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PARIS.--IMP. E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XIe AU XVIe SIÈCLE
PAR
M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE
TOME NEUVIÈME
[Illustration]
PARIS
A. MOREL, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 13.
T
TABERNACLE, s. m. Nom que l'on donne aujourd'hui à une petite armoire
placée sur l'autel, au milieu du retable, et qui sert à déposer le
ciboire.
L'établissement des tabernacles sur les autels ne date que du dernier
siècle. Les hosties étaient déposées, jusqu'au XVIIe siècle, dans des
édicules placés à côté de l'autel, ou dans une suspension (voyez AUTEL,
et dans le _Dictionnaire du mobilier français_, l'article TABERNACLE).
Ces édicules placés près de l'autel étaient de bois, de pierre ou de
métal, avec lanterne pour loger une lampe. On voit encore quelques-uns
de ces tabernacles, datant du XVIe siècle, dans des églises de Belgique.
Souvent ces _réserves_ de la sainte Eucharistie étaient mobiles, et
n'étaient placées près de l'autel que pendant le service divin.
TAILLE, s. f. On dit: «Une bonne taille, une taille négligée, une taille
layée, pour indiquer la façon dont est traité un parement de pierre. La
nature de la taille est un des moyens les plus certains de reconnaître
la date d'une construction; mais, dès le XIIe siècle, les diverses
écoles de tailleurs de pierre ont des procédés qui leur appartiennent,
et qu'il est nécessaire de connaître pour éviter la confusion. Ainsi
certaines provinces n'ont jamais adopté la laye ou bretture[1], ou n'ont
employé cet outil que très-tard. Des tailleurs de pierre ne se sont
servis que du ciseau étroit ou large; quelques contrées ont employé de
tout temps le marteau taillant sans dents, avec plus ou moins d'adresse.
Autant les ravalements des édifices romains, élevés sous l'influence ou
sous la direction d'artistes grecs, sont faits avec perfection, autant
les parements de nos monuments gallo-romains de l'empire sont négligés.
D'ailleurs les Grecs, comme les Romains, posaient la pierre d'appareil à
joints vifs sans mortier, épannelée, et ils faisaient un ravalement
lorsque l'oeuvre était montée. Quand ils employaient des matières dures
comme le granit ou le marbre, la taille était achevée avant la pose.
Beaucoup de monuments grecs, en pierre d'appareil, sont restés
épannelés. Le temple de Ségeste, par exemple, le grand temple de
Sélinonte, de l'époque dorienne, ne montrent, sur bien des points, que
des tailles préparatoires.
Quant aux édifices romains en pierre d'appareil, il en existe très-peu
qui aient été complétement ravalés. Le Colisée, la porte Majeure à Rome,
les arènes de Nîmes et d'Arles, celles de Pola, ne présentent que des
ravalements incomplets. Il est évident que, la bâtisse achevée, on
s'empressait d'enlever les échafaudages, et l'on se souciait peu de
terminer les ravalements, ou bien ils étaient faits avec une négligence
et une hâte telles, que ces ravalements conservaient une apparence
grossière.
Il suffit d'examiner les nombreux débris que nous possédons de l'époque
gallo-romaine des bas temps, pour constater l'infériorité de la taille
des parements, tandis que les lits et joints sont dressés avec une
précision parfaite; si bien que les blocs de pierre, même dans des
monuments d'une très-basse époque, sont exactement jointifs. Cette
négligence des parements tenait donc au peu d'importance que les Romains
attachaient à la forme, et non à l'inhabileté des ouvriers. Les tailles
préparatoires sont faites, dans les monuments gallo-romains, au moyen
d'une ciselure sur l'arête; le nu vu de la pierre conservant la taille
de la carrière, faite à l'aide d'un taillant droit peu large. Quant aux
lits et joints, ils sont taillés au moyen d'une ciselure très-fine sur
les arêtes bien dégauchies, le milieu étant parfaitement aplani à l'aide
d'un taillant droit large et fin. Quelquefois ces lits et joints sont
moulinés, probablement à l'aide d'une pierre dure et rugueuse, comme de
la meulière, par exemple, ou de la lave. L'emploi de la lave, pour
mouliner les lits et joints, parait avoir été en usage dans les Gaules,
car là où il existe des restes de constructions gallo-romaines, nous
avons fréquemment trouvé des morceaux de lave, bien que les contrées où
existent ces restes soient fort éloignées des pays volcaniques.
À la chute de l'empire romain, les connaissances de l'appareilleur se
perdent entièrement. On ne construit plus qu'en moellon smillé, et les
quelques blocs de pierre de taille qu'on met en oeuvre dans les bâtisses
sont à peine dégrossis. Cependant une façon nouvelle apparaît dans la
taille de ces parements de moellons. On sait le goût des races
indo-germaniques pour les entrelacs de lignes. Les bijoux que l'on
découvre dans les tombeaux mérovingiens présentent une assez grande
variété de ces combinaisons de lignes croisées, contrariées, en épis,
formant des méandres ou des échiquiers. On voit apparaître à l'époque
mérovingienne les tailles dites en arête de poisson (fig. 1), et ce
genre de tailles persiste assez tard chez les populations qui conservent
les traditions germaniques. Ces tailles en épis sont faites à l'aide du
taillant droit romain large. Jusqu'à l'époque carlovingienne, la
ciselure semble abandonnée. On ne construit plus en pierres d'appareil.
Nous voyons au contraire la ciselure employée partout dans les tailles
de pierre appartenant aux VIIIe et IXe siècles, ciselure inhabilement
faite, mais cependant cherchée, travaillée. Les moulures sont
complétement traitées pendant cette époque, à l'aide du ciseau. Pour les
parements simples, ils sont grossiers, faits à la pointe et dressés avec
le taillant droit large. C'est en Bourgogne et dans le Charolais, pays
riches en pierres dures, que vers la fin du XIe siècle on voit
apparaître une taille très-bien faite à l'aide du taillant droit étroit,
sans ciselures. Alors les pierres d'appareil étaient toutes entièrement
taillées avant la pose, on ne faisait pas de ravalements: l'habitude que
les ouvriers avaient prise, depuis la chute de l'empire romain, de bâtir
en moellon smillé, posé sur lits épais de mortier, leur avait fait
perdre la tradition des ravalements. Du moellon smillé ils arrivaient
peu à peu à employer des pierres d'un échantillon plus fort, puis enfin
la pierre d'appareil, mais ils continuaient à la poser comme on pose le
moellon qui ne se ravale pas; et ils taillaient chaque bloc sur le
chantier, soignant d'ailleurs autant les lits et joints que les
parements. Les constructions du XIe siècle que l'on voit encore en
Bourgogne, et sur les bords de la Saône, présentent de beaux parements,
dont la taille par lignes verticales sur les surfaces droites, et
longitudinales sur les moulures, est égale partout, fine et serrée.
