CURIOSITÉS
INFERNALES
PAR
P. L. JACOB
BIBLIOPHILE
DIABLES, BONS ANGES, FÉES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS
FAMILIERS POSSÉDÉS ET ENSORCELÉS, REVENANTS, LAMIES, LÉMURES,
LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTILÈGES, ANIMAUX PARLANTS, PRÉSAGES
DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC.
1886
* * * * *
PRÉFACE
Simon Goulart en envoyant à son frère Jean Goulart un volume de son
_Thrésor des histoires admirables et mémorables_ lui dit: «Ce sont pieces
rapportees et enfilees grossièrement ausquelles je n'adjouste presque rien
du mien, pour laisser à vous et à tout autre debonnaire lecteur la
meditation libre du fruit qu'on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en
diverses sortes près et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs
farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour
tesmoigner en diverses sortes sa grace à ceux qui le reverent de pure
affection.»
Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des
croyants et des incrédules.
«Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu'ils oyent raconter des
sorciers et magiciens soit impossible. Les athéistes et ceux qui contrefont
les sçavans ne veulent pas confesser ce qu'ils voyent, ne sçachans dire la
cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s'en moquent
pour deux raisons principalement: l'une pour oster l'opinion qu'ils soyent
du nombre; l'autre pour establir par ce moyen le règne de Satan. Les fols
et curieux en veulent faire l'essay.»
[Note 1: En la préface de sa _Démonomanie_.]
* * * * *
CURIOSITÉS INFERNALES
LES DIABLES
I.--EXISTENCE DES DÉMONS
«Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incrédules de nostre temps,
qui ne veulent croire qu'il y ait des demons ou malins esprits qui habitent
en certaines maisons (qui sont cause que personne n'y peut fréquenter) ou
par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d'autres
lieux... Ce qui m'a donné occasion d'escrire de ces demons, c'est que
lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venétien, des Indes Orientales, il
escrit d'un desert, qu'il appelle Lop, qui est situé dans les limites de la
grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu'on ne
sçauroit passer en vingt-cinq ou trente journées, et pour ce qu'il est
nécessaire à aucuns, pour la négotiation qu'ont ceux de Lop avec ceux de
Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien
qu'ils s'en passeroyent bien, s'ils pouvoyent, veu les dangers et grandes
difficultez qui s'y trouvent... C'est chose admirable qu'en ce desert l'on
void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et
fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n'est besoin à ceux qui
y passent de s'eslongner à la trouppe, et s'escarter de la compagnie.
Autrement, à cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la
veüe de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans
la voix d'aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et
divertissent de leur vray chemin, et les meinent à perdition tellement
qu'on ne sçait qu'ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l'air des
sons et accords d'instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et
tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux à
passer.
[Note 1: _Diverses leçons_. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300
et suivantes.]
«Voilà ce qu'en a laissé par escrit, Marc Paul qui y a esté, qui vivoit
l'an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvées à
plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet,
cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses
que plusieurs autheurs ont laissé par escrit, et entre autres de ce desert
de Lop, je n'ay plus creu que ce fussent fables.
«Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu'on a
escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s'estoyent retirez
aux deserts d'Égypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul
l'hermite, lesquels ont trouvé tous les deserts lieux pleins de grande
solitude, remplis de démons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de
sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l'hermite, qui demeuroit en un
desert plus haut que luy trois journées, trouva en chemin, une forme
monstrueuse d'homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poëtes
anciens ont appelé Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu où
demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu
et monstra de l'une de ses mains le chemin et puis après il s'osta de
devant luy, s'enfuyant d'une grande vitesse. Or si c'est homme estoit point
quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si
(comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes
d'animaux monstrueux) le desert avoit engendré cest homme ainsi difforme,
nous n'en avons rien de certain.
«Sainct Anthoine donc s'esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce
que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais
il ne fut gueres avant, qu'estant en un vallon pierreux et plein de
rochers, il vid un autre homme d'assez basse stature, mais laid, et
difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement
le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les
cuisses et pieds d'un bouc. Le vieillard sans s'estonner de ceste forme si
hideuse, ne s'esmouvant d'un tel spectacle, si effroyable, se fortifia,
comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jésus-Christ,... et,
voicy ce monstre susdit qui lui présenta des dattes et fruicts de palmier
comme pour gage d'amitié et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui,
apprivoisé du monstre, s'arresta un peu et s'enquit de son estre et que
c'est qu'il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit:
Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils
et idolatres aveugles et deçeus sous l'illusion diverse d'erreur, adorent
et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu
de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir
qu'il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous
misérables, lequel sçavons estre venu au monde pour le salut et rachat de
tous les hommes, et que le son de sa parole a esté semé et espandu par
toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager chargé d'ans et
vénérable hermite Anthoine pleuroit à chaudes larmes, lesquelles couloyent
le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye.
