L’applaudissement et la lumière complète nous chassèrent. Nous
circulâmes, nous descendîmes. Les passants semblaient en liberté. M.
Teste se plaignit légèrement de la fraîcheur de minuit. Il fit allusion
à d’anciennes douleurs.
Nous marchions, et il lui échappait des phrases presque incohérentes.
Malgré mes efforts, je ne suivais ses paroles qu’à grand’peine, me
bornant enfin à les retenir. L’incohérence d’un discours dépend de celui
qui l’écoute. L’esprit me paraît ainsi fait qu’il ne peut être
incohérent pour soi-même. Aussi me suis-je gardé de classer Teste parmi
les fous. D’ailleurs, j’apercevais vaguement le lien de ses idées, je
n’y remarquais aucune contradiction;--et puis, j’aurais redouté une
solution trop simple.
Nous allions dans les rues adoucies par la nuit, nous tournions à des
angles, dans le vide, trouvant d’instinct notre voie,--plus large, plus
étroite, plus large. Son pas militaire se soumettait le mien...
* * * * *
«Pourtant, _répondis-je_, comment se soustraire à une musique si
puissante! Et pourquoi? J’y trouve une ivresse particulière, dois-je la
dédaigner? J’y trouve l’illusion d’un travail immense, qui, tout à coup
me deviendrait possible... Elle me donne des _sensations abstraites_,
des figures délicieuses de tout ce que j’aime,--du changement, du
mouvement, du mélange, du flux, de la transformation... Nierez-vous
qu’il y ait des choses anesthésiques? Des arbres qui saoulent, des
hommes qui donnent de la force, des filles qui paralysent, des ciels qui
coupent la parole?