VARIANTES.

Page 55, ligne 13, vitres _grossières_...

Page 57, ligne 2, depuis _superbe se dressait_... jusqu'à _amoureux_,

supprimé dans la _Revue_.

Page 59, ligne 8, quand elle _entendit marcher à son côté et elle_, etc.

Page 65, quatrième paragraphe supprimé dans la _Revue_.

Page 80, ligne 26, ... étranglée par une angoisse.

Et puis:

_Mais l'homme soudain fut pris d'une rage, d'une colère furieuse de

bête, et, tapant du pied_:

--_Eh bien, si tu ne veux pas, tu vas me ficher le camp d'ici._

_Elle se vit perdue, errant, sans ouvrage, sans certificat de son

dernier patron, sans pain, et son petiot mourant de faim, parce qu'elle

ne pourrait plus payer. Elle murmura_:

--_Je veux bien, not' maître._

_Elle baissa la tête et lui partit en se frottant les mains._

_Elle se maria..._

Page 84, ligne 1, quand tout à coup l'humeur du fermier s'assombrit.

_Il la regardait par moments comme un homme qui cache une pensée

mauvaise et, dans certains jours, il_ restait longtemps à table après

son dîner, la tête enfoncée dans ses mains et triste, triste, rongé

par le chagrin. _Il était toujours bon pour elle cependant, mais comme

malgré lui, et elle voyait bien qu'il ne l'aimait plus..._

UNE

PARTIE DE CAMPAGNE.

On avait projeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environs de

Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s'appelait Pétronille.

Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'était-on

levé de fort bonne heure ce matin-là.

M. Dufour, ayant emprunté la voiture du laitier, conduisait lui-même.

La carriole, à deux roues, était fort propre; elle avait un toit

supporté par quatre montants de fer où s'attachaient des rideaux

qu'on avait relevés pour voir le paysage. Celui de derrière, seul,

flottait au vent, comme un drapeau. La femme, à côté de son époux,

s'épanouissait dans une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite,

sur deux chaises, se tenaient une vieille grand'mère et une jeune

fille. On apercevait encore la chevelure jaune d'un garçon qui,

faute de siège, s'était étendu tout au fond, et dont la tête seule

apparaissait.

Après avoir suivi l'avenue des Champs-Élysées et franchi les

fortifications à la porte Maillot, on s'était mis à regarder la contrée.

En arrivant au pont de Neuilly, M. Dufour avait dit:--«Voici la

campagne, enfin!»--et sa femme, à ce signal, s'était attendrie sur la

nature.

Au rond-point de Courbevoie, une admiration les avait saisis devant

l'éloignement des horizons. A droite, là-bas, c'était Argenteuil, dont

le clocher se dressait; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois

et le Moulin d'Orgemont. A gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur

le ciel clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse

de Saint-Germain; tandis qu'en face, au bout d'une chaîne de collines,

des terres remuées indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au

fond, dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des

villages, on entrevoyait une sombre verdure de forêts.

Le soleil commençait à brûler les visages; la poussière emplissait les

yeux continuellement, et, des deux côtés de la route, se développait

une campagne interminablement nue, sale et puante. On eût dit qu'une

lèpre l'avait ravagée, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des

squelettes de bâtiments défoncés et abandonnés, ou bien des petites

cabanes inachevées faute de payement aux entrepreneurs, tendaient leurs

quatre murs sans toit.

De loin en loin, poussaient dans le sol stérile de longues cheminées

de fabrique, seule végétation de ces champs putrides où la brise du

printemps promenait un parfum de pétrole et de schiste mêlé à une autre

odeur moins agréable encore.

Enfin, on avait traversé la Seine une seconde fois, et, sur le pont,

ç'avait été un ravissement. La rivière éclatait de lumière; une buée

s'en élevait, pompée par le soleil, et l'on éprouvait une quiétude

douce, un rafraîchissement bienfaisant à respirer enfin un air plus pur

qui n'avait point balayé la fumée noire des usines ou les miasmes des

dépotoirs.

Un homme qui passait avait nommé le pays: Bezons.

