MARIE BASHKIRTSEFF

_Son Journal, 2 vol. in-18._

Marie Bashkirtseff, dont on vient de publier le _Journal_, mourut à

vingt-quatre ans, le 31 octobre 1884, laissant plusieurs toiles et

quelques pastels qui témoignent d'un sentiment sincère de la nature et

d'un amour ardent de l'art. Petite-fille d'un des défenseurs de

Sébastopol, le général Paul Grégorievitch Bashkirtseff, elle se vantait

d'avoir, par sa mère, du vieux sang tartare dans les veines. Elle avait

le teint blanc, les cheveux d'un roux magnifique, les pommettes

saillantes, le nez court, un regard profond et des lèvres enfantines.

Elle était petite et parfaitement bien faite. C'est pour cela sans doute

qu'elle aimait beaucoup à regarder les statues. À Rome, âgée de seize

ans, elle passait de longues heures devant les marbres du musée du

Capitole. Il ne faut pas s'étonner si elle fut ravie dans le même temps

d'une amazone «en drap noir, faite d'une seule pièce par Laferrière...

une robe princesse collante partout». Ses mains, fines et très blanches,

n'étaient pas d'un dessin très pur; mais un peintre a dit que c'était

une beauté que la façon dont elles se posaient sur les choses. Marie

Bashkirtseff en avait le culte. Elle se savait jolie; pourtant elle se

décrit assez peu dans son journal intime. J'ai noté seulement, à la date

du 17 juillet 1874, ce portrait, fort joliment arrangé: «Mes cheveux,

noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc

particulier, seyant et gracieux; un fichu de dentelle autour du cou.

J'ai l'air d'un de ces portraits du premier empire; pour compléter le

tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main.»

Et elle ajoute qu'elle aime la solitude devant une glace.

Elle était plus vaine de sa voix que de sa beauté. Cette voix s'étendait

à trois octaves moins deux notes. Un des premiers rêves de Marie

Bashkirtseff fut de devenir une grande cantatrice.

Elle a voulu se montrer dans son _Journal_ telle qu'elle était, avec ses

défauts et ses qualités, sa mobilité constante et ses perpétuelles

contradictions. M. Edmond de Goncourt, du temps qu'il écrivait

l'histoire de Chérie, demandait aux jeunes filles et aux femmes des

confidences et des aveux. Marie Bashkirtseff a fait les siens. Elle a

tout dit, s'il faut l'en croire; mais elle n'était pas d'humeur à

s'adresser à un seul confesseur, si distingué qu'il fût; sa vanité ne

pouvait s'accommoder que d'une confession publique, et c'est à la face

du monde qu'elle a ouvert son âme.

Qui ne prendrait en pitié et en grâce cette pauvre enfant dont le

malheur fut de n'avoir pas eu d'enfance? Ce n'est, sans doute, la faute

de personne, mais Marie Bashkirtseff ne fut jamais semblable à ceux que

le Dieu qu'elle priait tous les jours désignait comme seuls dignes

d'entrer dans le royaume des cieux. Elle ne connut jamais l'ineffable

douceur d'être humble et petite. À quinze ans, elle eut des ailes sans

le souvenir du nid. Ce qui lui manqua toujours, c'est l'allégresse naïve

et la simplicité.

Les premières confidences qu'elle nous fait sont celles d'une petite

intrigue qu'elle noua pendant le carnaval, à Rome, et qui n'eut d'autre

dénouement qu'un baiser sur les yeux. La jeune fille y déploya beaucoup

de coquetterie et de manège.

«--Vous ne m'aimez pas, soupira un jour le jeune neveu de cardinal

qu'elle avait pris pour _patito_; hélas! vous ne m'aimez pas!

»--Non.

»--Je ne dois pas espérer?

»--Mon Dieu, si! Il faut toujours espérer. L'espérance est dans la

nature de l'homme; mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas.»

Le neveu du prêtre se montrait très tendre, mais Marie Bashkirtseff ne

s'y laissa pas prendre. «Je serais au comble de la joie si je le

croyais, dit-elle; mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf

même. _Voilà ce que c'est que d'être soi-même une canaille_.»

Et elle ajoute:

«D'ailleurs, cela vaut mieux.»

Elle n'avait pas la moindre envie d'épouser le pauvre Pietro.

«Si j'étais sa femme, pensait-elle, les richesses, les villas, les

musées des Ruspoli, des Doria, des Torlonia, des Borghèse, des Chiara

m'écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire

qu'on aime une pareille créature, parce qu'on ne la connaît pas! Si on

la connaissait, cette créature... Ah! baste! on l'aimerait tout de

même.» Se montrer, paraître, briller, voilà son rêve perpétuel.

