LOUIS NICOLARDOT

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PARIS

TRESSE, ÉDITEUR

8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS

PALAIS-ROYAL

1883

_Tous droits réservés._

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L'IMPECCABLE

THÉOPHILE GAUTIER

ET

LES SACRILÈGES ROMANTIQUES

I

Théophile Gautier a obtenu une voix, un jour d'élection à l'Académie. Ce

bulletin que la presse attribua à Lamartine était de Sainte-Beuve.

C'était tout naturel. Gautier n'a jamais parlé de son père qui est

devenu directeur d'un bureau d'octroi, comme l'avait été M. de

Sainte-Beuve, le père de Sainte-Beuve; il est incontestablement le fils

unique de Joseph Delorme.

Gautier avait commencé les visites d'usage pour chaque candidat d'un

fauteuil d'immortel; il dut les cesser. Les dominateurs de l'Académie le

reçurent froidement, comme un inconnu et feignirent d'ignorer ses

titres. C'est que parmi ses ouvrages figure un roman dont le genre est

un prétexte d'exclusion.

L'Académie a ouvert ses bras à Littré et à Renan, mais elle se pique de

respecter la morale: c'est là une inconséquence. Qu'est-ce que la morale

sans la religion?

Gautier obtint à son tour un disciple. Baudelaire le vénéra comme un

_maître impeccable_. Or, un disciple n'est pas au-dessus du maître. Le

thermomètre doit baisser de Sainte-Beuve à Baudelaire et descendre à la

glace. Chez Baudelaire tout fut étude; ses traits annonçaient plus de

contention d'esprit que de chaleur naturelle; il était toujours d'une

propreté recherchée, mais il ne décorait rien de tout ce qu'il portait;

sa parole était nette, claire, argentine, mais froide; très poli, mais

sans familiarité, sans abandon, sans excentricité; s'il faisait rire,

c'était souvent à ses dépens, car il était évident qu'il avait préparé

ses conversations pour les visites et les dîners; à la moindre

contradiction il était tout désorienté. Il m'a toujours semblé un don

Juan systématique. Pour mieux poser, il se donnait à ses amis comme le

fils d'un prêtre et d'une religieuse, chose très fausse.

Pour qui l'a hanté ou lu, ce volcan de passions est tout simplement du

givre; il en a l'éclat et la frigidité. Le givre ne plaît que parce

qu'il rompt la monotonie des jours de brouillards et de neige. La neige

a son utilité dans l'hiver; mais le givre?

La camaraderie est venue en grossissant toujours après Baudelaire.

Gautier a eu son apothéose; grâce à une souscription, un monument est

consacré à sa mémoire.

La publication si précoce d'un ouvrage comme _Mademoiselle de Maupin_

décèle le tempérament et le style. Un pareil début annonce une

prédestination à l'impuissance. Gautier et Sainte-Beuve sont morts à peu

près au même âge, peu après la soixantième année. Ils sont entrés de

bonne heure dans cette _Légion de la Bedaine_ dont j'ai parlé dans la

_Confession de Sainte-Beuve_. Né avec une organisation plus frêle,

Sainte-Beuve a été forcé plus tôt de discontinuer ses expérimentations

de la volupté; la conscience de sa laideur a doublé la faiblesse de sa

constitution; mais une curiosité infatigable le portait à toucher à

toutes les branches de l'arbre de la science du bien et du mal; il a

dévoré les moralistes les plus rigides du Jansénisme avec la même

avidité que les poésies érotiques. Il a suivi tous les succès, mais en

restant sur la réserve, parce qu'il n'a presque travaillé que pour la

presse, obligée de respecter plus de convenances que le livre.

Gautier avait une belle figure et surtout une chevelure d'un Jupiter

Olympien; il faisait honneur à toutes les modes du temps et se sentait

attiré vers le beau dans tous les genres; mais sa physionomie manquait

d'expression. Sa dernière maladie a prouvé qu'il devait être impuissant,

depuis plusieurs années. Il avait à peine passé la cinquantaine qu'il se

disait franchement arrivé à l'heureux âge de l'impuissance.

Essentiellement lymphatique, il n'a connu ni les transports ni les

tourments des passions. Il a pu être libertin, mais jamais voluptueux.

