Alvaro Gamecius[1] raconte que «Le cardinal Ximenes s'aprestant pour aller

faire la guerre aux Mores en la coste de Barbarie, estant en un village

nommé Vaiona, l'on y vid en l'air durant quelques jours une croix, de quoi

chascun discouroit à sa fantaisie. Ximenes pensant à ce prodige, et

prestant l'oreille aux diverses conjectures qu'on lui en proposoit, un de

la troupe lui dit: Monseigneur, ceste croix vous admoneste de partir sans

long délai: Vaiona est presque autant que Veayna, ce mot, en langue

espagnole (Ve-ayna) signifie _va viste_. En s'embarquant, la croix se

montra en Afrique: alors un evesque nommé Cazalla s'écriant aux soldats

leur dit: Courage, mes amis! la victoire est nostre sous ce signal. Un

autre cas survint alors: c'est qu'un grand et furieux sanglier descendu des

costaux bocageux proches de la rade, traversa quelques compagnies bien

rangées: sur quoi grandes huées se firent, chascun criant: Mahomet!

Mahomet! De sorte qu'à coups de dards et d'autres traits le sanglier fut

terrassé mort. Au contraire l'arrière garde de l'armée des Mores fut

remarquée suivie d'un très grand nombre de vautours, oiseaux carnassiers.

L'on n'entendoit es forests proche d'Oran que rugissemens de lions,

lesquels es nuicts suivantes s'assemblèrent par troupes et allèrent dévorer

les corps tués. Comme les Espagnols assailloyent Oran, on vid deux arcs en

ciel sur la ville. Lors un docte personnage à la suite de Ximenes, eslongné

delà se mit à crier: Oran est à nous! Ximenes en dit autant à ses amis: et

comme il continuoit à discourir de ce presage, les nouvelles lui vindrent

de la prise. Ce que je vais dire, adjouste Gomez, semblera de tout

admirable: mais rien ne fut estimé plus certain pour lors, et plusieurs le

remarquerent en leurs escrits. Outre les lettres de particuliers à leurs

amis, Gonsales, Gilles, et celui qui escrivit en latin l'histoire de ceste

guerre de Barbarie, afferment très expressement que le soleil s'arresta et

contint son cours quatre heures et plus durant le combat des Espagnols

contre les Mores d'Oran. Car ainsi que les Espagnols pretendoyent gagner la

montagne, le soleil commençoit à baisser: ce qui troubloit fort Pierre de

Navarre, chef des troupes, ne les voyant encore qu'au pied de la montagne.

Ximenes avoit bien remarqué cest arrest du soleil, mais il s'en teut,

jusques à ce que cette merveille fut divulguée partout. On asseure aussi

que quelques Mores ayant pris garde à cela, tout estonnez de ce signe du

tout extraordinaire et miraculeux, abjurerent le mahométisme et se firent

baptiser.»

[Note 1: Au IVe livre de l'_Histoire de Fr. Ximenes_, cité par

Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV. p. 682.]

D'après Joachim Curseus[1], «Matthias surnommé Corvin, couronné roi de

Hongrie l'an 1464, quelques années après faisant forte guerre aux Turcs,

sans vouloir entendre ni à paix ni à trefve avec eux, assiegea une de leurs

forteresses nommée Sabaai, quoiqu'elle eût cinq mille hommes de guerre en

garnison. Il la fit battre rudement, et durant les plus grands tonnerres de

son artillerie, portant balles de calibre et poids extraordinaire,

s'endormit si profond, quoique d'ordinaire ce fust le plus vigilant et le

moins dormant de son temps, qu'il ne se resveilla qu'à haute heure, encore

que son chambellan l'appelast souvent et à haute voix. Ce qui lui fut un

presage de victoire, car tost apres, il força ceste place paravant estimée

imprenable. Plutarque en dit autant d'Alexandre le Grand devant la bataille

d'Arbelles contre Darius.»

[Note 1: En ses _Annales de Silésie_, cité par Goulart, _Thrésor

des histoire admirables_, t. III, p. 320.]

