MARFA

_Marfa, le Palimpseste, par Gilbert-Augustin Thierry, 1 vol. in-18._

On a beau être raisonnable et n'aimer que le vrai, il y a des heures où

la réalité commune ne vous contente plus et où l'on voudrait sortir de

la nature. Nous savons bien que c'est impossible, mais nous ne le

souhaitons pas moins. Les désirs les plus irréalisables ne sont-ils pas

les plus ardents? Sans doute--et c'est notre grand mal--nous ne pouvons

sortir de nous-mêmes. Nous sommes condamnés irrévocablement à voir les

choses se refléter en nous avec une morne et désolante monotonie. C'est

pour cela même que nous avons soif de l'inconnu et que nous aspirons à

ce qui est au delà. Il nous faut du nouveau. On nous dit: «Que

voulez-vous?» Et nous répondons: «Je veux autre chose.» Ce que nous

touchons, ce que nous voyons n'est plus rien: nous sommes attirés par

l'intangible et l'invisible. Pourquoi s'en défendre? N'est-ce pas là un

naturel et légitime sentiment. C'est peu de chose que l'univers

sensible, oui, peu de chose, puisque chacun de nous le contient en soi.

Sans manquer de respect à la physique et à la chimie, on peut deviner

qu'elles ne sont rien à côté de l'ultra-physique et de l'ultra-chimie,

que nous ne connaissons pas. Oh! comme j'admire M. William Crookes et

comme je l'envie! C'est un savant et c'est un poète. Il étudia les

propriétés du spectre solaire et du spectre terrestre, il imagina

d'ingénieux appareils pour mesurer et, si j'ose dire, pour peser la

lumière; il photographia la lune, il trouva un métal, il crut même

trouver une apparence nouvelle des choses, un quatrième état de la

matière, qu'il nomma l'état radiant. Pourtant il était triste; il

sentait douloureusement tout ce qu'il y a de médiocre et de pitoyable à

n'être qu'un homme: il souffrait de cet ennui commun, a-t-on dit, à

toute créature bien née. Il soupirait après un idéal sans nom. Il

poursuivait un rêve. Ce rêve était impossible à réaliser. Et il le

réalisa. Il vit un esprit, il le toucha, il le nomma Katie King et il

l'aima. Oui, M. William Crookes, membre de la Société royale de Londres,

vécut pendant six mois dans le commerce d'un fantôme délicieux. Il

entretint des relations intimes et pleines de respect avec une jeune

personne d'une essence mystérieuse, qui joignait au charme féminin la

majesté de la mort. Il aima un démon qui, paraissant à son appel,

agitait pour lui les parfums de sa chevelure blonde et lui faisait

sentir à travers sa tiède poitrine les battements de son coeur angélique.

Le doux démon consentit à être photographié par son terrestre et savant

ami, qui obtint quarante-quatre clichés. À en juger par le portrait que

j'ai sous les yeux, l'esprit de Katie King savait s'envelopper d'une

forme charmante. On ne peut qu'admirer l'expression intelligente et

triste de son jeune visage, la grâce de sa joue ronde et pure, la

chasteté de ses draperies blanches. Encore M. William Crookes nous

apprend il que cela n'est rien auprès de ce qu'il a vu, entendu et

touché, et que Katie King était incomparablement plus belle que l'image

qui nous en reste. «La photographie peut, dit-il, donner un dessin de sa

pose; mais comment pourrait-elle reproduire la pureté brillante de son

teint ou l'expression sans cesse changeante de ses traits si mobiles,

tantôt voilés de tristesse, lorsqu'elle racontait quelque amer événement

de sa vie passée, tantôt souriant avec toute l'innocence d'une jeune

fille, lorsqu'elle avait réuni mes enfants autour d'elle et qu'elle les

amusait en leur racontant des épisodes de ses aventures dans l'Inde.

Autour d'elle, elle créait une atmosphère de vie. Ses yeux semblaient

rendre l'air lui-même plus brillant; ils étaient si doux, si beaux et si

pleins de tout ce que nous pouvons imaginer des cieux; sa présence

subjuguait à tel point, que vous n'auriez pas trouvé que ce fût de

l'idolâtrie de se mettre à ses genoux.» On a raillé ce généreux Crookes;

on l'a plaint d'être le jouet de quelque petite effrontée. Pour moi, je

le proclame heureux, et je l'admire moins pour avoir découvert le

thallium et construit le radiomètre que pour avoir su voir Katie King.

Tous tant que nous sommes, nous voudrions bien évoquer aussi Katie King.

