Il demanda gravement: «Que comptes-tu donc faire?»

Je répondis avec simplicité: «Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu

mes bottines.»

Mon oncle reprit: «Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est

résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être

sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il a répondu:

«Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle.»

«Examinons maintenant la question à un autre point de vue.

«Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi,

mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles.

«Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors c'est encore

tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes.

De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne

croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule

victime là dedans, c'est elle. Réfléchis.»

Et il s'en alla pendant que je lui criais dans le dos:--«Dites tout ce

que vous voudrez. Je n'épouserai pas.»

Je restai seul encore une heure.

Ce fut ma tante qui vint à son tour. Elle pleurait. Elle usa de tous

les raisonnements. Personne ne croyait à mon erreur. On ne pouvait

admettre que cette jeune fille eût oublié de fermer sa porte à clef

dans une maison pleine de monde. Le colonel l'avait frappée. Elle

sanglotait depuis le matin. C'était un scandale terrible, ineffaçable.

Et ma bonne tante ajoutait: «Demande-la toujours en mariage; on

trouvera peut-être moyen de te tirer d'affaires en discutant les

conditions du contrat.»

Cette perspective me soulagea. Et je consentis à écrire ma demande. Une

heure après je repartais pour Paris.

Je fus avisé le lendemain que ma demande était agréée.

Alors, en trois semaines, sans que j'aie pu trouver une ruse, une

défaite, les bans furent publiés, les lettres de faire part envoyées,

le contrat signé, et je me trouvai, un lundi matin, dans le chœur

d'une église illuminée, à côté d'une jeune fille qui pleurait, après

avoir déclaré au maire que je consentais à la prendre pour compagne...

jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre.

Je ne l'avais pas revue, et je la regardais de côté avec un certain

étonnement malveillant. Cependant, elle n'était pas laide, mais pas du

tout. Je me disais: «En voilà une qui ne rira pas tous les jours.»

Elle ne me regarda point une fois jusqu'au soir, et ne me dit pas un

mot.

Vers le milieu de la nuit, j'entrai dans la chambre nuptiale avec

l'intention de lui faire connaître mes résolutions, car j'étais le

maître maintenant.

Je la trouvai, assise dans un fauteuil, vêtue comme dans le jour, avec

les yeux rouges et le teint pâle. Elle se leva dès que j'entrai et vint

à moi gravement:

«Monsieur, me dit-elle, je suis prête à faire ce que vous ordonnerez.

Je me tuerai si vous le désirez.»

Elle était jolie comme tout dans ce rôle héroïque, la fille du colonel.

Je l'embrassai, c'était mon droit.

Et je m'aperçus bientôt que je n'étais pas volé.

Voilà cinq ans que je suis marié. Je ne le regrette nullement encore.

Pierre Létoile se tut. Ses compagnons riaient. L'un d'eux dit: «Le

mariage est une loterie; il ne faut jamais choisir les numéros, ceux de

hasard sont les meilleurs.»

Et un autre ajouta pour conclure: «Oui, mais n'oubliez pas que le dieu

des ivrognes avait choisi pour Pierre.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 03 · 第 45 / 62 题