La voiture s'arrêta, et M. Dufour se mit à lire l'enseigne engageante

d'une gargote: «_Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de

société, bosquets et balançoires._»--Eh bien! madame Dufour, cela te

va-t-il? Te décideras-tu à la fin?

La femme lut à son tour: «_Restaurant Poulin, matelotes et fritures,

cabinets de société, bosquets et balançoires._» Puis elle regarda la

maison longuement.

C'était une auberge de campagne, blanche, plantée au bord de la route.

Elle montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir

devant lequel se tenaient deux ouvriers endimanchés.

A la fin, Mme Dufour se décida:--«Oui, c'est bien, dit-elle; et puis

il y a de la vue.»--La voiture entra dans un vaste terrain planté de

grands arbres qui s'étendait derrière l'auberge et qui n'était séparé

de la Seine que par le chemin de halage.

Alors on descendit. Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour

recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était

très loin, de sorte que, pour l'atteindre, Mme Dufour dut laisser voir

le bas d'une jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent

sous un envahissement de graisse tombant des cuisses.

M. Dufour, que la campagne émoustillait déjà, lui pinça vivement le

mollet, puis, la prenant sous les bras, la déposa lourdement à terre,

comme un énorme paquet.

Elle tapa avec la main sa robe de soie pour en faire tomber la

poussière, puis regarda l'endroit où elle se trouvait.

C'était une femme de trente-six ans environ, forte en chair, épanouie

et réjouissante à voir. Elle respirait avec peine, étranglée violemment

par l'étreinte de son corset trop serré; et la pression de cette

machine rejetait jusque dans son double menton la masse fluctuante de

sa poitrine surabondante.

La jeune fille ensuite, posant la main sur l'épaule de son père, sauta

légèrement toute seule. Le garçon aux cheveux jaunes était descendu

en mettant un pied sur la roue, et il aida M. Dufour à décharger la

grand'mère.

Alors on détela le cheval, qui fut attaché à un arbre; et la voiture

tomba sur le nez, les deux brancards à terre. Les hommes, ayant retiré

leurs redingotes, se lavèrent les mains dans un seau d'eau, puis

rejoignirent leurs dames installées déjà sur les escarpolettes.

Mlle Dufour essayait de se balancer debout, toute seule, sans parvenir

à se donner un élan suffisant. C'était une belle fille de dix-huit

à vingt ans; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous

fouette d'un désir subit, et vous laisse jusqu'à la nuit une inquiétude

vague et un soulèvement des sens. Grande, mince de taille et large

des hanches, elle avait la peau très brune, les yeux très grands, les

cheveux très noirs. Sa robe dessinait nettement les plénitudes fermes

de sa chair qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle

faisait pour s'enlever. Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus

de sa tête, de sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse,

à chaque impulsion qu'elle donnait. Son chapeau, emporté par un coup

de vent, était tombé derrière elle; et l'escarpolette peu à peu se

lançait, montrant à chaque retour ses jambes fines jusqu'au genou, et

jetant à la figure des deux hommes, qui la regardaient en riant, l'air

de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin.

Assise sur l'autre balançoire, Mme Dufour gémissait d'une façon

monotone et continue:--«Cyprien, viens me pousser; viens donc me

pousser, Cyprien!»--A la fin, il y alla et, ayant retroussé les manches

de sa chemise, comme avant d'entreprendre un travail, il mit sa femme

en mouvement avec une peine infinie.

Cramponnée aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne point

rencontrer le sol, et elle jouissait d'être étourdie par le va-et-vient

de la machine. Ses formes, secouées, tremblotaient continuellement

comme de la gelée sur un plat. Mais, comme les élans grandissaient,

elle fut prise de vertige et de peur. A chaque descente, elle poussait

un cri perçant qui faisait accourir tous les gamins du pays; et,

là-bas, devant elle, au-dessus de la haie du jardin, elle apercevait

vaguement une garniture de têtes polissonnes que des rires faisaient

grimacer diversement.

Une servante étant venue, on commanda le déjeuner.

