SECONDE PARTIE.

D'après ma conviction formée par l'étude du règne de Louis XIV et par la

minutieuse comparaison des faits et des dates, l'homme au masque de fer

était Fouquet, ce malheureux surintendant des finances, victime de tant

de noires intrigues de cour, que l'histoire n'a pas encore éclaircies;

Fouquet, qui fut arrêté en 1661, condamné à la prison perpétuelle en

1664, et enfermé depuis au château de Pignerol, sous la garde de

Saint-Mars; Fouquet enfin dont la mort a été faussement enregistrée au

23 mars 1680!

Avant d'appuyer de preuves, qui me semblent irrécusables, une opinion

que je donne comme nouvelle, puisqu'elle n'a jamais été présentée à

l'état de système étayé de pièces authentiques, je vais réfuter par

avance une autre opinion qui est en germe dans le vaste champ des

probabilités, et qui s'en va sans doute sortir de terre, si ce sol

fertile n'est point assez fouillé.

Cette dernière opinion que je combats pourrait offrir nombre

d'assertions remarquables qui viendraient à l'appui d'un document fort

curieux, regardé avec raison par Saint-Foix comme la première mention

imprimée qu'on ait faite d'un prisonnier inconnu, qui se trouvait à la

Bastille en 1705 (plutôt 1703), selon un témoin oculaire: ce prisonnier

a en effet certaine analogie avec le _Masque de Fer_, et l'on doit

s'étonner qu'on n'ait pas plus tôt songé à s'en tenir à la lettre d'un

ouvrage publié dès 1715, douze ans après la mort de _Marchialy_, et bien

antérieurement aux _Mémoires de Perse_ et au _Siècle de Louis XIV_.

Je suis tenté de croire que M. de Taulès avait d'abord naturellement

adopté cette solution du mystère de l'homme au masque, et qu'il se

servit de la plupart des mêmes argumens préparés à cet effet, lorsqu'il

imagina, pour _l'honneur de la France_ et pour son propre intérêt de

courtisan, de masquer le patriarche Arwedicks. Le ministre M. de

Vergennes lui avait écrit en 1783: «C'est surtout _pour détruire les

soupçons odieux_ auxquels l'homme au masque a donné lieu, par les

précautions qu'on a prises pour le dérober à tous les regards, qu'il est

important d'avoir sur ce personnage des notions certaines.»

M. de Taulès rejeta donc sur la compagnie de Jésus les _soupçons odieux_

arrêtés sur Louis XIV, et ne voulut voir qu'une correction de collége

dans cette vengeance de roi, dans ce crime contre le droit des gens.

Les jésuites, s'il faut en croire les insinuations de plusieurs des

leurs et l'aveu même d'un _gros collier de l'ordre_, auraient eu l'idée

de l'étrange captivité du _Masque de Fer_, et Louis XIV se serait fait

leur docile instrument.

En 1702, un gentilhomme normand, nommé Constantin de Renneville, fut mis

à la Bastille, non seulement pour avoir composé des bouts rimés

injurieux au gouvernement du roi, mais parce qu'on l'accusait

d'espionnage au profit des ennemis de la France[79]. Ce Renneville resta

emprisonné jusqu'en 1713, et dès qu'il eut sa liberté, avec l'ordre de

quitter la France, il rédigea une relation chaleureuse de ses malheurs:

elle parut à Amsterdam, chez Étienne Roger, en 1715, sous ce titre

capable de fixer l'attention: _l'Inquisition française, ou l'Histoire de

la Bastille_, deux volumes in-12.

[79] _Mémoires historiques sur la Bastille_, par Carra, t. 1, p. 389.

Ce livre, tiré à mille exemplaires, eut beaucoup de peine à pénétrer en

France où il se vendait jusqu'à deux louis, sous le manteau, et où il

fut contrefait, dit la préface de la seconde édition (5 vol. in-12,

Amsterdam, Balthazar Lakeman, 1724), tandis qu'on le traduisait à la

fois en hollandais, en anglais, en allemand et en italien. L'édition

originale est tellement rare, que la Bibliothèque du Roi ne la possède

pas et que je ne l'ai jamais vue; la contrefaçon ne se trouve pas

davantage; mais la seconde édition est assez commune, eu égard aux

actives recherches de la police pour la détruire. On ne conçoit pas que

les judicieux auteurs du _Catalogue de la Vallière_ aient attribué sans

examen cet ouvrage à Sandras de Courtilz, suivant une supposition émise

dans la _Bibliothèque historique de la France_.