C'est à cette époque que l'on reconnaît souvent l'emploi du tour pour
les colonnes et bases, et le polissage parfois pour des moulures
délicates à la portée de la main. En Auvergne, vers ce même temps, les
tailles, quoique un peu plus lourdes que dans la Bourgogne et le
Charolais, sont bien faites, régulières, et parfois rehaussées par de la
ciselure sur les moulures. Avant le XIIe siècle, dans l'Île-de-France,
les tailles sont grossières, mal dressées, et rappellent celle des
monuments gallo-romains.
Dans le Poitou, le Berri et la Saintonge, les tailles, avant le XIIe
siècle, sont extrêmement grossières, faites à l'aide d'un taillant
épais, coupant mal, écrasant le parement, et laissant voir partout les
coups du pic ou du poinçon à dégrossir. La ciselure apparaît dans les
moulures, mais elle est exécutée sans soin et par des mains inhabiles.
C'est avec le XIIe siècle, au moment où se fait sentir en Occident
l'influence des arts gréco-romains de la Syrie, que les tailles se
relèvent et arrivent très-promptement à une perfection absolue. Dans
toutes les provinces, et notamment en Bourgogne, dans la haute
Champagne, dans le Charolais et dans la Saintonge, les progrès sont
rapides, et les tailleurs de pierre deviennent singulièrement habiles.
On voit alors apparaître certaines recherches dans la façon de traiter
les diverses tailles: les parements unis sont dressés au taillant droit,
tandis que les moulures sont travaillées au ciseau et souvent polies.
L'emploi de la bretture commence à se faire voir sur les bords de la
Loire, dans le pays chartrain et dans le domaine royal. C'est vers 1140
que cet outil paraît être d'un usage général dans les provinces au nord
de la Loire, tandis qu'il n'apparaît pas encore en Bourgogne et dans
tout le midi de la France. Les tailles à la bretture ne se montrent en
Bourgogne que vers 1200, et elles n'apparaissent que cinquante ans plus
tard sur les bords de la Saône et du Rhône, en Auvergne et dans le
Languedoc. Le choeur de l'église abbatiale de Vézelay, qui date des
dernières années du XIIe siècle, et qui présente des tailles si
merveilleusement exécutées, montre en même temps l'emploi du taillant
droit très-fin, du ciseau, du polissage, et, dans quelques parties, de
la bretture à larges dents. Les bases, les tailloirs des chapiteaux, les
moulures des bandeaux, sont polis et d'une pureté d'exécution
incomparable. Même exécution dans l'église de Montréal (Yonne), de la
même époque. Ces différences de natures de taille produisent beaucoup
d'effet et donnent aux profils une finesse particulière. À dater du
XIIIe siècle, l'école de l'Île-de-France, qui prend la tête de l'art de
l'architecture, n'emploie plus que la bretture, mais elle polit souvent
les profils à la portée de la main, tels que les bases des colonnes. Ce
fait peut être observé à Notre-Dame de Paris, à Notre-Dame de Chartres,
à la cathédrale de Troyes, à Saint-Quiriace de Provins, à la sainte
Chapelle du Palais, et dans un grand nombre de monuments.
Pendant ce temps, dans les contrées où le grès rouge abonde, dans les
Vosges et sur les bords du Rhin, on continue de faire les tailles à
l'aide du poinçon, du large ciseau et du marteau de bois. On voit
beaucoup de tailles de ce genre à Strasbourg, où l'on se sert encore
aujourd'hui du même outillage. Dans la cathédrale de cette ville, on
remarque une grande variété de tailles du XIe au XIVe siècle, obtenues
avec les mêmes outils. Ainsi, dans la crypte de ce monument, sur le mur
nord, on voit des tailles faites au poinçon qui donnent ce dessin (fig.
2). Aux voûtes de cette même crypte (XIIe siècle), les tailles sont
façonnées en épis à l'aide du large ciseau strasbourgeois (fig. 3).
L'église de Rosheim, près de Strasbourg (XIIe siècle), présente
extérieurement et intérieurement des parements taillés au ciseau large,
ainsi que l'indique la figure 4. Il faut dire que le grès rouge des
Vosges ne peut guère être parementé autrement qu'à l'aide de ce large
ciseau, et les tailleurs de pierre de cette contrée mettaient une
certaine coquetterie à obtenir des tailles d'une régularité et d'une
finesse que permettait la nature des matériaux. Dans l'Île-de-France,
nos tailleurs de pierre, au XIIIe siècle, taillent non-seulement les
parements, mais aussi les moulures les plus délicates, à la bretture, ce
qui exige une grande adresse de main. Cet outil (la bretture) est
dentelé avec d'autant plus de finesse, que les profils deviennent plus
délicats. Au XIVe siècle, ces profils acquièrent souvent une telle
ténuité, que la bretture ne saurait les dégager; alors on emploie la
_ripe_, sorte de ciseau recourbé et dentelé très-fin, et c'est
perpendiculairement à la moulure que cet outil est employé (fig. 5).
Ainsi le tailleur de pierre modèle son profil, comme le ferait un
graveur, pour faire sentir les diverses courbures. La ripe, au XVe
siècle, est l'outil uniquement adopté pour terminer tout ce qui est
mouluré, et la bretture n'est plus employée que pour les parements
droits.
