IV

Notre peintre mérite de recevoir, de la reconnaissance des Bas Bleus, le

titre de _Maître Bleu_. Le _bleu_ est la couleur favorite de sa palette.

Aussi ne lui arrive-t-il que _deux fois_ de laisser _le bleu_ à sa

nature vierge, à sa nature brute de substantif. Il le délaie avec la

même habileté qu'Eustache Lesueur; il bleuit autant que la manufacture

des Gobelins, et plus que la blanchisserie du Grand Hôtel à sept cents

chambres. Il voit tout en bleu, parce qu'il a tout passé au bleu. Il se

fait un _paradis bleu_; dès lors toute la création s'ouvre devant lui

comme un _Grand Livre bleu_.

Pour être digne de scruter toutes les merveilles de ce nouveau

_Dictionnaire bleu_, qui manquait à l'art et au commerce, il faut

préalablement se laver de toute souillure dans l'_eau bleue_. Rien de

plus facile que de se jeter dans les _bleus océans_, de se frictionner

avec les _flots bleus_, de se reposer sur l'_épaule bleue de l'océan_,

de se sécher sur le _tapis bleu de la mer_, et de se regarder, comme

Narcisse, dans le _bleu cristal de l'océan_. C'est le moyen d'avoir une

_figure bleue_. Dès qu'on aura serré une _ceinture bleue_, on devra

donner un _baiser bleu_ aux pieds meurtris et _bleus_ du Christ, afin de

n'avoir pas peur des _roués meurtris et bleus_ qu'on rencontrerait; on

aura de plus la vertu de terrasser, après saint Georges, les _dragons

bleus_, et l'on ne sera pas accroché par la _chevelure bleue des

sirènes_. L'_oiseau bleu du coeur_ n'a pas un instant à perdre sous la

_voûte en bleu_, à moins qu'il ne se recueille, _derrière le dos bleu

des chartreux_, sur la dalle des _couvents dans le bleu_.

C'est _le jour le plus bleu_. Les _bleus nuages_, la _muraille bleue de

l'horizon_ reculent à mesure qu'on s'avise de passer à travers les

_franges bleues de l'horizon_. Guidé par l'_étoile bleue_, attiré par

les _sourires bleus du ciel_, on suit le _bleu chemin de l'air_; on ne

quitte pas l'_air bleu_. Continuellement éclairé par la _lumière bleue_,

on ne saurait être distrait que par les _oiseaux bleus_.

_Le ciel bleu de la fresque_ a dû faire pressentir la couleur du ciel.

Sans doute _le ciel_ peut être _noir ou bleu_. Heureusement _le noir

devient bleu_. Il faut bien admettre que _le ciel est bleu_, puisqu'il

est question au moins _huit fois_ du _ciel bleu_. Le _ciel bleu de

l'Amérique_ est donné en exemple à ceux qui n'auraient pas compris la

définition, ou conserveraient quelque doute. Donc _ciel tout bleu_,

_beau ciel toujours bleu_, _cieux toujours bleus_. Le bleu est

infatigable; il marche aussi bien derrière que devant; solitaire comme

le singulier, multiple comme le pluriel, il va toujours son train: de là

les _champs bleus du ciel_ et les _champs du ciel bleu_. Il y a des

variations dans ce ciel bleu, pour que sa monotonie ne dégoûte personne.

Aussi _en juin les cieux se font plus bleus_. Mais pour qui tant de

bleu? C'est le _bleu séjour du soleil_.

A cette hauteur de bleu le _globe bleu d'Uranie_ rappelle _deux petits

globes bleus_, offerts comme l'emblème de la terre. C'est le moment ou

jamais de la voir tout en bleu.

Soit la nature, soit l'effet, de _reflet bleu_, de _reflets bleus_, à

première vue ce sont des _abîmes bleus_ que les _grandes perspectives

bleues_. Heureusement de l'_immensité bleue_ se dégagent et l'_immensité

bleue du lac_, et le _grand désert bleu_, et le _Sahara bleu_. Celui

qui possède le secret de _bleuir les hautes cimes des Alpes_ prodigue

_rochers bleus_, _côteaux bleus_, _colline bleue_ auxquels répondent les

_toits bleus_ des habitations. Il n'est pas plus difficile de _bleuir

les campagnes_; les _campagnes bleues_ une fois ouvertes, on est libre,

dans le _bleu de la plaine_, de couper ici des _bleuets_, là encore des

_bleuets_, d'attraper au vol la _demoiselle bleue_, de boire dans le

_calice bleu de la pervenche_, de se chauffer au _gaz bleu_ ou même au

_jet de gaz bleu_.

