Cette lettre écrite et jetée à la boîte de Landivisiau, pour qu’elle
portât le timbre du bureau de mon canton, j’éprouvai un tel soulagement,
un tel bien-être, que, durant mon retour vers les collines du Quimpérois
et les abords moins riants du Cap, je repris presque goût à l’humanité.
Finie, la randonnée de l’âme défunte! Je me sentais désormais un passant
comme un autre, un passant que rien ne presse et qui muse aux
distractions de la route, sûr de trouver bon gîte à l’étape, puisqu’il a
le gousset garni. Le parcours était d’une trentaine de lieues: j’avais
plus d’une semaine pour le faire et décidai de le faire à pied, tout
uniment, non sans quelques crochets à droite, à gauche, histoire de
varier les spectacles et de prolonger, comme on dit, le plaisir.
De vrai, ce fut bien un plaisir, quoique d’une essence un peu
particulière. Je ne gravissais pas une côte d’où la vue pouvait
librement s’étendre, sans me répéter, en regardant derrière moi les
houles de pays disparaître et les flèches des clochers s’amincir en
pointes d’aiguilles, sans me répéter, dis-je, avec une espèce de
contentement sauvage:
--Enfonce-toi cela dans les yeux! Goulven Dénès, car tu ne le reverras
plus, mon brave,--plus jamais!
Et cette certitude du «jamais plus» me devenait une âpre jouissance, par
tout ce qu’elle me faisait découvrir, dans les choses, de grâces
secrètes et de pénétrantes douceurs.
Joignez que c’était, selon l’expression bretonne, la «saison bénie», et
qu’aucun début de printemps ne se montra plus propice. Chaque matin, le
soleil semblait se lever avec moi et, toute la journée, je l’avais pour
compagnon. J’en eus d’autres: des _pillawers_ en tournée, des ouvriers
«sur le trimard», une colonie de sabotiers qui émigraient, la hache à
l’épaule, vers les bois de Cheffontaines, au-delà de Quimper. Je leur
emboîtais le pas, souvent même je rompais le pain avec eux, et, aux
auberges de mi-voie, nous trinquions ensemble.
Le 1er avril, à l’heure de la mer étale, je sautais du quai d’Audierne
sur le pont du _Ravitailleur_.
--Quelle chance! s’écria le père Lozac’h qui veillait à l’arrimage,--au
moins, nous n’aurons pas à faire relâche dans votre sacré trou de
Beztré!
Puis, m’ôtant des mains, pour le loger dans «la chambre», un panier de
bouteilles que je venais de prendre chez le négociant:
--Du vin! et du cacheté, encore! Fichtre!... il y a donc une noce en
perspective au château de Gorlébella?
--Comme vous dites, patron... Vous en entendrez parler, quelque jour.