Dans des contrées où l'on n'avait que des pierres très-dures, telles que
certains calcaires jurassiques, le grès, la lave et même le granit, on
continue à employer le poinçon, le ciseau et le taillant droit. La
bretture, et à plus forte raison la ripe, n'avaient pas assez de
puissance pour entamer ces matières. Tous les profils étaient dégagés au
ciseau et terminés au taillant droit très-étroit, employé
longitudinalement. On ne voit de traces de l'outil appelé boucharde que
dans certains monuments du Midi bâtis de grès dur, comme à Carcassonne,
par exemple, et cet outil n'apparaît-il que fort tard, vers la fin du
XVe siècle. Encore n'est-il pas bien certain qu'il fût fabriqué comme
celui que l'on emploie trop souvent aujourd'hui. C'était plutôt une
sorte de grosse bretture à dents obtuses, au lieu d'être coupantes.
Jusqu'à la fin du XVe siècle, la taille de la pierre, en France, est
faite avec une grande perfection, souvent avec une intelligence complète
de la forme et de l'effet à obtenir. Les parements unis ne sont jamais
traités comme les moulures. Le grain de la bretture, et plus tard de la
grosse ripe, apparaît sur ces parements, tandis qu'il est à peine
visible sur les parties profilées. Des détails polis viennent encore
donner de la variété et du précieux à ces tailles.
Avec le XVIe siècle, trop souvent la négligence, l'uniformité, le
travail inintelligent, remplacent les qualités de tailles qui ressortent
sur nos vieux édifices. Puis, depuis le milieu du XVe siècle, on ne
mettait plus guère en oeuvre que les pierres tendres à grain fin et
compacte, comme la pierre de Vernon, les pierres de Tonnerre, le
Saint-Leu le plus serré. Il n'était plus possible, sur ces matériaux, de
se servir de la bretture, on employait les ripes grosses et fines. Ces
outils ont l'inconvénient, pour les parements unis surtout, si l'ouvrier
n'a pas la main légère, d'entrer dans les parties tendres, et de se
refuser à attaquer celles qui sont plus dures. Il en résulte que les
surfaces ripées sont ondulées, et produisent le plus fâcheux effet sous
la lumière frisante. On en vient à passer le grès sur ces parements pour
les égaliser, et cette opération amollit les tailles, leur enlève cette
pellicule grenue et chaude qui accroche si heureusement les rayons du
soleil. Les moulures, les tapisseries, prennent un aspect uniforme,
froid, mou, qui donne à un édifice de pierre l'apparence d'une
construction couverte d'un enduit.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Note 1: Outil dont le taillant est dentelé (voyez
BRETTURE).]
TAILLOIR, s. m.--Voyez ABAQUE.
TAPISSERIE, s. f. Nom que l'on donne à tout parement uni, soit à
l'intérieur, soit à l'extérieur d'un édifice. On dit: «Les tapisseries
sont bien dressées», pour indiquer qu'un parement est bien fait, bien
dégauchi et bien ravalé ou enduit.
TAPISSERIE, tenture d'étoffe.--Voyez le _Dictionnaire du mobilier
français_.
TAS, s. m. Ensemble de l'oeuvre où sont mis en place les divers
matériaux préparés sur les chantiers.
TAS DE CHARGE, s. m. Assises de pierres à lits horizontaux que l'on
place sur un point d'appui, sur une pile ou un angle de mur entre des
arcs, pour recevoir des constructions supérieures. Se dit aussi de
certains encorbellements, comme, par exemple, des séries de corbeaux qui
reçoivent le crénelage d'une courtine ou d'une tour (voyez MÂCHICOULIS).
On conçoit aisément que lorsque plusieurs arcs viennent reposer sur la
tête d'une pile dont la section n'est pas considérable, les lits
inclinés des claveaux _a_ (fig. 1) ne présentent pas une assiette propre
à recevoir une charge supérieure _b_. Celle-ci tend à faire glisser ces
claveaux ou à les écraser, parce qu'ils présentent leur angle d'extrados
sous son action verticale. Alors (voyez en B), dans les constructions
bien entendues, ou on laisse entre l'extrados de ces claveaux des
assises horizontales _c_ épousant la courbure de l'arc, ou, si la place
ne le permet pas, on pose une série de sommiers _d_ (voy. en C) avec
lits horizontaux (voyez CONSTRUCTION, fig. 46, 46 bis, 48 _ter_, 49
_bis_, 81, 96 et 127). Quelquefois les constructeurs du moyen âge ont
formé des arcs presque entièrement composés d'assises en tas de charge,
pour éviter les poussées sous une pression considérable. Telles sont
appareillées les archivoltes des grandes baies des deux tours
occidentales de la cathédrale de Reims, afin de supporter les flèches de
pierre projetées sur ces tours.
L'absence des tas de charge sur des piliers a occasionné l'écrasement de
ceux-ci. Cela se rencontre assez fréquemment dans des constructions de
la fin du XIIe siècle. Il est clair que si l'on appareille sur une pile
des arcs ainsi que ceux tracés en _a_ (fig. 2), tout le poids des
constructions supérieures, glissant le long des extrados de ces arcs,
vient faire coin en _b_ et exercer sur ce seul point une pression qui
eût dû être répartie sur toute la surface de la pile. Les arcs pressés à
la clef en _c_ tendent à s'écraser en _d_, peuvent se disloquer, ne plus
épauler qu'imparfaitement le coin de pression. Celui-ci, reposant sur
son angle seulement, s'écrase, et les pressions, agissant
très-irrégulièrement sur la pile, brisent ses assises. Cet accident,
assez fréquent, ainsi que nous venons de le dire, dans des édifices
bâtis au XIIe siècle, où l'on n'avait pas encore acquis une parfaite
expérience de l'effet des grandes constructions voûtées reposant sur des
points d'appui grêles, doit éveiller l'attention des architectes chargés
de la restauration de ces constructions. Souvent, en apercevant des
piles écrasées, bien que d'une section notable, on croit à
l'insuffisance des matériaux employés, et l'on se contente de remplacer
les assises éclatées. C'est là l'effet; mais la cause réside presque
toujours dans les sommiers qui n'ont pas de tas de charge ou de lits
horizontaux au-dessus des chapiteaux, à la naissance des arcs. Il est
donc urgent de supprimer cette cause.
L'opération est souvent périlleuse, et demande de l'attention. Remplacer
les assises écrasées d'une pile, dans ce cas, sans relancer les sommiers
en tas de charge ou à lits horizontaux, à la place des claveaux disposés
comme il est dit ci-dessus, c'est faire un travail inutile.
