BALZAC

_Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr

et Jules Christophe, avec une introduction de Paul Bourget, in-8°,

Calmann Lévy, éditeur.--Histoire des oeuvres de M. H. Balzac, par le

vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (Charles de Lovenjoul), 2e édition,

in-8°, Calmann Lévy, éditeur._

Un jour que je bouquinais chez un libraire du quartier latin, je

remarquai dans un coin de la boutique un homme à longs cheveux, jeune

encore, qui paraissait d'humeur expansive. Sa figure m'était connue sans

qu'il me fût possible d'y mettre un nom. Il feuilletait un livre; son

regard, son sourire, les plis mobiles de son front, ses gestes ouverts,

tout parlait en lui avant qu'il eût trouvé à qui parler. Il n'y avait

pas besoin de beaucoup d'instinct pour flairer un bavard. Je sentis

qu'il fallait fuir ou devenir sa proie. Pourtant je restai. Sophocle eut

raison de dire que nul ne peut éviter sa destinée. J'en ai fait une

longue épreuve dans ma vie. Je ne sais résister ni aux mauvaises

fortunes ni aux bonnes. Mais les mauvaises sont naturellement les plus

fréquentes. À vrai dire, ce bouquineur ne m'était point antipathique. Il

avait cette physionomie heureuse, cet air aisé des pauvres qui ne

sentent pas leur pauvreté et des paresseux qui rêvent sans cesse. Ses

vêtements, plus négligés que malpropres, ne me semblaient poudreux que

de la noble poussière des bibliothèques. Il les portait sans souci et

sans curiosité. Seul, le chapeau, dont les bords étaient étrangement

larges et la soie hérissée, trahissait un goût, une volonté, peut-être

même une esthétique. Ne vivant que par le cerveau, cet homme ne

s'inquiétait sans doute que de vêtir sa tête. Les autres habits ne lui

étaient de rien. J'ai le regret de dire qu'il avait les mains sales.

Mais nous savons par tradition que le prince des bibliothécaires, le

vieux Weiss, de Besançon, trahissait pareille négligence. Il en était de

ses mains comme de celles de lady Macbeth. Elles restaient noires après

le bain, et M. Weiss en donnait pour raison qu'il lisait dans sa

baignoire.

L'homme au livre, sitôt qu'il me vit, s'avança vers moi et, frappant sur

mon bouquin:

--Lisez, me dit-il. C'est la loi sainte, la loi du Seigneur.

Il tenait une vieille Bible de Sacy, ouverte au chapitre XX de l'Exode,

et son doigt me montrait le verset 4: «Vous ne ferez point d'images

taillées.»

--L'humanité, ajouta-t-il, périra dans la démence pour avoir transgressé

ce commandement.

Je vis que j'avais affaire à un fou. Je n'en fus pas fâché. Les fous

sont quelquefois amusants. Je ne prétends pas qu'ils raisonnent mieux

que les autres hommes, mais ils raisonnent autrement, et c'est ce dont

il faut leur savoir gré. Je ne craignis pas de contrarier un peu

celui-ci.

--Excusez-moi, lui dis-je, je suis idolâtre et j'adore les images.

--Et moi, me répondit-il, je les ai aimées à la folie. J'en ai souffert

mille morts. C'est pourquoi je les déteste et les tiens pour

diaboliques. N'avez-vous point lu l'histoire véritable de cet homme que

la Joconde de Léonard rendit insensé et qui, un jour, en sortant du

Salon carré, se jeta dans la Seine? Ne vous souvient-il pas de ce que

dit Lucien de Samosate d'un jeune Grec à qui la Vénus de Cnide inspira

un amour sacrilège et funeste? Ignorez-vous que le marbre de

l'Hermaphrodite du Louvre a été usé par les caresses des visiteurs, et

que l'administration des musées a dû protéger par une barrière cette

figure monstrueuse et charmante? Vous échappe-t-il que les Christs en

croix et les Vierges peintes sont dans toute la chrétienté les objets de

la plus grossière idolâtrie? Il faut dire d'une manière générale que les

tableaux et les statues troublent les sens, égarent l'esprit, inspirent

le dégoût et l'horreur de la réalité, et rendent les hommes mille fois

plus malheureux qu'ils n'étaient dans leur barbarie primitive. Ce sont

des oeuvres impies et abominables.

J'objectai timidement que la part de la statuaire et de la peinture est

bien petite, en somme, dans les troubles de la chair et du sang qui

agitent les hommes, et que l'art, au contraire, ravit ses amants dans

des régions sereines où ils goûtent seulement des voluptés paisibles.