--«Une friture de Seine, un lapin sauté, une salade et du dessert,»

articula Mme Dufour, d'un air important.--«Vous apporterez deux litres

et une bouteille de bordeaux,» dit son mari.--«Nous dînerons sur

l'herbe,» ajouta la jeune fille.

La grand'mère, prise de tendresse à la vue du chat de la maison, le

poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguant inutilement les plus

douces appellations. L'animal, intérieurement flatté sans doute de

cette attention, se tenait toujours tout près de la main de la bonne

femme, sans se laisser atteindre cependant, et faisait tranquillement

le tour des arbres, contre lesquels il se frottait, la queue dressée,

avec un petit ronron de plaisir.

--Tiens! cria tout à coup le jeune homme aux cheveux jaunes qui

furetait dans le terrain, en voilà des bateaux qui sont chouet!--On

alla voir. Sous un petit hangar en bois étaient suspendues deux

superbes yoles de canotiers, fines et travaillées comme des meubles

de luxe. Elles reposaient côte à côte, pareilles à deux grandes

filles minces, en leur longueur étroite et reluisante, et donnaient

envie de filer sur l'eau par les belles soirées douces ou les claires

matinées d'été, de raser les berges fleuries où des arbres entiers

trempent leurs branches dans l'eau, où tremblote l'éternel frisson

des roseaux et d'où s'envolent, comme des éclairs bleus, de rapides

martins-pêcheurs.

Toute la famille, avec respect, les contemplait.--«Oh! ça, oui,

c'est chouet,» répéta gravement M. Dufour. Et il les détaillait

en connaisseur. Il avait canoté, lui aussi, dans son jeune temps,

disait-il; voire même qu'avec ça dans la main--et il faisait le geste

de tirer sur les avirons--il se fichait de tout le monde. Il avait

rossé en course plus d'un Anglais, jadis, à Joinville; et il plaisanta

sur le mot «_dames_», dont on désigne les deux montants qui retiennent

les avirons, disant que les canotiers, et pour cause, ne sortaient

jamais sans leurs _dames_. Il s'échauffait en pérorant et proposait

obstinément de parier qu'avec un bateau comme ça, il ferait six lieues

à l'heure sans se presser.

--C'est prêt,--dit la servante qui apparut à l'entrée. On se précipita;

mais voilà qu'à la meilleure place, qu'en son esprit Mme Dufour avait

choisie pour s'installer, deux jeunes gens déjeunaient déjà. C'étaient

les propriétaires des yoles, sans doute, car ils portaient le costume

des canotiers.

Ils étaient étendus sur des chaises, presque couchés. Ils avaient la

face noircie par soleil et la poitrine couverte seulement d'un mince

maillot de coton blanc qui laissait passer leurs bras nus, robustes

comme ceux des forgerons. C'étaient deux solides gaillards, posant

beaucoup pour la vigueur, mais qui montraient en tous leurs mouvements

cette grâce élastique des membres qu'on acquiert par l'exercice, si

différente de la déformation qu'imprime à l'ouvrier l'effort pénible,

toujours le même.

Ils échangèrent rapidement un sourire en voyant la mère, puis un regard

en apercevant la fille.--«Donnons notre place, dit l'un, ça nous fera

faire connaissance.»--L'autre aussitôt se leva et, tenant à la main sa

toque mi-partie rouge et mi-partie noire, il offrit chevaleresquement

de céder aux dames le seul endroit du jardin où ne tombât point le

soleil. On accepta en se confondant en excuses; et pour que ce fût plus

champêtre, la famille s'installa sur l'herbe sans table ni sièges.

Les deux jeunes gens portèrent leur couvert quelques pas plus loin et

se remirent à manger. Leurs bras nus, qu'ils montraient sans cesse,

gênaient un peu la jeune fille. Elle affectait même de tourner la tête

et de ne point les remarquer, tandis que Mme Dufour, plus hardie,

sollicitée par une curiosité féminine qui était peut-être du désir,

les regardait à tout moment, les comparant sans doute avec regret aux

laideurs secrètes de son mari.