J'avoue que j'en meurs d'envie. Nous ne pouvons pas. Et, pour nous

consoler, nous nous disons que, si nous ne la voyons pas, c'est parce

que nous avons trop de bon sens; mais nous nous flattons; c'est en

réalité parce que nous n'avons pas assez d'imagination. C'est faute

d'espérance et de foi, c'est faute de vertu. Aussi suis-je infiniment

reconnaissant aux artistes prestigieux, aux menteurs bienfaisants qui,

par la magie de leur art, me font croire que j'ai entrevu un pan de la

robe blanche, un pli du sourire, un éclair de l'oeil de l'éternelle Katie

King que je poursuis sans cesse et qui me fuit toujours.

Il y a des esprits qui habitent naturellement les confins mystérieux de

la nature. Ils ont pour mission de nous montrer des prodiges. Leur tâche

est devenue bien difficile aujourd'hui. Elle était facile dans le monde

romain, au temps des premiers césars. Alors les prodiges de l'Inde, les

enchantements de la Thessalie, les merveilles de l'Afrique, mère féconde

des monstres, les pratiques italiotes du néo-pythagorisme se mêlaient,

se confondaient. Il s'en dégageait une sorte de vapeur bizarre qui,

étendue sur le monde, voilait et déformait toute la nature. Les esprits

étaient encore soumis à une culture savante. Mais des connaissances

variées et une intelligence subtile ne servaient qu'à imaginer des

impossibilités et à multiplier les superstitions. De toutes parts, aux

oreilles, aux yeux troublés, se manifestaient des mystères, des oracles,

des oeuvres de magie. Les sophistes, les rhéteurs, avidement écoutés,

entretenaient le délire des esprits. Tous leurs discours, comme il a été

dit de ceux de Dion, répandaient un parfum semblable à l'odeur qui

s'exhale des temples.

_L'Âne d'or_ d'Apulée nous est parvenu comme un témoignage de ce délire.

Le malheur est qu'il a perdu sa puissance magique. Il ne touche plus que

notre curiosité. Il fut merveilleux; il est devenu absurde et nous n'y

croyons pas. Nous ne croyons pas non plus aux diableries dont le moyen

âge était plein. Les moines vécurent jusqu'au quinzième siècle dans un

sortilège perpétuel. Ils assistaient à des miracles simples et naïfs,

mais qui du moins rompaient la lourde monotonie de leur existence. Ils

voyaient les lampes du sanctuaire se rallumer d'elles-mêmes, et les

rameaux de l'églantier enlacer, en une nuit, les tombes des époux restés

vierges. Je ne vois que le dix-septième siècle français et cartésien qui

se soit passé volontiers et sans peine de tout merveilleux. La raison

dominait alors les esprits. Elle les domina encore au temps de Voltaire.

Mais bientôt elle parut sèche, et les années qui précédèrent la

Révolution virent renaître de toutes parts des prodiges. La religion

n'en produisait plus; la science en enfanta.

C'est une grande erreur de croire que la superstition est exclusivement

religieuse. Il y a des temps où elle devient laïque. Si la science un

jour règne seule, les hommes crédules n'auront plus que des crédulités

scientifiques. N'oublions pas que ce sont des philosophes qui ont fait

la fortune des Saint-Germain et des Cagliostro. Un de leurs adeptes, le

baron de Gleichen, confesse bien joliment dans ses _Souvenirs_ le

plaisir qu'il avait d'être trompé par ces vendeurs de songes et le

regret qu'il éprouva quand il ne lui fut pas possible de s'abuser

davantage. «Le penchant pour le merveilleux, dit-il, inné à tous les

hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités,

l'inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous

savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui

m'ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les

espaces imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir;

j'ai été absent pendant des années et suis très fâché de devoir

maintenant rester chez moi.»

Pendant que le bon Gleichen, vieilli et attristé, les pieds sur les

chenets, rassemblait ses anciens rêves, faute d'en pouvoir former de

nouveaux, la pauvre humanité courait après d'autres chimères et le

spiritisme naissait. Je suis comme le baron de Gleichen: je veux qu'on

m'amuse et je crois qu'il n'y a pas de bonheur sans illusion. Mais le

spiritisme met, en vérité, trop peu d'art à nous séduire. Il nous fait

converser avec les morts dans des entretiens si plats, qu'on en sort

plus dégoûté encore de l'autre monde que de celui-ci. Passe encore pour

saint Louis, qui, logé dans une table, répondit aux questions du médium

comme un ignorant. Il ne connaissait ni la reine Blanche, ni le pont de

Taillebourg, ni Damiette, ni les Quinze-Vingts, ni la Sainte-Chapelle,

ni Étienne Boileau, ni Charles d'Anjou, ni Joinville, ni Tunis, ni rien.