Suivant Arluno[1], «Peu avant la prise de Ludovic Sforce, duc de Milan,

emmené prisonnier en France, où il mourut à Loches, on ouit autour du

chasteau de Milan, sur la miniuct, un cliquetis d'armes, des sons de

tambours et fanfares de trompettes; on vid des baies enflammées lescher les

murailles. Dans le chasteau furent veus des conils ayans deux testes, des

chiens furieux courir de chambre en chambre, et disparoir soudainement.

Auparavant, comme Sforce faisoit revue de son armée, presque au mesme

endroit où quelque temps après il fut pris prisonnier, le cheval de guerre

sur lequel il estoit monté fondit par deux fois sous son maistre, et

broncha par terre, sans qu'au cheval apparust douleur, foulure ni foiblesse

quelconque.»

[Note 1: En son _Histoire de Milan_, IIe section, citée par

Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, tome IV, p. 332.]

Le docteur Aubery[1] cité par Goulart, raconte que «En la chapelle de

Bourbon l'Archambauld à cinq lieues de Moulins, se présentent infinis

embellissemens en pierre, bois, bronze et es vitres merveilleuses en

l'esmail de leurs diverses couleurs. Les vistres qui sont au costé du

couchant se voient enrichies de fleurs de lys sans nombre, et traversées

ci-devant d'une barre. Mais le mesme jour que Henri III fut meschamment

assassiné, la foudre emporta cette barre, sans endommager les fleurs de lys

qui la touchoient: présage heureux de l'acquisition du sceptre de France

due à la royale maison de Bourbon.»

[Note 1: Aubery, docteur médecin, en son _Traicté des bains de

Bourbon-Lancy et Archambauld_.]

«Le jour qu'Alexandre de Médicis, duc de Florence, fut tué en sa chambre,

et de la main de Laurent de Médicis, son cousin, l'an 1537, dit Goulart,

d'après le supplément de Sabellic, en saison d'hiver, le verger et le

jardin de Cosme de Médicis, son successeur, reverdit et florit, tous les

autres vergers et jardins dedans et dehors la ville de Florence demeurant

en leur estat, selon la saison.»

Goulart raconte, d'après Curoeus[1], que «Le dixiesme jour de septembre

l'an 1513, Jacques, quatriesme de ce nom, roy d'Escosse, ayant embrassé le

parti de France, s'esleva contre l'Angleterre, et la querelle s'eschauffa

tellement qu'il y eut bataille donnée en laquelle le roy Jaques et la fleur

de la noblesse d'Escosse mourut sur le champ. Lors y avoit un gentilhomme

escossois serré fort estroitement en prison à Londres, lequel dit tout

haut, plusieurs l'oyans quelques heures avant la bataille: Si les deux

armées (angloise et escossoise) combattent aujourd'hui, je sçay pour

certain que le roy mon seigneur sera le plus foible. Car je remarque en ce

conflict et tourbillon des vents en l'air, que les vents sont

merveilleusement contraires à l'Escosse. Ceste parole ne fut pas sans

raison et sans événement: car il est certain que les anges conservateurs

des estats publics et de l'ordre establi de Dieu combattent fermement

contre les esprits malins qui prennent plaisir aux meurtres, et au

renversement du bon ordre que le seigneur aprouve, comme on lit en

l'histoire de Perse, où l'ange raconte à Daniel que par longue espace de

temps il a réprimé le malin esprit, lequel incitoit les Grecs à aller

ruiner la monarchie persique.»

[Note 1: _Annales de Silésie_.]

«Il y a en Norwege, dit Ziegler[1], un lac nommé le lac de Mos, dans lequel

(sur l'instant du changement es affaires publiques) aparoit un serpent de

longueur incroyable. L'an 1522, on y en vid un, lequel avoit, autant que

plusieurs présumèrent, cinquante brasses de longueur. Peu de temps après le

roi Christierne second fut chassé de son royaume.»

[Note 1: _Description de Scondie_, cité par Goulart, _Thrésor

d'histoires admirables_.]

«Les peuples septentrionaux, ajoute Goulart, d'après Olaus[1], disent que

les poissons monstrueux et non guères vus, venans à paroir en leur mer sont

présages infaillibles de grands troubles par le monde.»

[Note 1: Olaus, au liv. XXI, ch. I.]