S'il fut immoral, ce fut plus par système que par besoin. _Paresseux

avec délices_, il a écrit plus par nécessité que par enthousiasme et

conviction; il a maintes fois cédé à ses amis le souci de faire ses

articles, car son Pégase avait toujours besoin de quelque coup d'éperon

pour finir la copie. Indifférent au bien et au mal, il n'a mérité ni

ennemis acharnés, ni amis dévoués, comme certains journalistes. Au fond

ce n'était qu'un bon compagnon; impossible de lui reprocher de ces

basses vengeances, de ces trahisons qui pèsent sur la mémoire de

Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve n'a jamais fumé et fut toujours très sobre; il n'avait

d'appétit de Gargantua que pour les livres et croyait toujours ne rien

savoir; il restait sous l'impression de sa dernière lecture. Gautier

mangeait beaucoup et fumait toujours; mais de tous les livres, ceux

qu'il préférait c'étaient les lexiques. Tous ceux qui l'ont le plus

hanté s'accordent à lui reconnaître cette manie dont ses lecteurs ne se

douteront pas, comme on verra.

C'est parce qu'on lui fait l'honneur de l'estimer comme un linguiste que

l'idée m'est venue de l'étudier. Je laisse de côté tout ce qu'il a

composé; je n'entreprendrai d'examiner que les deux volumes de ses

_Poésies complètes_, publiées par la librairie Charpentier.

Ayant toujours préféré la poésie parfaite à la prose parfaite, et ne

m'étant jamais donné la peine de commettre de mauvais vers, je puis me

flatter de n'avoir aucun préjugé pour examiner ces deux volumes;

j'espère les juger sans fanatisme comme sans envie, puisque je n'ai

point connu Gautier et que j'ai une bonne provision de sympathie à la

disposition de quiconque l'admire.

Ce qui m'a suggéré l'idée de consacrer une étude à ces deux volumes,

c'est la grande importance qu'ils ont rapportée à l'auteur, avant et

après sa mort.

Depuis le sacre ou le mariage des rois et la naissance des dauphins ou

des princes du sang, aucun événement n'a été l'occasion d'une éruption

de vers comparable à celle dont le décès de Gautier devint le sujet. Ce

fut comme un grand concours d'Élégies. Tous ceux qui se donnent la peine

de faire des vers, se mirent en grand deuil; ils en auraient perdu les

cheveux, s'il leur en était resté; s'ils ne sont point morts de chagrin,

c'est seulement pour ne pas augmenter le désespoir d'une calamité

publique. La librairie s'est hâtée de recueillir et de cristalliser

toutes ces larmes si précieuses; elle en a construit le _Tombeau de

Gautier_. Comme le livre est beau, tous ceux qui ont pleuré des vers se

consolent dans la pensée d'avoir laissé de belles lamentations à la

tendresse de la postérité.

Cette unanimité de témoignages dont aucun écrivain n'avait jamais joui,

prouve: 1º que les poètes ne sont maintenant plus envieux;--2º que

les poètes n'ont aucun doute sur l'immortalité de l'âme à laquelle ils

sacrifient publiquement tant de vers;--et 3º que le métier de courtisan

n'était pas absolument abject sous la monarchie, puisque les

républicains de la veille ou du lendemain, de principes ou d'intérêts,

ont mis tant de zèle à le rétablir. Ces trois choses sont dignes de

louanges.

Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, ont cru devoir

cette marque publique de reconnaissance à la mémoire de Gautier. Le

premier il a dit et redit que tout le monde peut faire des vers, et que

c'est le travail et non l'inspiration, qui fait le mérite de la

versification. C'était rétablir la corvée des mots au détriment des

facultés natives. Autrefois on enseignait que, pour être poète, il

fallait être né poète. Gautier a changé cela. Aussi tous ceux qui sont

en état d'observer les règles de la prosodie affirment, avec la foi de

Trissotin, qu'ils sont des poètes. Tant pis pour l'expérience, si elle

rejette ce sophisme, si fanfaron de sa hardiesse et de sa nouveauté!

Il y avait bien quelque chose comme cela dans la prose et les vers de

Victor Hugo, mais pas à l'état de symbole. Il jouissait du droit

d'aînesse et du droit du plus fort; on ne songea point à lui disputer

le premier rang. Mais on reconnut Gautier comme le second poète; c'était

Dieu et Mahomet, son prophète. Donc on adora et on pria, en esprit et en

vérité, Victor Hugo comme le Père éternel de la Poésie; pareillement on

adora et on pria, en esprit et en vérité, Théophile Gautier comme le

Fils Unique du Dieu de la Poésie. De tous ceux qui se condamnent à la

corvée des vers, il n'y en a pas un qui ne croie procéder du Père et du

Fils, et ne se regarde comme l'Esprit de la Trinité Poétique. Ceci

explique pourquoi les poètes qui abusent de tout, laissent le

Saint-Esprit assez tranquille; Béranger avait affirmé que l'Esprit est

de trop dans la Trinité.