Jamais pied de table n'avait étalé une si sotte ignorance. Pourtant le

guéridon se donnait pour l'esprit de Saint-Louis et n'en démordait pas.

Le médium en demeurait stupide. Enfin, se frappant le front: «Tout

s'explique, s'écria-t-il; c'est saint Louis de Gonzague!--C'était saint

Louis de Gonzague. J'admets l'explication. Mais j'ai lu des dictées

spirites de Bossuet qui étaient aussi dans l'esprit de saint Louis de

Gonzague. Et cela ne s'explique pas. Quant à Katie King, je l'attends

encore. On ne manquera pas de vous dire que le spiritisme est remplacé

par l'occultisme et qu'une sonnette invisible tinte sur la tête de

madame Blavatsky, ce qui est en effet merveilleux, je le sais, et que

les cigarettes de madame Blavatsky font des miracles, et que madame de

Blavatsky est en correspondance avec un mage nommé Kout-Houmi, qui

possède une science surnaturelle et qui rend aux dames les broches

qu'elles ont perdues. C'est précisément ce sage Kout-Houmi qui me gâte

l'occultisme. Ne s'est-il pas avisé, lui qui sait tout, de copier sans

le dire, dans une de ses lettres magiques, une conférence faite à

Lake-Pleasant, le 15 août 1880, par un journaliste américain nommé

Kiddle? Kiddle s'en plaignit amèrement, et Kout-Houmi répondit à ces

plaintes qu'un sage pouvait bien oublier une paire de guillemets.

J'admire la sérénité de cette réponse, mais le doute s'est glissé malgré

moi dans mon coeur et il ne m'est plus possible de croire en Kout-Houmi.

La vérité est que le monde inconnu, c'est, non pas aux magiciens et aux

spirites, mais aux romanciers et aux poètes qu'il faut en demander le

chemin. Eux seuls possèdent l'aiguille aimantée qui se tourne vers le

pôle enchanté; eux seuls ont la clef d'or du palais des rêves. Et,

puisque nous avons besoin de magies et d'évocations, c'est à de nouveaux

Apulées, c'est aux Hoffmann et aux Edgar Poë que nous demanderons

l'initiation aux mystères. Les poètes, du moins, ne trompent pas,

puisqu'on sait qu'ils mentent, et puisqu'ils ne mentent que par

générosité.

M. Gilbert-Augustin Thierry doit être compté au premier rang parmi les

esprits doués du sens des choses étranges et mystérieuses. Neveu de

l'illustre aveugle qui, comme Homère et Milton, sut voir tant de choses,

fils d'Amédée Thierry, qui poussa si loin, dans ses _Récits de

l'histoire romaine_, l'art de la composition historique, l'écrivain qui

m'a inspiré les réflexions déjà trop longues qu'on vient de lire, reçut

dès l'enfance la forte éducation qui devait le faire historien, si

l'imagination ne l'avait pas emporté dans d'autres voies. Il débuta avec

autorité par un roman qui présente l'étude d'une maladie mentale dans un

milieu historique, l'_Aventure d'une âme en peine_. Plus récemment M.

Gilbert-Augustin Thierry donna _le Capitaine sans façon_, tableau

vigoureux d'une insurrection de paysans du bas Maine en 1813. Mais déjà

il avait composé deux histoires «de morts et de vivants», _la Rédemption

de Larmor_ et _Rediviva_. Déjà il était emporté dans ce monde mystérieux

où le bon Gleichen passa le meilleur de sa vie. _Marfa_, qui paraît

aujourd'hui, marque le troisième pas dans cette voie. Ce roman ou, pour

mieux dire, cette nouvelle, qui forme à elle seule un volume, a été

insérée tout récemment dans la _Revue des Deux Mondes_, sous un titre

qui ne subsiste dans le livre que comme sous-titre, _le Palimpseste_.

