XIII

Sept heures du soir.

C’est la dernière fois aussi que je viens de procéder à l’allumage du

feu.

Elle finit assez mal, au dehors, cette journée après laquelle, durant

tout un mois, j’ai tant soupiré. Les vents ont incliné vers le suroît.

Une aile sombre, une aile d’une envergure immense et comme ouatée, par

places, d’un duvet grisâtre, monte et plane sur la mer où frissonnent

des teintes sinistres des glauques et des violets innomés. Sein, toute

noire, semble baigner dans une mare de sang refroidi. Une étoile, qui

s’essayait à luire, a pris peur et s’est éclipsée. Seuls, les phares

dardent leurs prunelles intermittentes ou fixes au milieu de cette

grande ténèbre soudaine, annonciatrice de l’ouragan.

Ainsi que vous le trouverez porté à la feuille de service, ils sont tous

visibles, ce soir. Depuis le pâle éclair de l’Ar-Mèn jusqu’à la crinière

étincelante que secoue le Stif, pas un ne manque à l’appel... Les eaux

peuvent s’ébrouer, le grain peut fondre: les sentinelles atlantiques

sont à leur poste!...

Allons! achève de régler tes comptes avec la vie, dur moribond de

Gorlébella!

* * * * *

Le Léon, je vous l’ai dit, n’est point une terre à légendes, mon

ingénieur. On y est peu sensible au charme des beaux récits où

s’enchante l’âme trégorroise. La superstition, en revanche, y pousse

dans les esprits une racine tenace et les enserre des mille replis de

ses sarments noueux. Le plus souvent elle y revêt un caractère funèbre.

La constante préoccupation de la mort est sur cette race. Ses monuments

les plus artistiques sont, avec ses églises, ses ossuaires. A Saint-Pol,

nos professeurs ne se faisaient pas faute de nous conduire en promenade

au cimetière de la ville et de nous détailler à plaisir les richesses

d’ornement de son enceinte, qu’ils comparaient au Campo-Santo.

J’ai eu occasion, je crois, de mentionner dans ces pages la béguine qui

m’enseigna mon catéchisme. De temps à autre, elle complétait le texte

orthodoxe par des gloses de sa façon. Elle nous disait, par exemple:

--Lorsque l’âme, au moment du trépas, quitte le corps, elle a certaines

formalités terrestres à remplir, avant de se présenter au tribunal de

Dieu. Pour cela, elle se change soit en souris, soit en moucheron, soit

en quelque animal encore plus subtil et plus fugace. Ainsi déguisée,

elle va, trotte, vole. Tous les objets qui lui ont servi de son vivant,

toutes les bêtes qu’elle a employées, tous les lieux qui évoquent pour

elle un souvenir, ou joyeux, ou triste, il faut qu’elle les effleure,

qu’elle les visite, qu’elle les parcoure, en un mot, qu’elle prenne

congé d’eux.

Et la béguine concluait, en baissant mystérieusement la voix:

--Retenez-le, car ce n’est pas dans les livres... Cela s’appelle _la

randonnée de l’âme défunte_...

* * * * *

La randonnée de l’âme défunte!... Voilà bien ce que fut cet étrange, ce

fantomatique voyage au pays de mes origines et de mon printemps.

Landerneau est le seuil du Léon, mon ingénieur. Je m’étais dit:

--Je ne le franchirai pas!

J’avais même commencé de rebrousser chemin vers le Sud, avec l’intention

de regagner la Cornouailles, par petites étapes. Mais, dès la montée de

Penn-Créach, au troisième kilomètre, mes jarrets fléchirent. Je m’assis

sur un tas de cailloux. Au soleil baissant, je n’avais pas bougé d’une

semelle. J’étais sans courage. Des rouliers passèrent, qui allaient dans

la direction de la ville: je reconnus, à leurs clochettes

tintinnabulantes, les harnais des minoteries de l’Elorn, en aval de

Plounéventèr. Un des hommes remarqua mes traits abattus, mon air

d’extrême lassitude.

--Si vous venez par là-bas, il y a place pour vous sur les sacs vides!

me cria-t-il.

Il m’indiquait du bout de son fouet le bleu des collines léonnaises,

déjà touchées, dans le lointain, par les premières ombres du soir.

Je répondis: non, de la tête.

Mais, lorsque les lourds chariots eurent disparu dans la descente, un

regret me poignit le cœur. Les voix des clochettes continuaient

d’arriver jusqu’à moi. On eût dit qu’au lieu de s’éteindre, leur

carillon en marche se faisait plus distinct et plus sonore. Peu à peu ce

fut comme un ensorcellement, comme une hantise. Elles tintaient de

toutes parts, maintenant, et leur musique était un langage qui

signifiait:

--Lève-toi donc, et suis-nous!