Les accidents qui s'étaient produits dans des édifices du XIIe siècle, à
cause de l'absence ou de l'insuffisance des tas de charge, ne furent pas
perdus pour les maîtres du XIIIe, siècle. Ceux-ci en vinrent bientôt,
ainsi que nous le démontrons dans l'article CONSTRUCTION, à ne plus
donner de coupes aux claveaux que quand leur extrados échappait à
l'aplomb de la charge supérieure (fig. 3). Ce principe une fois admis,
ils en tirèrent des conséquences nombreuses; ils parvinrent ainsi
souvent à neutraliser presque complétement des poussées d'arcs sur des
murs, ou à diminuer considérablement le volume et le poids des
maçonneries destinées à contre-buter ces poussées.
La théorie de ce principe est celle-ci (fig. 4): Soit une nef voûtée en
arcs d'ogives A, avec triforium B et galerie C au-dessus, à la naissance
des grandes voûtes, avec bas côté D également voûté en arcs d'ogives. Il
s'agit: 1° de ne pas écraser les piles cylindriques E; 2° de ne pas
avoir un cube de culées d'arcs-boutants F considérable. Les contre-forts
G sont élevés suivant une saillie assez prononcée pour présenter
non-seulement une butée suffisante aux voûtes des collatéraux, mais
encore une assiette assez large pour résister à une pression inégale.
Les assises H de ces contre-forts sont taillées en tas de charge au
droit de la naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives I des voûtes des
bas côtés, afin de recevoir sur leurs lits horizontaux le porte-à-faux
de la pile F en K. De même en L, les assises au droit de la naissance
des arcs-boutants M sont taillées en tas de charge pour recevoir le
pinacle N en porte-à-faux. La ligne ponctuée NO étant l'aplomb du
parement intérieur P, il est clair que si l'arc-boutant M n'existait
pas, tout le système de la pile butante serait en équilibre avec une
propension, au moindre mouvement, à se déverser en L. Cet empilage
d'assises tend donc à s'incliner vers la grande voûte, et à exercer par
conséquent sur celle-ci une pression. C'est l'arc-boutant qui transmet
cette pression. Au-dessus de la pile ou colonne E, les assises sont
taillées en tas de charge en R, pour recevoir sur des lits horizontaux
la pile S. Les assises de naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives de
la grande voûte T sont taillées en tas de charge pour reporter la
pression des claveaux sur la pile V et sur la colonne E. Ainsi c'est à
l'aide de ces tas de charge que l'équilibre du système général est
obtenu. C'est grâce à l'équilibre de la pile F, tendant à s'incliner
vers l'intérieur de l'édifice, que la butée de l'arc-boutant peut être
sensiblement réduite. Le chapiteau de la pile E étant plus saillant vers
la nef que vers le bas côté, a ainsi son axe sous la résultante des
pressions de la grande voûte, résultante rendue presque verticale par la
butée de l'arc-boutant. Les assises en tas de charge R ont encore pour
effet d'empêcher la poussée des voûtes des bas côtés, de faire rondir
les piliers E vers l'intérieur, en reportant la résultante de pression
de ces voûtes suivant l'axe de ces piliers.
C'est conformément à cette théorie que l'église si intéressante de
Notre-Dame de Dijon a été construite. Malheureusement l'exécution peu
soignée, faite avec trop de parcimonie et par des ouvriers qui ne
comprenaient pas parfaitement le système adopté, laisse trop à désirer.
La conception n'en est pas moins très-remarquable et due à un maître
savant. C'est en mettant d'accord l'exécution avec la théorie, que ce
monument peut être restauré sans beaucoup d'efforts. Il ne faudrait pas
croire que ces combinaisons de structure nuisent à l'effet, car
certainement l'église de Notre-Dame de Dijon est un des beaux monuments
de la Bourgogne. Il ressort même de l'adoption de ce système d'équilibre
une franchise de parti, une netteté, qui charment les yeux les moins
exercés.
Les maîtres des XIVe et XVe siècles, très-savants constructeurs, ne
négligèrent pas d'employer les tas de charge, et ils en comprenaient si
bien l'importance, qu'ils avaient le soin de les faire tailler dans de
très-hautes assises, pour supprimer les chances de rupture. Mais à
l'article CONSTRUCTION on trouvera de nombreux exemples de l'emploi de
ce système d'appareil.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
TEMPLE, s. m. Neuf chevaliers, compagnons d'armes de Godefroy de
Bouillon, firent voeu devant Garimond, patriarche de Jérusalem, de se
consacrer à la terre sainte[2]. Vivant d'aumônes, voués au célibat,
consacrant tous les instants de leur vie à protéger les pèlerins, à
détruire le brigandage et à combattre les infidèles, ils obtinrent de
Baudouin II, roi de Jérusalem, de demeurer près du temple, dans une des
dépendances du palais de ce prince. Dès lors ils furent appelés
Templiers ou chevaliers du Temple, ou encore soldats du Christ (_Christi
milites_).
Ces premiers chevaliers du Temple étaient soumis à la règle de
Saint-Augustin. Ayant été admis près du pape Honoré II pour obtenir une
constitution particulière, ce pontife les envoya au concile de Troyes,
en 1128, où saint Bernard composa pour eux une règle fixe qui fut
adoptée. Bientôt cet ordre devint un des plus riches et des plus
puissants de la chrétienté. Du temps de Guillaume de Tyr, le couvent de
Jérusalem comptait trois cents chevaliers et un nombre beaucoup plus
considérable de frères servants. Des commanderies s'élevèrent sur tout
le sol de l'Occident, en outre des établissements de Palestine et de
Syrie. Les templiers, dès le XIIe siècle, possédaient des châteaux, des
places fortes, des terres en nombre prodigieux, si bien que le P. Honoré
de Sainte-Marie estime que les revenus de l'ordre s'élevaient à la somme
de 54 000 000 de francs[3].
On donnait le nom de temples, pendant le moyen âge, aux chapelles des
commanderies de templiers; ces chapelles étaient habituellement bâties
sur plan circulaire, en souvenir du saint sépulcre, et assez exiguës.
Bien entendu, les plus anciennes chapelles de templiers ne remontent
qu'au milieu du XIIe siècle environ, et elles furent presque toutes
bâties à cette époque.