Ce serait la perfection du bleu, si on n'avait pas oublié le petit

poisson bleu, qui aurait eu tant de grâce à frétiller à travers les jets

de gaz bleu, à expirer dans le gaz bleu.

Un _oeil bleu_ est à la disposition des borgnes et des amateurs, qui

ont l'habitude de ne regarder que d'un oeil la nature et l'art. Ceux

qui ont le goût moins difficile, ceux qui font usage de deux yeux,

trouveront des _yeux bleus_ éparpillés partout comme sur les plumages du

paon. Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le royaume du bleu.

_L'oeil bleu du printemps_ peut vénérer le _bel oeil bleu du ciel_,

saluer les _yeux bleus de la lune_, courtiser l'_étoile aux yeux bleus_,

caresser les _yeux bleus de la montagne_, baiser l'_oeil bleu des

fleurs_, dévorer la _fleur aux doux yeux bleus_ ou l'_oeil bleu au

coeur des nénuphars_, à moins qu'il ne soit empêché par la _fée au

bleu regard_.

Les créatures animées n'ont rien à envier à la matière. _Bel ange_ a

_oeil bleu_. C'est un _ange aux yeux bleus_ que l'ange de

l'Inspiration aux ailes roses. Les deux sexes ont été doués des mêmes

agréments. L'enfant à _l'oeil bleu_ peut jouer avec la fillette à

_l'oeil bleu_. Les yeux bleus sont toujours occupés: témoin la _blonde

aux yeux bleus rêveurs_. Qu'on admire les _beaux yeux bleus de la jeune

fille_, mais qu'on n'oublie pas qu'il reste pour les mélancoliques de

_pâles yeux bleus_ et des _yeux cernés et bleus_.

Le bleu fait pied de grue en poésie puisqu'il n'a qu'un pied. Le bleu à

deux pieds irait beaucoup plus vite et serait meilleur ouvrier. Où le

chercher?

Maître Bleu s'écrie incontinent: _A nous l'azur!_ Accordé de bon

coeur. Au moins _douze fois_, il prend le substantif _azur_, dans ses

mains, comme une masse; il le presse, le broie, le pulvérise, et il en

fait un adjectif qualificatif qui se répand à l'infini comme l'huile. De

là l'_azur du ciel_ comme l'_azur des cieux_, l'_azur aux cieux_ comme

l'_azur des cieux_. Le _manteau d'azur de la nuit_ ne doit pas être

jaloux des _robes d'azur du ciel et de l'horizon_.

L'_azur est immuable_ de nature, mais susceptible de nuances. Donc

_faible azur_, mais _double azur_, quand on est _cerclé par le ciel et

la mer_. Suivant les goûts ou les besoins, on donne pour rien l'_azur

vénitien_, le _splendide azur du ciel italien_, et même le _limpide azur

du Japon_, si on a la manie de l'_azur lointain_, et si on est tenté de

respirer sur les _montagnes au front d'azur_.

A-t-on foi aux _yeux d'azur de l'ange_? qu'on s'abandonne, comme un

enfant, aux _ailes d'azur de l'ange gardien_, au _plumage d'azur des

chérubins joufflus_. Mais attention! L'_Amour_ aussi a des _ailes

d'azur_, et les _yeux d'azur de l'ange_ deviennent quelquefois les

_regards d'azur_ de la belle à tout faire. Il vaudrait mieux s'arrêter

au _regard d'azur de la violette_, observer la _langue d'azur des

dragons_, couper les _bleuets peints d'azur_ dans les _plaines d'azur_

et poursuivre dans les _parterres d'azur_, tantôt le _scarabée au

corselet d'azur_, tantôt la _demoiselle_, ce _tourbillon d'or, de gaz et

d'azur_.

A défaut de _veines d'azur_, de _front veiné d'azur_, qu'on se couvre

d'une _couronne d'azur_ qui fera un bel effet avec un _albornez

d'azur_, une _écharpe d'azur_ et tout accoutrement de _fil d'azur_, à

_plis d'azur_. Un pareil équipage est de rigueur pour s'incliner sur le

_champ d'azur du papier_ en face des _rideaux d'azur_ de quelque

_berceau_.