Je me levai et je les suivis. Quatre heures plus tard, environ, je

reprenais contact avec la terre que je m’étais juré de ne point revoir.

J’espérais tressaillir de la seule allégresse qui me fût encore permise,

en m’y retrouvant. Je m’aperçus, au contraire, que je n’avais plus rien

de commun avec elle. Vainement je la parcourus en tous sens; vainement,

je rôdai par ses champs, ses landes, à la recherche de mon enfance, de

mon adolescence, de ma jeunesse. Oh! ce n’était pas que les choses

eussent changé, ni non plus--ou à peine--les êtres. Mais, ceux-ci comme

celles-là, qu’ils m’étaient donc devenus indifférents, étrangers!... Ce

bourg? Oui, j’aurais pu dessiner de mémoire la silhouette de chacune de

ses maisons. Cette église? Parfaitement: pendant des années, j’avais

prié d’une lèvre fervente, agenouillé dans ce banc d’œuvres. Et cette

fontaine, au bas de pré?... Et cette fougeraie, au versant de ce

coteau?... Et le glissement silencieux de la rivière entre ces coudres

et ces saules?... Certes! certes!... Et après?... Est-ce que tout avait

été, à proprement parler, de la vie, de la vie véritable, de la vie

vécue?... Ma vie? Qu’avais-je à en chercher ici les traces? N’était-elle

pas née avec mon amour pour Adèle Lézurec, la Trégorroise? Ne

venait-elle pas d’être tarie jusqu’en ses sources les plus profondes par

sa trahison?...

Un instant je doutai si je pousserais jusqu’à Kerdannou.

Je m’y acheminai, néanmoins, le lundi soir, à nuit close. Je devrais

plutôt dire que je m’y traînai, car ces trois jours et demi de

macérations m’avaient exténué. J’avais pris un sentier de traverse qui

aboutit derrière la ferme. J’évitais ainsi d’être signalé par le chien

dont la niche était située près du porche de la cour, de l’autre côté

des bâtiments. De plus, j’arrivais tout droit à l’_appotis-tôl_, à

l’espèce de donjon carré qui flanque la plupart des métairies léonardes

et forme dans la vaste cuisine un retrait, généralement réservé aux

maîtres.

La fenêtre de notre _appotis-tôl_ était éclairée.

J’eus assez de force pour me hisser sur les coudes, et, par

l’entrebâillement des rideaux d’andrinople rouges, je regardai.

Assis à gauche de la table, le vieux Dénès penchait sur un missel aussi

jaune que glèbe son dur profil osseux. Fidèle à la coutume de sa maison,

il lisait à haute voix pour ses domestiques la vie en breton du saint du

jour. L’ampleur monotone de son débit avait quelque chose d’impérieux et

de sacerdotal tout ensemble. Par intervalles, sans s’interrompre, il

glissait un œil inquisiteur vers le fond obscur de la pièce. Quelque

tailleur de chanvre, probablement, qui avait enfreint la règle du

silence ou quelque gardeuse de vaches qui s’était laissée vaincre par le

sommeil...

En face de lui, les doigts joints, la figure pâle comme une cire, se

tenait ma mère. Ma mère!... L’immense, l’infinie détresse que je

comprimais en moi creva du coup. Des flots de larmes brûlantes

ruisselèrent sur mon visage, et, doucement, doucement, je pris à gémir

comme un petit enfant malade:

--C’est moi, _mamm_!... Je suis venu... Mais tu ne sais pas... Il ne

faut pas que tu saches... Oh! si tu savais!...

Elle, cependant, écoutait le chef de famille: «... En récompense de ses

vertus, Dieu avait accordé à saint Ténénan le don des miracles...»

Brusquement, elle frissonna: ses paupières, jusque-là religieusement

baissées, se soulevèrent... Le regard attire le regard, mon ingénieur.

Avant que j’eusse eu le temps de me dérober, les nôtres s’étaient

rencontrés, s’étaient vus... J’entends encore son cri:

--Là! Là! contre la vitre...! Goulven! mon fils Goulven!...

Comment je réussis à grimper dans les branches inextricables de l’un des

antiques pommiers qui sont en bordure de l’aire, ne me le demandez pas:

je serais impuissant à vous répondre. Toutes les lanternes de Kerdannou

étaient déjà dehors. Longtemps, leurs lueurs se promenèrent autour du

corps de logis principal, autour des hangars, autour des granges. On

fouilla les étables. Les bœufs, réveillés, mugirent. Deux ou trois fois,

mes parents passèrent à portée de mon refuge; le vieux grognait:

--Des imaginations de femme!... Tu n’as rien vu!

Elle, alors:

--Je l’ai vu comme je te vois, et si maigri, si hâve!