Dans la préface de l'édition en cinq volumes (p. 46 et suiv.),

Renneville raconte qu'en 1705 il vit un prisonnier _dont il n'a jamais

pu savoir le nom_, dans une salle de la Bastille, où il avait été

introduit _par méprise_. «Les officiers m'ayant vu entrer, dit

Renneville, ils lui firent promptement tourner le dos devers moi, _ce

qui m'empêcha de le voir au visage_. C'était un homme de moyenne taille,

mais bien traversée, portant des cheveux d'un crêpé noir et fort épais,

dont pas un n'était encore mêlé.» (Peut-être a-t-il pris pour des

cheveux un masque de velours noir?) Renneville, surpris de ce qu'on lui

cachait le visage d'un détenu, interrogea, pendant qu'on le reconduisait

à sa chambre, le porte-clef Ru qui lui apprit que cet infortuné était

_prisonnier depuis _TRENTE-UN ANS_, et que Saint-Mars l'avait amené avec

lui des îles Sainte-Marguerite, où il était condamné à une prison

perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, âgé de douze ou treize ans,

deux vers contre les jésuites_.

Renneville, dont la curiosité fut piquée davantage par cette révélation

du porte-clef, demanda de plus amples détails à Reilh, chirurgien de la

Bastille, qui lui conta _toute l'histoire_.

Lorsque les jésuites du collége de Clermont, enrichis des bienfaits de

Louis XIV qu'ils fournissaient de confesseur, voulurent attirer sa

protection plus particulièrement sur leur collége, ils invitèrent le roi

à honorer de sa présence une tragédie latine composée exprès pour

célébrer sa gloire: le roi se rendit avec sa cour à ce spectacle, où les

principaux écoliers jouèrent leurs rôles avec une intelligence que ne

surpassèrent pas plus tard les demoiselles de Saint-Cyr dans les

représentations d'_Esther_ et d'_Athalie_. Le roi fut tellement

satisfait de la tragédie et des acteurs, qu'il dit tout haut: «C'est mon

collége!» Ce mot-là ne fut pas perdu, et le lendemain on ôta l'ancienne

inscription: _Collegium Claromontanum societatis Jesu_, pour la

remplacer par celle-ci, qui fut gravée en lettres d'or, sur une table de

marbre noir: _Collegium Ludovici Magni_.

Un écolier, par piété ou par malice, ne pardonna pas aux révérends pères

d'avoir substitué le nom du roi à celui de Jésus, et fit ce distique

qu'il placarda le soir même sur la porte du collége et en divers

endroits de Paris:

Abstulit hinc Jesum, posuitque insignia regis,

Impia gens: alium non colit illa Deum!

Une autre main apposa cette traduction française au bas des écriteaux:

La croix fait place au lis, et Jésus-Christ au roi:

Louis, ô Race impie, est le seul Dieu chez toi!

La compagnie de Jésus cria au sacrilége; l'auteur fut découvert, et

quoique appartenant à une famille noble et riche, on le condamna, _par

grâce_, à une prison perpétuelle, et on le _transféra aux îles

Sainte-Marguerite pour cet effet, d'où Saint-Mars le ramena à la

Bastille avec des précautions extraordinaires, ne le laissant voir à

personne par les chemins_. Ce pauvre écolier ne mourut pas toutefois en

prison, si l'on peut ajouter foi au témoignage de Reilh: il hérita des

grands biens de ses parens et réussit à intéresser en sa faveur, à force

de promesses, le père Riquelet, confesseur des prisonniers, qui se

chargea de solliciter la clémence royale et d'obtenir l'élargissement de

son pénitent. Ce dernier _sortit deux ou trois mois après_ que

Renneville l'eut entrevu, sans doute dans le courant de 1703 et non

1705.