Le chef-lieu de l'ordre, après l'abandon de Jérusalem par les
Occidentaux était Paris. Le Temple de Paris comprenait de vastes
terrains dont la surface équivalait au tiers de la capitale; il avait
été fondé vers 1148, ou, d'après Félibien, au retour de la croisade de
Louis VII. Au moment du procès des templiers, c'est-à-dire en 1307, les
bâtiments du Temple à Paris se composaient de la chapelle circulaire
primitive du XIIe siècle, qui avait été englobée dans une nef du XIIIe,
d'un clocher tenant à cette nef, de bâtiments spacieux pour loger et
recevoir les frères hospitaliers. Mathieu Paris raconte que Henri III,
roi d'Angleterre, à son passage à Paris, en 1254, logea au Temple, où
s'élevaient de nombreux et magnifiques bâtiments destinés aux
chevaliers, lors de la tenue des chapitres généraux; car il ne leur
était permis de loger ailleurs[4]. En 1306, une année avant l'abolition
de l'ordre, le donjon était achevé; il avait été commencé sous le
commandeur Jean le Turc. Ce donjon consistait en une tour carrée fort
élevée, flanquée aux quatre angles de tourelles montant de fond,
contenant des escaliers et des guettes[5]. L'étendue, la beauté, la
richesse et la force du Temple à Paris, provoquèrent l'accusation portée
contre eux. En effet, l'année précédente, en 1306, le roi Philippe le
Bel s'était réfugié au Temple pendant les émeutes soulevées contre les
faux monnayeurs, et, de cette forteresse, il put attendre sans crainte
l'apaisement des fureurs populaires. Il songea dès lors à s'approprier
une résidence plus sûre, plus vaste et splendide que n'étaient le Palais
et le Louvre.
L'hospitalité magnifique donnée aux princes par les templiers,
possesseurs de richesses considérables, sagement gouvernées, ne pouvait
manquer d'exciter la convoitise d'un souverain aussi cupide que l'était
Philippe le Bel. Plus tard l'hospitalité que Louis XIV voulut accepter à
Vaux ne fut guère moins funeste au surintendant Fouquet.
Les derniers chevaliers du Temple qui quittèrent la Palestine revinrent
en Occident, possesseurs de 50 000 florins d'or et de richesses
mobilières considérables. Ces trésors n'avaient fait que s'accroître
dans leurs commanderies par une administration soumise à un contrôle
sévère. Le mystère dont s'entouraient les délibérations de l'ordre ne
pouvait d'ailleurs qu'exagérer l'opinion que l'on se faisait de leurs
biens. Dès qu'ils eurent été condamnés et exécutés, Philippe le Bel
s'installa au Temple. Quant aux trésors, ils passèrent dans ses mains et
dans celles du pape Clément V, complice du roi dans cette inique et
scandaleuse procédure. Plus tard le Temple de Paris et les commanderies
de France furent remis aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem[6],
puis de Rhodes et de Malte.
Sauval[7] s'exprime ainsi au sujet du Temple: «C'est une église
gothique, accompagnée devant la porte d'un petit porche ou vestibule
antique, et enrichi en entrant d'une coupe (coupole), dont la voûte est
égale à celle du vaisseau, et soutenue sur six gros piliers qui portent
des arcades au premier étage, et sur autant de pilastres au second, qui
s'élèvent jusqu'à l'arrachement de la voûte. Cette coupe (coupole) est
entourée d'une nef, dont la voûte a une élévation pareille à ces
arcades. Cette partie d'entrée, qui est l'unique en son espèce que j'ai
encore vue en France, en Angleterre et dans les dix-sept provinces,
non-seulement est majestueuse et magnifique par dedans, mais encore fait
un effet surprenant et plaisant à la vue par dehors.
Le circuit de ce lieu, dit Corrozet[8] (le Temple, ses dépendances et
cultures), est très-spacieux et plus grand que mainte ville renommée de
ce royaume; il est clos de fortes murailles à tourelles et carneaux
larges, pour y cheminer deux hommes de front. Là sont plusieurs
chapelles et logis en ruyne, qui servaient aux congrégations des
templiers, chacun en sa nation... Y sont aussi plusieurs riches
bastimens nouveaux faits par les chevaliers de Rhodes, auxquels les
biens desdits templiers furent donnez, et par conséquent ledit lieu du
Temple, dont l'église est faite à la semblance du temple de
Jérusalem....»
Réunissant les renseignements que nous avons pu nous procurer sur le
Temple de Paris[9], nous donnons le plan de l'église (fig. 1). La
rotonde datait de la première moitié du XIIe siècle. Après la sortie des
templiers de la Palestine, cette rotonde fut augmentée au porche A, dont
parle Sauval, et un peu plus tard de la grande nef B. Le bas du clocher
C datait également du XIIe siècle, et l'étage du beffroi du commencement
du XIIIe siècle.
Le porche A était à claire-voie dans la partie inférieure, et vitré dans
la partie supérieure. Cette disposition, adoptée fréquemment pour les
cloîtres, produisait ici un effet très-pittoresque, ainsi que le
remarque Sauval. Une coupe longitudinale (fig. 2) fera saisir la
disposition originale de ces constructions ajoutées à la rotonde
primitive. En A, est le porche avec ses claires-voies latérales;
au-dessus, les fenêtres vitrées. C'est à peu près la disposition qui
subsiste à Aix-la-Chapelle, mais mieux entendue. La rotonde englobée
avait conservé ses voûtes et son étage supérieur, qui formait saillie
extérieurement sur les parois du narthex et de la grande nef[10]. Le
triangle équilatéral avait été le générateur du plan de la rotonde. On
sait que le triangle équilatéral était un des signes adoptés par les
templiers. Des fragments de vitraux fournis par M. de Penguern, et
provenant de la chapelle de la commanderie de Brelvennez, laissent voir
la croix de gueules entourée de l'orle d'or des templiers et le
triangle équilatéral. Dans la chapelle de Saint-Jean de Creac'h, près de
Saint-Brieuc, sont placées plusieurs dalles tombales de chevaliers du
Temple. Sur l'une d'elles est gravée une petite croix latine, et
au-dessous une épée posée diagonalement; entre l'épée et la croix est un
triangle équilatéral[11].
