Grâces au ciel, nous avons des poètes; nous en aurons longtemps encore,
nous en aurons toujours. On peut douter qu'il en vienne bientôt
d'héroïques. Le cycle de l'épopée m'a tout l'air d'être clos pour
longtemps. Mais les poètes élégiaques et les poètes philosophes ne sont
pas près de se taire au milieu de l'indifférence. Nous les écouterons
volontiers tant que l'amour et le doute agiteront nos âmes. Un savant
qui a gardé la pure fraîcheur du sentiment et qui joint à la
connaissance des vieilles formes littéraires le goût de la poésie
nouvelle, M. Gaston Paris, disait un jour, dans un banquet, à M.
Sully-Prudhomme, son ami: «Vous avez mérité la sympathie et la
reconnaissance de tous ceux qui lurent vos vers dans leur jeunesse: vous
les avez aidés à aimer.» C'est à cela que servent les poètes. Et c'est
pour cela qu'ils nous sont chers. Ils mettent la lumière en même temps
que la parole sur nos joies confuses et sur nos obscures douleurs; ils
nous disent ce que nous sentons vaguement; ils sont la voix de nos âmes.
C'est par eux que nous prenons une pleine conscience de nos voluptés et
de nos angoisses. M. Sully-Prudhomme a accompli cette mission délicate
avec un bonheur mérité. Il avait, pour y réussir, non seulement les dons
mystérieux du poète, mais encore une absolue sincérité, une inflexible
douceur, une pitié sans faiblesse et cette candeur, cette simplicité sur
lesquelles son scepticisme philosophique s'élève comme sur deux ailes
dans les hautes régions où jadis la foi ravissait les mystiques. On
chercherait en vain un confident plus noble et plus doux des fautes du
coeur et de l'esprit, un consolateur plus austère et plus tendre, un
meilleur ami. Son athéisme est si pieux, qu'il a semblé chrétien à
certaines personnes croyantes. Son désespoir est si vertueux, qu'il
ressemble à l'espérance pour ceux qui font de l'espérance une vertu.
C'est une heureuse illusion que celle des âmes simples qui croient que
ce poète est religieux; n'a-t-il pas gardé de la religion la seule chose
essentielle, l'amour et le respect de l'homme?
Sa pensée, suivant son cours naturel, a passé du sentiment à la
réflexion, de l'amour à la philosophie, de l'élégie au poème didactique,
et le poète du _Vase brisé_ est devenu le poète de _la Justice_. Il ne
pouvait se flatter d'être suivi jusqu'au bout par tous ceux qui d'abord
lui avaient fait cortège. Beaucoup qu'il avait aidés à aimer ne lui
demandèrent pas qu'il les aidât à penser. Comment s'en étonner, puisque
tous nous sommes si bien faits pour sentir et si mal pour comprendre? La
poésie philosophique n'est pas bonne pour le grand nombre. Les trois
quarts d'entre nous sont comme ce prince de la comédie de Shakespeare
qui voulait que tous les livres de sa bibliothèque fussent bien reliés
et qu'ils parlassent d'amour. C'est pourquoi _la Justice_ n'est pas,
comme les _Stances et Poèmes_, dans tous les coeurs généreux et sur
toutes les lèvres aimantes. Pourtant, quel beau manuel de philosophie!
Jamais le mal universel n'avait été envisagé d'un coeur aussi pur,
enseigné d'une voix aussi douce. M. Sully-Prudhomme laisse le blasphème
aux enfants. Il ne déclame jamais. Sa tristesse est infinie et sereine
comme la nature qui la cause. Il semble que le poète se soumette aux
harmonies de la douleur universelle avec une sorte de joie, parce que ce
sont des harmonies encore. N'en fait-il pas la plus concise et la plus
noble des idylles dans les dix vers que voici:
La nymphe bat le vieux Silène
Avec un sceptre d'églantier
Qu'un zéphir bat de son haleine,
Et dont la fleur bat le sentier
Et Silène à trotter condamne
Son baudet tardif et têtu;
Il le bat, et, du pied de l'âne,
Le gazon naissant est battu.