Cardan[1] rapporte que «L'an 1554, les pescheurs de Genes tirerent de la

mer une teste de poisson de grandeur prodigieuse, car on conta du fond de

la gorge au bout du museau dix-neuf pas. L'année suivante, les Genois

perdirent l'isle de Corse.»

[Note 1: Au LXXIVe chap. du XIVe livre _de la Diversité des

choses_.]

II.--PRÉSAGES DE NAISSANCE

«L'evesque d'Olmutz raconte, dit Goulart[1], que lorsque Wenceslas, depuis

empereur (sous lequel survindrent beaucoup de désordres en Alemagne, en

Boheme et ailleurs) nasquit, le feu se prit à l'église de Saint-Sebauld, en

la ville de Nuremberg, où l'on chaufoit l'eau pour le baptiser, qu'il urina

dedans les fonds et fit des ordures sur l'autel; sa mère, femme de

l'empereur Charles IV, mourut en cette couche de Wenceslas, lequel fut le

plus chétif empereur que l'Alemagne ait veu.»

[Note 1: Au XXIIIe livre de l'_Histoire de Boheme_.]

D'après Abraham Bucholcer[1]. «Jean Frideric, electeur de Saxe, né le

trentiesme jour de juillet 1503, apporta du ventre de sa mère le presage de

son avanture, asçavoir sur son dos une croix luisante comme or, laquelle

veuë par un homme d'eglise venerable par sa vieillesse et piété, lequel

avoit esté appelle par les dames de chambre de l'électrice, il dit: Ce

petit enfant portera quelque jour une croix que tout le monde verra, puis

que des son entrée au monde il en a l'enseigne si manifeste. On en vid le

commencement en la princesse Sophie, sa mère, laquelle mourut douze jours

après cest acouchcment.»

[Note 1: En sa _Chronologie_.]

«J'ai apris de gens dignes de foi, dit le docteur Philippe Camerarius[1],

que le très puissant roi de la Grand'Bretagne, Jacques, venant au monde,

fut veu ayant sur le corps un lyon et une couronne bien apparente, aucuns

disent de plus une espée: marques de grand presage et dignes de plus ample

consideration.»

[Note 1: Au IIIe vol. de ses _Méditations historiques_, liv. III,

ch. II.]

Suivant Marin Barlet[1], «La princesse d'Albanie, fort enceinte, songea

qu'elle se delivroit d'un grand serpent, qui de son corps couvroit

l'Albanie, ouvroit la gueule sur la Turquie pour l'engloutir, et estendoit

doucement la queue vers Occident. Elle se delivra d'un fils, lequel avoit

sur le bras droit la forme d'une espée bien emprainte. Il fut nommé George,

puis, par les Turcs, Scanderberg, c'est-à-dire seigneur Alexandre. Ce fut

un très sage, très heureux et très valeureux prince, qui fit rude guerre

aux Turcs.»

[Note 1: _Vie de Scanderberg_, cité par Goulart, _Thrésor des

histoires admirables_, t. III, p. 314.]

Baptiste Fulgose[1] raconte que «Elisabet d'Arc, païsanne lorraine, estant

fort enceinte, elle conta à ses voisins, au village, avoir songé qu'elle

enfantoit la foudre, dont elles ne firent que rire. Tost après elle acoucha

d'une fille, ce qui augmenta la risée. Ceste fille, nommée Jeanne, et

surnommée la Pucelle, devenue en aage, quitta les moutons, prit les armes,

et fut une vraye fouldre de guerre: car par une speciale faveur et force

divine, elle ravit aux Anglois, possesseurs de la pluspart du royaume de

France, tout le bonheur dont ils avoyent jouy plusieurs années, les

afoiblit, batit et harassa en tant de rencontres et de sièges, qu'ils

furent contraints quitter tout. Finalement, Jeanne, prise en certaine

sortie, fut bruslée vive par les Anglois, lesquels depuis ne durèrent

gueres en France, ains repassèrent la mer.»