Pour consacrer l'invention de cette érudition des mots qui doit, dans

l'avenir, remplacer l'âme du poète et le cerveau du penseur, tous ceux

qui se donnent la peine de faire des vers acclamèrent Gautier _poète

impeccable_.

Cet adjectif qualificatif, essentiellement catholique, n'avait jamais

été appliqué à un homme, ni à plus forte raison à un écrivain. L'Eglise

Romaine allait proclamer solennellement, en plein concile, le dogme de

l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge: de là l'idée de retirer le

mot impeccable de sa retraite, si rarement troublée, et de le graver sur

le front d'un poète. Il est digne de remarque que tous les prosateurs et

poètes, qui ont précédé et suivi le mouvement révolutionnaire de 1830,

se sont ingéniés à jouer le rôle de Tartuffes par l'affectation

exclusive et permanente de tous les substantifs, verbes et adjectifs,

créés ou consacrés par la Religion et respectés par l'usage. Au moyen de

cette hypocrisie de mots, ils se sont insinués dans les familles

chrétiennes et chez tous les honnêtes gens pour y déposer le germe du

scepticisme qu'ils ont tenu bien caché, suivant leurs intérêts, mais

qu'ils n'ont pas manqué de professer et d'étaler dès que leur fortune le

leur permit, sans courir aucun risque. Ils ont recours à l'enterrement

civil pour se venger de la longue contrainte de leur passé de

saltimbanque. Par cette manifestation ne se rendent-ils pas la justice

qu'ils ne méritent que le néant et l'oubli pour avoir autant tartufié

que versifié?

Le titre d'_impeccable_ décerné et maintenu à Gautier, mérite attention.

Aussi c'est comme linguiste que je me propose de le prendre. Toute

l'Ecole romantique viendra lui tenir compagnie dans cette étude de

linguistique à propos de vers, bâclés à coup de dictionnaire, pour

justifier la théorie que la Poésie n'est après tout qu'une fabrique de

vers à laquelle on ne doit demander que le tapage d'une musique

tambourine, le charivari de tous les mots à vent.

Cette étude de mots nous donnera toute l'histoire des sacrilèges

romantiques.

L'office du Saint-Sacrement défie la Critique. Depuis Fontenelle, c'est

un fait reconnu en littérature que l'_Imitation de Jésus-Christ_ est le

plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes; jadis Corneille

l'a traduit en vers; de nos jours Lamennais l'a traduit en prose; le

chapitre cinquième du troisième livre est consacré à l'Amour; c'est

encore ce qu'on peut trouver de plus complet sur ce sujet. Tout le

quatrième livre est relatif à l'Eucharistie; c'est le chef-d'oeuvre de

l'ouvrage.

Après la _Transfiguration_, de Raphaël, et le _Jugement dernier_, de

Michel-Ange, les artistes ont toujours placé au premier rang la _Dispute

du saint sacrement_ par Raphaël, la _Cène de Jésus-Christ avec les

Apôtres_, par Léonard de Vinci, la _Communion de S. Jérome_, par le

Dominiquin.

Ce que Bossuet a écrit de plus original, de plus hardi, de plus

étonnant, ce sont ses _Méditations_ sur _la Cène_; les romantiques qui

aiment tant la difficulté vaincue, n'ont rien produit de comparable à la

dix-huitième et à la vingt-quatrième, comme tour de force dans notre

langue.

Se souvient-on des négations de Spinosa qui n'aimait que les mouches et

les araignées, quand on voit les tableaux que _la Messe_, la

_Fête-Dieu_, la _Communion_ ont inspirés à Chateaubriand? Osera-t-on

comparer aux taquineries de Bayle qui n'a jamais aimé que les

marionnettes, ce _Traité sur les sacrifices_ que Joseph de Maistre

composa pour développer et justifier la page consacrée à la _Communion_

dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_?

Après l'_Essai sur l'Indifférence en matière de Religion_ par l'abbé de

Lamennais, l'ouvrage le plus remarquable que notre siècle doive à un

prêtre, ce sont les _Considérations sur le dogme générateur_ de la piété

catholique par l'abbé Gerbet, mort évêque de Perpignan. Au commencement

de l'empire, Sainte-Beuve en a rendu compte et ne lui a reproché que le

défaut d'être trop court. L'auteur n'aurait rien laissé à désirer, s'il

avait mieux connu l'Histoire ecclésiastique.