Et personne, églantiers, zéphirs,
Bêtes ni gens, n'en est surpris.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
* * * * *
Je crois que _le Bonheur_ entrera plus vite et plus profondément que _la
Justice_ dans la conscience du monde intelligent. Le poète, à en juger
par les fragments déjà publiés, s'y révèle avec une aisance nouvelle et
dans toute sa plénitude. Et puis le sujet est heureux et nous touche
profondément. Nous nous soucions en somme assez peu de la justice. Au
sens philosophique du mot, ce n'est rien; au sens vulgaire, c'est la
plus triste des vertus. Personne n'en veut. La foi lui oppose la grâce,
et la nature l'amour. Il suffit qu'un homme se dise juste pour qu'il
inspire une véritable répulsion. La justice est en horreur aux choses et
aux êtres. Dans l'ordre social, elle n'est qu'une machine, indispensable
sans doute, et par là respectable, mais cruelle à coup sûr, puisqu'elle
n'a d'autre fonction que de punir et qu'elle met en oeuvre les geôliers
et les bourreaux. Le poète, je n'ai pas besoin de le dire, ne
s'inquiétait nullement de celle-là. Il cherchait la plus illustre des
inconnues, la justice de Dieu. C'est elle qu'il poursuivit à travers les
générations des hommes, des animaux et des plantes, et par delà la
cellule germinative jusque dans la nébuleuse originelle. Vaine
poursuite, qui fatigua plus d'un lecteur! On se résigne, de guerre
lasse, à ne pas saisir cette fugitive plus rapide que la lumière, qu'on
annonce partout et qu'on ne trouve nulle part, pas même dans les cieux,
théâtre éternel de carnage et de mort, où l'astronomie nous montre
l'action impitoyable de ces mêmes lois de la vie par lesquelles le mal
se perpétue sur la terre. La justice éternelle, je ne l'ai vue, pour ma
part, que sur la toile fameuse de Prud'hon. Elle a les traits d'une
femme. Sa robe, noblement drapée, révèle une poitrine et des flancs
puissants; elle pourrait être amante et mère, c'est-à-dire deux fois
humaine, deux fois injuste. C'est l'image de l'injustice sublime, jetée
sur la toile par le pinceau-poète du plus suave des artistes... Mais, si
nous nous résignons volontiers à ignorer à jamais la justice, nous
voulons connaître le bonheur. Il nous fuit comme elle; cependant, à
certaines heures, nous entrevoyons son ombre, et elle nous semble si
belle, que nous ne pouvons nous défendre de la poursuivre les bras
ouverts. C'est quelque chose, quoi qu'on dise, que d'embrasser une ombre
charmante. Aussi le nouveau poème de M. Sully-Prudhomme serait-il bien
venu. Eût-il, comme je le crois pour conclusion le néant du bonheur,
nous enseignât-il que l'art d'être heureux est l'art de souffrir et
qu'il n'est de volupté vraie que dans le sacrifice, nous en goûterions
avec délices la beauté sérieuse et profonde.
_Le Bonheur_ nous viendra cet hiver; en attendant, nous avons, pour
charmer notre printemps mouillé, des vers d'amour de M. François Coppée.
Celui-là aussi a beaucoup aidé à aimer. Ce n'est pas par méprise qu'on
l'a admis dans l'intimité des coeurs. C'est un poète vrai. Il est
naturel. Par là, il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce
qu'il y a de plus rare; je dirai presque que c'est une espèce de
merveille. Et, quand l'artiste est, comme M. François Coppée, un ouvrier
singulièrement habile, un artisan consommé qui possède tous les secrets
du métier, ce n'est pas trop, en voyant une si parfaite simplicité, que
de crier au prodige. Ce qu'il peint de préférence ce sont les sentiments
les plus ordinaires et les moeurs les plus modestes. Il y faut une grande
dextérité de main, un tact sûr, un sens raisonnable. Les modèles étant
sous tous les yeux, la moindre faute contre le goût ou l'exactitude est
aussitôt saisie. M. François Coppée garde presque toujours une mesure
parfaite. Et, comme il est vrai, il est touchant. Voilà pourquoi il est
chèrement aimé. Je vous assure qu'il n'use pas d'autre sortilège pour
plaire à beaucoup de femmes et à beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une
médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour
le goûter entièrement. Aussi son public est-il très étendu. Comme il a
du tact, il sait parler de lui-même fort agréablement, et c'est là, pour
un poète, un singulier avantage; car, en faisant leurs confidences, les
poètes font les nôtres et, cela nous flatte. Pendant qu'ils nous content
joliment les affaires de leur coeur, nous croyons entendre celles de
notre propre coeur et nous sommes ravis. Ils ne pensent qu'à eux, nous ne
pensons qu'à nous; c'est une excellente disposition pour s'entendre. Il
fut un temps où je flânais tous les jours avec délices. J'ai souvent
écouté, en ce temps-là, les conversations des bonnes gens sur les bancs
des jardins publics. J'en ai surpris de fort douces et même d'un peu
attendries.