L'éditeur a craint avec raison que ce mot de palimpseste ne parlât pas à

l'imagination des lectrices aussi vivement qu'à celle des lettrés et des

savants, à qui ce terme rappelle, si je puis le dire, des émotions

intellectuelles d'une vivacité presque dramatique. On nomme palimpsestes

comme chacun sait, les manuscrits d'auteurs anciens que les copistes du

moyen âge ont effacés puis recouverts d'une seconde écriture, sous

laquelle on peut faire reparaître parfois les premiers caractères. Le

palimpseste a donc par lui-même l'attrait du mystère; il cache un

secret. Ce sont les chimistes du commencement de ce siècle qui ont

trouvé les réactifs propres à faire revivre le texte primitif sur le

parchemin lavé par les moines au lait de chaux. Mais déjà les

humanistes, lors de la Renaissance, tentaient de lire l'écriture effacée

des palimpsestes. Ils y mettaient, à défaut de science et de méthode,

une amoureuse ardeur. Michelet a retracé avec beaucoup de poésie

l'émotion et la tristesse de ces déchiffrements inspirés par tant de

piété et si vainement essayés.

«Chaque fois, a-t-il dit, que l'on découvrait sous quelque antienne

insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce

crime, ce vol fait à l'esprit humain, cette diminution irréparable de

son patrimoine. Souvent la ligne commencée mettait sur la voie d'une

découverte, d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil

la fuyante nymphe; on y attachait les yeux, mais en vain; l'objet désiré

rentrait obstinément dans l'ombre; l'Eurydice ressuscitée retombait au

sombre royaume et s'y perdait pour toujours.»

Aujourd'hui, la nymphe, l'Eurydice revit sous de puissants réactifs, ou

du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps; car les moines non

seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les

dépeçaient et ils en éparpillaient les feuilles. _Le Palimpseste_ que M.

Gilbert-Augustin Thierry nous fait connaître est un psautier du Xe

siècle, en minuscules carolines, incomplet et tronqué, ne comprenant que

les psaumes 114, 119, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l'office

des morts. M. Stéphane Cheraval, archiviste paléographe, a reçu du

gouvernement français la mission de le rechercher et de l'acquérir pour

le compte de l'État. Et quel texte se cache sous ces carolines que M.

Léopold Delisle contemplerait avec ravissement? Un texte en caractères

de la belle époque, _la Milésienne_ de Lucius de Patras, «ce

chef-d'oeuvre disparu, dont _l'Âne d'or_ d'Apulée n'est qu'une copie si

misérable... cette oeuvre étrange et merveilleuse--le livre des

morts--qui ravit d'admiration et frappa d'épouvante le monde oriental du

IIe siècle». (_Marfa_, pages 29 et 189.) C'est au château de Doremont,

(Haute-Saône), dans la bibliothèque du feu prince Volkine, que M.

Stéphane Cheraval découvre ce vénérable codex, cette gemme non pareille

de l'écrin paléographique, ce trésor qu'il faudrait confier tout de

suite au grand helléniste Henri Weil. Si la nouvelle de M.

Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la découverte

inattendue et la perte définitive de _la Milésienne_ de Patras, le

public s'y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais; mais M.

Stéphane Cheraval ne trouve pas seulement un manuscrit à Doremont, il y

rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux

prince, bibliophile et nihiliste, avait épousée dans sa vieillesse et

instituée héritière de son nom et de ses biens. «Mignonne, petite et

frêle avec des cheveux très blonds, des yeux très noirs, une peau très

blanche, cette femme n'était pourtant pas jolie. Un front bombé, des

lèvres épaisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa

laideur rayonnait de beauté, de cette beauté dont Dieu illumine toute

créature ici-bas quand elle aime et qu'elle se sent aimée» (p. 37).

Marfa, en effet, aime et elle est aimée. Lucien de Hurecourt, fils d'un

juge de paix franc-comtois, l'a aimée jusqu'au crime. Étant consul de

France à Kherson, il a tué le mari, le vieux prince, par une nuit de

neige, dans un traîneau et il l'a jeté aux loups qui poursuivaient

l'attelage. C'est de cette situation que jaillit un drame étrange,

puissant et si neuf qu'il était impossible de le concevoir il y a

seulement cinq ans. Volkine, frappé par Lucien d'une balle de revolver,

n'est pas mort sans parler. Il s'est accroché tout sanglant au

meurtrier, il l'a saisi de ses deux mains; l'une s'est portée sur le

front, l'autre a serré la nuque, et il a dit: «Tu n'épouseras point

Marfa! Le jour de vos noces, toi-même, tu raconteras tout aux juges de

ton pays. Je veux...» Puis il est tombé. Or, ce mourant qui parlait

ainsi, ce vieillard énergique, savant, bizarre mystérieux, était, en

physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l'école de Nancy. Il

pratiquait l'hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive;

il savait que son meurtrier était, au contraire, un sujet nerveux,

sensible, faible et facile à hypnotiser. Il était sûr, par conséquent,

que ce qu'il avait voulu s'accomplirait et qu'il serait vengé.

