Ces vues de Nietzsche sur la littérature française et la vocation
intellectuelle des Français sont éparses dans cent endroits de son
œuvre. Il n’en est pas de plus caractéristiques de son tour de pensée.
Quel accueil trouveront-elles en France? Y seront-elles comprises comme
un paradoxe ou comme une leçon qui vient à son heure? Ne nous livrons
pas au jeu des prévisions. Le lecteur nous saura sans doute beaucoup
meilleur gré, après lui avoir fait connaître quelque chose des jugements
de Nietzsche sur l’originalité et les traits inimitables de notre
nation, de lui présenter les plus significatives des opinions émises sur
Nietzsche du côté français, l’état de notre critique à l’égard du
Nietzschéisme. Il n’est pas brillant. La gloire de Nietzsche en France
aura eu des commencements assez piteux.
Je ne sais pas dans quelle gazette--«grand journal» ou «revue
jeune»,--Nietzsche fut mentionné pour la première fois. Mais je connais
le nom d’un des premiers admirateurs français de son génie: Taine.
Nietzsche avait adressé à celui qu’il proclamait «le premier des
historiens vivants» un exemplaire de _Par delà le Bien et le Mal_. Et
sans doute il eut lieu de se sentir compris. Car il pria Taine de le
mettre en relation avec une personne capable de traduire ses livres et
d’initier un peu le public. Taine recommanda à Nietzsche un homme de
lettres qui fait connaître aux lecteurs de quelques périodiques
importants les nouveautés philosophiques. Une correspondance s’établit
entre Nietzsche et son futur interprète; elle doit être bien curieuse;
un jour ce dernier reçoit une lettre où l’auteur de _Zarathustra_ lui
révèle qu’il est le Christ et qu’il a été le monde. La même
communication avait été faite en même temps à George Brandès, le célèbre
critique danois, et aux plus notoires amis que Nietzsche croyait compter
en Europe. Nietzsche était devenu fou. Il y a quelque temps, on a pu
lire au rez-de-chaussée d’un grand journal le lamentable document, suivi
à peu près de ce commentaire: «Voilà le personnage dont on fait à
présent tant de bruit.» Enfin les propos de Zarathustra devenaient
intelligibles: ils sont d’un paralytique général!
L’idée qu’on s’est faite de Nietzsche pendant les dix ou douze années
qui séparent la première apparition de son nom dans nos journaux des
premiers propos sérieux publiés sur son compte, fut généralement celle
de l’anarchiste et du nihiliste le plus forcené. C’est fort curieux. Non
seulement Nietzsche n’est pas du tout ce personnage. Mais il en est
l’extrême, le violent antipode. D’une aussi étrange méprise je vois
plusieurs causes. La principale, c’est la haine de Nietzsche contre le
christianisme. Pour beaucoup de personnes sans instruction (et notamment
pour les anarchistes), christianisme, gouvernement, ordre public, code
pénal, code militaire, gendarmerie, tout cela ne fait qu’un. Qui ruine
l’un ébranle l’autre. Une revue «libertaire», que je crois être--sans
pouvoir l’affirmer--_l’Humanité nouvelle_, paraissant alors sous un
autre nom, donna la traduction de _l’Antéchrist_. Elle prenait l’auteur
pour un des siens.
Deux écrivains considérables ont adopté fort décidément cette
interprétation de Nietzsche et fait ce qu’ils pouvaient pour la
propager. Auteur d’un très beau livre sur le Lied en Allemagne et des
premiers jugements raisonnables publiés en France sur Richard Wagner, M.
Édouard Schuré ne pouvait manquer de dire son mot sur le grand
adversaire du wagnérisme. Il l’a fait avec plus de passion
que de clairvoyance. Idéaliste et mystique--très noblement
d’ailleurs--romantique également, aussi enclin à croire à toutes les
mythologies de la «conscience» et du sentiment que scandalisé, je le
crains, par des dieux de marbre--on ne pouvait attendre de M. Schuré une
sereine appréciation. Il a traité Nietzsche un peu comme les polémistes
cléricaux faisaient Renan, après _la Vie de Jésus_. Ces quelques lignes
donneront l’idée de sa thèse:
Il y a dans la vie de certaines âmes de brusques volte-face où, prises
d’une haine violente contre l’objet de leur culte, elles brûlent ce
qu’elles ont adoré et adorent ce qu’elles ont brûlé. En pareil cas,
l’idole renversée n’est qu’une occasion qui fait éclater la vraie
nature et jaillir du fond de l’homme l’ange ou le démon. Il y a eu un
de ces points tournants dans la vie intime de Nietzsche; ce fut sa
rupture avec Richard Wagner. A partir de ce moment, la maladie de
l’orgueil qui couvait en lui se développa en proportions gigantesques
pour le conduire à un athéisme féroce et jusqu’au suicide
intellectuel. («L’individualisme et l’anarchisme en littérature»,
_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1895, p. 777.)
Que Nietzsche ait pu être sincèrement désanchanté du caractère, des
idées et de la musique de Wagner, et cela pour des raisons qui tiennent
à la délicatesse de sa nature morale, à la hauteur de sa philosophie et
à la perfection de son esthétique, M. Schuré n’y songe pas un instant.
Ce fut une apostasie. Elle éteignit chez Nietzsche «toute la lumière de
la sympathie». Et elle l’entraîna de chute en chute jusqu’au crime.
Ce n’est pas impunément qu’on jette l’anathème aux maîtres auxquels on
doit son initiation et ce n’est pas impunément qu’on maudit ses dieux.