[Note 1: Au liv. I, chap. V, du recueil de ses _Histoires

mémorables_, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_,

t. III, p. 341]

Jean François Pic de la Mirandole[1] raconte que «Bien peu de temps avant

la naissance de Jean Picus, prince de la Mirandole, tant renommé entre les

doctes de nostre temps, l'on descouvrit un grand globe de flamme ardante

sur la chambre de la mère de ce prince, lequel globe de feu disparut

incontinent. Cela presageoit premièrement en la forme ronde la perfection

de l'intelligence qu'auroit l'enfant, lequel nasquit en ceste chambre au

mesme instant, et qui seroit admiré de tout le monde, à cause de la prompte

vivacité de son esprit, tout épris de l'amour des sciences, de la

spéculation des choses sublimes, et de la continuelle contemplation des

mysteres celestes. Outre plus, ce feu sembloit presager l'excellence du

parler de ce prince, lequel embrasoit ses auditeurs en l'amour des choses

divines: mais que ce feu ne feroit que passer. De fait, ce grand prince

mourut fort jeune, asçavoir en l'aage de trente-deux ans, l'an 1494, au

mois de novembre, estant né le vingt-quatriesme de fevrier 1463.»

[Note 1: En la _Vie de Pic de la Mirandole_, son oncle.]

«Jerosme Fracastor de Verone, encore fort petit, à ce que raconte l'auteur

de sa vie[1], estant porté entre les bras de sa mere un jour d'esté, l'air

venant à se troubler, voici un coup de fouldre, lequel atteint et tue la

mère, sans que son petit enfant fust tant soit peu offensé, presage de

l'illustre renommée d'icelui, docte entre les doctes qui ont esté depuis

cent ans.»

[Note 1: _Vie de J. Fracastor_, cité par Goulart, _Thrésor des

histoires admirables_, t. III, p. 315.]

III.--PRÉSAGES DE MORT

Goulart[1], d'après un livre intitulé _la Mort du roi_ a fait un chapitre

entier sur les avertissements merveilleux et prédictions de diverses sortes

de la mort du roi Henri IV; on y trouve ceux-ci:

[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_ t. IV, p. 436.]

«On ne parloit en ce temps-là que de quelque grand accident qui devoit

arriver. On rappeloit la mémoire de plusieurs prédictions sur les comètes,

les éclipses et les conjonctions des planètes supérieures. Leovice avoit

conjuré les rois qui estoient sous le Bélier et la Balance de penser à eux.

L'estoile veue l'année precedente en plain midi avoit esté considerée par

les mathematiciens comme un signal de quelque sinistre effect. La rivière

de Loire s'estoit desbordée en pareille fureur qu'au temps de la mort

violente de Henri II et Henri III. Les saisons perverties, l'extreme froid,

l'extreme chaleur, et ces montagnes de glace que l'on vid sur les rivières

de Loire et de Saône, mettoyent les esprits en pareilles appréhensions. On

avoit fait courir par Paris des vers de la Samaritaine du Pont-Neuf à

l'imitation des centuries de Nostradamus, qui parloit clairement de la mort

du roi.

«L'arbre planté en la cour du Louvre, le premier jour de mai tomba de

soi-mesme, sans effort et contre toute apparence, la teste devers le petit

degré. Bassompierre voyant cela dit au duc de Guise, avec lequel il estoit

apuyé sur les barres de fer du petit perron au devant de la chambre de la

roine, qu'en Alemagne et en Italie on prendroit ceste cheute à mauvais

signes, et pour le renversement de l'arbre dont l'ombre servoit à tout le

monde. Le roi estimant qu'ils parloyent d'autre chose, porta sa teste tout

bellement entre les leurs, escouta ce discours, et leur dit: Il y a vingt

ans que j'ai les oreilles battues de ces presages. Il n'en sera que ce

qu'il plaira à Dieu.

«Plusieurs choses furent prinses et remarquées à Sainct-Denis pour mauvais

augure. Le roi et la roine dirent que leur sommet avoit esté rompu par une

orfraye, oiseau nocturne et funebre, qui avoit crouassé toute la nuict sur

la fenestre de leur chambre. La pierre qui sert à l'ouverture de la cave où

sont enterrez les rois, se trouva ouverte. La curiosité, qui s'amuse à

toutes choses, prit à mauvais signe que le cierge de la roine s'esteignit

de soi-mesme; et que si elle n'eust porté sa main à sa couronne, elle fust

tombée deux fois. Le mesme jour du jeudi 13, ce mesme prince considérant

les théâtres si bien peuplez et en si bon ordre, dit que cela le faisoit

souvenir du jour du jugement et que l'on seroit bien estonné si le juge se

presentoit.»