L'orgueil la dévore. Elle répète sans cesse: «Si j'étais reine!» Elle

s'écrie, en se promenant dans Rome: «Je veux être César, Auguste,

Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape!» Elle ne trouve de

beauté qu'aux princes, au duc de H..., au grand-duc Wladimir, à don

Carlos. Le reste ne vaut pas un regard.

Les idées les plus incohérentes se mêlent dans sa tête. C'est un étrange

chaos. Elle est très pieuse; elle prie Dieu matin et soir; elle lui

demande un duc pour mari, une belle voix et la santé de sa mère. Elle

s'écrie, comme le Claudius de Shakespeare: «Il n'y a rien de plus

affreux que de ne pouvoir prier.» Elle a une dévotion spéciale à la

sainte Vierge: elle pratique la religion orthodoxe et elle lit l'avenir

dans un miroir brisé, où elle découvre une multitude de petites figures,

un plancher d'église en marbre blanc et noir, et peut-être un cercueil.

Elle consulte le somnambule Alexis, qui voit dans son sommeil le

cardinal Antonelli; elle se fait dire pour un louis la bonne aventure

par la mère Jacob. Elle a toutes les superstitions: elle est persuadée

que le pape Pie IX a le mauvais oeil. Elle craint un malheur parce

qu'elle a vu la nouvelle lune de l'oeil gauche. Ses idées changent à tout

moment. À Naples, tout à coup, elle se demande ce que c'est qu'une âme

immortelle qui se replie devant une indigestion de homard. Elle ne

conçoit pas qu'un malaise de l'estomac puisse faire envoler la céleste

Psyché, elle en conclut qu'il n'y a pas d'âme, que c'est «une pure

invention». Quelques jours plus tard, elle se met un chapelet au cou,

pour ressembler à Béatrix, dit-elle, et aussi parce que «Dieu, dans sa

simple grandeur, ne suffit pas. Il faut des images à regarder, des croix

à baiser». Elle est coquette, elle est folle; mais cette tête de linotte

est meublée comme celle d'un vieux bibliothécaire. À dix-sept ans, Marie

Bashkirtseff a lu Aristote, Platon, Dante et Shakespeare. Les récits de

l'histoire romaine d'Amédée Thierry la captivent. Elle se rappelle avec

plaisir «un ouvrage intéressant sur Confucius». Elle sait par coeur

Horace, Tibulle et les sentences de Publius Syrus. Elle sent

profondément la poésie d'Homère. «Personne, il me semble, ne peut,

dit-elle, échapper à cette adoration des anciens... Aucun drame moderne,

aucun roman, aucune comédie à sensation de Dumas ou de George Sand ne

m'a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi

naturelle que la description de la prise de Troie. Il me semble avoir

assisté à ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, été avec

la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les

autels de leurs dieux, où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur

ville allaient les chercher et les livrer... Et qui peut se défendre

d'un léger frisson en lisant l'apparition du fantôme de Créuse?» Son

esprit est un magasin où elle fourre pêle-mêle la _Corinne_ de madame de

Staël, l'_Homme-Femme_ de M. Alexandre Dumas fils, _Roland furieux_, les

romans de M. Zola et ceux de George Sand. Elle voyage sans cesse allant

de Nice à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Pétersbourg, à Vienne et à

Berlin. Sans cesse errante, elle s'ennuie sans cesse. Sa vie lui semble

amère et vide. «Dans ce monde, dit-elle, tout ce qui n'est pas triste

est bête, et tout ce qui n'est pas bête est triste.» Elle manque de tout

parce qu'elle veut tout. Elle est dans une affreuse détresse, elle

pousse des cris d'angoisse. Et pourtant elle aime la vie. «Je la trouve

bonne, dit-elle. Le croira-t-on? Je trouve tout bon et agréable,

jusqu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer, j'aime me

désespérer. J'aime à être chagrine et triste... et j'aime la vie malgré

tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si

accommodante.» À certaines heures, elle a l'obscure et terrible

conscience du mal qu'elle couve. Dès le printemps de 1876, elle se sent

touchée. «Tout à l'heure, écrit-elle à la date du 3 juin, en sortant de

mon cabinet de toilette, je me suis superstitieusement effrayée. J'ai vu

à côté de moi une femme vêtue d'une longue robe blanche, une lumière à

la main, et regardant, la tête un peu inclinée et plaintive, comme ces

fantômes des légendes allemandes. Rassurez-vous, ce n'était que moi

réfléchie dans une glace. Oh! j'ai peur qu'un mal physique ne procède de

toutes ces tortures morales.»

