Rome.--Un appartement dans la maison de César.
_Entrent_ OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE _et leur suite_.
CÉSAR.--Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir que ce n'est point
le vice naturel de César de haïr un grand rival.--Voici les nouvelles
d'Alexandrie. Il pêche, il boit, et les lampes de la nuit éclairent
ses débauches. Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de
Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à peine audience à
mes députés, et daigne difficilement se rappeler qu'il a des collègues.
Vous reconnaîtrez dans Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont
l'humanité est capable.
LÉPIDE.--Je ne puis croire qu'il ait des torts assez grands pour
obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont comme les taches du
ciel, rendues plus éclatantes par les ténèbres de la nuit. Ils sont
héréditaires plutôt qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les
a pas cherchés.
CÉSAR.--Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce ne soit pas un crime
de se laisser tomber sur la couche de Ptolémée, de donner un royaume
pour un sourire, de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de
chanceler, en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de poing
avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites que cette conduite
sied bien à Antoine, et il faut que ce soit un homme d'une trempe bien
extraordinaire pour que ces choses ne soient pas des taches dans son
caractère... Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
quand sa légèreté[11] nous impose un si pesant fardeau: encore s'il ne
consumait dans les voluptés que ses moments de loisir, le dégoût et son
corps exténué lui en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et parle si haut
pour sa fortune et pour la nôtre, c'est mériter d'être grondé comme ces
jeunes gens, qui, déjà dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent
leur expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le bon
jugement.
[Note 11: Le mot _light_ est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue
le plus volontiers. _Light_ est ici pour _frivole_.]
(Entre un messager.)
LÉPIDE.--Voici encore des nouvelles.
LE MESSAGER, _à César_.--Vos ordres sont exécutés, et d'heure en heure,
très-noble César, vous serez instruit de ce qui se passe. Pompée est
puissant sur mer, et il paraît aimé de tous ceux que la crainte seule
attachait à César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le bruit
court qu'on lui a fait grand tort.
CÉSAR.--Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire, dès son
origine, nous apprend que celui qui est au pouvoir a été bien-aimé
jusqu'au moment où il l'a obtenu; et que l'homme tombé dans la disgrâce,
qui n'avait jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du
peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude ressemble au
pavillon flottant sur les ondes, qui avance ou recule, suit servilement
l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement continuel.
LE MESSAGER.--César, je t'annonce que Ménécrate et Ménas, deux fameux
pirates, exercent leur empire sur les mers, qu'ils fendent et sillonnent
de vaisseaux de toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions
sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages pâlissent à
leur nom seul, et la jeunesse ardente se révolte. Nul vaisseau ne peut
se montrer qu'il ne soit pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée
inspire plus de terreur que n'en inspirerait la présence même de toute
son armée.
CÉSAR.--Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés! Lorsque repoussé
de Mutine, après avoir tué les deux consuls, Hirtius et Pansa, tu fus
poursuivi par la famine, tu la combattis, malgré ta molle éducation,
avec une patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus l'urine
de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les animaux mêmes auraient
rejetées avec dégoût. Ton palais ne dédaignait pas alors les fruits les
plus sauvages des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque la
neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des arbres. On dit que
sur les Alpes tu te repus d'une chair étrange, dont la vue seule fit
périr plusieurs des tiens; et toi (ton honneur souffre maintenant de ces
récits) tu supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton visage
même n'en fut pas altéré.
LÉPIDE.--C'est bien dommage.
CÉSAR.--Que la honte le ramène promptement à Rome. Il est temps que nous
nous montrions tous deux sur le champ de bataille. Assemblons, sans
tarder, notre conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère par
notre indolence.
LÉPIDE.--Demain, César, je serai en état de vous instruire, avec
exactitude, de ce que je puis exécuter sur mer et sur terre, pour faire
face aux circonstances présentes.
CÉSAR.--C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à demain. Adieu.
LÉPIDE.--Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez d'ici là des
mouvements qui se passent au dehors, je vous conjure de m'en faire part.
CÉSAR.--N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est mon devoir.
(Ils sortent.)