Elle s'était éboulée sur l'herbe, les jambes pliées à la façon des

tailleurs, et elle se trémoussait continuellement, sous prétexte que

des fourmis lui étaient entrées quelque part. M. Dufour, rendu maussade

par la présence et l'amabilité des étrangers, cherchait une position

commode qu'il ne trouva pas du reste, et le jeune homme aux cheveux

jaunes mangeait silencieusement comme un ogre.

--Un bien beau temps, monsieur, dit la grosse dame à l'un des

canotiers. Elle voulait être aimable à cause de la place qu'ils avaient

cédée.--«Oui, madame, répondit-il; venez-vous souvent à la campagne?»

--Oh! une fois ou deux par an seulement, pour prendre l'air; et vous,

monsieur?

--J'y viens coucher tous les soirs.

--Ah! ça doit être bien agréable?

--Oui, certainement, madame.

Et il raconta sa vie de chaque jour, poétiquement, de façon à faire

vibrer dans le cœur de ces bourgeois privés d'herbe et affamés de

promenades aux champs cet amour bête de la nature qui les hante toute

l'année derrière le comptoir de leur boutique.

La jeune fille, émue, leva les yeux et regarda le canotier. M.

Dufour parla pour la première fois.--«Ça, c'est une vie,» dit-il. Il

ajouta:--«Encore un peu de lapin, ma bonne.--Non, merci, mon ami.»

Elle se tourna de nouveau vers les jeunes gens, et, montrant leurs

bras:--«Vous n'avez jamais froid comme ça?» dit-elle.

Ils se mirent à rire tous les deux, et ils épouvantèrent la famille

par le récit de leurs fatigues prodigieuses, de leurs bains pris en

sueur, de leurs courses dans le brouillard des nuits; et ils tapèrent

violemment sur leur poitrine pour montrer quel son ça rendait.--«Oh!

vous avez l'air solides,» dit le mari qui ne parlait plus du temps où

il rossait les Anglais.

La jeune fille les examinait de côté maintenant; et le garçon aux

cheveux jaunes, ayant bu de travers, toussa éperdument, arrosant la

robe de soie cerise de la patronne qui se fâcha et fit apporter de

l'eau pour laver les taches.

Cependant, la température devenait terrible. Le fleuve étincelant

semblait un foyer de chaleur, et les fumées du vin troublaient les

têtes.

M. Dufour, que secouait un hoquet violent, avait déboutonné son gilet

et le haut de son pantalon; tandis que sa femme, prise de suffocations,

dégrafait sa robe peu à peu. L'apprenti balançait d'un air gai sa

tignasse de lin et se versait à boire coup sur coup. La grand'mère,

se sentant grise, se tenait fort raide et fort digne. Quant à la

jeune fille, elle ne laissait rien paraître; son œil seul s'allumait

vaguement, et sa peau très brune se colorait aux joues d'une teinte

plus rose.

Le café les acheva. On parla de chanter et chacun dit son couplet, que

les autres applaudirent avec frénésie. Puis on se leva difficilement,

et, pendant que les deux femmes, étourdies, respiraient, les deux

hommes, tout à fait pochards, faisaient de la gymnastique. Lourds,

flasques, et la figure écarlate, ils se pendaient gauchement aux

anneaux sans parvenir à s'enlever; et leurs chemises menaçaient

continuellement d'évacuer leurs pantalons pour battre au vent comme des

étendards.

Cependant les canotiers avaient mis leurs yoles à l'eau et ils

revenaient avec politesse proposer aux dames une promenade sur la

rivière.

--Monsieur Dufour, veux-tu? je t'en prie!--cria sa femme. Il la regarda

d'un air d'ivrogne, sans comprendre. Alors un canotier s'approcha,

deux lignes de pêcheur à la main. L'espérance de prendre du goujon, cet

idéal des boutiquiers, alluma les yeux mornes du bonhomme, qui permit

tout ce qu'on voulut, et s'installa à l'ombre, sous le pont, les pieds

ballants au-dessus du fleuve, à côté du jeune homme aux cheveux jaunes

qui s'endormit auprès de lui.

Un des canotiers se dévoua: il prit la mère--«Au petit bois de l'île

aux Anglais!» cria-t-il en s'éloignant.