«En Hirlande, il s'y void et entend des malins esprits parmi les montagnes,
et combien qu'aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui
proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux,
comme de pain faict de chair de poisson seché. Et leur boire sont bieres
fortes. Mais i'ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeuré quelques
années, qui vivoyent civilement et delicatement, qu'il y avoit des esprits
malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs façons de faire et
font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict.
«Plusieurs autres démons luy ont donné de grandes fascheries en son desert,
lui jettans sur son chemin des vaisselles d'or et d'argent, lesquelles
choses il voyoit soudain s'esvanouir.»
«Les Arabes qui, communément voyagent par les deserts de leurs pays, y
voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui
s'esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire à un
truchement arabe qui le conduisoit par l'Arabie déserte nommée Geditel,
qu'un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de
Saphavien, le sixiesme de juillet, à cinq heures du matin, luy Arabe et
plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible
qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement cheminé avec
vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu'un folastre
nommé Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui
toutesfois n'apercevoit homme vivant, la part d'où venoit ceste voix,
respond: Mon compagnon, je ne sçay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces
paroles dites, l'esprit espouvanta si bien la trouppe composée de divers
peuples barbares qu'un chascun estoit presque esperdu, et n'osoyent à grand
peine passer outre.
«Jésus-Christ fut tenté au desert par le malin esprit.
«Et voilà comme l'on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu'il
y a des esprits malins par les deserts; et qu'il semble que Dieu permet
qu'ils habitent plus tost en ces lieux escartez que là où demeurent les
hommes à fin qu'ils n'en soyent si communément offensez. Comme fit l'ange
Raphael duquel est parlé en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui
confina le demon qui avoit fait mourir sept maris à la fille de Raguel aux
deserts de la haute Egypte.
«D'autres démons fréquentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et
causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y
apparoissent des phantosmes. Et d'iceux esprits, comme escrit Torquemada,
il s'en void journellement sur la rivière Noire, en Norvege, qui sonnent
des instrumens musicaux et lors cest signe qu'il mourra bien tost quelque
grand du pays. J'ay veu et fréquenté avec un Espagnol qui par tourmente de
mer fut jetté jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan
de Tartarie, qu'il a veu souvent en ces régions-là de ces phantosmes tant
sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts
de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit,
de peur qu'on ne les voulust croire.
«Quelqu'un pourra objecter qu'il n'est pas vraysemblable que les demons qui
sont aux deserts de Lop, et d'ailleurs appellent les voyageans par leurs
noms, d'autant qu'iceux n'ont organes pour pouvoir parler suivant ce que
Jésus-Christ dit que les esprits n'ont ni chair ni os. Je respon, suivant
en l'opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulée, que les
anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre,
et par le moyen d'iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent
à Abraham. Et l'ange Gabriel, qui annonça la conception de Jésus-Christ à
la Vierge Marie. Et que les demons s'en peuvent aussi forger non pas d'une
matiere si pure, mais plus abjecte.
«J'ay parlé d'un monstre chevre-pied qui apparut à sainct Anthoine, que je
pense avoir esté engendré par le moyen de Satan, d'autre façon que les
autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour
luy et pour d'autres monstres habitans ce desert. Son corps n'estoit point
aérien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mené tout vif en
Alexandrie vingt ans après, au grand estonnement de tous ceux qui le
virent, et combien qu'on le voulust nourrir curieusement quelques jours
après sa prise il mourut, et son corps fut salé et embaumé et puis porté à
Antioche et présenté à Constantin, fils du grand Constantin.
«Lycosthène escrit estre avenu à Rotwille en Alemagne, l'an de grâce 1545,
que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place:
cest ici que les citoyens s'effroyèrent, craignans qu'ainsi qu'il avoit
fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s'estant mis en
devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit
lors s'en alla, et jaçoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est
ce que Dieu le souffrant, il n'y vient point sans de bien grandes
occasions, et pour estre l'executeur de la vengeance divine. Et ne nous
faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que
vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi.
«Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou
formez en l'air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur
présentant des idées en l'âme, qu'ils pensent voir par la veüe extérieure
ainsi que S. Augustin dit, qu'aucuns de son temps pensoyent estre transmuez
par quelques sorcières en bestes à corne, là où le bon sainct ne voyoit
autre cas que la figure de l'homme, mais le sens visible de ceux-cy estant
ensorcelé et perverti par la force de l'imagination causoit l'opinion de
leur changement où l'effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours,
il se void que par tout les demons ou diables s'efforcent de nuire à
l'homme, encor qu'il se retire au plus hideux et inhabitable desert du
monde, soit qu'il habite dans les plus populeuses villes, tousiours
taschera-il de le faire tresbucher.»
Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de méfiance les faits
surnaturels; son ouvrage est précédé de plusieurs chapitres où il raconte
des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des
supercheries; ils ont pour titres:
[Note 1: _Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes,
prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions
proposées et résolues, par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
1571, in-12.]
«CH. I. Les mélancholiques et insensez s'impriment en la fantasie beaucoup
de choses dont il n'est.
«CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ouïr beaucoup de choses
espouvantables dont il n'est rien.
«CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ouïe imaginent beaucoup de choses
qui ne sont pas.
«CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils
s'adressent, pensent avoir veu et ouï des esprits.
«CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forgé des
illusions comme un nommé Mundus abusa de Paulina par ce moyen, et Tyrannus
de beaucoup de nobles et honnestes femmes.
«CH. VI. Timothée Aelurus ayant contrefait l'ange, usurpe une couschée:
quatre jacopins de Berne ont forgé beaucoup de visions et de ce qui s'en
est ensuivi.
«CH. VII. L'histoire du faux esprit d'Orléans.
«CH. VIII. D'un curé de Clavenne qui apparut à une jeune fille et luy fit
croire qu'il estoit la Vierge Marie et d'un autre qui contrefit l'esprit;
ensemble du cordelier escossois et du jésuite qui contrefit le le diable à
Ausbourg.»
Voici cette dernière histoire:
«Pendant que j'escrivois cet oeuvre, j'ay entendu par des gens dignes de
foy, qu'en l'an 1569 il y avoit à Ausbourg, ville fort renommée
d'Allemagne, une servante et quelques serviteurs d'une grande famille qui
ne tenoyent pas grand compte de la secte des jésuites au moyen de quoy l'un
de ceste secte promit au maistre qu'il feroit aisément changer d'opinion à
ses serviteurs. Pour ce faire, après s'estre déguisé en diable, il se cacha
en quelque lieu de la maison où la servante allant quérir quelque chose de
son gré, ou y estant envoyée par son maître, trouva ce jésuite endiablé qui
luy fit fort grand peur. Elle conta incontinent le tout à un de ses
serviteurs, l'exhortant de n'aller en ce lieu-là. Toutefois peu après il y
vint, et comme ce diable desguisé vouloit se ruer dessus, il desgaine son
poignard et perce le diable de part en part, tellement qu'il demeure mort
sur la place. Cette histoire a esté écrite et imprimée en vers allemans, et
est maintenant entre les mains de tout le monde.
II.--APPARITIONS DU DIABLE
Le Loyer[1] prétend que les démons paraissent plus volontiers dans les
carrefours, dans les forêts, dans les temples païens et dans les lieux
infestés d'idolâtrie, dans les mines d'or et dans les endroits où se
trouvent des trésors.
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions et
apparitions_, par P. Le Loyer. Paris, Nic. Buon, 1605, in-4°, p.
340.]
Nous lui empruntons l'histoire suivante:
«Un gendarme nommé Hugues avait été pendant sa vie un peu libertin et mesme
soupçonné d'hérésie. Comme il étoit près de la mort, une grande trouppe
d'hommes se présenta à luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me
connois-tu bien, Hugues?--Qui es-tu, répondit Hugues?--Je suis, dit-il, le
puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis
préserver du péril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras
longuement. Afin que tu sçaches que je te dis vray, sçaches que l'empereur
Conrad est à ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugué
l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs
autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien
escouté, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant:
J'atteste mon Dieu et Seigneur Jésus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable
menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout
aussitost ceste bande de diables disparut comme fumée. Et Hugues, le même
jour de la vision, trespassa le soir.»
Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable:
[Note 1: _Discours et histoires des spectres_, etc., page 317.]
«En la ville de Fribourg, du temps de Frédéric, second du nom, un jeune
homme bruslé par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville,
pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen
jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un
cellier escarté où il dresse son cercle, ses figures et ses caractères
magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier.
Les esprits appelez se présentent mais en diverses formes, fantosmes et
illusions... Enfin le plus meschant diable de tous se montre à l'escolier
en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse
s'approche du cercle. L'escolier aveuglé et transporté d'amour, estend sa
main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le
diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant
deux ou trois tours lui casse et brise la tête contre la muraille du
celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les
autres esprits disparurent.
«Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effrayé à ce piteux
spectacle, se voyant en outre chargé du pesant fardeau de l'escolier. Il ne
bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se
fit si bien ouïr criant et lamentant, qu'on accourt à son cry et est trouvé
à demy mort avec le corps de l'escolier et est dégagé à toute peine.»
«Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux hérétiques et hérésiarques de
nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le
diable et de ses visions. Car Luther a eu un démon, et a esté si impudent
que de le confesser bien souvent par ses écrits. Je ne le veux faire voir
que par un traicté qu'il a faict de la messe angulaire, où il se descouvre
ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarité bien
grande, et qu'ils avoient bien mangé un muy de sel ensemble. Que le diable
le visitoit souvent, parloit à luy fort privément, le resveilloit de nuict,
et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments
dont il se pourroit servir pour l'impugner.
[Note 1: Même ouvrage, p. 297.]
«Mais Luther est-il seul qui à sa confusion est contraint de confesser sa
conférence avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que
resvant profondément une nuict sur le sens des paroles de Jésus-Christ:
Cecy est mon corps, se présente à luy un esprit, qu'il est en doute s'il
estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de
l'Écriture sainte d'une autre façon que l'Église des catholiques ne
l'interprétoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout
autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps...
«Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un
diable s'apparut en la chambre où il estoit et s'approchant peu-à-peu
auprès de son lit, non sans essayer les présens poussa rudement Bucere et
le fit tomber en la place où il trespassa à l'instant.
«C'est aussy chose qu'on tient pour toute véritable et ainsi l'affirme
Érasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade
trespassa, le diable fut veu près de luy en forme d'homme de haute et
énorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un présage de la mort
future de cet hérétique.»
Dans l'affaire des possédées de Louviers, suivant le Père Bosroger[1],
[Note 1: _La Piété affligée, ou Discours historique et théologique
de la possession des religieuses dictes de Saincte-Élisabeth de
Louviers, etc._, par le R.P. Esprit de Bosroger. Rouen, Jean Le
Boulenger, 1652, in-4°, p. 137.]
«La soeur Marie de Saint-Nicholas apperceut deux formes effroyables, l'une
représentait un vieil homme avec une grande barbe, lequel ressemblait à
nostre faux spirituel; ce phantosme qu'elle apperceut à quatre heures du
matin, environ le soleil levant s'assit sur les pieds de sa couche, et luy
dit d'un ton d'homme désespéré: Je viens de voir Madelène Bauan, et la
soeur du Saint-Sacrement; ah que Madelène est méchante! elle est
entièrement à nous, mais l'autre nous ne la sçaurions gagner. Ce spectre
obligea la soeur Marie de Saint-Nicholas de recourir à Dieu en faisant le
signe de la croix, et aussitost elle fut délivrée de ce phantosme; l'autre
estoit seulement comme une teste grosse et fort noire, que cette fille
envisagea en plein jour à la fenestre d'un grenier, laquelle donnoit dans
celui où elle travailloit; cette teste la regarda long-temps, et luy causa
une grande frayeur, elle ne laissa pourtant de la considérer attentivement,
jusqu'à ce qu'elle remarqua que cette teste commençoit à descendre de la
fenestre; car pour lors elle fut saisie de peur, et se retira, puis
aussitost ayant pris courage, elle alla dans le grenier où la forme avoit
paru, mais elle n'y trouva plus rien, sinon quelque temps après qu'elle
avisa dans le meme endroit des cordes qui se rouloient d'elles-memes et
l'on voyoit tomber le linge dont elles étoient chargées; souvent on
renversoit les meubles et on entendoit des bruits épouvantables.»
D'après le même auteur, dans la même affaire[1],
[Note 1: _La Piété affligée_, p. 421.]
«Un homme ayant apporté à Picard une lettre d'importance arriva à onze
heures de nuit à son presbytère passant au travers de la cour close d'un
mur, et entra dans la cuisine qui étoit ouverte, où il trouva Picard courbé
sur la table, et un homme noir et inconnu vis-à-vis de luy. Picard luy feit
sa réponse de bouche, passa de la cuisine dans une chambre basse, laquelle
il trouva pareillement ouverte; aussitost le déposant entendit un cry
effroyable dont il avoit eu grand peur: ce vilain homme noir et inconnu luy
reprocha qu'il trembloit, et avoit peur.»
Crespet[1] cite d'autres apparitions du diable:
[Note 1: _Deux livres de la hayne de Sathan et malins esprits
contre l'homme et de l'homme contre eux_, par P. P. Crespet, prieur
des Célestins de Paris. 1590, in-12, p. 379.]
«Or le bon Père Cesarius dans ses exemples dit bien autrement d'une
concubine de prestre, laquelle voyant que son paillard désespéré s'estoit
tué soy-mesme, s'alla rendre nonnain où estant à cause qu'elle n'avoit
entièrement confessé ses pechez, fut vexée d'un diable incube qui la
tourmentoit toutes les nuicts, pour a quoy obvier, elle s'advisa de faire
une confession générale de tous ses péchez. Ce qu'ayant faict, jamais le
diable n'approcha d'elle depuis.
