne, mais une Didon résignée, qui mourut sans se plaindre. Cette
Didon n'eut point de Virgile. Un inconnu lui fit les vers que voici:
Cependant qu'à travers l'océan Pacifique
Un Anglais naviguait, morose et magnifique,
Dans une île odorante où son brick aborda
Une reine, une enfant qui se nommait Ti-Da,
Lui jeta ses colliers de brillants coquillages,
Prête à le suivre, esclave, en ses lointains voyages.
Et, pendant trente nuits, son jeune sein cuivré
Battit d'amour joyeux près de l'hôte adoré,
Dans des murs de bambou, sur la natte légère.
Mais, avant que finît cette lune si chère,
Pour l'abandon prévu, douce, d'un coeur égal,
Elle avait fait dresser un bûcher de sandal,
Et du brick qui lofait, lui, pâle, sans surprise,
Vit la flamme, et sentit le parfum dans la brise.
Hélas! Rarahu n'était point reine; elle ne finit point avec cette
simplicité tragique; elle survécut par malheur à son mariage avec Loti.
Mourant de la maladie qui emporte sa race, elle mettait des couronnes de
fleurs fraîches sur sa tête de petite morte. Elle n'avait plus de gîte à
la fin et traînait avec elle son vieux chat infirme qui portait des
boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Tous les matelots
l'aimaient beaucoup, bien qu'elle fût devenue décharnée, et elle les
voulait tous. Elle se mourait de la poitrine, et, comme elle s'était
mise à boire de l'eau-de-vie, son mal alla très vite.
Ainsi finit la petite créature jaune qui avait donné à Loti la chose la
plus précieuse du monde, la seule chose qui attache à cette malheureuse
vie assez de prix pour qu'elle vaille d'être vécue, un moment d'idéal.
Livre charmant et douloureux que celui-là! et voluptueux et bizarre! il
n'y a pas d'amour sans dissonances. Deux coeurs ont beau battre l'un
contre l'autre, ils ne battent pas toujours de même. Mais, dans les
mariages exotiques de Loti, les coeurs ne battent jamais, jamais à
l'unisson. Rarahu et Loti ne sentent, ne comprennent rien de la même
manière. De là une mélancolie infinie.
Je ne parle ici que de Loti et de ses femmes noires ou jaunes; je ne dis
rien de ses deux grands chefs-d'oeuvre, _Mon frère Yves_ et _Pêcheur
d'Islande_ qui nous entraîneraient dans un tout autre monde de
sentiments et de sensations. Et même il n'est que temps d'en venir au
nouveau mariage de l'époux fugitif de Rarahu. On sait que M. Pierre Loti
a épousé, à Nagasaki, devant les autorités, pour un printemps,
mademoiselle Chrysanthème, et qu'il a fait incontinent de ce mariage un
beau volume qui paraît cette semaine à la librairie Calmann Lévy. Ni la
jalousie ni l'amour ne troublèrent cette paisible union. Après avoir
partagé pendant trois mois une maison de papier et un moustiquaire de
gaze verte avec madame Chrysanthème, M. Pierre Loti semble obstinément
persuadé qu'une âme nippone, dans un petit corps jaune de _mousmé_, est
la chose la plus insignifiante du monde. Une mousmé, c'est une jeune
personne du pays des lanternes peintes et des arbres nains. Madame
Chrysanthème est une mousmé accomplie. M. Pierre Loti la trouve aussi
mystérieuse que la pauvre Rarahu, mais infiniment moins intéressante.
Comme il n'aime point celle-là, il n'est pas curieux de la bien
connaître. Une seule fois, en la voyant, le soir, en prière devant une
idole dorée, il se demanda ce que peut bien penser cette jeune
bouddhiste, si tant est qu'elle pense quelque chose.
«Qui pourrait démêler, se dit-il, ses idées sur les dieux et sur la
mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une? Sa religion est un
ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par
respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le
bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen
âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y
perdent;--et alors que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et
de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?»
Ce qui donne au nouveau livre de M. Pierre Loti sa physionomie et son
charme, ce sont les descriptions vives, courtes, émues; c'est le tableau
animé de la vie japonaise, si petite, si mièvre, si artificielle. Enfin,
ce sont les paysages. Ils sont divins, les paysages que dessine Pierre
Loti en quelques traits mystérieux. Comme cet homme sent la nature!
comme il la goûte en amoureux, et comme il la comprend avec tristesse!
Il sait voir mille et mille images des arbres et des fleurs, des eaux
vives et des nuées. Il connaît les diverses figures que l'univers nous
montre, et il sait que ces figures, en apparence innombrables, se
réduisent réellement à deux, la figure de l'amour et celle de la mort.
Cette vue simple est d'un poète et d'un philosophe. Pour ceux qui la
comprennent bien, la nature n'a que ces deux faces. Cherchez par le
monde les bois mystérieux, les rivières qui chantent dans la vapeur
blanche du matin, autour de leurs îles fleuries; voyez, du haut des
montagnes neigeuses bondir de cime en cime la rose aurore, attendez dans
un vallon ombreux la paix du soir; contemplez la terre et le ciel:
partout, torride ou glacée, la nature ne vous montrera rien que l'amour
et la mort. C'est pour cela qu'elle sourit aux hommes et que son sourire
est parfois si triste.