Alexandrie.--Appartement du palais.
ANTOINE _et sa suite_.
ANTOINE.--Écoutez, la terre me défend de la fouler plus longtemps.
Elle a honte de me porter! Approchez, mes amis; je me suis si fort
_attardé_[27] dans le monde que j'ai perdu ma route pour jamais.--Il me
reste un vaisseau chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez,
et allez faire votre paix avec César.
[Note 27: _Benighted_, surpris par la nuit; nous avons conservé le
mot _attardé_, qui rend assez bien le mot anglais.]
TOUS.--Fuir? Non, pas nous.
ANTOINE.--J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux lâches à se sauver
et à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez-moi; je suis décidé à
suivre une voie dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
trésor est dans le port; prenez-le.--Oh! j'ai suivi celle que je rougis
maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent, car mes
cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et
ceux-ci reprochent aux autres leur lâcheté et leur folie.--Mes amis,
quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques amis, qui vous
faciliteront l'accès auprès de César. Je vous en conjure, ne vous
affligez point: ne me parlez pas de votre répugnance, suivez le
conseil que mon désespoir vous donne bien haut; abandonnez ceux qui
s'abandonnent eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais dans
un instant vous mettre en possession de ce trésor et de ce
vaisseau.--Laissez-moi, je vous prie, un moment.--Je vous en conjure,
laissez-moi; je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander.
Je vous rejoindrai tout à l'heure.
(Il s'assied.)
(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)
ÉROS.--Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.
IRAS.--Consolez-le, chère reine.
CHAHMIANE.--Le consoler! Oui, sans doute.
CLÉOPATRE.--- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!
ANTOINE.--Non, non, non, non.
ÉROS.--La voyez-vous, seigneur?
ANTOINE, _détournant les yeux_.--Oh! loin de moi, loin, loin!
CHARMIANE.--Madame....
IRAS.--Madame, chère souveraine....
ÉROS.--Seigneur, seigneur!
ANTOINE.--Oui, mon seigneur, oui, vraiment.--Il portait à Philippes son
épée dans le fourreau, comme un danseur, tandis que je frappais le
vieux et maigre Cassius, et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique
Brutus[28]. Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
aucune expérience des grands exploits de la guerre; et
aujourd'hui...--N'importe.
[Note 28: «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime
patriotisme de Brutus.» WARBURTON.]
CLÉOPATRE.--Ah! restez-là.
ÉROS.--La reine, seigneur, la reine!
IRAS.--Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui, il est
accablé par la honte.
CLÉOPATRE.--Allons, soutenez-moi donc.--Oh!
ÉROS.--Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; sa tête est
penchée et la mort va la saisir; mais vous pouvez la consoler et la
rappeler à la vie.
ANTOINE.--J'ai porté un coup mortel à ma réputation! le coup le plus
lâche....
ÉROS.--Seigneur, la reine...
ANTOINE.--O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je cherche à dérober
mon ignominie à tes yeux, en jetant mes regards en arrière, sur ce que
j'ai laissé derrière moi, plongé dans le déshonneur.
CLÉOPATRE.--Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes timides vaisseaux;
j'étais loin de prévoir que vous me suivriez.
ANTOINE.--Égyptienne, tu savais trop bien que mon coeur était attaché au
gouvernail de ton vaisseau, et que tu me traînerais à la remorque. Tu
connaissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de
toi m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.
CLÉOPATRE.--Oh! pardonne-moi!
ANTOINE.--Maintenant il faut que j'envoie d'humbles propositions à ce
jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les détours
de l'humiliation; moi qui gouvernais, en me jouant, la moitié de
l'univers, qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu
savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée,
affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.
CLÉOPATRE.--Oh! pardon.
ANTOINE.--Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce que
j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi un baiser, il me paye de
tout.--Nous avons envoyé notre maître d'école[29].--Est-il de retour?--Ma
bien-airnée, je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques
aliments.--La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.
[Note 29: Euphronius.]