Alexandrie.--Appartement du palais.
_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.
CLÉOPATRE.--Que faut-il faire, Énobarbus?
ÉNOBARBUS.--Penser et mourir[30].
[Note 30: Les uns veulent qu'il y ait _drink and die_, boire et
mourir, parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne
version porte _think and die_; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et
cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux, ce
n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare à déserter.]
CLÉOPATRE.--La faute est-elle à Antoine ou à moi?
ÉNOBARBUS.--A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté de maîtriser sa
raison. Eh! qu'importe que vous ayez fui loin de ce grand spectacle de
la guerre, où la terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre!
Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection n'aurait pas dû
porter un coup fatal à sa réputation de grand capitaine, au moment où la
moitié de l'univers combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la
querelle. Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons
fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa fuite.
CLÉOPATRE.--Tais-toi, je t'en prie.
(Entrent Antoine et Euphronius)
ANTOINE.--Et c'est là sa réponse?
EUPHRONIUS.--Oui, seigneur.
ANTOINE.--Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle veut me
sacrifier.
EUPHRONIUS.--C'est ce qu'il a dit.
ANTOINE.--Qu'elle le sache.--Envoyez au jeune César cette tête grise, et
il remplira de royaumes, jusqu'aux bords, la coupe de vos désirs.
CLÉOPATRE.--Votre tête, seigneur!
ANTOINE.--Retourne vers lui.--Dis-lui qu'il porte sur son visage les
roses de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions
ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses
légions, appartinssent à un lâche; que des généraux subalternes peuvent
triompher au service d'un enfant aussi bien que sous les ordres de
César: et que je le défie de venir, mettant de côté l'inégalité de nos
fortunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer
contre fer et seul à seul. Je vais lui écrire. (_Au député_.) Suis-moi.
(Antoine sort avec Euphronius.)
ÉNOBARBUS.--Oui, cela est bien vraisemblable que César, entouré d'une
armée victorieuse, ira mettre en jeu son bonheur, et se donner en
spectacle comme un spadassin!--Je vois bien que les jugements des hommes
ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs entraînent les
qualités de l'âme et les font en même temps déchoir. Qu'il puisse
rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que César dans l'abondance
répondra à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.
(Un esclave entre.)
L'ESCLAVE.--Voici un envoyé de César.
CLÉOPATRE.--Quoi! pas plus de cérémonies?--Voyez, mes femmes!--On se
bouche le nez près de la rose épanouie dont on venait à genoux admirer
les boutons!
ÉNOBARBUS, _à part_.--Mon honneur et moi nous commençons à nous
quereller. La loyauté gardée à des fous change notre constance en vraie
folie; cependant, celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître
déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une place
dans l'histoire.
(Entre Thyréus.)
CLÉOPATRE.--Que veut César?
THYRÉUS.--Venez l'entendre à l'écart.
CLÉOPATRE.--Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.
THYRÉUS.--Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
ÉNOBARBUS.--Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que César, sans quoi
nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait à César, Antoine volerait
au-devant de son amitié: pour nous, vous le savez, nous sommes les amis
de ses amis, j'entends de César.
THYRÉUS.--Allons! Ainsi donc, illustre reine, César vous exhorte à ne
pas tenir compte de votre situation, mais à vous souvenir seulement
qu'il est César.
CLÉOPATRE.--Poursuis.--C'est agir loyalement.
THYRÉUS.--Il sait que vous restez attachée à Antoine moins par amour que
par crainte.
CLÉOPATRE.--Oh!
THYRÉUS.--Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur comme des
taches forcées, mais non méritées.
CLÉOPATRE.--Il est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon honneur n'a
point cédé, il a été conquis par la force.
ÉNOBARBUS, _à part_.--Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à
Antoine.--Seigneur, seigneur, tu es un vaisseau qui prend tellement
l'eau qu'il faut te laisser couler à fond, car ce que tu as de plus cher
t'abandonne.
(Énobarbus sort.)
THYRÉUS.--Dirai-je à César ce que vous désirez de lui; car il souhaite
surtout qu'on lui demande pour pouvoir accorder. Il serait enchanté
que vous fissiez de sa fortune un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui
enflammerait encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de
moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez sous l'abri
de sa puissance, lui le maître de l'univers.
CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
THYRÉUS.--Mon nom est Thyréus.
CLÉOPATRE.--Gracieux messager, dis au grand César que je baise sa main
victorieuse en la personne de son député; dis-lui que je m'empresse
de déposer ma couronne à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux.
Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de l'Égypte.
THYRÉUS.--C'est le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence
et la fortune sont aux prises, si la première n'ose que ce qu'elle peut,
nul hasard ne peut l'ébranler.--Accordez-moi la faveur de déposer mon
hommage sur votre main.
CLÉOPATRE.--Plus d'une fois le père de votre César, après avoir rêvé à
la conquête des royaumes, posa ses lèvres sur cette main indigne de lui,
et la couvrit d'une pluie de baisers.
(Antoine entre avec Énobarbus.)
ANTOINE.--Des faveurs!... par Jupiter tonnant!--Qui es-tu?
THYRÉUS.--Un homme qui exécute les ordres du plus puissant des hommes et
du plus digne d'être obéi.
ÉNOBARBUS.--Tu seras fouetté!