Il laissait, d'ailleurs, auprès de Marfa un être extraordinaire, capable

de seconder inconsciemment son action suggestive. C'était un pope, de la

secte des Silipovetz, «volontaires expiateurs des crimes de la terre,

disciples toujours sanglants de l'agneau égorgé» (p. 65), qui enseignent

que Jésus, en voulant mourir sur la croix, donna l'exemple salutaire du

suicide. Celui-là, nommé Popof, suivait partout la jeune princesse

Volkine, qui le considérait comme un saint. Il allait, sa robe de pope

en haillons, rampant dans la poussière et se meurtrissant le visage aux

cailloux des routes.

La suggestion imposée par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux

de M. Stéphane Cheraval, le jour même que Lucien et Marfa avaient fixé

pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d'instruction du ressort,

le pria d'être son témoin, le mena devant un autel de fleurs élevé la

veille par le prêtre de l'expiation et de la mort volontaire, et, là, il

fit, sous l'empire de l'hypnose, l'aveu de son crime. Quand il eut

achevé, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison à Lucien et à

Marfa, pour qui Lucien avait péché. Sûr alors de leur félicité, il

songea à son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans

cette catastrophe.

Je n'ai pas analysé la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry, j'en ai

seulement indiqué la donnée sans faire pressentir suffisamment la

solidité avec laquelle elle est construite et l'impression de terreur

qu'elle produit. Je la signale comme une oeuvre originale et forte.

Elle est d'ordre extranaturel et répond au sentiment du merveilleux qui

est inné en nous, et que ni l'esprit scientifique ni les spéculations

métaphysiques ne détruisent entièrement. Pourtant, elle ne choque aucune

de nos idées modernes, n'est en contradiction absolue avec aucune de nos

doctrines. Loin d'être en désaccord avec la science, elle semble

s'appuyer sur elle. L'auteur s'est hardiment porté, pour l'établir, sur

les travaux avancés de la physiologie. J'ignore si ces points

stratégiques seront un jour abandonnés ou définitivement conquis. De

hardis neurologistes les défendent actuellement. Cela suffit à la

vraisemblance et partant à l'intérêt du récit de M. Gilbert-Augustin

Thierry. Je n'en conclus pas que tous les faits qu'il expose soient

possibles. Loin de là. Le docteur Brouardel a écrit pour l'excellent

livre du docteur Gilles de la Tourette sur l'_Hypnotisme_ une préface

dans laquelle je lis quelques lignes qui pourraient bien s'appliquer à

_Marfa, le Palimpseste_. «Encouragés par les littérateurs, certains

médecins, dit M. Brouardel, ont trop oublié les règles essentielles de

la critique scientifique. Ils se sont laissé entraîner à répéter, devant

des juges incompétents, les phénomènes de l'hypnotisme, de la

catalepsie, du somnambulisme; les suggestions les plus bizarres. Les

littérateurs, conviés à de pareils spectacles, ont accepté pour vrai ce

que leur disait ou montrait un médecin de bonne foi en qui ils devaient

avoir confiance, et ils ont versé dans leur écrits, en les embellissant

par leur imagination, toutes les singularités dont ils avaient été les

témoins.» Ce pourrait bien être le cas de l'auteur de _Marfa_. Après

tout, qu'importe? Ce que M. Gilbert-Augustin Thierry demandait à la

science, c'était non des vérités, mais des apparences, des ombres, des

fantômes de vérités. S'il avait fait une histoire scientifique, il

n'aurait pas fait une histoire merveilleuse, et ce serait dommage.

Il est une autre question que soulève la lecture de _Marfa_; celle-là,

très importante, ne saurait être traitée convenablement en quelques

lignes. Je me contenterai de l'indiquer. Les doctrines nouvelles de

l'hérédité morale et de la suggestion par l'hypnose n'ont pas laissé

intact le vieux dogme de la liberté humaine. En cela, elles ont atteint

la morale traditionnelle et causé quelque inquiétude au philosophe comme

au légiste. Peut-on, par contre, dégager de la science nouvelle une

nouvelle morale? M. Gilbert-Augustin Thierry le croit, il ne le prouve

pas. Il a visé haut et voulu aborder de grands problèmes scientifiques

et moraux. Il a réussi du moins à faire une oeuvre d'art d'un ordre

supérieur, un beau conte. C'était là l'essentiel. Le reste lui sera

peut-être donné par surcroît; car il y a dans un beau conte d'abord ce

que l'auteur y a mis et ensuite ce que le lecteur y ajoute.

La vie littéraire. Première série · 第 22 / 54 题