Sept heures du soir.
C’est la dernière fois aussi que je viens de procéder à l’allumage du
feu.
Elle finit assez mal, au dehors, cette journée après laquelle, durant
tout un mois, j’ai tant soupiré. Les vents ont incliné vers le suroît.
Une aile sombre, une aile d’une envergure immense et comme ouatée, par
places, d’un duvet grisâtre, monte et plane sur la mer où frissonnent
des teintes sinistres des glauques et des violets innomés. Sein, toute
noire, semble baigner dans une mare de sang refroidi. Une étoile, qui
s’essayait à luire, a pris peur et s’est éclipsée. Seuls, les phares
dardent leurs prunelles intermittentes ou fixes au milieu de cette
grande ténèbre soudaine, annonciatrice de l’ouragan.
Ainsi que vous le trouverez porté à la feuille de service, ils sont tous
visibles, ce soir. Depuis le pâle éclair de l’Ar-Mèn jusqu’à la crinière
étincelante que secoue le Stif, pas un ne manque à l’appel... Les eaux
peuvent s’ébrouer, le grain peut fondre: les sentinelles atlantiques
sont à leur poste!...
Allons! achève de régler tes comptes avec la vie, dur moribond de
Gorlébella!
* * * * *
Le Léon, je vous l’ai dit, n’est point une terre à légendes, mon
ingénieur. On y est peu sensible au charme des beaux récits où
s’enchante l’âme trégorroise. La superstition, en revanche, y pousse
dans les esprits une racine tenace et les enserre des mille replis de
ses sarments noueux. Le plus souvent elle y revêt un caractère funèbre.
La constante préoccupation de la mort est sur cette race. Ses monuments
les plus artistiques sont, avec ses églises, ses ossuaires. A Saint-Pol,
nos professeurs ne se faisaient pas faute de nous conduire en promenade
au cimetière de la ville et de nous détailler à plaisir les richesses
d’ornement de son enceinte, qu’ils comparaient au Campo-Santo.
J’ai eu occasion, je crois, de mentionner dans ces pages la béguine qui
m’enseigna mon catéchisme. De temps à autre, elle complétait le texte
orthodoxe par des gloses de sa façon. Elle nous disait, par exemple:
--Lorsque l’âme, au moment du trépas, quitte le corps, elle a certaines
formalités terrestres à remplir, avant de se présenter au tribunal de
Dieu. Pour cela, elle se change soit en souris, soit en moucheron, soit
en quelque animal encore plus subtil et plus fugace. Ainsi déguisée,
elle va, trotte, vole. Tous les objets qui lui ont servi de son vivant,
toutes les bêtes qu’elle a employées, tous les lieux qui évoquent pour
elle un souvenir, ou joyeux, ou triste, il faut qu’elle les effleure,
qu’elle les visite, qu’elle les parcoure, en un mot, qu’elle prenne
congé d’eux.
Et la béguine concluait, en baissant mystérieusement la voix:
--Retenez-le, car ce n’est pas dans les livres... Cela s’appelle _la
randonnée de l’âme défunte_...
* * * * *
La randonnée de l’âme défunte!... Voilà bien ce que fut cet étrange, ce
fantomatique voyage au pays de mes origines et de mon printemps.
Landerneau est le seuil du Léon, mon ingénieur. Je m’étais dit:
--Je ne le franchirai pas!
J’avais même commencé de rebrousser chemin vers le Sud, avec l’intention
de regagner la Cornouailles, par petites étapes. Mais, dès la montée de
Penn-Créach, au troisième kilomètre, mes jarrets fléchirent. Je m’assis
sur un tas de cailloux. Au soleil baissant, je n’avais pas bougé d’une
semelle. J’étais sans courage. Des rouliers passèrent, qui allaient dans
la direction de la ville: je reconnus, à leurs clochettes
tintinnabulantes, les harnais des minoteries de l’Elorn, en aval de
Plounéventèr. Un des hommes remarqua mes traits abattus, mon air
d’extrême lassitude.
--Si vous venez par là-bas, il y a place pour vous sur les sacs vides!
me cria-t-il.
Il m’indiquait du bout de son fouet le bleu des collines léonnaises,
déjà touchées, dans le lointain, par les premières ombres du soir.
Je répondis: non, de la tête.
Mais, lorsque les lourds chariots eurent disparu dans la descente, un
regret me poignit le cœur. Les voix des clochettes continuaient
d’arriver jusqu’à moi. On eût dit qu’au lieu de s’éteindre, leur
carillon en marche se faisait plus distinct et plus sonore. Peu à peu ce
fut comme un ensorcellement, comme une hantise. Elles tintaient de
toutes parts, maintenant, et leur musique était un langage qui
signifiait:
--Lève-toi donc, et suis-nous!