Il ne faut pas oublier que les fondateurs de l'ordre du Temple étaient
au nombre de _neuf_ (carré de 3), qu'il ne leur fut permis d'ordonner de
nouveaux frères qu'après neuf années, et que les nombres 3 et 9 se
retrouvent fréquemment dans les chapelles des commanderies. La grande
rotonde de Paris possédait à l'intérieur six piliers, et extérieurement
douze travées (fig. 1). Son tracé n'avait pu être obtenu donc que par
deux triangles équilatéraux se pénétrant, ainsi que l'indique la figure
3.
La chapelle de la commanderie de Laon, qui date du milieu du XIIe siècle
environ, est un octogone dont les côtés, intérieurement, ont neuf pieds.
Cette chapelle (fig. 4) parait avoir été bâtie d'un seul jet, sauf
l'abside, qui peut être quelque peu postérieure. Elle possède un porche
ou narthex, avec tribune au-dessus, bâtie après coup, et qui était mise
en communication avec les logis de la commanderie. Les murs de
l'octogone ont trois pieds d'épaisseur, les contre-forts trois pieds de
largeur. Une assise de bancs de pierre est disposée à la base des parois
intérieures. Voici (fig. 5) la coupe longitudinale de cette chapelle. La
voûte est construite à pans, avec nervures saillantes sous les arêtes
rentrantes.
Les dispositions de ces chapelles exiguës, avec sanctuaire peu
important, indiquent assez que les chevaliers du Christ ou du Temple
n'admettaient pas le public pendant les cérémonies religieuses. Ces
chapelles servaient aussi de lieu de séances pour les délibérations,
qui, d'ordinaire, se tenaient la nuit. D'ailleurs d'une extrême sobriété
d'ornementation, ces petits monuments du XIIe siècle se ressentent de
l'influence de l'abbé de Citeaux, qui avait rédigé les statuts de
l'ordre. Cette simplicité se retrouve sur les dalles tumulaires que l'on
rencontre encore dans ces édifices; dépourvues d'inscriptions, elles ne
montrent que la croix de l'ordre, une épée, un triangle ou quelques
attributs, très-rarement des écussons armoyés[12]. Dans la chapelle de
Laon, trois de ces tombes existent à l'entrée du sanctuaire; elles sont
ornées de la croix pattée en gravure.
Les templiers possédaient en Syrie et en Occident un grand nombre de
châteaux et de forteresses[13]. Obligés de quitter la terre sainte après
le siége d'Acre, en 1291, rentrés en France, en Angleterre, en Espagne,
où ils possédaient des commanderies, et rapportant avec eux de grandes
richesses, malgré les désastres de leur ordre, ils employèrent ces
trésors à augmenter et à embellir leurs résidences; leurs loisirs, à
former, dans l'État féodal déjà vers son déclin, une corporation
compacte, puissante, occupée d'intrigues diplomatiques, hautaine, avec
laquelle tous les pouvoirs devaient compter. Leurs grands biens,
administrés avec économie à une époque où tous les propriétaires
terriens et les suzerains eux-mêmes manquaient toujours d'argent, leur
permettaient de prêter des sommes importantes: il est à croire que ce
n'était pas sans intérêts. Une pareille situation leur créa de nombreux
et puissants ennemis, et le jour où Philippe le Bel, qui était parmi
leurs débiteurs, se décida à les faire arrêter et à leur intenter le
plus inique et le plus monstrueux procès, le roi eut pour lui l'opinion
de la féodalité, du clergé et des établissements monastiques. Le mystère
dont s'entouraient les templiers prêtait merveilleusement aux
accusations absurdes auxquelles ils furent en butte. Il est certain que
l'ordre des Templiers, la Palestine perdue, devenait pour les États de
l'Occident un grand embarras, sinon un grand danger. Le coup d'État qui
supprima cet ordre délivra le pouvoir suzerain d'un des nombreux périls
qui l'entouraient, mais lui enleva dans l'opinion du peuple une partie
de la foi en sa justice et en sa grandeur morale que Louis IX avait su
imposer à toutes les classes du pays.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Note 2: Ces neuf chevaliers sont: Hugues de Payens, Godefroy
de Saint-Omer, André de Montbard, Gundomar, Godefroy, Roral,
Geoffroy Bisol, Payen de Montdésir, Archambaud de
Saint-Aignan, ou, suivant _Lejeune_, Hugues, comte de
Champagne, fondateur de Clairvaux.]
[Note 3: Voyez l'_Histoire des chevaliers templiers_, par
Élizé de Montagnac. Paris, 1864.]
[Note 4: Voyez Dubreul, Théâtre des antiquités de Paris,
livre III.]
[Note 5: C'est dans ce donjon que Louis XVI fut détenu en
1792.]
[Note 6: C'est en 1317 que par une transaction passée entre
les chevaliers hospitaliers et Philippe le Long, il est
démontré que le séquestre des biens des templiers s'était
prolongé jusqu'en 1313. Donc la couronne avait perçu, pendant
une période de six ans, les énormes revenus de ces biens; de
plus, tous les biens meubles et les trésors étaient restés
entre les mains du roi.]
[Note 7: Livre IV, p. 454.]
[Note 8: _Antiquitez de Paris_, G. Corrozet Parisien, 1586,
part. I, p. 108.]
[Note 9: Voyez le plan de Paris de Verniquet, le grand plan
de Mérian, les gravures d'Israël Sylvestre, l'oeuvre de
Marot: _l'Architecture françoise_.]
[Note 10: Voyez les gravures de Marot et d'Israël Sylvestre.]
[Note 11: _Hist. des chevaliers templiers_, par Élizé de
Montagnac. Paris, A. Aubry, 1864. Les francs-maçons ont
prétendu continuer l'ordre du Temple, et posséder même un
testament ou charte de transmission d'un grand maître dont le
pouvoir secret avait été reconnu par les frères
postérieurement à la mort de Jacques de Molay.]
[Note 12: Une des tombes de la chapelle de la commanderie,
près du hameau de Creac'h, présente une croix ancrée,
accostée à gauche d'une épée, à droite d'un écusson à sept
macles trois, trois, un, qui est Rohan ancien. (_Hist. des
chevaliers templiers_, ouvr. déjà cité, p. 135.)]