«Je ne puis omettre, ajoute-t-il, ce que à ce propos je trouve ès archives
de ce monastère où je réside, qu'un bon religieux plein de foy (1504)
voyant que le diable se meslant parmy les esclairs de tonnerre estoit entré
en l'église où les religieux estoient assemblez pour prier Dieu, et qu'il
vouloit tout renverser et prophaner les choses dédiées à Dieu, se vint
constamment présenter armé du signe de la croix et commanda au nom de
crucifix à Sathan de désister et sortir de la maison de Dieu, à la voix
duquel il fut forcé d'obéir, et se retirer sans aucune offence.»
«Mais entre tous les contes, desquels j'aye jamais entendu parler, ou veu,
dit Jean des Caurres[1], cestui-cy est digne de merveille, lequel est
advenu depuis peu de temps à Rome. Un jeune homme, natif de Gabie, en une
pauvre maison, et de parents fort pauvres, estant furieux, de mauvaise
condition et de meschante conversation de vie, injuria son père, et luy fit
plusieurs contumélies; puis estant agité de telle rage, il invoqua le
diable, auquel il s'estoit voué: et incontinent se partit pour aller à
Rome, et à celle fin entreprendre quelque plus grande meschanceté contre
son père. Il rencontra le diable sur le chemin, lequel avoit la face d'un
homme cruel, la barbe et les cheveux mal peignez, la robe usée et orde,
lequel lui demanda en l'accompagnant la cause de sa fascherie et tristesse.
Il lui respondit qu'il avoit eu quelques paroles avec son père, et qu'il
avoit délibéré de luy faire un mauvais tour. Alors le diable luy fit
réponse que tel inconvénient luy estoit advenu; et ainsi le pria-il de le
prendre pour compagnon, et à celle fin que ensemble ils se vengeassent des
torts qu'on leur avoit faicts. La nuit doncques estant venue, ils se
retirèrent en une hostelerie, et se couchèrent ensemble. Mais le malheureux
compagnon print à la gorge le pauvre jeune homme, qui dormoit profondément
et l'eust estranglé, n'eust esté qu'en se réveillant il pria Dieu. Dont il
advint que ce cruel et furieux se disparut, et en sortant estonna d'un tel
brui et impétuosité toute la chambre que les solives, le toict et les
thuilles en demeurèrent toutes brisées. Le jeune homme espouvanté de ce
spectacle, et presque demy mort, se repentit de sa meschante vie et de ses
meffaicts, et estant illuminé d'un meilleur esprit, fut ennemy des vices,
passa sa vie loing des tumultes populaires et servit de bon exemple.
Alexandre escrit toutes ces choses.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées en histoires, etc._, par
Jean des Caurres. Paris, Guill. Choudière, 1584, in-8°, p. 390.]
«Lorsque j'étudiais en droit en l'académie de Witemberg, dit Godelman[1],
cité par Goulart[2], j'ay ouy souvent reciter à mes précepteurs qu'un jour,
certain vestu d'un habit estrange vint heurter rudement à la porte d'un
grand théologien, qui lors lisoit en icelle académie, et mourut l'an 1516.
Le valet ouvre et demande qu'il vouloit? Parler à ton maistre, fit-il. Le
théologien le fait entrer: et lors cest estranger propose quelques
questions sur les controverses qui durent sur le fait de la religion. A
quoi le théologien ayant donné prompte solution, l'estranger en mit en
avant de plus difficiles, le théologien lui dit: Tu me donnes beaucoup de
peine: car j'avois le présent autre chose à faire et la dessus se levant de
sa chaire montre en un livre l'exposition de certain passage dont ils
débatoyent. En cest estrif il aperçoit que l'estranger avoit au lieu de
doigts des pattes et des griffes comme d'oyseau de proye. Lors il commence
à lui dire: Est-ce toi donc? Escoute la sentence prononcée contre toi (lui
monstrant le passage du troisième chapitre de Genese): La semence de la
femme brisera la teste du serpent. Il adjousta: Tu ne nous engloutiras pas
tous. Le malin esprit tout confus, despité et grondant, disparut avec grand
bruit, laissant si puante odeur dedans le poisle qu'il s'en sentit quelques
jours après, et versa de l'encre derrière le fourneau.»
[Note 1: Jean-George Godelman, docteur en droit à Rostoch, au
traité _De magis, veneficis, lamis, etc._, livre 1, ch. III.]
[Note 2: _Thrésor d'histoires admirables et mémorables de nostre
temps, recueillies de divers autheurs, mémoires et avis de divers
endroits._ Paris, 1600, 2 vol. in-12.]
