A l'époque où Gautier, né en 1811, débuta, l'épigraphe était à la mode.
La religiosité aspirait à remplacer la religion, comme le protestantisme
s'était substitué au catholicisme. La Poésie avait usurpé les honneurs
du culte; les poètes ne manquèrent pas de se rendre mutuellement le
service de s'ordonner prêtres et de se sacrer pontifes, en réservant
sinon l'infaillibilité, au moins la suprématie à Victor Hugo. Enivrés de
la conscience de leur jeunesse et de leur génie, ils parlaient haut et
criaient fort pour rappeler le grand vent, qui avait précédé les langues
de feu, le saint jour de la Pentecôte. Pour que l'illusion fût complète,
Sainte-Beuve composa _le Cénacle_, qui tiendrait lieu des _Actes des
Apôtres_, de saint Luc. Il fallait un texte pour justifier la mission;
l'épigraphe devint de rigueur pour toute tête de livre, de chapitre ou
de chant. On emprunta des mots à tous les dictionnaires, afin que le
miracle de la diversité des langues ne pût être révoqué en doute par
personne.
Gautier eut la modestie de se contenter des principales langues de
l'Occident. Il associa à des citations du français de tous les âges en
général, et en particulier du breton et du provençal, des pensées
latines, espagnoles, italiennes, anglaises, allemandes. Il laissa la
Grèce à Sainte-Beuve, qui l'avait adoptée pour _Sainte Mère_; il se
dédommagea de ce sacrifice, en demandant un mot au _Dictionnaire arabe_.
A la vérité, il n'y a que deux épigraphes, une latine et une seconde
espagnole, dans le poème sur l'Espagne. Le poème d'_Albertus_ n'est
décoré que d'une épigraphe anglaise au fronton.
Gautier avait fait ses preuves en linguistique dans son premier recueil
de poésie. Sur soixante-deux pièces, il n'y en a qu'une qui se passe
d'épigraphe, parce que c'est une imitation; en comptant bien, on y
trouve cent douze épigraphes, savoir vingt pièces qui sont réduites à
une épigraphe, trente-sept pièces qui marchent sur deux épigraphes, deux
pièces qui tiennent le triangle de trois épigraphes, et enfin trois
pièces qui s'élèvent à quatre épigraphes, la plus haute puissance de
l'épigraphe.
Il n'est pas facile de deviner pourquoi on étale quatre, trois ou deux
épigraphes, quand une seule suffirait. Ainsi une pièce qui s'appuie sur
des épigraphes de Shakespeare, de Goldsmith, de Tibulle et de Villon ne
se compose que de deux strophes, de chacune six vers, sur le _coin du
feu_.
Les épigraphes ne citent qu'une fois Antoine de Baïf, Amadis Jamyn,
Barthelemy, Béranger, Bürger, Bernardin de Saint-Pierre, Crabbe,
Callimaque, traduction de La Porte Duteil, A. Chartier, De Lingendes,
Dovalle, Du May, Dubartas, Estienne de Knobelsdorff, Ferideddin Atar,
Goërres, Goëthe, François Ier, Grandval, Joachim du Bellay, Jules de
Saint-Félix, P. L. Jacob, Le Chastelain de Coucy, Méry et Barthélemy,
Mandeville, Malherbe, Peyrols, Ponthus de Thyard, Saint-Amand, Saintine,
Shakspeare, Am. Tastu, Tibulle, Théophile, Ulric Guttinguer, Victor
Pavie, P. Virgilius Maro, Wordsworth, enfin Eugène De***, Auguste M***
et mademoiselle L. A. qui figure pour tout son sexe. On a usé du passé
et du présent; on devance l'avenir de l'_inédit_ de M***.
Les épigraphes accordent l'honneur du _bis_ pour lord Byron, A. Guiraud,
Goldsmith, Villon, Philippe Desportes, Petrus Borel, Jean de La
Fontaine, Catulle, qui reprend ensuite son vrai nom de V. Catullus pour
ceux qui aiment les mots en _us_, Labrunie, qui est le pseudonyme de G.
de Nerval, dont le vrai nom revient après en toutes lettres.
Trois poètes seulement sont rappelés trois fois sur la scène des
épigraphes: Alfred de Musset, puis Joseph Delorme, J. Delorme qui se
relève Sainte-Beuve, et enfin Marot, qui devient Clément Marot et reste
Maître Clément Marot.
Le triomphe des quatre citations est réservé à Ronsard tout court, une
fois, qui reparaît trois autres fois avec ses nom et prénom de Pierre
Ronsard. Victor Hugo est le seul qui monte sur le char après lui.
Outre ces cinquante-deux noms plus ou moins connus ou plus ou moins
oubliés maintenant, les épigraphes affectent, pour exercer la
perspicacité et l'érudition du lecteur, d'indiquer seulement le titre
des ouvrages, ou des compositions: _The lay of last minstrel_, _Don
Juan_, _Inferno_, _son Autounous_, _li roman du Brut_, _le lay de
maistre Ytier Marchand_, _les loyales et pudiques amours de Scolton de
Virbluneau_, _Epistre à la première vieille_, _Roman de la Rose_, _le
livre des quatre Dames_, _le Confiteor de l'infidèle éprouvé_, _la
complainte de Valentin Granson_, _le Vagabond_, _Bataille des
chasseurs_, _Teresa_, _Hernani_, _Marion Delorme_, _Sara la Baigneuse_,
_Harmonies_. Dans ce jeu de colin-maillard des épigraphes, on arrivera à
toucher du doigt la plupart des auteurs de ces pièces. Mais il faut se
résigner au mystère de l'anonyme pour ce reste d'épigraphes: _Ancien
fabliau_, _Ancien proverbe breton_, _épitaphe gothique_. Heureusement
tout finit par des chansons, comme dans l'histoire. Ainsi _chanson
italienne_, _chanson espagnole_, _chanson des marins_, _ballade des
petites filles_.
C'est fâcheux que cette profusion d'épigraphes fasse seulement beaucoup
de bruit pour rien. _Ne pleure pas_, dit Dovalle. Béranger répond:
_Chauffons-nous, chauffons-nous bien_. Sainte-Beuve offre _des petits
horizons_. Vite Alfred de Musset de crier: _Allons, la belle nuit
d'été_; _En chasse, et chasse heureuse!_ Victor Hugo étend ses ailes
pour voler, en poussant ce soupir: _Notre Dame, que c'est haut!_ Mais
ses filles l'arrêtent. De là ces réflexions: _La petite fille est
devenue jeune fille! La jeune fille rieuse! Oh! la paresseuse fille!_
Pendant ce temps-là Méry et Barthélemy se demandent _où trouver le
bonheur?_ La _Ballade des petites filles_ le donne pour rien:
_Hanneton, vole, vole, vole!_
L'épigraphe est le flambeau comme le résumé d'une composition, et doit
donner le diapason du morceau. Un auteur se révèle dans le choix des
épigraphes, aussi bien que dans le style. Au lieu d'être le Saint-Denis
des rois et des princes du sang de l'Intelligence, l'épigraphe de
Gautier n'est qu'un cimetière où les personnages les plus fameux sont
confondus, dans la fosse commune, avec les gens les plus médiocres, avec
les écrivains morts-nés. Le pédantisme d'une érudition de noms propres
dégénère en badauderie, et le badaud ne montre que la niaiserie.