Je me levai et je les suivis. Quatre heures plus tard, environ, je
reprenais contact avec la terre que je m’étais juré de ne point revoir.
J’espérais tressaillir de la seule allégresse qui me fût encore permise,
en m’y retrouvant. Je m’aperçus, au contraire, que je n’avais plus rien
de commun avec elle. Vainement je la parcourus en tous sens; vainement,
je rôdai par ses champs, ses landes, à la recherche de mon enfance, de
mon adolescence, de ma jeunesse. Oh! ce n’était pas que les choses
eussent changé, ni non plus--ou à peine--les êtres. Mais, ceux-ci comme
celles-là, qu’ils m’étaient donc devenus indifférents, étrangers!... Ce
bourg? Oui, j’aurais pu dessiner de mémoire la silhouette de chacune de
ses maisons. Cette église? Parfaitement: pendant des années, j’avais
prié d’une lèvre fervente, agenouillé dans ce banc d’œuvres. Et cette
fontaine, au bas de pré?... Et cette fougeraie, au versant de ce
coteau?... Et le glissement silencieux de la rivière entre ces coudres
et ces saules?... Certes! certes!... Et après?... Est-ce que tout avait
été, à proprement parler, de la vie, de la vie véritable, de la vie
vécue?... Ma vie? Qu’avais-je à en chercher ici les traces? N’était-elle
pas née avec mon amour pour Adèle Lézurec, la Trégorroise? Ne
venait-elle pas d’être tarie jusqu’en ses sources les plus profondes par
sa trahison?...
Un instant je doutai si je pousserais jusqu’à Kerdannou.
Je m’y acheminai, néanmoins, le lundi soir, à nuit close. Je devrais
plutôt dire que je m’y traînai, car ces trois jours et demi de
macérations m’avaient exténué. J’avais pris un sentier de traverse qui
aboutit derrière la ferme. J’évitais ainsi d’être signalé par le chien
dont la niche était située près du porche de la cour, de l’autre côté
des bâtiments. De plus, j’arrivais tout droit à l’_appotis-tôl_, à
l’espèce de donjon carré qui flanque la plupart des métairies léonardes
et forme dans la vaste cuisine un retrait, généralement réservé aux
maîtres.
La fenêtre de notre _appotis-tôl_ était éclairée.
J’eus assez de force pour me hisser sur les coudes, et, par
l’entrebâillement des rideaux d’andrinople rouges, je regardai.
Assis à gauche de la table, le vieux Dénès penchait sur un missel aussi
jaune que glèbe son dur profil osseux. Fidèle à la coutume de sa maison,
il lisait à haute voix pour ses domestiques la vie en breton du saint du
jour. L’ampleur monotone de son débit avait quelque chose d’impérieux et
de sacerdotal tout ensemble. Par intervalles, sans s’interrompre, il
glissait un œil inquisiteur vers le fond obscur de la pièce. Quelque
tailleur de chanvre, probablement, qui avait enfreint la règle du
silence ou quelque gardeuse de vaches qui s’était laissée vaincre par le
sommeil...
En face de lui, les doigts joints, la figure pâle comme une cire, se
tenait ma mère. Ma mère!... L’immense, l’infinie détresse que je
comprimais en moi creva du coup. Des flots de larmes brûlantes
ruisselèrent sur mon visage, et, doucement, doucement, je pris à gémir
comme un petit enfant malade:
--C’est moi, _mamm_!... Je suis venu... Mais tu ne sais pas... Il ne
faut pas que tu saches... Oh! si tu savais!...
Elle, cependant, écoutait le chef de famille: «... En récompense de ses
vertus, Dieu avait accordé à saint Ténénan le don des miracles...»
Brusquement, elle frissonna: ses paupières, jusque-là religieusement
baissées, se soulevèrent... Le regard attire le regard, mon ingénieur.
Avant que j’eusse eu le temps de me dérober, les nôtres s’étaient
rencontrés, s’étaient vus... J’entends encore son cri:
--Là! Là! contre la vitre...! Goulven! mon fils Goulven!...
Comment je réussis à grimper dans les branches inextricables de l’un des
antiques pommiers qui sont en bordure de l’aire, ne me le demandez pas:
je serais impuissant à vous répondre. Toutes les lanternes de Kerdannou
étaient déjà dehors. Longtemps, leurs lueurs se promenèrent autour du
corps de logis principal, autour des hangars, autour des granges. On
fouilla les étables. Les bœufs, réveillés, mugirent. Deux ou trois fois,
mes parents passèrent à portée de mon refuge; le vieux grognait:
--Des imaginations de femme!... Tu n’as rien vu!
Elle, alors:
--Je l’ai vu comme je te vois, et si maigri, si hâve!