Dans une station à Dijon, sous la République, le R. P. Lacordaire

prêchait sur l'Eucharistie; il devint si éblouissant, si pathétique

qu'un général transporté d'admiration, se leva subitement et s'écria:

«F..... que c'est beau!» Personne ne se scandalisa parce que cette

exaltation exprimait le sentiment de tout l'auditoire ravi, comme un

seul homme, jusqu'aux lèvres du prêtre.

Napoléon a été enivré de toutes les jouissances humaines; il avoua, un

jour, à ses maréchaux éblouis de sa gloire, que c'était le jour de sa

première communion qu'il regardait comme le plus beau de sa vie. A

Sainte-Hélène, il s'humilia sous les verges du Dieu des Armées, confessa

ses fautes et mourut muni des sacrements de l'Église, en désirant que

ses restes fussent un jour portés dans l'Église des Invalides.

Sous la Commune, la première communion se fit à Paris, comme d'habitude,

mais avec moins de pompe. On a nommé dans le temps les chefs de la

Commune qui ont assisté, vivement émus, à la première communion de leurs

enfants. Il y a eu des Églises qui n'ont pas été profanées, comme on s'y

attendait, parce qu'elles ont eu pour protecteurs de ces pères dont les

enfants venaient d'y faire la première communion.

Le plus auguste des sacrements est devenu pour les romantiques le plus

habituel sujet de profanations. Depuis Michelet jusqu'au romancier, le

mot de communion est étendu à tout; c'est la famille, c'est le mariage,

c'est le concubinage, c'est le viol, c'est même une cohue.

Sainte-Beuve a consacré une partie de sa vie à étudier l'histoire de

Port-Royal, il n'a pas hésité à scruter les mystères de la théologie que

les docteurs de l'Eglise n'ont abordés qu'en tremblant. Aussi lui est-il

arrivé de laisser pour définitions des images qui font la risée des

théologiens et des écrivains aussi bien chez les protestants que chez

les catholiques. Il n'a pas même compris le sens des mots latins les

plus simples, les plus clairs pour quiconque se donne la peine d'ouvrir

un dictionnaire latin-français.

Feu M. Hector de Saint-Maur a publié en 1865, chez Douniol, libraire du

_Correspondant_, une traduction en vers du _Psautier_, qui a eu tout le

succès qu'elle mérite. Il s'agit de rendre le cinquième verset du

quatrième Psaume qui se chante aux Complies du Dimanche: _Irascimini et

nolite peccare_. La pensée de David n'inspire que ce vers:

Blasphémez et criez, oui,--mais ne péchez plus.

Le Dante que le traducteur a dû lire, n'a pas laissé les blasphémateurs

impunis; dans son _Enfer_, ch. XI, il les plonge dans le même cercle de

douleurs que les usuriers et les sodomites. Dans son _Histoire des

Français de divers états_, Monteil a eu soin de rappeler tous les

châtiments auxquels les blasphémateurs furent condamnés, depuis

Philippe-Auguste jusqu'à la Révolution.

Il faut être romantique pour ne pas qualifier le blasphème de péché! Un

écolier de huitième traduira ainsi les mots latins précités:

_Fâchez-vous et gardez-vous de pécher_. Il est clair comme le jour qu'il

s'agit ici d'une colère qui est un mérite, et non l'un des sept péchés

capitaux. C'est la colère de Jacob contre Ruben, l'aîné de ses enfants,

qui a souillé sa couche. C'est la colère de Moïse, brisant les tables de

la loi en voyant l'idolatrie de son peuple. C'est la colère de saint

Pierre, reprochant leur hypocrisie à Ananie et à sa femme Saphire. C'est

la colère de Jésus-Christ, chassant du Temple tous ces marchands qui

font de la maison de la prière une caverne de voleurs.

Lorsque je fis ces observations à M. de Saint-Maur, il eut honte de son

ignorance et de sa bévue. Ses lecteurs comme ses critiques, ne s'en

étaient pas aperçus.

Dans la _Chute d'un Ange_, les traits de Lackmi réunissent à la fois

femme, enfant, démon, ange. Ainsi nous avons sous les yeux les deux

âges, les deux sexes, le bien et le mal, la félicité et le désespoir, la

charité et le blasphème, le paradis et l'enfer, et la terre par-dessus

le marché! Il faudra reléguer la Philosophie à la Salpêtrière, si elle

ne va plus loin que Bacon, Descartes, Malebranche et Leibnitz.

Les romantiques ont accablé d'injures M. Désiré Nisard pour avoir

protesté contre la _littérature facile_. Que deviendra notre langue pour

les Français et les étrangers, si l'on continue de ne tenir aucun compte

du sens des mots?

L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques · 第 9 / 20 题