En 1877, une passion unique s'empara de cette âme en peine: Marie

Bashkirtseff se consacra tout entière à la peinture. Elle rassembla

enfin les trésors épars de son intelligence. Tous ses rêves de gloire se

fondirent en un seul et elle ne vécut plus que pour devenir une grande

artiste. Elle étudia avec ardeur dans l'académie de Julian, dont elle

devint bientôt une des meilleures élèves. Ce fut, si j'ose dire, une de

ces conversions subites dont les vies de saints offrent tant d'exemples

et qui révèlent une nature sincère, excessive, instable. Dès lors, les

princes ne lui furent plus rien. Elle devint républicaine, socialiste et

même un peu révolutionnaire. Elle ne mit plus d'amazones de chez

Laferrière et porta gaiement le sarreau noir des femmes artistes. Elle

découvrit la beauté des misérables. C'était une créature nouvelle. Au

bout de six mois, elle tenait la tête de la classe avec mademoiselle

Breslau. Elle a tracé de sa rivale un portrait qui, sans doute, n'est

pas flatté: «Breslau est maigre, biscornue, ravagée quoique avec une

tête intéressante, aucune grâce, et garçon, et seule!» Elle se flatte

que, si elle avait le talent de mademoiselle Breslau, elle s'en

servirait d'une manière plus féminine. Alors elle serait unique à Paris.

En attendant, elle travaille avec acharnement. C'est le 21 janvier 1882

qu'elle vit pour la première fois Bastien Lepage, dont elle admirait et

imitait la peinture. «Il est tout petit, dit-elle, tout blond, les

cheveux à la bretonne, le nez retroussé et une barbe d'adolescent.» Il

était déjà frappé du mal dont il devait bientôt mourir. Elle-même se

sentait profondément atteinte. Depuis deux ans, elle était secouée par

une toux déchirante. Elle maigrissait. Elle devenait sourde. Cette

infirmité la désespérait. «Pourquoi, disait-elle, pourquoi Dieu fait-il

souffrir? Si c'est lui qui a créé le monde, pourquoi a-t-il créé le mal,

la souffrance, la méchanceté?... Je ne guérirai jamais... Il y aura un

voile entre moi et le reste du monde. Le vent dans les branches, le

murmure de l'eau, la pluie qui tombe sur les vitres, les mots prononcés

à voix basse, je n'entendrai rien de tout cela!» Bientôt elle apprend

qu'elle est poitrinaire et que le poumon droit est pris. Elle s'écrie:

«Qu'on me laisse encore dix ans, et, pendant ces dix années, de la

gloire et de l'amour! et je mourrai contente à trente ans. S'il y avait

avec qui traiter, je ferais un marché:--Mourir à trente ans passés,

ayant vécu.»

La phtisie suit son cours fatal. Marie Bashkirtseff écrit, le 29 août

1883:

«Je tousse tout le temps, malgré la chaleur; et, cet après-midi, pendant

le repos du modèle, m'étant à moitié endormie sur le divan, je me suis

vue couchée et un grand cierge allumé à côté de moi...

»Mourir? J'en ai très peur.»

Maintenant que la vie lui échappe, elle l'aime éperdument. Arts,

musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire,

tristesse, mélancolie, amour, froid, soleil, toutes les saisons, les

plaines calmes de la Russie et les montagnes de Naples, la neige, la

pluie; le printemps et ses folies, les tranquilles journées d'été et les

belles nuits avec des étoiles, elle adore, elle admire tout! Et il faut

mourir. «Mourir, c'est un mot qu'on dit et qu'on écrit facilement, mais

penser, _croire_ qu'on va mourir bientôt? Est-ce que je le crois? Non,

mais je le _crains_.»

Et, quelques jours plus tard, écartant ces illusions, si obstinées à

s'asseoir au chevet des phtisiques, elle voit distinctement la mort:

«La voilà donc la fin de toutes nos misères! Tant d'aspirations, tant de

désirs, de projets, tant de... pour mourir à vingt-quatre ans au seuil

de tout.»

Pendant qu'elle se mourait, Bastien Lepage mourant se faisait porter

presque chaque jour chez elle. Le journal s'arrête au lundi 20 octobre.

Ce jour-là encore Bastien Lepage était venu, soutenu par son frère, au

chevet de la malade. Marie Bashkirtseff s'éteignit onze jours après,

«par une journée de brume, dit M. André Theuriet, pareille à celle

qu'elle avait peinte dans un de ses derniers tableaux, _l'Allée_.»

C'est toujours un spectacle touchant quand la nature, par un terrible

raccourci, nous montre l'un près de l'autre l'amour et la mort; mais il

y a dans la vie si courte de Marie Bashkirtseff je ne sais quoi d'âcre

et de désespéré qui serre le coeur. On songe, en lisant son _Journal_,

qu'elle a dû mourir inapaisée et que son ombre erre encore quelque part,

chargée de lourds désirs.

En pensant aux agitations de cette âme troublée, en suivant cette vie

déracinée et jetée à tous les vents de l'Europe, je murmure avec la

ferveur d'une prière ce vers de Sainte-Beuve:

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

La vie littéraire. Première série · 第 27 / 54 题