Mon interlocuteur ferma sa vieille petite Bible et poursuivit sans

daigner me répondre:

--Il y a des images plus funestes mille fois que les images taillées et

peintes dont Iaveh voulut préserver Israël: ce sont les images par

excellence, les images idéales que conçoivent les romanciers et les

poètes. Ce sont les types et les caractères, ce sont les personnages des

romans. Ces figures-là vivent d'une vie active: elles sont des âmes, et

il n'est que juste de dire que leurs malins auteurs les jettent parmi

nous comme des démons pour nous tenter et pour nous perdre. Et comment

leur échapper, puisqu'elles habitent en nous et nous possèdent? Goethe

lance Werther dans le monde: aussitôt les suicides se multiplient. Tous

les poètes, tous les romanciers sans exception troublent la paix de la

terre. L'_Iliade_ d'Homère et le _Germinal_ de M. Zola ont également

enfanté des crimes. L'_Émile_ fit des terroristes et des égorgeurs de

ceux que Jean-Jacques voulait ramener à la nature. Les plus innocents,

comme Dickens, sont encore de grands coupables; ils détournent vers des

êtres imaginaires notre tendresse et notre pitié, qui seraient mieux

placées sur la tête des vivants dont nous sommes entourés. Tel romancier

produit des hystériques, tel autre des coquettes, un troisième des

joueurs ou des assassins. Mais le plus diabolique de tous, le Lucifer de

la littérature, c'est Balzac. Il a imaginé tout un monde infernal, que

nous réalisons aujourd'hui. C'est sur ses plans que nous sommes jaloux,

cupides, violents, injurieux et que nous nous ruons les uns sur les

autres, avec une furie homicide et ridicule, à la conquête de l'or, à

l'assaut des honneurs. Balzac est le prince du mal et son règne est

venu. Pour tous les sculpteurs, pour tous les peintres, pour tous les

poètes, pour tous les romanciers qui, depuis les premiers temps du monde

jusqu'à cette heure, firent du mal à l'humanité, que Balzac soit maudit!

Il s'arrêta pour souffler.

--Hélas! monsieur, lui dis-je, ce que vous dites n'est pas sans quelque

raison (il était convenable de le flatter); mais les hommes n'ont point

attendu les artistes pour être violents et débauchés. Attila et

Gengis-Khan, qui n'avaient point lu Homère, furent des guerriers plus

destructeurs qu'Alexandre. Les Fuégiens et les Boschimans sont dépravés,

et ils ne savent ni lire ni dessiner. Les paysans assassinent leurs

vieux parents sans aucun souvenir romanesque. La concurrence vitale

était meurtrière avant Balzac. Il y eut des grèves devant que _Germinal_

fût écrit. Les arts vous inspirent trop de haine, et je crains,

monsieur, que vous ne soyez un moraliste partial.

Il me tira son large chapeau et me dit:

--Je ne suis pas moraliste, monsieur; je suis sculpteur, poète et

romancier.

Quand il fut parti:

--C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, monsieur, me dit le

bouquiniste; mais il n'est pas heureux, et Balzac lui a fait perdre la

tête.

Je n'ai pas revu depuis ce jour l'homme au grand chapeau. Mais le

souvenir de cette conversation me revient à l'esprit tandis que je

parcours le _Répertoire de la Comédie humaine_, que M. Calmann Lévy

vient de m'envoyer. Ce répertoire a été dressé soigneusement par deux

balzaciens enthousiastes, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe.

Il contient la biographie sommaire des deux mille personnages que Balzac

a conçus, enfantés et dessinés dans son oeuvre énorme. En feuilletant ce

Vapereau d'un nouveau genre, je suis confondu de la puissance créatrice

de Balzac, et je suis presque tenté de crier à l'impie, comme faisait

l'homme au chapeau. Je demeure stupide et j'admire. C'est un monde! Il

est inconcevable qu'un homme ait suivi, sans les brouiller, les fils de

tant d'existences. Je ne veux pas me faire plus balzacien que je ne

suis. J'ai une préférence secrète pour les petits livres. Ce sont

ceux-là que je reprends sans cesse. Mais, quand Balzac me ferait un peu

peur, et si même je trouvais qu'il a parfois la pensée lourde et le

style épais, il faudrait bien encore reconnaître sa puissance. C'est un

dieu. Reprochez-lui après cela d'être quelquefois grossier: ses fidèles

vous répondront qu'il ne faut pas être trop délicat pour créer un monde

et que les dégoûtés n'en viendraient jamais à bout.