A partir de ce moment, Nietzsche entre dans un désert d’où il ne
sortira plus et qu’il peuplera tantôt des rêves ardents de son
orgueil, tantôt _des fantômes troubleurs de sa mauvaise conscience_.
Il avoue lui-même sa peur... (_Ibid_.)
Cet athéisme, cette férocité, ce sentiment d’universelle haine que M.
Schuré explique par la rupture de Nietzsche avec Wagner, certain
professeur d’université allemande les attribue à une rupture aussi, mais
différente. Nietzsche, pendant son service militaire, tomba assez
malheureusement de cheval et se brisa la clavicule. Cet accident
l’empêcha de devenir officier de réserve. Il en ressentit un désespoir
et une fureur qui allèrent jusqu’à la frénésie.
Mais le véritable et trop spirituel inventeur du «nihilisme» de
Nietzsche, c’est M. T. de Wyzewa. «Vous prêtez... _finement_ vos
qualités aux autres!» Dans la _Revue Bleue_ du 1er novembre 1891, M. de
Wyzewa a publié un article sur _Nietzsche, le dernier métaphysicien
allemand_. Voilà une erreur: la pensée de Nietzsche tend à dissoudre
toute métaphysique. Je m’empresse d’ajouter que ce n’est pas, comme il
est arrivé trop de fois, à Kant entre autres, par des arguments qui font
ou qui laissent passer une nouvelle métaphysique. Selon Nietzsche, ce
sont précisément les métaphysiciens qui, par leur labeur à construire un
monde idéal et leur zèle à y faire croire, montrent tout ce qu’il peut y
avoir au cœur de l’homme de crainte et de méfiance du réel et donnent
l’exemple le plus certain, mais d’ailleurs le plus hypocrite, du
nihilisme. En fait, l’auteur de _Zarathustra_ est beaucoup plus voisin
de La Rochefoucauld et de Stendhal que de Hegel. M. de Wyzewa simplifie
en ces termes la philosophie de Nietzsche: «Au commencement était le
non-sens et le non-sens venait de Dieu et le non-sens fut Dieu.» Ce
résumé ne s’accorde guère avec la grande estime que M. de Wyzewa
professe pour les opinions littéraires de Nietzsche, «tout à fait
contraires, dit-il, au génie allemand et conformes au génie français».
Il a connu Nietzsche à Bayreuth et l’impression qui lui en est restée
est celle d’un «étrange personnage»--d’un «chat de gouttières».--Mais il
sera beaucoup pardonné à M. de Wyzewa à cause de cette phrase: «J’ai
trouvé dans Nietzsche la meilleure histoire de la musique qui soit.»
Avis à nos musicographes.
J’ai hâte d’arriver aux seuls travaux vraiment sérieux dont Nietzsche
ait été l’objet en France. Le livre de M. Henri Lichtenberger, auquel
j’ai fait allusion, se recommande à toutes les personnes désireuses de
connaître cette philosophie et cette personnalité, encore énigmatiques,
autrement que par des caricatures ou des apologies. Il est substantiel
et clair, inspiré par une sympathie très loyale pour le maître qui
pouvait dire: «Je ne sens pas en moi une seule goutte de sang
malpropre», en même temps qu’empreint de la plus fine réserve. M.
Lichtenberger expose dans toute sa force et son âpreté la pensée de
Nietzsche, mais comme en l’interprétant tacitement par une sagesse plus
calme, ce qui rend son exposition agréable et vivante et fait son livre
personnel. J’y critiquerais peut-être une tendance à isoler Nietzsche, à
nous le donner comme une nature très particulière, bien plutôt que comme
fauteur d’un mouvement général de pensée. Sans doute, Nietzsche est plus
exceptionnel encore qu’on ne saurait le dire. Et ceci devrait refroidir
un peu la jactance «nietzschéenne» de quelques très jeunes gens,
pareils, eux, à beaucoup d’autres. Mais on peut penser que cette extrême
personnalité a seulement permis à Nietzsche de donner un tour très vif
et très surprenant à des idées déjà mûres, attendues en Europe. M.
Lichtenberger ne redoute, d’ailleurs, nullement l’influence de ce
«professeur d’énergie» qui, chose assez rare parmi ses confrères, fut
une très belle âme. Je crois même qu’il fait des vœux sages et modérés
pour que cette influence s’exerce.
(_Revue encyclopédique_, 6 janvier 1900.)
* * * * *
Dans cette brève nomenclature nous ne prétendions pas du tout donner une
bibliographie, mais relever, pour leur curieuse signification,
quelques-uns des premiers jugements émis sur Nietzsche en France.
Depuis notre article, a paru (_Revue hebdomadaire_ du 23 mars 1901)
l’étude déjà mentionnée de M. Jules de Gaultier sur le _Sens de la
Hiérarchie_ chez Nietzsche. En dépit d’un titre qui semble en
restreindre l’objet, mais en réalité s’attaque à l’idée centrale, cette
étude est la meilleure clef du nietzschéisme que nous ayons. Ce travail
est trop plein, trop abondant en formules décisives pour que nous le
gâtions par une analyse, forcément sommaire. Signalons seulement que,
dans une conclusion dont la force logique atteint au pathétique, M. de
Gaultier, après avoir observé que conservateurs et révolutionnaires
«voudraient également tirer à eux cette pensée nouvelle et en fortifier
leur point de vue», s’applique à préciser l’attitude de Nietzsche à
l’égard des uns et des autres. On se dispute Nietzsche en effet. Ne nous
parlera-t-on pas bientôt d’un Nietzsche anarchiste et fauteur de tous
les excès? Nous l’avons interprété dans un sens conservateur. Les
explications de M. de Gaultier montreront jusqu’à quel point nous y
étions fondé.