«L'empereur Maximilien Ier et Philippe Ier, son fils, roy d'Espagne, dit

Hedion en sa _Chronique_[1], estans en leur cabinet au palais de

Brusselles, pour resoudre de quelque afaire d'importance, un vent se leve

lequel arrache et jette hors de la paroy entre les deux princes une assez

grosse pierre, laquelle Philippe leve de terre: et comme il continuoit de

parler à son père, un tourbillon survint qui lui fit tomber ceste pierre

des mains, laquelle se brisa sur le planché. C'est un presage, dit alors

Philippe à Maximilien, que vous serez bien-tost pere de mes enfans. Peu de

semaines après, Philippe, jeune prince, mourut, laissant ses pupilles à

l'empereur Maximilien son père.»

[Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t.

II, p. 915.]

Selon Paul Jove[1], «Le pape Adrian VI s'acheminant d'Espagne à Rome pour

son premier exploit voulut voir à Saragousse les os et reliques d'un

sainct: ce qui fit dire à plusieurs qu'Adrian mourroit bien tost. Il avint

alors aussi qu'une riche lampe de cristal, en l'église de ce sainct, se

brisa soudainement, dont toute l'huile fut versée sur Adrian et sur

quelques prestres autour de lui, dont leurs habillemens furent gastez.

Arrivé à Rome, le palais où il demeuroit fut embrasé et consommé en un

instant. Il canoniza Benno, evesque aleman, et Antonin, archevesque de

Florence: mais il les suivit bientost et mourut après icelles

canonizations, que l'on tient pour presages de mort prochaine aux papes qui

les font.»

[Note 1: En sa _Vie d'Adrian VI_, cité par Goulart, _Thrésor des

histoires admirables_, t. II, p. 945.]

D'après Sabellic[1], Philebert de Chalon, prince d'Aurange, ayant assiégé

Florence, entendit que secours venoit aux Florentins. Sur ce il resoud

d'aller au devant: et comme il vouloit monter à cheval, fait assembler

autour de lui les capitaines, et commande qu'on apporte des flaccons et des

tasses, les faisant emplir de vin, afin que tous beussent par ensemble.

Comme les uns et les autres estoient prests à boyre, voici une pluye

impétueuse et soudaine, le ciel estant fort serein auparavant, laquelle

arrouse abondamment le prince et ses capitaines, qui beuvoyent en pleine

campagne. Incontinent chacun dit son avis de ceste avanture. Le prince

rioit à gorge desployée: A ce que je voy, dit-il, compagnons, nous ne

parlerons que bien trempez à nos ennemis, puisque Dieu a voulu si

benignement verser de l'eau en nostre vin. Ce furent ses derniers propos:

car tost après ayant chargé et rompu ce secours il fut au combat transpercé

d'un boulet, dont il mourut.»

[Note 1: Supplément au XIIIe livre, cité par Goulart, _Thrésor des

histoires admirables_, t. II, p. 943.]