D’une voix épeurée, elle ajouta:
--Si ce n’est pas lui, c’est son _intersigne_!
Va, c’était l’un et l’autre, pauvre chère _mamm_! Dans ce vivant, il n’y
avait plus que de la mort.
La ferme une fois rentrée dans son immobilité et son silence, tout ce
que je pus faire, fut de me laisser choir à bas de mon arbre. J’étais à
bout. Je sentais comme de grands coups de faux qui me balafraient les
entrailles. Dans ma tête vide, mes prunelles se dilataient jusqu’à faire
éclater leurs orbites, et mes tempes, par contre, se serraient, se
rétrécissaient... Je croyais respirer dans l’atmosphère nocturne des
odeurs de pain cuit. Un fumet de soupe au lard me caressait les narines.
J’essayais de tendre les mains vers des plats illusoires... C’était
atroce. Heureusement que la vision de la vieille de Plounéour-Ménèz et
de son panier à victuailles traversa mon délire.
La fouace! Je me rappelai la fouace, dans la poche droite de ma veste.
J’étais sauvé. Ah! de quelles dents j’y mordis!...
* * * * *
Le lendemain, un peu avant midi, j’étais attablé dans la grand-salle de
l’hôtel de la Poste, à Landivisiau. Des maquignons à longues blouses,
des Normands et des Béarnais, venus pour la foire de Mars qui allait
s’ouvrir, attendaient l’heure du déjeuner en jouant aux cartes et en
buvant des apéritifs. Moi, j’écrivais à ma femme:
«Mon Adèle bien-aimée,
»Je suis guéri de croire aux prophéties mensongères des sous qui
brillent dans l’obscurité. J’ai trouvé tout le monde en joie à
Kerdannou...
»--Alors, c’est pour m’annoncer ton retour immédiat? me diras-tu.
»Si je n’avais à consulter que mon envie, je serais déjà sur la route
qui mène au Raz. Je me languis de toi. Mais, c’est ma mère... On a tué
le veau gras, comme pour l’Enfant prodigue, et elle prétend que je ne
parte point jusqu’à ce que tout soit mangé. Quand je lui objecte que
tu es là-bas, toute seule, elle me clôt la bouche, en répliquant:
»--Ta femme?... Elle est meilleure que tu ne dis; ce n’est pas elle,
sûrement, qui se fâchera, si tu donnes à ta mère une douzaine de jours
en six ans!
»Et je suis contraint d’avouer qu’elle a raison, en ce qui te
concerne. N’as-tu pas été la première à me recommander de prendre des
vacances, et de les prendre bonnes?
»Je vous obéis à toutes deux, et je reste. Ne compte pas sur moi avant
mercredi en huit. Il se peut même--car il faut tout prévoir--qu’à
cause de la difficulté des communications, je n’aie pas le temps de te
joindre et que je sois obligé de m’embarquer sur le _Ravitailleur_ à
Audierne, au port d’attache. Si la chose arrive, c’est moi qui serai
le plus désolé. Mais aussi, quelle compensation, quinze jours après!
»Je t’entends qui te récries:
»--Comment, quinze jours après?...
»Eh! oui, mon aimée. N’ai-je pas perdu mon pari? Et ce dîner, ce
fameux dîner, ne faut-il pas que nous le fassions? Et pour qu’il ait
lieu, ne faut-il pas que nous soyons tous trois réunis? Or, cette
réunion, tu sais bien qu’elle n’est pas possible à la Pointe, puisque,
de Louarn et de moi, si l’un est à terre, l’autre est nécessairement
au phare. Alors?... Alors, je te donne rendez-vous le 17 avril,--à
Gorlébella!
»Est-ce assez congrûment déduit? On n’est guère poète en Léon, mais
l’on y a le sens du calcul!... Tu ne te récries plus, n’est-ce pas? Et
tu le connais maintenant, ce projet dont je t’avais tant fait mystère,
l’autre soir. Avais-je tort d’affirmer qu’il réaliserait un de tes
rêves les plus chers? Quant à la consigne, tant pis! Je l’ai respectée
assez longtemps pour avoir le droit de la violer une fois. Des
circonstances comme celle-ci ne se représentent pas tous les jours.
D’ailleurs, toutes les précautions seront prises. Et toutes les
dispositions aussi, tu verras. Les gens de ma sorte, lorsqu’ils font
une folie, la font complète. Je pare en imagination ta chambre. Devine
laquelle? La chambre de l’ingénieur, parbleu! Et jamais elle n’aura
été à pareille fête, je te promets.
»Mais c’est à moi surtout qu’il tarde d’y être et de vous prouver, à
Louarn et à toi, que, quand je perds, je sais payer. Celui qui n’a que
ta pensée en tête,