NIETZSCHE EN FRANCE

Il y a longtemps que le nom de Nietzsche circule en France. A peine

commence-t-on à se douter de ce qu’il signifie. L’excellent livre de M.

Lichtenberger (_La Philosophie de Nietzsche_), en excitant la curiosité

de quelques «intellectuels», avait eu aussi ce mérite de couper court à

des légendes et à des travestissements fabuleux, dont profitait

l’instinctive hostilité de beaucoup d’autres. Mais il était nécessaire

qu’une bonne traduction achevât d’ouvrir aux Français l’accès d’une

doctrine vraisemblablement destinée à obtenir chez eux tant de

sympathie. Cette tâche a été entreprise par M. Henri Albert, avec le

concours de la société du _Mercure de France_. M. H. Albert et ses

collaborateurs font parler à Nietzsche un excellent et brillant

français.

Nietzsche est sans conteste le plus grand prosateur de son pays. Le

premier, il a introduit dans la prose allemande cette perfection, ce

serré qui règnent depuis plus de trois siècles dans la prose française

et en ont fait pendant ce temps la bonne école, jamais impunément

négligée, de l’esprit européen. Voilà, sans doute, la cause la plus

certaine du succès réservé à Nietzsche en France: son style. Au fond,

prose ou poésie, musique même, c’est la grande vertu intellectuelle du

Français de n’entendre que ce qui est bien écrit, et, entre les mille

formes du mal écrire, de répugner surtout au mou, au traînant, au

diffus, à cette germanique lenteur, faite de conscience intellectuelle

autant que de paresse musculaire, qui s’épand sans cesse et de tous

côtés, pour ne se ramasser jamais complètement. Nietzsche a resserré la

prose allemande. Il l’a passée au feu. Il l’a desséchée de tous les

éléments aqueux qui, jusque chez Gœthe, la rendent flasque. S’il n’y

avait pas d’écrivain allemand qui exigeât de son interprète dans une

langue étrangère plus de supériorité, il n’y en avait pas non plus qui

se prêtât à être traduit dans la nôtre avec plus de bonheur.

I

Nietzsche est un grand admirateur et, à bien des égards, un disciple de

l’esprit français. Il le comprend. Ce trait seul suffirait non seulement

pour le rapprocher de nous, mais pour faire de lui une rareté, un vivant

paradoxe ou, comme il aimait à le dire, un «contresens parmi ses

compatriotes». Les Allemands ont pourtant de grandes prétentions à

l’objectivité. Parmi les vertus intellectuelles dont ils s’honorent, ils

mettent au premier rang cette native aptitude à entrer en communion avec

le génie et les idées des époques et des races les plus diverses. Mais

on ne voit vraiment pas qu’à l’exception de trois ou quatre (ainsi le

grand Frédéric, Gœthe, Schopenhauer) ils aient jamais su apprécier, ni

même discerner ce qu’il y a de plus significatif et de plus inimitable

dans notre littérature. Si ces facultés de divination et de sympathie

leur permettent de participer aux visions, aux rêves, aux sentiments

d’une humanité encore en enfance, de lire dans l’éclosion de la poésie

populaire, dans le mystère des traditions et des crédulités naissantes,

de ressentir avec force tout ce qui peint l’inconscient, l’aspiration

nostalgique et confuse--ils se montrent certes beaucoup moins

connaisseurs quand il s’agit de goûter aux fruits d’or, aux inventions

délicates et inutiles d’une civilisation achevée.

Nous autres, hommes du «sens historique», nous avons comme tels nos

vertus, ce n’est pas contestable. Nous sommes sans prétention,

désintéressés, modestes, courageux, pleinement capables de nous

dominer nous-mêmes, de nous donner, très reconnaissants, très

patients, très accueillants. Avec tout cela, nous n’avons peut-être

pas beaucoup de goût. Avouons-nous le en fin de compte: ce qui nous

est le plus difficile à saisir, à sentir, à savourer, à aimer, ce qui,

au fond, nous trouve prévenus et presque hostiles, nous, hommes du

sens historique, c’est précisément le point de perfection, de maturité

dernière dans toute culture et tout art, la marque propre

d’aristocratie dans les œuvres et les hommes, leur heure de mer lisse,

d’alcyonique contentement, l’éclat d’or, brillant et froid qui

apparaît sur toute chose achevée. Peut-être y a-t-il nécessairement

une opposition entre cette grande vertu et le bon, tout au moins le

meilleur goût.» (_Jenseits von Gut und Böse_, p. 178.)

Il y a donc des terres choisies où les Allemands ont été, tant par leurs

qualités que par leurs défauts, empêchés d’entrer. A partir d’une

certaine hauteur, la littérature française leur reste close. En ce

siècle notamment, s’ils l’ont connue, fêtée tout ensemble et méprisée,

dans ses gros articles de colportage, d’Alexandre Dumas père à Sardou,

ils en ont totalement ignoré les produits fins.

En vingt endroits de ses écrits, Nietzsche a donné de notre littérature,

ou plutôt de ce qu’il y sent de purement français, une caractéristique

très curieuse dans la forme, très éliminatrice et élective, au fond très

raisonnable. Il la trouve avant tout aristocratique. Du moins ce mot

résume-t-il assez bien les qualités qu’il en signale comme les plus

précieuses. Et il ne s’agit pas seulement de ce fait banal, que, depuis

la Pléiade, nos grands écrivains n’ont été populaires ni par le langage

ni par le choix des sujets. Nietzsche veut dire qu’ils ne se sont

proposé d’autre matière à exprimer, à représenter sans cesse sous des

aspects nouveaux et rajeunis, que celle qui ferait la principale

curiosité d’un aristocrate très intelligent, d’un homme d’entière

liberté d’esprit et de goût suprême, vivant dans une société très

policée, à une époque de paix publique.