[Note 13: Parmi les châteaux importants que les templiers
avaient élevés en Syrie, nous citerons ceux de Tortose
(Antarsous) de Safita, d'Areymeh, de Toron et d'Athlit. Ces
châteaux renferment habituellement un gros donjon carré ou
sur plan barlong et leurs enceintes sont également flanquées
de tours quadrangulaires. «Les châteaux de Safita, d'Areymeh,
d'Athlit, et surtout la forteresse de Tortose», dit M. G.
Rey, dans son _Essai sur la domination française en Syrie_,
«nous fournissent une série de types permettant de donner une
étude aussi complète que possible de cet art, dont les
meilleures productions se trouvent dans les principautés
d'Antioche et de Tripoli, si riches, la première
particulièrement, en monuments byzantins.» Tortose, adossée à
la mer, fut la dernière place qu'occupèrent les templiers en
Orient. Ils n'évacuèrent cette forteresse que le 5 juin 1291.
En Occident, les templiers adoptèrent également, pour la
construction de leurs donjons, le plan carré ou barlong.
C'est sur cette donnée qu'était bâtie la tour dite de Bichat,
à Paris, et qui ne fut détruite qu'en 1855. (Voy. TOUR.)]
THÉÂTRE, s. m. Pendant le moyen âge, il n'existait pas de locaux
destinés aux représentations scéniques. Les mystères, les farces et
_mômeries_, les chansons de gestes dites par des acteurs, étaient
représentés dans les grand'salles des châteaux, dans les églises, dans
les cimetières, ou sur des échafauds dressés dans les carrefours, ainsi
que cela se pratique encore pendant les foires. Ce n'est qu'au XVIIe
siècle que l'on commença en France à élever des salles uniquement
destinées aux jeux scéniques. Le goût pour le théâtre, cependant,
remonte chez nous à une époque éloignée, et il existe des mystères et
moralités qui datent de la fin du XIIe siècle.
TIERCERON, s. m. (_tierceret_). Nervure de voûte en tiers-point, qui,
bandée entre l'arc-doubleau et le formeret, aboutit à la _lierne_,
laquelle réunit la clef de l'arc-doubleau ou du formeret à celle des
arcs ogives. (Voy. VOÛTE.)
TIRANT, s. m. Pièce de fer ou de bois qui maintient l'écartement des
arbalétriers d'une ferme, ou le devers de deux murs parallèles, ou la
poussée d'un arc. Les entraits, dans les charpentes de combles, sont de
véritables tirants (voy. CHARPENTE). Pour fermer leurs voûtes, les
constructeurs du moyen âge plaçaient provisoirement des tirants, afin
d'éviter les poussées, en attendant que les piles fussent chargées. Ces
tirants étaient habituellement de bois, et étaient sciés au ras de
l'intrados du sommier des arcs, quand les constructions étaient
terminées. À la cathédrale de Reims, ces tirants étaient de fer, avec
des oeils passant dans des crochets qui sont restés en place. Il est peu
de voûtes de collatéraux où l'on n'ait l'occasion d'observer la trace de
ces tirants.
TOILES (PEINTES). On employait souvent, pendant le moyen âge, les toiles
peintes pour tapisser les intérieurs des appartements et pour décorer
les grandes salles et églises. Le trésor de la cathédrale de Reims
possède encore un certain nombre de toiles peintes de la fin du XVe
siècle, qui sont d'un grand intérêt. Ces toiles, dans les intérieurs des
châteaux et hôtels, étaient attachées à des châssis, ou simplement
suspendues à des tringles de bois ou de fer. Les _clotets_, ces cabinets
que l'on improvisait dans les grandes pièces, étaient souvent composés
de simples châssis de bois tendus de toiles peintes. (Voyez le
_Dictionnaire du mobilier français_.)
TOMBEAU, s. m. (_sepouture_, _sepoulture_, _tumbe_). De tous les
monuments, les tombeaux sont ceux qui présentent peut-être le sujet le
plus vaste aux études de l'archéologue, de l'ethnologue, de l'historien,
de l'artiste, et voire du philosophe. Les civilisations, à tous les
degrés de l'échelle, ont manifesté la nature de leurs croyances en une
autre vie par la façon dont elles ont traité les morts. Supprimez toute
idée de la durée de l'individu au delà de l'existence terrestre, et le
tombeau n'a plus de raison d'être. Or, depuis les races supérieures
jusqu'aux noirs du sud de l'Afrique, on voit, en tout temps, les hommes
ensevelir leurs morts avec l'idée plus ou moins nette d'une prolongation
ou d'une transformation de l'existence. On pourrait faire l'histoire de
l'humanité à l'aide des tombeaux, et le jour où un peuple cessera de
perpétuer l'individualité des morts par un monument, un signe
quelconque, la société, telle du moins qu'elle a vécu depuis les temps
historiques, aura cessé d'exister. Le culte des morts est le ciment qui
a constitué les premières sociétés, qui en a fait des institutions
permanentes, des nationalités, c'est-à-dire la solidarité du présent
avec le passé, la perpétuité des tendances, des aptitudes, des désirs,
des regrets, des haines et des vengeances. Faites que les morts, chez un
peuple, soient confondus dans un engrenage administratif de salubrité,
et traités _décemment_, mais comme une matière dont il faut hâter la
décomposition pour en rendre le plus tôt possible les éléments à la
nature inorganique, ainsi qu'on traite un engrais; faites que cela entre
dans les moeurs et les nationalités, ces agglomérations traditionnelles,
puissantes et vivaces, ne seront plus que des sociétés anonymes
constituées pour... tant d'années, à moins de supposer toutefois que les
idées métaphysiques les plus abstraites sur l'existence de l'âme soient
communément acceptées comme elles peuvent l'être par une demi-douzaine
de philosophes au milieu d'un pays de plusieurs millions d'habitants. Il
sera bien difficile de faire admettre l'indifférence absolue pour la
dépouille périssable d'une personne que l'on a aimée, respectée ou
connue. Et dans nos grandes villes, s'il est une chose qui choque le
sentiment populaire, c'est ce qu'on appelle _la fosse commune_.