D’une voix épeurée, elle ajouta:

--Si ce n’est pas lui, c’est son _intersigne_!

Va, c’était l’un et l’autre, pauvre chère _mamm_! Dans ce vivant, il n’y

avait plus que de la mort.

La ferme une fois rentrée dans son immobilité et son silence, tout ce

que je pus faire, fut de me laisser choir à bas de mon arbre. J’étais à

bout. Je sentais comme de grands coups de faux qui me balafraient les

entrailles. Dans ma tête vide, mes prunelles se dilataient jusqu’à faire

éclater leurs orbites, et mes tempes, par contre, se serraient, se

rétrécissaient... Je croyais respirer dans l’atmosphère nocturne des

odeurs de pain cuit. Un fumet de soupe au lard me caressait les narines.

J’essayais de tendre les mains vers des plats illusoires... C’était

atroce. Heureusement que la vision de la vieille de Plounéour-Ménèz et

de son panier à victuailles traversa mon délire.

La fouace! Je me rappelai la fouace, dans la poche droite de ma veste.

J’étais sauvé. Ah! de quelles dents j’y mordis!...

* * * * *

Le lendemain, un peu avant midi, j’étais attablé dans la grand-salle de

l’hôtel de la Poste, à Landivisiau. Des maquignons à longues blouses,

des Normands et des Béarnais, venus pour la foire de Mars qui allait

s’ouvrir, attendaient l’heure du déjeuner en jouant aux cartes et en

buvant des apéritifs. Moi, j’écrivais à ma femme:

«Mon Adèle bien-aimée,

»Je suis guéri de croire aux prophéties mensongères des sous qui

brillent dans l’obscurité. J’ai trouvé tout le monde en joie à

Kerdannou...

»--Alors, c’est pour m’annoncer ton retour immédiat? me diras-tu.

»Si je n’avais à consulter que mon envie, je serais déjà sur la route

qui mène au Raz. Je me languis de toi. Mais, c’est ma mère... On a tué

le veau gras, comme pour l’Enfant prodigue, et elle prétend que je ne

parte point jusqu’à ce que tout soit mangé. Quand je lui objecte que

tu es là-bas, toute seule, elle me clôt la bouche, en répliquant:

»--Ta femme?... Elle est meilleure que tu ne dis; ce n’est pas elle,

sûrement, qui se fâchera, si tu donnes à ta mère une douzaine de jours

en six ans!

»Et je suis contraint d’avouer qu’elle a raison, en ce qui te

concerne. N’as-tu pas été la première à me recommander de prendre des

vacances, et de les prendre bonnes?

»Je vous obéis à toutes deux, et je reste. Ne compte pas sur moi avant

mercredi en huit. Il se peut même--car il faut tout prévoir--qu’à

cause de la difficulté des communications, je n’aie pas le temps de te

joindre et que je sois obligé de m’embarquer sur le _Ravitailleur_ à

Audierne, au port d’attache. Si la chose arrive, c’est moi qui serai

le plus désolé. Mais aussi, quelle compensation, quinze jours après!

»Je t’entends qui te récries:

»--Comment, quinze jours après?...

»Eh! oui, mon aimée. N’ai-je pas perdu mon pari? Et ce dîner, ce

fameux dîner, ne faut-il pas que nous le fassions? Et pour qu’il ait

lieu, ne faut-il pas que nous soyons tous trois réunis? Or, cette

réunion, tu sais bien qu’elle n’est pas possible à la Pointe, puisque,

de Louarn et de moi, si l’un est à terre, l’autre est nécessairement

au phare. Alors?... Alors, je te donne rendez-vous le 17 avril,--à

Gorlébella!

»Est-ce assez congrûment déduit? On n’est guère poète en Léon, mais

l’on y a le sens du calcul!... Tu ne te récries plus, n’est-ce pas? Et

tu le connais maintenant, ce projet dont je t’avais tant fait mystère,

l’autre soir. Avais-je tort d’affirmer qu’il réaliserait un de tes

rêves les plus chers? Quant à la consigne, tant pis! Je l’ai respectée

assez longtemps pour avoir le droit de la violer une fois. Des

circonstances comme celle-ci ne se représentent pas tous les jours.

D’ailleurs, toutes les précautions seront prises. Et toutes les

dispositions aussi, tu verras. Les gens de ma sorte, lorsqu’ils font

une folie, la font complète. Je pare en imagination ta chambre. Devine

laquelle? La chambre de l’ingénieur, parbleu! Et jamais elle n’aura

été à pareille fête, je te promets.

»Mais c’est à moi surtout qu’il tarde d’y être et de vous prouver, à

Louarn et à toi, que, quand je perds, je sais payer. Celui qui n’a que

ta pensée en tête,

Le gardien du feu · 第 22 / 26 题