Qu’est-ce qui intéresserait, entre toutes, ces personnages. L’étude de

l’homme, je ne veux pas dire l’homme des bois et des cavernes, mais

l’homme civilisé (correctif qu’il n’y avait pas besoin d’ajouter avant

Rousseau), la nature humaine, telle que l’ont, non pas modifiée ou

déformée, mais bien plutôt dégagée et presque créée, en faisant des

instincts les sentiments et les goûts, en raffinant, compliquant,

intériorisant les passions, plusieurs siècles de vie nationale et de

sociabilité progressive.--N’est-ce pas là l’unique thème de tous les

bons livres français, de ceux qui ne pouvaient être écrits qu’en France?

De là leur caractère à la fois réaliste et choisi; ils sont aussi

exempts d’idéalisme que de vulgarité, deux choses parfois assez proches

d’ailleurs. Née à l’aurore de la plus belle et longtemps la seule

civilisation moderne (le signe le plus certain d’un beau moment de

civilisation, n’est-il pas une certaine parenté profonde, je ne sais

quel grand air commun entre les plus hautes et les plus originales

intelligences?), la littérature française est toute vouée à une œuvre de

luxe et de loisir: la peinture, la philosophie des passions. C’est en ce

sens que «l’art pour l’art» est sa maxime fondamentale. Mais les

passions n’étant belles que par les mœurs, disons que cette littérature

a des mœurs. Elle n’est pas utilitaire, ce qui signifie ni religieuse,

ni moralisatrice, ni patriotique. Elle est assez dédaigneuse du «sujet»;

le prestige de la grosse aventure, plus encore celui des arrière-pensées

métaphysiques ou cosmiques lui sont inutiles. Pour captiver et plaire,

elle a de plus fins moyens: la particularité discrète de la vision, le

dire sobre, ingénieux et neuf. Enfin, elle est la seule littérature

moderne qui eût pu être comprise par des hommes de tous les temps.

Quand on lit Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle

(particulièrement dans les _Dialogues des morts_), Vauvenargues,

Chamfort, on est plus près de l’antiquité qu’avec n’importe quel

groupe de six auteurs d’un autre peuple... Leurs livres s’élèvent

par-dessus les vicissitudes du goût national et de ces couleurs

philosophiques dont scintille et doit scintiller, pour devenir

célèbre, tout livre d’aujourd’hui; ils contiennent plus de pensées

réelles que tous les livres des philosophes allemands ensemble, des

pensées de cette espèce... qui fait que ce sont des pensées, et que je

suis embarrassé pour définir; il suffit, je vois en eux des auteurs

qui n’ont pas écrit pour des enfants ni pour des enthousiastes, ni

pour des vierges ni pour des chrétiens, ni pour des Allemands ni

pour... me voilà encore embarrassé pour finir ma liste. Mais voici une

louange bien intelligible: écrits en grec, ils auraient aussi été

compris par des Grecs. Combien, au contraire, un Platon lui-même

aurait-il pu comprendre des écrits de nos meilleurs penseurs

allemands, par exemple de Gœthe et de Schopenhauer! pour ne rien dire

de la répugnance que lui eût inspirée leur façon d’écrire... Gœthe,

comme penseur, a plus volontiers étreint le nuage qu’on ne le

souhaiterait. Et quant à Schopenhauer, ce n’est pas impunément que son

esprit se meut parmi des allégories des choses, non parmi les choses

elles-mêmes. Quelle clarté, quelle charmante décision, au contraire,

chez ces Français! Voilà un art que les plus fins d’oreille parmi les

Grecs eussent pu fêter. Et il est une chose qu’ils eussent vue avec

étonnement et adorée, la malice française de l’expression.

(_Menschliches, Allzumenschliches_, Band II, p. 310.)

Je n’ai pas besoin de prévenir le lecteur que, parmi tous nos écrivains

du XIXe siècle, un très petit nombre continuent la tradition de l’art

français, sont français au goût de Nietzsche. La Révolution et le

Romantisme n’ont pas renversé, comme on le prétend, mais corrompu la

sensibilité et l’imagination en France. Ce ne sont pas des produits

nationaux, mais plutôt les dérèglements et les gestes fous d’une nation

fine et nerveuse, intoxiquée par le pesant alcool d’idées étrangères à

demi-barbares. Tout ce qui, dans les lettres, en procède, même

grandiose, est frelaté, même génial, est de mauvais goût, se force et

ment. Il faut suivre dans la monumentale cohue de nos génies littéraires

depuis Rousseau, parmi les piliers de stuc colossaux, surchargés,

vaniteux, emphatiques, dont l’énormité assemble la foule, la voie de

marbre pur et solide, autrefois royale, aujourd’hui délaissée et presque

secrète, mais où l’on est du moins assuré de cheminer avec les

meilleurs. «Il y a une France du goût, dit Nietzsche, mais il faut

savoir la trouver.» Et ailleurs: «Il y a toujours eu en France le «petit

nombre» et cela a rendu possible une _musique de chambre_ de la

littérature qu’on chercherait vainement dans le reste de l’Europe»,

enfin une littérature de purs psychologues. De tous nos modernes, ne

devine-t-on pas que le préféré de Nietzsche ne pouvait être que

Stendhal, ce Stendhal dont l’Allemagne hier encore ignorait jusqu’au

nom!

La morale de Nietzsche · 第 26 / 30 题