Quand les _flots d'azur de la mer du coeur_ viendront à se soulever,

ce sera le moment de nager dans le _fluide azur_, de se plonger dans le

_plus limpide azur_. Il n'y a pas rien que la _mer d'azur_, les _mers

aux lames d'azur_. La _langue d'azur de l'intarissable flot_ apprend que

le _lac d'azur_, les _ruisseaux d'azur_ sont les _champs d'azur de

l'eau_. En cherchant bien, on finit par découvrir des _palais d'azur_

sous les ondes.

L'azur a rendu tant de services, depuis qu'il est devenu le bleu à deux

pieds, qu'il mérite d'être élevé à la dignité de verbe et de jouir, en

cette qualité, du privilège de trois pieds. Pour le coup _beau ciel

azuré_, _vélin azuré_ et même _pâleur azurée de la mort_. On est sûr de

le voir avec ses trois pieds toutes les fois que le pied de grue du

bleu, l'azur en bleu bipède sont trop faibles ou trop petits pour

marcher en ligne.

Mais il y a bleu et bleu, et par conséquent la beauté de la variété dans

l'unité de la poétique bleue, de même que dans l'Eglise Gallicane.

Anathème au _bleu sombre_! Mais salut aux _deux lacs bleus comme des

turquoises_, au _bleu volubilis_, au _bleu myosotis_ et surtout à

l'_oeil bleu d'outremer_! De l'_outremer_ sort l'_outremer du ciel_,

qui doit captiver tout _front bleuissant d'outremer_. Cet _outremer_ a

pour perfection un _beau ton plus vif que nul saphir_.

Le _saphir_ proteste et se réclame de la splendeur du _saphir des eaux_,

de _manche de saphir_ et de _baldaquin de saphir_.

Le bleu le plus rare est le lapis; il n'a servi qu'une fois pour orner

un _anneau de lapis_. Il en est de même de l'indigo. Le _ciel_ est

_indigo_ pour les fameuses journées de juillet 1830.

Voilà assurément trop de bleu pour qu'il n'en passe pas un peu. Cette

nuance de langueur sera le bleuâtre, autre espèce de bleu à trois pieds,

qui remplira tous les devoirs du service à trois pieds avec les rares

sujets fournis par l'azuré, l'outremer et l'indigo.

Le _sommeil_ se présente comme l'_amant bleuâtre_ de la nuit. _Reflet

bleuâtre_ est tout naturel, dès qu'on admet _clarté bleuâtre_, _jour

bleuâtre_. Le foyer seul suffit à donner une idée du bleuâtre; on y

remarque les _bleuâtres vapeurs_, la _langue bleuâtre du gaz_, les

_bleuâtres fils du feu_. En suivant la _bleuâtre rampe_, on parviendra

au _temple bleuâtre_. Si l'on est dégoûté de l'_haleine bleuâtre des

villes_, on respirera un air plus pur sur les _montagnes bleuâtres_;

c'est une excellente position pour se rappeler la _veine bleuâtre_, les

_veines bleuâtres_, la _bouche bleuâtre_ des vivants, et songer au

_teint bleuâtre_ des trépassés.

Pour que le bleu ne perde pas tout son éclat, sa propriété originelle,

il faut se hâter de le relever avec le contraste de différentes

couleurs. Donc _face jaune et bleue des foetus_; _trame blanche et

bleue_; _lointains bleus et verts_; _pendu à la peau bleue et verte_;

_Mont Gemmi rouge et bleu_; _toits rouges et bleus_; _poussière rouge et

bleue_; _braise_ qui _flambe rouge et bleu_; _fleurs d'azur et de

vermeil_; enfin couronne de _bleuets_ et _coquelicots_.

Certes voilà bien du bleu; le sujet est si fécond qu'il serait facile de

trouver encore, si l'on se donnait la peine de chercher. Il est temps de

faire la facture de toutes ces livraisons de bleu. Il se trouve que le

bleu a servi de pittoresque deux cents fois. Lamartine paraîtra bien

modéré, si l'on se donne la peine de compter les touches de bleu que

Timon lui reprochait comme une profusion de couleur.