Celles-là consistaient en des confidences alternées dont l'interlocuteur
n'entendait que le murmure en songeant à ce qu'il allait dire. Toutes
les répliques commençaient par ces mots: «Vous dites bien, c'est comme
moi...» Ils ne s'ennuyaient pas l'un l'autre. C'est pourquoi le doux
murmure des poètes intimes ne nous ennuie pas non plus. C'est pourquoi
plus d'une jeune femme, en finissant de lire _Olivier_ ou _l'Exilée_,
murmure: «C'est comme moi...», et reste pensive. Si sa rêverie a été
profonde et douce, elle dira: «M. François Coppée est un bon poète.»
Aujourd'hui, il nous donne en cinquante pages ses feuilles d'automne. Un
mince cahier de vers d'amour, qu'il intitule: _Arrière-saison_. Il y
montre avec une douce mélancolie ses cheveux qui grisonnent aux tempes.
Il est jeune encore, puisqu'il dit qu'il vieillit. Ce n'est pas que je
le soupçonne de quelque affectation. Je suis persuadé, au contraire,
qu'il sent l'âge venir et qu'il en est attristé. Quoi de plus naturel?
La vieillesse ne se sent vivement que par avance. L'on en goûte le
frisson et les affres avant d'y être entré. Le crépuscule de la jeunesse
est l'heure la plus mélancolique de la vie. Il faut du courage ou de
l'étourderie pour le passer sans trop rechigner. M. Coppée n'est point
un étourdi, pourtant il ne rechigne pas, et, s'il lui échappe quelque
plainte, on y sent autant de résignation que de tristesse. C'est un
moment à passer. Il est probable que, quand on est vraiment vieux, on ne
s'en aperçoit pas. Du moins, on n'en avise pas les autres. M. Coppée
verra cela plus tard. Je n'espère pas le consoler en lui disant que nous
le verrons ensemble. _Arrière-saison_ forme comme les _Élégies_ de Parny
ou l'_Intermezzo_ de Heine, une sorte de roman d'amour très simple et
d'autant plus intéressant. L'héroïne en est une jeune ouvrière, mise en
apprentissage à seize ans,
Qui rentrait à la hâte et voulait rester sage.
Mais fille du peuple, sans mère et sans foyer, elle n'évita point ce qui
ne pouvait être évité.
En mai, sous le maigre feuillage,
Chantaient les moineaux des faubourgs.
N'est-ce pas? le vague ennui, l'âge?...
Qu'importe le passé? Elle est «douce, triste et jolie». Il est «tendre
et clément». Ils s'aiment. L'été, ils vont ensemble à la campagne. Elle
prend
Sa robe la plus claire et sa plus fraîche ombrelle.
Ils se promènent dans les bois. Ils dînent à l'auberge du bourg, où ils
trouvent sur la nappe grossière la vaisselle de faïence, les couverts
d'étain
Et des cerneaux tout frais dans une assiette à fleurs.
L'hiver, il quitte pour elle le monde, où il s'ennuie. Tous ses projets
sont faits; ils ne se sépareront pas, elle lui fermera les yeux. Les
vers du poète seront à demi oubliés. C'est lui qui le dit, et il ajoute:
Oh! si par bonheur doit survivre
Un humble poème de moi,
Qu'il soit donc choisi dans ce livre
Que j'ai, mignonne, écrit pour toi.
Ce n'est là ni le pompeux orgueil avec lequel Ronsard annonçait sa
gloire posthume à l'ingrate Cassandre, ni la bonhomie grivoise de
Béranger, disant à Lisette:
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse!
C'est un sentiment nouveau, plus simple, plus délicat, plus affectueux.
Cet amour d'_arrière-saison_ se résume à peu près à ce que je viens de
dire. C'est assez pour qu'il soit charmant. Quand le poète compare les
désirs d'automne à un dernier vol d'hirondelles, on se dit: «C'est
cela!» et on est saisi de je ne sais quel attendrissement tranquille et
doux. C'est du vrai Coppée, et du meilleur.