ANTOINE, _à ses esclaves_.--Approchez ici.--(_A Cléopâtre_.)--Et toi,
milan!--Eh bien! dieux et diables! mon autorité s'évanouit! Naguère,
quand je criais holà! des rois accouraient aussitôt, comme une
troupe d'enfants dans une course, et me répondaient: Que me
voulez-vous?--N'avez-vous point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
(_Ses gens entrent_.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.
ÉNOBARBUS.--Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à un vieux
lion mourant.
ANTOINE.--Par la lune et les étoiles!--Qu'il soit fouetté! Fussent-ils
vingt des plus puissants tributaires qui rendent hommage à César, si je
les surprenais ayant l'insolence de baiser la main de cette... Comment
s'appelle-t-elle? Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que
vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un écolier et vous
demander miséricorde par ses gémissements. Qu'on m'emmène.
THYRÉUS.--Marc-Antoine...
ANTOINE.--Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté, qu'on le ramène.
Ce valet de César lui reportera un message. (_On emmène Thyréus_.--_A
Cléopâtre_.) Vous étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue.--Ai-je
laissé dans Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le père
d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, pour être trompé
par une femme qui regarde des valets?
CLÉOPATRE.--Mon cher seigneur...
ANTOINE.--Vous avez toujours été perfide. Mais quand nous nous
endurcissons dans nos penchants dépravés, ô malheur! les justes dieux
ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre
infamie, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher
fièrement à notre perte.
CLÉOPATRE.--- Oh! en sommes-nous là?
ANTOINE.--Je vous ai trouvée comme un mets refroidi sur la table de
Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi un reste de Cnéius Pompée;
sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines,
et qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car je
suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne savez pas ce que
c'est, ce que ce doit être que la vertu.
CLÉOPATRE.--Pourquoi tout cela?
ANTOINE.--Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un salaire et dit: _Dieu
vous le rende_, prenne des libertés familières avec cette main qui
s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et
gage des grands coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à cornes! car j'ai un
motif terrible de fureur; et m'exprimer avec courtoisie, ce serait être
comme un homme qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
l'adresse qu'il montre. (_Thyréus rentre avec les gens d'Antoine_.)
Est-il fouetté?
L'ESCLAVE.--Solidement, seigneur.
ANTOINE.--A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?
L'ESCLAVE.--Oui, seigneur.
ANTOINE, _à Thyréus_.--Si ton père vit encore, qu'il regrette de n'avoir
pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi César dans ses
triomphes, puisque tu as été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais,
que la blanche main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule
vue.--Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois et dis-lui
à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte l'orgueil et le
dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus.
Il m'irrite, et, dans ce moment, cela est fort aisé, à présent que les
astres favorables qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite et
ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage et ce que
j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, mon affranchi, est en
sa puissance et qu'il peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le
torturer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de le
faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.
(Thyréus sort.)
CLÉOPATRE.--Avez-vous fini?
ANTOINE.--Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce présage seul
annonce la chute d'Antoine.
CLÉOPATRE.--Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
ANTOINE.--Pour flatter César, avez-vous pu échanger des regards avec un
homme qui lui lace ses chaussures?
CLÉOPATRE.--Vous ne me connaissez pas encore?
ANTOINE,--Je vous connais un coeur glacé pour moi.
CLÉOPATRE.--Ah! cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur
glacé en grêle et l'empoisonne dans sa source! que le premier grêlon
s'arrête dans mon gosier et s'y dissolve avec ma vie! que le second
frappe Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits de
mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous cet orage de grêle,
gisent tous sans tombeau et deviennent la proie des mouches et des
moucherons du Nil!
ANTOINE.--Je suis satisfait. César veut s'établir dans Alexandrie; c'est
là que je lutterai contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu
ferme; notre flotte dispersée s'est ralliée et vogue encore sous un
appareil menaçant. Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je
reviens encore une fois du champ de bataille pour baiser ces lèvres, je
reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et moi, nous allons gagner
notre place dans l'histoire. J'espère encore.
CLÉOPATRE.--Je reconnais mon héros.
ANTOINE.--Je veux que mes muscles, que mon coeur, que mon haleine,
déploient une triple force, et je combattrai à toute outrance. Quand mes
heures coulaient dans la prospérité, les hommes rachetaient de moi leur
vie pour un bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.--Viens, passons
encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes
sombres officiers; qu'on remplisse nos coupes; et pour la dernière fois,
oublions en buvant la cloche de minuit.
CLÉOPATRE.--C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais
à le passer dans la tristesse. Mais puisque mon seigneur est encore
Antoine, je veux être Cléopâtre.
ANTOINE.--- Nous goûterons encore le bonheur.
CLÉOPATRE.--Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses braves
officiers.
ANTOINE.--Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que le vin enlumine
leurs cicatrices.--Venez, ma reine, il y a encore de la sève. Au premier
combat que je livrerai, je forcerai la mort à me chérir, car je veux
rivaliser avec sa faux homicide.
(Ils sortent tous les deux.)
ÉNOBARBUS.--Allons, le voilà qui veut surpasser la foudre. Être furieux,
c'est être vaillant par excès de peur; et, dans cette disposition, la
colombe attaquerait l'épervier. Je vois cependant que mon général ne
regagne du coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe sur
la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il combat.--Je vais
chercher les moyens de le quitter.