V

Anne de Boleyn avait un oeil bleu et un oeil noir. On serait tenté

de croire que _Maître Bleu_ avait deux yeux bleus. La vérité est qu'il

n'avait qu'un oeil bleu; nous allons prouver que son autre oeil

était jaune. Cette singularité est une couleur locale de moyen âge,

comme on se le représentait après l'avénement de Louis-Philippe.

Converti par le succès des _Rayons jaunes_, de _Joseph Delorme_,

maintenant si passés, _Maître Bleu_ s'est affublé de la livrée du jaune,

comme l'Empereur de la Chine, avec autant de ferveur qu'il s'était voué

au bleu. Devenu _Maître Jaune_, il passera tout au jaune aussi bien

qu'il a tout passé au bleu et laissera un _Dictionnaire jaune_. Dans les

vers adressés aux _yeux bleus de la montagne_, il n'a pas manqué

d'enfoncer deux lacs bleus comme des turquoises pour lesquels l'azur du

ciel fait de l'harmonie imitative. Il compose une pièce sur les _Taches

jaunes_; il est digne de remarque qu'il n'y ait de jaune que le titre

dans ces vers. Mais il a tellement usé et même abusé du jaune dans le

voisinage, qu'il faut pardonner cette inadvertance. Il enfoncera les

_Rayons jaunes_ de _Joseph Delorme_ avec le même succès qu'il a éclipsé

le bleu de Lamartine. Ceci fera comprendre pourquoi Victor Hugo, qui a

fait un mariage d'amour, qui a été père de filles et garçons, a été

amené à adopter après les Franciscains, la couleur accaparée par les

classes pauvres chez les anciens Romains; il a la modestie de se réduire

au _fauve_, qui jure avec sa prédilection pour les couleurs éclatantes,

tous les trésors du jaune ayant été accaparés par ses thuriféraires,

Théophile Gautier, qui a dédaigné de se marier, et Sainte-Beuve, si laid

qu'il n'a pas pu trouver une fille d'Eve qui voulût lui promettre amour

et fidélité, par-devant M. le curé et M. le maire.

Au moins _quatorze fois_ il est question d'_or_. Mais à qui cet or?

C'est _notre or_. On a occasion de donner _or pour_ or; on paie au

_poids de l'or_. On ne confondra avec l'_or faux_ ni le _vieil or_, ni

même le _filet d'or pur_. Aussi a-t-on les _prunelles d'or fin de

l'étoile polaire_ pour diriger le _gouvernail d'or fin_, et distinguer

l'_or des aurores d'été_ et l'_or fauve de soie_ de l'_or du hâle_. On

joue avec les _sequins d'or_; on roule sur des _monceaux d'or_; on

possède _coffre plein d'or_. En un mot, on dispose de _tout l'or du

Pactole_. Si l'on se ruine pour un _bal plein d'or_, on saura exploiter

ensuite l'_Inde pleine d'or_, afin d'avoir continuellement ou _coffre

d'or_ ou _coffret d'or_ jusqu'au moment où on reposera dans une _urne

d'or_, sous une _épitaphe d'or_.

Un _microcosme d'or_ à la main pour remplacer l'insuffisance du _binocle

d'or_, la vie va devenir une _vision d'or_, une étude de _livres d'or_,

sur _fond d'or_; de sorte qu'on ne sera pas tenté d'apostasier dans les

_pagodes toutes d'or_, ni de s'enfermer dans les _tourelles d'or_ de

palais enchanté.

Qu'on saisisse un _long fil d'or_ pour mieux se tenir sur _les ailes

d'or des nuages_ et traverser heureusement les _rivages d'or de

l'univers des rêves_. Le _rayon d'or qui scintille_ nous conduira, à

travers les _étincelles d'or_, aux _rayons d'or du nimbe sidéral_, aux

_beaux rayons d'or_, à l'_astre d'or_, à l'_or du soleil_, au _gros

ballon d'or du soleil_, en un mot, au _soleil d'or du printemps_. Il a

pour cortège des _étoiles d'or_. De loin elles font l'effet de _petites

paillettes d'or_. En réalité _ces étoiles d'or_ ont _habits d'or_,

_doigt d'or_, _yeux d'or_. Il y a _cent mille astres_ qui se redressent

comme _des fleurs d'or_. Un _Ange d'or_ annonce qu'elles sont les

créatures du _saint Triangle d'or_. Devant Lui se courbent le _glaive

d'or_ de saint Michel, le _bouclier d'or_ de l'Ange gardien, l'_auréole

d'or_ de l'Ange de l'Inspiration, l'_auréole d'or_ du Bel Ange de la

poésie, tout _ange aux ailes d'or_, tout ce qu'il y a d'_envergure

d'or_, d'_ailes d'or_, de _gerbe d'or de l'auréole_, d'_auréole d'or_,

de _nimbe à pointes d'or_.