Le même auteur fournit encore cette autre histoire à Goulart:
«En la ville de Friberg en Misne, le diable se présente en forme humaine à
un certain malade, lui monstrant un livre et l'exhortant de nombrer les
péchez dont il se souviendroit, pour ce qu'il vouloit les marquer en ce
livre. Du commencement le malade demeura comme muet: mais recouvrant et
reprenant ses esprits, il respond. C'est bien dit, je vay te deschifrer par
ordre mes péchez. Mais escri au dessus en grosses lettres: La semence de la
femme brisera la teste du serpent. Le diable, oyant cette condamnation
sienne s'enfuit, laissant la maison remplie d'une extrême puanteur.»
Goulart emprunte celle-ci à Job Fincel[1]:
[Note 1: Job Fincel, au premier livre _Des Miracles_.]
«L'an mil cinq cens trente quatre, M. Laurent Touer, pasteur en certaine
ville de Saxe, voyant quelques jours devant Pasques à conférer avec aucuns
du lieu, selon la coustume, des cas divers et scrupules de conscience,
Satan en forme d'homme lui apparut et le pria de permettre qu'il
communiquast avec lui; sur ce il commence à desgorger des horribles
blasphèmes contre le Sauveur du monde. Touer lui résiste et le réfute par
tesmoignages formels recueillis de l'Escriture sainte, que ce malheureux
esprit tout confus, laissant la place infectée de puanteur insupportable
s'esvanouit.»
«Un moine nommé Thomas, dit Alexandre d'Alexandrie[1], personnage digne de
foy, et la preud'hommie duquel j'ay esprouvée en plusieurs afaires m'a
raconté pour chose vraye, avec serment, qu'ayant eu debat de grosses
paroles avec certains autres moines, après s'estre dit force injures de
part et d'autre, il sortit tout bouillant de cholere d'avec eux et se
promenant seul en un grand bois rencontra un homme laid, de terrible
regard, ayant la barbe noire, et robe longue. Thomas lui demande où il
alloit? J'ay perdu, respondit-il, ma monture, et vai la cercher en ces
prochaines campagnes. Sur ce ils marchent de compagnie pour trouver ceste
monture, et se rendent pres d'un ruisseau profond. Le moine commence à se
deschausser pour traverser ce ruisseau: mais l'autre le presse de monter
sur ses espaules, promettant le passer à l'aise. Thomas le croid, et chargé
dessus l'embrasse par le col: mais baissant les yeux pour voir le gué, il
descouvre que son portefaix avoit des pieds monstrueux et du tout
estranges. Dont fort estonné, il commence à invoquer Dieu à son aide. A
ceste voix, l'ennemi confus jette sa charge bas, et grondant de façon
horrible disparoît avec tel bruit et de si extraordinaire roideur, qu'il
arrache un grand chesne prochain et en fracasse toutes les branches. Thomas
demeura quelque temps comme demy-mort, par terre, puis s'estant relevé,
reconnut que peu s'en estoit falu que ce cruel adversaire ne l'eust fait
perir de corps et d'ame.»
[Note 1: Au IVe livre, chap. XIX de ses _Jours géniaux_, cité par
Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. Ier, p. 535.]
III.--ENLÈVEMENTS PAR LE DIABLE
J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportée par le diable:
[Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et
empoisonneurs, le tout compris en 5 livres_, traduit du latin, de
Jean Wier, sans date, vers 1577.]
«L'an 1551 il advint près Mégalopole joignant Wildstat, les festes de la
Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit à boire et ivrongner, qu'une
femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses
jurements, lequel en la présence d'un chacun l'enleva par la porte, et la
porta en l'air. Les autres qui estoyent présens sortirent incontinent tous
estonnez pour voir où ceste femme estoit ainsi portée, laquelle ils virent
hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en
bas et la trouvèrent après morte au milieu d'un champ.»
D'après Textor[1]: «Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print à dire,
en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point
veuë. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit à
un tiers là présent et inconnu lequel tout à l'heure saisit et emporta
visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous.»
[Note 1: En son _Traicté de la nature du vin_, liv I, ch. XIII,
cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p.
67.]
Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlèvements par le diable: «Tesmoing,
dit-il, ce grand usurier qui dernièrement voyant que les bleds estoient à
bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent à son
secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas,
lui rompit le col.
[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 379.]
«Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blasphemé le
nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporté par le diable,
auquel il s'estoit voué.»