Ce n'est que depuis le XVIe siècle que l'on a imaginé de donner aux
sépultures un caractère funèbre; de les entourer d'emblèmes, d'attributs
ou d'allégories qui rappellent la fin, la décomposition, la douleur sans
retour, l'anéantissement, la nuit, l'oubli, le néant. Il est assez
étrange que ces idées se soient fait jour chez des peuples qui se
piquent d'être chrétiens, et chez lesquels, en chaire, on montre la mort
comme une délivrance, comme la fin des misères attachées à la courte
existence terrestre. Les _païens_, par opposition, ont donné aux
monuments funéraires un caractère plutôt triomphal que désolé. Le moyen
âge avait conservé cette saine tradition; les tombeaux qu'il a élevés
n'adoptent jamais ces funèbres attributs mis à la mode depuis le XVIe
siècle, ces effets théâtrals ou ces froides allégories qui exigent
toujours pour être comprises la présence d'un cicerone.
De la mort il ne faut point tant dégoûter les gens, puisque chacun doit
subir sa loi; il ne paraît pas nécessaire de l'entourer de toute cette
friperie de mélodrame, disgracieuse et ridicule. C'est à la fin de la
renaissance que l'on éleva les premiers mausolées décorés d'allégories
funèbres sorties de cerveaux malades: d'os de mort, de linceuls soulevés
par des squelettes, de cadavres rongés de vers, etc. L'art du _grand
siècle_ ne pouvait manquer de trouver cela fort beau, et le XVIIIe
siècle renchérit encore sur ces pauvretés. Ce moyen âge, que plusieurs
nous présentent toujours comme maladif, ascétique, mélancolique, ne
prenait pas ainsi les choses de la mort, non plus que les Grecs et les
Romains. Ceux-ci avaient, comme on sait, l'habitude de brûler les
cadavres, ce qui avait beaucoup d'avantages. Le long des chemins qui
rayonnaient vers les cités, étaient élevés des tombeaux. Cette
disposition seule indique assez que, pour ces _païens_, la sépulture ne
faisait pas naître les idées lugubres qui s'emparent de nous aujourd'hui
dans les cimetières. Ces voies des tombeaux, dont les faubourgs de Rome
étaient entourés, n'empêchaient pas les gens qui passaient sur les
chemins de s'entretenir des sujets les moins graves, sans que pour cela
le respect pour les morts fût moins profond. Pendant le moyen âge, les
cimetières ne sont pas davantage pris au point de vue lugubre,
romantique. Le moyen âge, pas plus que l'antiquité, n'a peur de ses
morts. Si les Grecs aimaient à s'asseoir et à deviser au pied d'une
tombe placée sur le bord d'un chemin, nos aïeux se réunissaient
volontiers dans les cimetières pour traiter de certaines affaires. La
nuit, ces enceintes, indiquées par un fanal, servaient au besoin de
refuge au voyageur, qui ne songeait point aux _revenants_, du moins dans
nos contrées françaises. Ces cimetières étaient presque toujours
entourés d'un portique bas, et c'était sous cet abri que le pauvre et le
voyageur attardés, qui ne pouvaient se faire ouvrir les portes de la
ville, attendaient le jour.
Nous n'entreprendrons pas la description des cimetières gallo-romains et
mérovingiens. Ce travail, fait et bien fait sur une partie de la France
par M. l'abbé Cochet[14], nous dispensera de parler des sépultures des
premiers conquérants barbares des Gaules, d'autant que ces sépultures
n'affectent aucune apparence architectonique. Ce sont des
ensevelissements dans des cercueils de bois, de pierre, ou à même le
sol, qui n'ont d'intérêt qu'au point de vue de l'histoire ou de
l'archéologie.
Il paraîtrait que l'usage d'élever des tombeaux le long des voies
publiques ne fut pas entièrement abandonné pendant la période
mérovingienne. Grégoire de Tours cite plusieurs exemples de ces sortes
de monuments[15]. Plus tard, sous les premiers Carlovingiens, les
personnages considérables tenaient à être ensevelis sous l'égout des
toits des églises, chapelles ou oratoires[16]. Cette coutume persista
jusque vers le milieu du XIIe siècle. On enterrait aussi sous les
porches des églises et dans les lieux voisins qui étaient bénis. Ce ne
fut qu'à la fin du XIIe siècle que s'établit l'usage d'enterrer dans les
églises, et d'élever des monuments ou de graver des dalles
commémoratives sur les sépultures.
Les premiers chrétiens, contrairement à l'usage admis chez les Grecs et
chez les Romains, ne brûlaient pas les corps, ils les ensevelissaient
dans des niches pratiquées dans les parois de cryptes, ou dans des
sarcophages de pierre ou de marbre. Ces sarcophages, si les personnages
étaient considérables, restaient souvent apparents dans des chambres
souterraines; ils étaient décorés de sculptures symboliques ou de signes
religieux, croix, monogrammes du Christ, colombes, etc. Habituellement
ils étaient posés sur des dés ou colonnettes, afin de les isoler de
terre. Ces sarcophages se composaient d'une auge oblongue
quadrangulaire, avec couvercle en forme de toit à deux pentes ou bombé.
Le corps du défunt était déposé dans cette auge[17]. Les tombeaux du
moyen âge procèdent de ce principe. Mais, vers le milieu du XIIe siècle,
on plaça sur le couvercle l'effigie du mort, et alors le sarcophage
n'était plus ordinairement qu'un simulacre et le corps était déposé
au-dessous, dans une fosse ou un petit caveau. Ce fut aussi vers cette
époque que l'on se contenta souvent de placer sur le cercueil enterré
une dalle gravée ou une lame de bronze représentant le défunt. La partie
principale du tombeau, le sarcophage, ou plutôt son simulacre, ne fut
bientôt qu'un accessoire, un véritable socle portant des figures
couchées, et le monument, outre ces statues, se composa de dais élevés
ou de sortes de chapelles en façon de larges niches.
Les tombeaux du moyen âge peuvent donc être divisés en trois séries: la
première comprend les sarcophages proprement dits, plus ou moins décorés
de sculptures, mais sans représentation du défunt; sarcophages
apparents, placés au-dessus du sol; la seconde, les socles posés sur une
sépulture, portant parfois l'effigie du mort, et placés, soit dans une
sorte de niche ou petite chapelle, soit sous un édicule en forme de
dais; la troisième, les tombes plates posées au niveau du pavé des
églises, gravées ou en bas-relief, et formant comme le couvercle de la
fosse renfermant le cercueil.