Notre-Dame, _damasquinée de l'or des caresses du soir_, invite le prêtre

à s'unir au ciel. Il a sous la main _calice d'or_ pour dire la messe,

l'_or chevelu des gloires_ pour bénir, _encensoir d'or_ pour parfumer

les autels et les fidèles. Sous le _manteau d'or d'amour profond_, l'_or

du coeur_, une fois ouvert avec la _clef d'or de l'âme_, priera avec

l'esprit du prêtre. Précédé par les _victoires aux longues ailes d'or_,

le chevalier s'empresse de s'agenouiller, dès qu'il a quitté son cheval

aux _étriers d'or_. On oublie ses _galons d'or_, pour le _bouclier

d'or_, la _cuirasse de fer étoilée de clous d'or_, les _armes d'acier

bruni étoilé de clous d'or_.

Au tour du poète. A lui les _cithares d'or_! La _note_ a des _ailes

d'or_ pour transporter dans l'infini tout ce qui sort des poètes _aux

rimes d'or_, comme Pétrarque. Ses larmes sont _divines_; elles vont se

transformer en _larmes d'or_.

Il est temps que le beau sexe dévot quitte le _balcon d'or_ pour

incliner et _front d'or_ et _tempe, couleur d'or_. A la vérité, il est

défendu d'étaler ici les _chevelures d'or_, les _flots d'or_ du chignon,

l'_or des tresses blondes_, le _ruisseau d'or des chevelures blondes_,

comme si c'était l'_or des cheveux roux de la Chimère_; à plus forte

raison doit-on cacher la _riche gorge d'or_.

Comme _Maître Jaune_ n'aime point le _luxe bariolé d'argent et d'or_, il

a eu soin de prévenir tous les désirs de la fille qui est une _fleur

d'or_, et dont la vertu est une autre _fleur d'or_. Donc à ces _yeux

d'or_ et _chaîne de Venise en or_, et _rubans d'or_, et _bracelet d'or_

et même _souliers d'or_. On lui donne jusqu'à des _grosses boules d'or_

pour se faire un chapelet.

Toute fête exige un festin. On a pourvu à tout; soit pour la soif, soit

pour la faim. Voilà _coupe d'or_; qu'on la remplisse de l'_océan d'or_.

Le pain est facile à tirer des _moissons d'or_, du _blé d'or_, de l'_or

des blés_, des _blés à flots d'or_, de _l'or des gerbes_ et surtout de

l'_océan d'or de la riche moisson de la campagne de Rome_. Des vases à

_ventres d'or_ contiennent, pour mettre sur le pain sec, le _fruit

d'or_, la _tunique d'or des oranges_, l'_orange_ aux tons _d'or_ et les

_pommes d'or de l'arbre de la science_.

Permis après d'aller se promener sur le _sable d'or_ des jardins ou sur

la _grève au sable d'or_; partout on glissera sur la _poudre d'or_. L'or

ne manque pas au cadre d'or. Si on chérit les animaux, voici _lion d'or_

et _béliers aux pieds d'or_. Tout là-haut, là-haut plane l'_aigle d'or_;

plus près bourdonne l'_abeille d'or_, suivie d'un essaim d'_abeilles

d'or_. Attention à la _jupe d'or de la salamandre_! Où va la _demoiselle

aux prunelles d'or_, la _demoiselle aux minces corsets d'or_, la

_demoiselle, tourbillon d'or, de gaze et d'azur_? C'est vers la _fleur

d'or_, pour se désaltérer dans les _coupes d'or des fleurs_. Elle vole

de l'_or de la tulipe_ à la _tulipe d'or_, de l'_or des marguerites_ à

la _marguerite au coeur étoilé d'or_. Si elle remarque quelque _bouton

d'or_, elle préfère le _gai bouton d'or_ aux boutons d'or sans épithète.