Une des qualités de ce grand homme me frappe particulièrement. Quand il

est bon, quand il ne tombe pas dans le chimérique et le romanesque, il

est un historien perspicace de la société de son temps. Il en révèle

tous les secrets. Il nous fait comprendre mieux que personne le passage

de l'ancien régime au nouveau, et il n'y a que lui pour bien montrer les

deux grandes souches de notre nouvel arbre social: l'acquéreur de biens

nationaux et le soldat de l'Empire. Il n'a jamais trouvé, ni sans doute

cherché, pour faire valoir ses fortes études, quelque cadre étroit et

charmant, comme celui que Jules Sandeau donna, par exemple, à _Mlle de

la Seiglière_, quand il fit des portraits et des scènes de l'époque si

bien comprise par Balzac. Sandeau avait un goût et une mesure que

l'autre ne posséda jamais. Comme encadreur, Sandeau vaut infiniment

mieux. Comme peintre, c'est tout le contraire. Pour le relief et la

profondeur, Balzac ne peut être comparé à personne. Il a, plus que tout

autre, l'instinct de la vie, le sentiment des passions intimes,

l'intelligence des intérêts domestiques.

Les romans de Balzac servent d'autant mieux à l'histoire qu'ils ne

contiennent, pour ainsi dire, ni faits ni personnages historiques.

Ceux-là, hommes et choses, ne peuvent que s'altérer et se dénaturer en

passant de l'histoire dans le roman. Le romancier bien inspiré prend

pour ses héros les inconnus que l'histoire dédaigne, qui ne sont

personne et qui sont tout le monde, et dont le poète compose des types

immortels. C'est ainsi qu'un poème ou un roman peut nous faire voir le

peuple, la nation et la race, cachés souvent dans l'histoire par un

rideau de personnages publics. Obéissant à un sentiment très sûr des

lois de son art, Balzac se refuse à entraîner les hommes historiques

dans le cercle de ses créations et à leur attribuer des actions

imaginaires. C'est ainsi que l'homme qui domine le siècle, Napoléon, ne

figure que six fois dans toute _la Comédie humaine_, et de loin, dans

des circonstances tout à fait accessoires. (Voy. le livre de MM.

Cerfberr et Christophe, page 47). Balzac, mêle à ses deux mille

personnages imaginaires un très petit nombre de personnages réels. MM.

Cerfberr et Christophe indiquent indifféremment les uns et les autres.

J'aurais souhaité qu'ils distinguassent les noms réels par un astérisque

ou par tout autre signe. Cette distinction est peu utile, j'en conviens,

pour Napoléon, Louis XVIII, madame de Staël ou même pour madame Falcon,

Hyde de Neuville et madame de Mirbel, dont je relève les noms dans le

livre que j'ai sous les yeux. J'allais ajouter Marchangy, qui est aussi

connu comme magistrat servile que comme écrivain ridicule; mais je

m'aperçois qu'il a été omis dans le répertoire, bien qu'il figure dans

la belle scène de la réhabilitation de César Birotteau[8].

Tout le monde, par contre, ne sait peut-être pas que Barchou de Penhoen,

pour ne citer que lui, a réellement existé et composé de gros livres.

Jugez, par la finesse de cette minutieuse critique, si je ne deviens pas

à mon tour un pur balzacien. Que dis-je! Je me sens, pour le moment,

d'humeur à renchérir de balzacisme sur MM. Cerfberr et Christophe eux

mêmes. Je souhaite ardemment qu'ils ajoutent bientôt à leur répertoire

un peu de statistique. La statistique est une belle science qui,

appliquée à la société créée par Balzac, ne manquera pas de donner

d'intéressants résultats. J'ai dit que les personnes de cette société

sont au nombre de deux mille. C'est un chiffre approximatif. On

préférerait peut-être le chiffre exact. On serait curieux, j'imagine, de

savoir le nombre des adultes et des enfants, des hommes, des femmes, des

célibataires et des gens mariés. On aimerait à connaître leur

nationalité. Des tables de mortalité ne seraient pas déplacées. Il ne

serait point indifférent non plus de joindre à l'ouvrage un plan de

Paris et une carte de France, pour l'intelligence des oeuvres d'Honoré de

Balzac. La géographie de _la Comédie humaine_ présenterait autant

d'intérêt que la statistique.

MM. Cerfberr et Christophe ne nous donnent pas cela; mais ils nous

donnent, ce qui vaut mieux encore, une belle introduction critique où M.

Paul Bourget se montre une fois de plus ce qu'il fut tant de fois,

habile et élégant historien des affaires de l'esprit.

La vie littéraire. Première série · 第 24 / 54 题