Plusieurs traits de ce récit s'accordent bien avec diverses

particularités de l'histoire du _Masque de Fer_, le _seul_ prisonnier

que Saint-Mars amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, _avec des

précautions extraordinaires, ne le laissant voir à personne par les

chemins_; mais on a tout lieu de croire que l'aventure de l'écolier,

vieille tradition du collége de Louis-le-Grand, où nous l'avons

nous-même recueillie, fut appliquée mal à propos à ce prisonnier, dont

on cachait le visage.

En effet, n'eût-il pas été plus rationnel de cacher la cause d'un

emprisonnement si odieux, plutôt que la figure de cet homme enfermé

depuis l'enfance et certainement inconnu à tous ses compagnons de

captivité? D'ailleurs, il n'y a pas d'identité possible entre l'écolier

des jésuites et ce prisonnier dont Renneville n'a _jamais pu savoir le

nom_.

Ce fut le 10 octobre 1681 que le collége de Clermont devint celui de

Louis-le-Grand, par suite d'un adroit changement d'inscription, qui

étonna assez Paris pour qu'on en ait conservé la date; or, il n'y a

aucune concordance entre cette date et les _trente-un ans_ de captivité

qu'aurait subis, en 1705, cet écolier. En outre, on trouve nombre de

représentations dramatiques données par les écoliers et leurs régens, au

collége de Clermont; et même en 1658, une tragédie d'_Athalia_ y fut

jouée avec tant de pompe, que Loret en fit mention dans sa _Muse

historique_; mais on n'indique nulle part que Louis-le-Grand soit allé à

la comédie dans _son_ collége: c'est une invention des jésuites pour

balancer la célébrité du théâtre de Saint-Cyr, fondé sous les auspices

de Racine et de Mme de Maintenon. Lorsque les jésuites obtinrent depuis

la permission de faire jouer leurs élèves devant le roi Louis XV, en

1721, ce fut dans le château des Tuileries que ces jeunes comédiens

représentèrent solennellement _les Incommodités de la grandeur_, comédie

du père Ducerceau, dans laquelle tous les personnages sont des hommes.

Le nombre des années (trente-une) que cet inconnu avait passées en

prison vers 1705, ou plutôt 1703, s'accorderait presque avec le passage

de la lettre de Barbezieux, qui constate que le _Masque de Fer_ était

prisonnier _depuis vingt ans_ en 1691.

Comme la date de 1705 donnée par Renneville ne se concilie pas avec

celle de la mort de _Marchialy_ en 1703, je suis à peu près convaincu

que cette date n'est fautive que par une erreur, du fait de l'imprimeur,

qui aura lu sur le manuscrit un 5 au lieu d'un 3: cela me paraît

d'autant plus vraisemblable, que Renneville ne sortit jamais de la

chambre où il était prisonnier, que pour passer dans une autre prison

immédiatement, et qu'il ne fut mandé par le gouverneur que dans les

premiers temps de son entrée à la Bastille; on chercherait en vain dans

sa relation, après l'année 1703 jusqu'en 1713, quelque circonstance qui

coïncidât avec cette translation en une _salle_ où il ne fut introduit

que _par méprise_. Renneville, ce me semble, n'a parlé de cette

mystérieuse rencontre dans sa préface, que pour réparer un oubli, sinon

par l'embarras où il aurait été de la placer dans le livre sous cette

date de 1705, que la suite des événemens n'eût point justifiée.

Cette _Histoire de la Bastille_, que certains critiques ont traitée avec

un mépris que n'autorisait pas une lecture rapide et superficielle,

n'est certainement point un roman farci de contes ridicules; cet

ouvrage, au contraire, me paraît aussi vrai, aussi authentique, aussi

précieux pour l'histoire, que peut l'être un livre écrit sous

l'influence d'un profond ressentiment, par un homme honnête et

religieux.