Joach. Camerarius[1] et Abr. Bucolcer[2], racontent ce qui suit selon

Goulart[3]: «Guillaume Nesenus, personnage excellent en sçavoir et crainte

de Dieu, s'estant jetté dedans une barque de pescheur en temps d'esté, pour

traverser l'Elbe, rivière qui passe à Witeberg en Saxe, comme c'estoit sa

coustume de s'esbatre quelques fois à passer ainsi ceste rivière, et

conduire lui-mesme sa barque, alla heurter alors contre un tronc d'arbre

caché dedans l'eau, qui renversa la barque, et Nesenus au fond dont il ne

peut eschapper, ains fut noyé. Cela avint sur le soir. Le mesme jour, un

peu après disné, comme Camerarius sommeilloit, avis lui fut qu'il entroit

une barque de pescheur et qu'il tomboit en l'eau. Sur ce arriva vers lui,

Philippe Melanchthon son familier ami, auquel il fit en riant le conte de

ce sien songe, tenant sa vision pour chose vaine... Melanchthon et

Camerarius devisans ensemble de ce songe et triste accident, se

ramentierent l'un à l'autre ce qui leur estoit advenu et à Nesenus peu de

jours auparavant. Ils faisoyent eux trois quelque voyage en Hesse, et ayans

couché en une petite ville nommée Trese, le matin passerent un ruisseau

proche de là, pour y abreuver leurs chevaux. Comme ils estoyent en l'eau,

Nesenus decouvre en un costeau proche de là trois corbeaux croquetans,

battans des aisles et sautelans. Sur ce il demande à Melanchthon que lui

sembloit de cela? Melanchthon respondit promptement: Cela signifie que l'un

de nous trois mourra bien tost. Camerarius confesse que ceste response le

poignit jusques au coeur, et le troubla grandement; mais Nesenus ne fit

qu'en secouer la teste, et poursuivit son chemin alaigrement. Camerarius

adjouste qu'il fut en termes de demander à Melanchthon la raison de cette

sienne conjecture; et que tost apres Melanchthon lui dit que, se sentant

foible et valetudinaire, il ne pouvoit estimer que sa vie deut estre gueres

plus longue. Et je ne ramentoy point ces choses, dit-il, comme si

j'attribuois quelque efficace au vol et mouvement des oiseaux, ni ne fay

point de science des conjectures qu'on voudroit bastir là dessus: comme

aussi je sçay que Melanchthon ne s'en est jamais soucié. Mais j'ai bien

voulu faire ce recit pour monstrer que parfois on void avenir des choses

merveilleuses dont il ne faut pas se mocquer, et qui apres l'evenement

suggèrent diverses pensées à ceux qui les voyent ou en entendent parler.»

[Note 1: _Vie de Ph. Mélanchthon_.]

[Note 2: _Indices chronologiques_, an 1524.]

[Note 3: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 373.]

Au récit de Zuinger[1], «La peste estant fort aspre es environs du Rhin

l'an 1364, plusieurs mourans à Basle avoyent ceste coustume par présage

merveilleux au fort de la maladie, et quelques heures devant que rendre

l'âme, d'appeller par nom et surnom quelqu'un de leurs parens, alliés,

voisin ou amis. Ce nommé tomboit tost après malade, et faisoit le mesme,

ainsi cest appel continuoit du troisiesme au quatriesme, et consequemment:

en telle sorte qu'on eust dit que ces malades estoyent les huissiers de

Dieu pour adjourner ceux que la providence désignoit à comparoir en

personne devant lui.»

[Note 1: En son _Théâtre de la vie humaine_, cité par Goulart,

_Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 446.]

D'après Camerarius,[1] «Les comtes de Vesterbourg ont près du Rhin un

chasteau basti en lieu fort haut eslevé. La peste y estant survenuë, les

comtes s'en retirerent pour aller quelques jours en air meilleur et plus

asseuré, où ils séjournerent trop peu. De retour, comme ils montoyent au

chasteau, et approchoyent de la porte, la cloche de l'horloge posée en une

haute tour sonne onze heures en lieu de trois ou quatre après midi. Cest

accident extraordinaire occasiona les comtes de s'enquerir du portier

paravant laissé seul au chasteau pour le garder, que vouloit dire ce

changement. Il protesta n'en sçavoir rien, veu qu'on avoit laissé l'horloge

plusieurs jours, sans qu'aucun y eust touché. Incontinent la peste se

renouvella, laquelle emporta les comtes et toutes les personnes rentrées

avec eux au chasteau: le nombre fut d'onze, autant que l'horloge, avoit

sonné de coups.»

[Note 1: Au IIIe vol. de ses _Méditations historiques_, liv. I, ch.

XV, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III,

p. 318.]