Chassanion[1] rapporte que «Jean François Picus, comte de la Mirande,
tesmoigne avoir parlé à plusieurs lesquels s'estant abusez après la veine
espérance des choses à venir, furent par apres tellement tourmentez du
diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent
bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut
un certain magicien, lequel promettoit à un trop curieux et peu sage prince
de lui représenter comme en un théâtre du siège de Troyes, et lui faire
voir Achilles et Hector en la manière qu'ils combattoyent. Mais il ne peut
l'exécuter se trouvant empesché par un autre spectacle plus hideux de sa
propre personne. Car il fut emporté en corps et en âme par un diable sans
que depuis il soit comparu.»
[Note 1: En son _Histoire des jugemens de Dieu_, liv. I, ch. II,
cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p.
718.]
Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un
anabaptiste:
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 332.]
«En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa
secte à son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le
saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au
baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait être baptisé mettait le
pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui
n'assiste point les hérétiques, ains l'esprit de septentrion qui est le
diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les
cheveux, l'éleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et
le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoqué dans la cuve.»
«Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporté, dit J.
des Caurres[1], par les diables à l'heure du disner, il fut mené par trois
tours à l'entour de la ville de Mascon, en la présence de plusieurs où il
cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville
demeura estonnée, et luy perpétuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de
Cluny le monstre à plein.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées et histoires_, p. 392.]
«Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, à ce que
rapporte Simon Goulart[1], d'après J. Wier[2], se sentant malade et arresté
à une hostellerie, bailla son argent à garder à son hostesse. Quelques
jours après estant guéri il le redemanda à ceste femme, laquelle avoit déjà
délibéré avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le dépost, et
l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se
courrouçoit fort, accusant de desloyauté et larcin cette siene hostesse. Ce
que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa
maison, lequel choléré de tel affront tire son espée et en donne de la
pointe contre la porte. L'hoste commence à crier au voleur, se complaignant
qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris,
mené en prison, et son procès fait par le magistrat, prest à le condamner à
mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcée et exécutée le
diable entra en la prison, et annonça au prisonnier qu'il estoit condamné à
mourir; toutefois que s'il vouloit se donner à lui, il lui promettoit de le
garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir
innocent que d'estre délivré par tel moyen. Derechef le diable lui ayant
représenté le danger où il estoit, et se voyant rebuté, fit néantmoins
promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses
ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appelé en jugement de
maintenir qu'il étoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour
advocat celui qu'il verroit là présent avec un bonnet bleu: c'est assavoir
lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain,
amené au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis
du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux là), d'avoir un advocat
qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accordé. Ce fin Docteur es loix
commence à plaider et à maintenir subtilement sa partie, alléguant qu'elle
estoit faussement accusée, par conséquent mal jugée; que l'hoste lui
détenoit son argent et l'avoit forcé; mesmes il raconta comme tout
l'affaire estoit passé, et déclaira le lieu où l'argent avoit esté serré.
L'hoste au contraire se défendoit, et nioit tant plus impudemment, se
donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il
l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne
l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que
depuis on ne peut sçavoir qu'il estoit devenu.» Paul Eitzen[3] dit que ceci
avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie.
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, tome I, p. 285.]
[Note 2: Au IVe livre _de Praestigiis Daemonum_, ch. XX.]
[Note 3: Au VIe livre de ses _Morales_, ch. XVIII.]
Les mêmes auteurs nous font encore connaître les deux histoires suivantes:
«Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict
par pays, accompagné d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins
esprits, qui vouloyent l'emmener à toute force. Le valet désireux de sauver
son maistre, commence à l'embrasser. Les diables se prennent à crier:
«Valet lasche prise»; mais le valet perséverant en sa délibération, son
maistre eschappa.»
«En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage à un beau jeune homme
mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la légèreté du sexe
pourroyent aisement faire changer d'avis à ceste fille, lui descouvrit
franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence à lui faire
mille imprécations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en épouse un
autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de
quelque temps l'inconstante est fiancée à un autre, sans plus se soucier de
celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de
son horrible imprécation. Elle hochant la teste à telles admonitions
s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces,
les parens, alliés et amis faisans bonne chere, l'espousée esveillée par sa
conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver
en la cour du logis où se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on
ameine en haut, où ils se mettent à table, et après disné, comme l'on
commençoit à danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays
d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener
danser l'espousée. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle:
puis en présence des parens et amis, il la saisit criant à haute voix, sort
de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon
et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchée tout ce jour,
comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombée quelque
part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur
rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille,
adjoutans que Dieu leur avoit donné puissance sur ceste fille et non sur
les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent.»
Goulard répète aussi cette attaque du diable rapportée par Alexandre
d'Alexandrie[1]:
[Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_.]
«Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour à
Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a
l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que
c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port
effroyable et du tout furieux, lequel vouloit à toute force entrainer un
jeune homme. Le pauvre misérable crioit et se défendoit, mais voyant
aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et
saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et après s'estre
long temps débattu commence à invoquer le nom et l'aide de Dieu et
eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune
homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il
ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonné
qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il
avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il
confessa d'avoir mené jusques alors une fort méchante vie, esté contempteur
de Dieu, rebelle à père et à mère, ausquels il avoit dit et fait tant
d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il
estoit sorti de la maison et avoit rencontré le bourreau susmentionné.»
Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlèvements par le diable
d'après divers auteurs:
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 538.]
«Un docteur de l'académie de Heidelberg ayant donné congé à certain sien
serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur
aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reître monté sur un grand cheval,
lequel par force l'enlève en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son
homme pour se tenir plus ferme; mais le reître s'esvanouit. Le serviteur
emporté par le cheval bien haut en l'air, fut jetté bas près d'un pont hors
la ville, où il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin
revenu à soi, et entendant qu'il estoit près de son lieu, reprint courage,
se rendit au logis, où il fut six mois entiers attaché au lict, devant que
pouvoir se remettre en pied[1].»
[Note 1: Extrait du _Mirabiles Historiae de spectris_, Leipzig,
1597.]
«Près de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne,
rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait
son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la
meschanceté mesme. Un jour le maistre ayant à faire quelque promenade un
peu loin, il recommande ses chevaux, spécialement un de grand prix à ce
valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour.
Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste à la fenestre le
reconnut, et commence à hennir. Le maistre estonné, demande qui avoit logé
son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en
intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il
avoit soigneusement executé le commandement de son maistre. On eut beaucoup
de peine à garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut
de la tour en bas. Tost après quelques uns que ce gentilhomme avoit volez,
deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre,
sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez
par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils
entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappé et serré
prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond
le valet, trop estroitement enchaisné; je ne puis vous tirer de là. Mais le
maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivité
moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous
garantir. Quoi accordé, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes,
et l'emporte par l'air. Ce misérable maistre esperdu de se voir en campagne
si nouvelle pour lui conmence à s'escrier: Dieu éternel, où m'emporte-on?
Tout soudain le valet (c'est-à-dire Satan) le laisse tomber en un marest.
Puis se rendant au logis, fait entendre à la damoiselle l'estat et le lieu
ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer.»
Des Caurres[1] raconte que «à la montagne d'Ethna, non guères loin de l'île
de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine
des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son
entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute
l'Italie, elle devroit estre consommée. On entend là cris et complainctes,
et les ennemis et mauvais esprits meinent là grand bruict, et suscitent de
grandes tempestes sur la mer près de ceste montagne. De nostre temps un
prélat après son trespas, fut trouvé en chemin par ses amis, lequel se
disoit estre damné et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas
encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda là, en laquelle y avoit un père
gardien de ce pays-là avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le
suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonné. Et soudain fut
porté par luy en une cité assez loin de là. Et quand il fut là, le mauvais
esprit le conduit au sépulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis
trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens épiscopaux, et
lui dit apres: Ces habillemens soyent à toy, et le corps à moy comme est
son âme; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporté audit navire,
et racompta ce qu'il avoit veu. Pour vérifier cecy le patron du navire fit
voile vers ceste cité: le sépulchre fut ouvert et trouvèrent que le corps
n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu après sa mort recogneurent
les dicts habillemens épiscopaux. Un homme de bien, et grand prescheur
d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-là.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 378.]
«En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme
addonné à toute volupté, à jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de
Sicile, envoya un soir, en un monastère pour quérir une salade d'herbes: en
chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps
après un navire passoit auprès de ceste montagne, et voicy une voix qui
appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit
point pour la troisième, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire.
Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di
au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporté,
et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour
jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire.»
IV.--MÉTAMORPHOSES DU DIABLE
Le diable apparaît sous toutes sortes de figures.
«Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a
sorte de bestes à quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites
vivans es déserts ont assez éprouvé. A sainct Anthoine qui habitoit es
déserts de la Thébaïde les loups, les lions, les taureaux se présentoient à
tous bouts de champ; et puis à sainct Hilarion faisant ses prières se
monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit,
tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas été
si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il
se seroit montré, comme il fit à sainct Anthoine, en la forme que Job le
dépeint sous le nom de Léviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle
et qu'il a acquise par le péché, voire qui lui demeurera es enfers avec les
hommes damnés. Ce n'est point des animaux à quatre pieds seulement que les
diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de
hiboux, chahuans, mouches, tahons... Quelquefois les diables s'affublent de
choses inanimées et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or,
argent et choses pareilles... Je ne veux laisser que quand les esprits
malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont
énormément grands et petits comme ils sont gros et grêles à l'extrémité.»
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._ p. 353.]