L'autre yole s'en alla plus doucement. Le rameur regardait tellement sa

compagne qu'il ne pensait plus à autre chose, et une émotion l'avait

saisi qui paralysait sa vigueur.

La jeune fille, assise dans le fauteuil du barreur, se laissait aller à

la douceur d'être sur l'eau. Elle se sentait prise d'un renoncement de

pensée, d'une quiétude de ses membres, d'un abandonnement d'elle-même,

comme envahie par une ivresse multiple. Elle était devenue fort rouge,

avec une respiration courte. Les étourdissements du vin, développés

par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d'elle, faisaient

saluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vague

de jouissance, une fermentation du sang parcouraient sa chair excitée

par les ardeurs de ce jour; et elle était aussi troublée dans ce

tête-à-tête sur l'eau, au milieu de ce pays dépeuplé par l'incendie

du ciel, avec ce jeune homme qui la trouvait belle, dont l'œil lui

baisait la peau, et dont le désir était pénétrant comme le soleil.

Leur impuissance à parler augmentait leur émotion, et ils regardaient

les environs. Alors, faisant un effort, il lui demanda son

nom.--«Henriette,» dit-elle.--Tiens! moi je m'appelle Henri,» reprit-il.

Le son de leur voix les avait calmés; ils s'intéressèrent à la rive.

L'autre yole s'était arrêtée et paraissait les attendre. Celui qui la

montait cria:--«Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu'à

Robinson, parce que Madame a soif.»--Puis il se coucha sur les avirons

et s'éloigna si rapidement qu'on cessa bientôt de le voir.

Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis

quelque temps s'approchait très vite. La rivière elle-même semblait

frémir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.

--Qu'est-ce qu'on entend? demanda-t-elle. C'était la chute du barrage

qui coupait le fleuve en deux à la pointe de l'île. Lui se perdait dans

une explication lorsque, à travers le fracas de la cascade, un chant

d'oiseau qui semblait très lointain les frappa.--«Tiens! dit-il, les

rossignols chantent dans le jour: c'est donc que les femelles couvent.»

Un rossignol! Elle n'en avait jamais entendu, et l'idée d'en écouter

un fit se lever dans son cœur la vision des poétiques tendresses. Un

rossignol! c'est-à-dire l'invisible témoin des rendez-vous d'amour

qu'invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accordée

aux baisers des hommes; cet éternel inspirateur de toutes les romances

langoureuses qui ouvrent un idéal bleu aux pauvres petits cœurs des

fillettes attendries!

Elle allait donc entendre un rossignol.

--Ne faisons pas de bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre

dans le bois et nous asseoir tout près de lui.

La yole semblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l'île, dont

la berge était si basse que les yeux plongeaient dans l'épaisseur

des fourrés. On s'arrêta; le bateau fut attaché; et, Henriette

s'appuyant sur le bras de Henri, ils s'avancèrent entre les

branches.--«Courbez-vous,» dit-il. Elle se courba, et ils pénétrèrent

dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux,

dans un asile introuvable qu'il fallait connaître et que le jeune homme

appelait en riant «son cabinet particulier».

Juste au-dessus de leur tête, perché dans un des arbres qui les

abritaient, l'oiseau s'égosillait toujours. Il lançait des trilles et

des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient

l'air et semblaient se perdre à l'horizon, se déroulant le long du

fleuve et s'envolant au-dessus des plaines, à travers le silence de feu

qui appesantissait la campagne.

Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils étaient assis l'un

près de l'autre, et, lentement, le bras de Henri fit le tour de la

taille de Henriette et l'enserra d'une pression douce. Elle prit,

sans colère, cette main audacieuse, et elle l'éloignait sans cesse à

mesure qu'il la rapprochait, n'éprouvant du reste aucun embarras de

cette caresse, comme si c'eût été une chose toute naturelle qu'elle

repoussait aussi naturellement.

Elle écoutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des désirs

infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des

révélations de poésies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs

et du cœur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la

serrait contre lui maintenant; elle ne le repoussait plus, n'y pensant

pas.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 03 · 第 23 / 62 题