Qui peut le plus peut le moins. Or, il n'y a rien de plus malléable ni

de plus ductile que l'or. Que n'a-t-on point fait avec un long fil d'or?

Grâce à un _filet doré_, nous allons descendre dans les _rêves dorés_.

L'or pur, l'or simple et massif, l'or solipède doit céder le tour à l'or

devenu verbe, au doré moins précieux que l'or à pied de grue, comme le

bleu substantif, mais plus utile puisqu'il est bipède et met ses deux

pieds au service de l'hiatus, de la césure et de la rime, avec le même

courage que l'azur.

On a reproché à la vieille école poétique l'abus des lambris dorés dans

ses descriptions. Pour se ménager des amis parmi les classiques _Maître

Jaune_ ne se donne la peine qu'une seule fois de fabriquer des _lambris

dorés_, afin d'en conserver le souvenir. Si l'on passe la _grille

dorée_, qu'on soulève la _portière dorée_ sans abîmer les _glands

dorés_. Derrière les _murs dorés_ se dressent, comme dans une exposition

universelle, _Alhambra doré_, _colosse doré_, _minarets dorés_, _lit

doré_, _tilburys dorés_, _bûchers dorés_ auxquels répondent et _urne

dorée_ et _cercueils dorés_: tout cela est éclairé par des _vitraux

dorés_. Il y a encore la _dorure de la croix_. N'eût-il pas été plus

convenable de donner une croix d'or plus tôt, le jour où l'on exposait

calice d'or, encensoir d'or, gloires d'or? En rognant un peu les

tourelles d'or, on aurait pu couler une croix d'or assez lourde pour

n'importe quel porte-croix.

L'_été dorera le blé vert_; le temps venu, _blés dorés_; mais les blés

d'or ne les éclipseront-ils pas sur la place? Les _papillons dorés_

oseront-ils voltiger sur les fleurs d'or avec la même audace que

l'abeille d'or et le tourbillon d'or de la demoiselle? _Front doré_,

_tresse dorée_, _col blond et doré_ ne seront-ils pas jaloux de tant de

chevelures d'or, de tempes d'or?

Pourquoi l'_astre aux rayons dorés_? Ces rayons dorés sont-ils destinés

à faire mieux ressortir ses rayons d'or, comme les pierreries fausses

qu'on entremêle aux vraies? Qui distinguera l'_étoile dorée_ dans un

ciel de cent mille astres d'or? Pourquoi l'_aile blanche et dorée de

l'ange_ au milieu de tant d'ailes d'or des anges?

Il est évident que le doré n'est étendu le plus souvent que comme

synonyme d'or, et qu'on le préfère à l'or, parce qu'il a un pied de

plus.

Il y aurait de la mauvaise foi à chicaner sur les procédés de dorure.

Qui accepte l'or du hâle doit passer le _doré d'une couche de hâle_.

Pour l'amour de l'art il faut tolérer, sinon admirer le rayon _d'en haut

qui dore un taudis_, le _marbre grec doré par l'ambre italien_, un _beau

reflet ambré_ qui _dore le front du jour_, le _rayon de soleil_ qui

_dore de reflets éclatants des cheveux follets_. Mais qu'on blâme comme

mauvais effet ces _Anges_ qui, du _reflet de leurs ailes dorent les

ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame_.

De pareils reflets auraient tenu lieu des _taches jaunes_ qui n'ont

point répondu à l'appel de ce titre de pièce pour lutter avec les seize

nuances de _jaune_ des fameux _rayons jaunes_, de Joseph Delorme.

Il est vrai que le jaune est encore employé fréquemment pour synonyme de

doré, d'or, comme _jaune rayon_, _jaune étincelle_, et surtout les

_nimbes jaunes des longs anges blancs_. A titre de bipède, le jaune est

de la même famille que le doré, mais il a sur le doré l'avantage de

pouvoir faire le pied de grue et de ne compter que pour un pied, toutes

les fois qu'il doit retirer un pied devant la bouche de l'élision.