Je ne parle aujourd'hui que pour ceux qui aiment les vers, moins encore
pour ceux qui les aiment beaucoup que pour ceux qui les aiment bien. Je
promets à ceux-là un plaisir digne d'eux s'ils lisent _la Lampe
d'argile_, de M. Frédéric Plessis. J'entends, par aimer bien les vers,
en aimer peu, n'en aimer que d'exquis et sentir ce qu'ils contiennent
d'âme et de destinée; car les plus belles formes ne valent que par
l'esprit qui les anime. Que ceux que aiment ainsi les vers lisent le
livre de M. Frédéric Plessis. Ils y embrasseront la plus heureuse partie
d'une vie, la fleur de quinze années d'études, de rêves et d'amour.
L'auteur, aujourd'hui maître de conférences dans une de nos facultés,
s'est révélé poète à dix-sept ans. Il sortait d'une vieille petite ville
bretonne où il avait été élevé avec une tendresse grave, quand il parut,
presque enfant encore, dans le cercle des poètes parnassiens, chez
l'éditeur Alphonse Lemerre. Il était notre cadet. Mais, laborieux et
rêveur, il montrait déjà ce doux entêtement et cet idéalisme sincère qui
caractérisent sa race et constituent le fond même de sa nature. À vrai
dire, comme M. Renan, il n'est qu'à demi Breton, et compte par sa mère
des ancêtres provençaux. «C'est pourquoi, a-t-il dit lui-même,
Né parmi les barbares du Nord,
Sous leur ciel gris hanté par le dieu de la mort,
J'aime de tant d'amour la vie et la lumière!
Et je retiens en moi, d'une souche première,
Une sève inconnue aux lieux où j'ai grandi,
La sève qui fermente au soleil du Midi.
Je suis resté ton fils, ô province romaine,
Et le vieux sang latin bleuit encor ma veine.
Il est permis de croire que c'est grâce à cette double origine qu'il
unit, selon une expression qui lui appartient et que je veux lui
appliquer,
La kymrique rudesse aux grâces d'Ausonie.
Il fut partagé de bonne heure entre le sentiment de la nature, qui
troublait son âme pensive, et l'étude des lettres, qui donnait à
l'activité de son esprit un but précis.
Son goût se fixa de bonne heure sur les poètes antiques, et
particulièrement sur les latins, dont il discerna tout de suite le
sérieux, la gravité et ce que j'appellerai la probité sublime. C'est
avec Virgile, Ovide et Lucain qu'il fit son droit à Paris. Il feignit
plus tard d'avoir eu besoin d'un guide et d'un initiateur, et cette
illusion, à demi volontaire, lui inspira des vers délicieux:
Ô poète, c'est toi, c'est ta mémoire agile
Qui, se jouant aux vers relus et médités,
D'abord me fit connaître Euripide et Virgile,
Et m'ouvrit le trésor des deux antiquités.
C'est toi qui me menas vers le docte Racine
Formé, dès son enfance, à la langue des dieux.
Je marchais altéré... la source était voisine...
À peine un clair rideau la voilait à mes yeux.
Mais il fallut ta main pour m'écarter les branches
Et, prolongeant sous bois un facile sentier,
Pour me faire entrevoir le choeur des formes blanches,
Amours du vieux Ronsard et du jeune Chénier!
La vérité est que de secrètes affinités, un irrésistible instinct
l'attiraient vers la muse antique. Il eut pour elle toutes les
curiosités minutieuses de l'amour. Il ne s'arrêta pas à l'érudition, il
poussa jusqu'à la philologie. Sa thèse sur _Properce_, dans laquelle
l'élégiaque latin est compris à l'aide de toutes les ressources de la
science, avec les intuitions du coeur et l'édition de ce poète qui doit
prendre place, à côté du _Virgile_ du regretté Benoist, dans une
collection savante, sont les fruits de ces labeurs. Il ne faut donc pas
être surpris si l'on rencontre de nombreuses études d'après l'antique
sous cette enseigne de _la Lampe d'argile_. Ceux qui aiment les petits
tableaux d'André Chénier prendront sans doute plaisir à visiter ce
musée, plein de figures de héros et de nymphes. Mais ce qui donne à ce
livre le plus grand prix, ce qui le met à côté des meilleurs, ce sont
les onze poèmes de _la Muse nouvelle_. Là est la vraie flamme de _la
Lampe d'argile_; c'est une flamme amoureuse, et combien forte, et
paisible, et douce! Tout le sérieux du poète breton se retrouve uni à
une grâce irrésistible dans ces vers à celle par qui «tous ses jours
sont fleuris»,
Qui près de _lui_ le soir travaille sous la lampe.
Par là, par ces nobles élégies, l'illustrateur de Properce se montre un
nouveau Properce, moins majestueux, moins ample, mais plus sincère
peut-être et plus pur que le premier.