«En la seigneurie de l'archevesque et electeur de Treves, se void, dit

Camerarius[1], un vivier ou estang en lieu conu de ceux du pays, duquel

quand il sort quelque poisson de grandeur desmesurée, et qui se monstre, on

tient que c'est un certain presage de la mort de l'électeur, et que par

longue suite d'années on a vérifié ceste avanture. En la baronnie de

Hohensax, en Suisse, quand un de la famille doit mourir, des plus hautes

montagnes qui séparent la baronnie d'avec le canton d'Appenzel, tombe une

fort grosse pierre de rochers avec tant de bruit que le roulement d'icelle

est entendu clairement près et loin, jusques à ce qu'elle s'arreste en la

plaine du chasteau de Fontez.»

[Note 1: En ses _Méditations historiques_, vol. III, liv. I, ch.

XV, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_. t. III,

p. 318.]

Taillepied[1] cite ce fait rapporté par Léon du Vair: «Que dirai-je du

monastère de Saint-Maurice, qui est situé es confins et limites de

Bourgongne, près le fleuve du Rhosne? Il y a là dedans un vivier, auquel

selon le nombre de moines, on met aussi tant de poissons: que s'il arrive

que quelqu'un des religieux tombe malade, on verra aussi sur le fil de

l'eau un de ces poissons qui nagera comme estant demy-mort, et si ce

religieux doit aller de vie à trespas, ce poisson mourra deux ou trois

jours devant luy.»

[Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 139.]

«Le sixiesme jour d'avril 1490, dit Goulart[1], Mathias, roi de Hongrie,

surnommé la frayeur des Turcs, mourut d'apoplexie à Vienne, en Austriche.

Tous les lyons que l'on gardoit en des lieux clos à Bude moururent ce jour

là. Un peu devant le trespas du prince Jean Casimir, comte palatin du Rhin

et administrateur de l'électoral, le lyon qu'il faisoit soigneusement

nourrir mourut: ce que le prince prit pour presage de son deslogement. Un

cheval que Louis, roi de Hongrie, montoit, perit soudain, un peu devant la

bataille de Varne, en laquelle ce jeune prince demoura. Car ayant esté mis

en route, et voulant se sauver à travers un marests, le cheval qui le

portoit ne peut l'en desgager, ains y enfondra et perdit son maistre. Le

frère Battory, roi de Pologne, estant mort en Transsilvanie, le cheval du

roi mourut soudain, et quelques jours après vindrent nouvelles du trespas

du prince decedé fort loin de là.»

[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. III. p. 316]

D'après Joach. Camerarius[1], «Maurice, électeur de Saxe, prince vaillant

et excellent, eut divers presages de sa mort peu de jours avant la bataille

donnée l'an 1553, entre lui et Albert, marquis de Brandebourg, lequel il

mit en route. La teste d'une siene statue de pierre fut emportée d'un coup

de fouldre, sans que les statues des autres électeurs eslevées en lieu

public en une ville de Saxe nommée Berlin, fussent tant soit peu atteintes

de cest esclat. Un vent impetueux s'esleva le jour precedent la bataille,

lequel arracha et deschira deux grands pavillons de l'electeur, en l'un

desquels on faisoit sa cuisine, en l'autre se dressoyent les tables pour

ses repas ordinaires. Au mesme temps il plut du sang auprès de Lipsic.»

[Note 1: En sa harangue funèbre sur la mort de Maurice, électeur de

Saxe.]

«En l'église cathédrale de Mersburg, près de Lipsic, dit Goulart[1], y a un

evesque et des chanoines ausquels il estoit loisible de se marier. Ils ont

laissé en icelle de grands et riches joyaux donnez des longtemps, et ont

fait conscience de s'en accommoder. Pour la garde du temple il y a

ordinairement quelques hommes qui tour à tour veillent en icelui tant de

jour que de nuict. Iceux rapportèrent avoir observé de fort longtemps et

entendu de leurs devanciers gardes que trois semaines avant le deces de

chascun chanoine de nuict se fait un grand tumulte dedans le temple: et

comme si quelque puissant homme donnoit de toute sa force quelques coups de

poing clos sur la chaire du chanoine qui doit mourir; laquelle ces gardes

marquent incontinent: et le lendemain venu en avertissent le chapitre.

C'est un adjournement personnel à ce chanoine, lequel meurt dedans trois

semaines après.»

Curiosités Infernales · 第 21 / 22 段