Il ne faut pas être difficile sur l'_immensité jaune_. Qu'en dirait le

_Fleuve jaune_? De _vitres jaunes_ peut-il sortir autre chose que _jaune

lumière_, _vernis jaune_? Que l'on mette _chapeaux jaunes_, _sandales de

cuir jaune_ pour observer le _teint jaune_, _le crâne jaune_, la _face

jaune et bleue des foetus_, le _ventre jaune de la sorcière_, les

_vieillards_ au _cuir jaune et rugueux_, tout _corps plus jaune qu'un

mort_. Sinon qu'on aille se promener sur la _mousse jaune_, et qu'on

réserve le _chaume jaune_ aux _moissons jaunes_. S'il reste encore une

minute, que ce soit pour les _blancs et jaunes nénuphars_.

On est sobre de jaune, parce qu'il déteint avec le temps comme le bleu,

et qu'il ne gagne pas à vieillir. Il n'y a guère de bon que le _vin

jauni de vieillesse_. _Plafond jauni_ et _carreaux jaunis_ n'ont pas

plus de valeur que _portraits jaunis_, _marge jaunie des bouquins_. Il y

a plus laid que tout ce jauni, ce sont: _lèvres jaunies des courtisanes

de bas lieu_, _front jauni de fiel_, _face jaunie_, _tête de mort

jaunie_, _os jaunis_, _ossements jaunis_.

Voilà l'effet inévitable du temps impitoyable. L'_automne_ ne

_jaunit-il_ pas _le bois_, si beau, quand il est tout verdoyant comme

l'émeraude? Les _roses de l'aurore_ ne _jaunissent_-elles pas en

quelques instants pour disparaître sans retour?

On tient tellement au jaune vif et au jaune pâle qu'on dédaigne de

recourir en faveur du jaune aux seize nuances que la manufacture des

Gobelins donne à chaque couleur. On n'emprunte qu'une variété à la

profusion de la Flore; on en fait un _ciel de safran_. On craint

d'arracher plus de deux fruits à l'abondance de l'horticulture. Le

_citron_ n'est guère offert plus de _deux fois_, soit au singulier, soit

au pluriel. On ménage les _orangers frileux_; une fois l'_orange_ tient

lieu de _lest_ à la barcarolle; dans _deux cas_ il colorie le _teint_ et

la _peau_. Pourquoi? on a découvert un _sable plus jaune que l'orange_.

On finit par unir le citron et l'orange; il en résulte _un ciel vert à

tons de citron et d'orange_.

On se fait un point de conscience de ne tirer que de l'_ambre_ de toutes

les mines de la nature. L'_odeur d'ambre_, le _parfum d'ambre_ mène sur

la piste des _pastilles d'ambre_, au _jaune reflet d'ambre_, et conduit

enfin au _boudoir ambré_: là _cassolette ambrée_, _atmosphère ambrée_

qui viendront augmenter les _parfums ambrés du printemps_.

La mélancolie, qui est la Vénusette des romantiques, regrette le jaune

du souci. Mais Joseph Delorme avait si bien déraciné le jaune souci, que

cette fleur est comme perdue. Il en est autrement du blé de Turquie, du

maïs dont les grains, les cheveux et les robes auraient pu remplacer le

safran, le citron et l'orange. Cet oubli est inconcevable chez un

_Maître Jaune_, qui fut le premier à porter le costume arabe dans les

bals masqués et travestis du docteur Belliol où l'on vit tous les

artistes et les écrivains de l'époque entrer, l'un après l'autre, avec

toute la variété des livrées dépeintes dans les chapitres de _Notre-Dame

de Paris_.

Stendhal a intitulé, on ne sait pourquoi, l'un de ses romans: _Rouge et

Noir_. On ferait bien d'appeler maintenant les poésies de Gautier

l'_OEuvre jaune et bleue_. Il est certain que c'est un écrivain

mi-partie jaune et bleue, suivant les _us_ et coutumes du moyen âge. Le

bleu annonce qu'il a dû aimer. Il est de la nature du jaune de tout

éclipser; il est aussi de fâcheux augure en amour. Pour savoir si le

_Maître Jaune_ sera aimé autant qu'aime _Maître Bleu_, qu'on joue à pile

ou face. La face du bleu représente: Deux cents. Que lit-on sur la pile

où sont notés tous les exemples de jaune? Hélas! Deux cent vingt-quatre.

On demandera à la marguerite si le jaune n'a pas menti.

L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques · 第 12 / 20 题