Aussi adopterais-je tout-à-fait les termes mêmes de la préface, si je

pouvais avoir la moindre confiance dans le récit du chirurgien Reilh,

qui était intéressé à détourner du prisonnier inconnu l'attention de

Renneville, et qui répondit par une fable aux questions qu'on lui

faisait sur un sujet de cette importance. Le prisonnier étant mort _deux

ou trois mois après_ que Renneville l'eut rencontré sans _le voir au

visage_, Reilh imagina de publier la prétendue délivrance de cet

inconnu, quoique le gouvernement de Louis XIV n'eût garde de dévoiler

ses iniquités par une clémence tardive et dangereuse, et Renneville a

rapporté avec bonne foi ce qu'il savait par les communications

officieuses de Ru et de Reilh.

Renneville était d'un caractère passionné et vindicatif, mais il avait

un fond de dévotion solide qui l'aidait à supporter son infortune, et

qui l'inspirait dans la composition de ses _Cantiques de l'Écriture

sainte_, de ses _OEuvres spirituelles_ et de son _Traité des devoirs

d'un fidèle chrétien_: on se persuadera facilement, au ton fervent de

ses ouvrages pieux, que Renneville n'eût pas été capable de mentir avec

impudence en invoquant sans cesse la justice de Dieu; mais, en même

temps, on concevra, en voyant ce qu'il a souffert pour expier deux

bouts-rimés satiriques, l'indignation furieuse qu'il fait éclater contre

ses bourreaux et surtout contre le gouverneur de la Bastille,

Bernaville: «Ce cruel tyran, dit-il dans son style trivial, incorrect,

mais énergique, me laissa très-long-temps pourrir sans paille, sans une

pierre où reposer ma tête, couché sur le limon du cachot et la bave des

crapauds, avec du pain et de l'eau pour toute nourriture, et d'où il ne

me retira que lorsque je fus crevé. J'avais les yeux presque hors de

tête, le nez gros comme un moyen concombre; plus de la moitié des dents,

que j'avais auparavant très-saines, m'étaient tombées du scorbut; la

bouche m'était enflée et toute en gale, et mes os perçaient ma peau en

plus de vingt endroits.»

Je regarde donc l'_Histoire de la Bastille_ comme très-digne de créance

pour tous les faits où Renneville se pose lui-même en témoin oculaire

avec quelque apophthegme biblique à la bouche; quant aux nombreuses

aventures des prisonniers qu'il a fréquentés tour à tour pendant onze

ans, il ne donne pas ces aventures, souvent romanesques et ridicules,

pour des faits avérés; il les répète telles qu'il les a entendues, et

quelquefois seulement la passion l'emporte jusqu'à se faire l'avocat de

ses amis de prison.

Un faussaire, un faiseur de pamphlets n'eût pas osé dédier au roi

d'Angleterre, George Ier, un tissu de mensonges grossiers et de brutales

calomnies: «L'oeil de Votre Majesté, dit-il dans cette dédicace,

empêchera bien que la Tour de Londres, qui ne fait trembler que les

criminels, ne se convertisse en Bastille, qui écrase plus d'innocens que

de coupables; et, comme mon protecteur, Sire, vous me défendrez de mes

persécuteurs, qui se font gloire de poursuivre jusque dans le sanctuaire

ceux qui dévoilent leurs crimes ou qui ont le malheur de leur déplaire.»

Enfin, un lâche calomniateur n'eût pas osé inscrire son nom au

frontispice d'un acte d'accusation contre la Bastille, et se mettre en

danger de la vie, ou du moins de la liberté. Renneville courait risque

d'être enlevé et replongé à la Bastille pour le reste de ses jours; il

fut même attaqué à Amsterdam par trois _coupe-jarrets_, qui ne lui

firent que de _légères blessures_: «Je n'alongerai pas mon épée d'un

pouce, dit-il dans sa préface. _Si Deus pro nobis, quis contra nos?_ Il

est beau de mourir pour la vérité et le bien public!» Ce langage peint

l'homme.

Au reste, on ignore ce que devint Renneville depuis la publication de sa

seconde édition, en 1724, et l'on peut présumer qu'il eut le sort de

Matthioli et d'Arwedicks, qu'il fut secrètement arrêté en Hollande ou

peut-être en France, où l'on s'efforçait de l'_attirer_, et qu'il périt

au fond de ces affreux cachots décrits pour la première fois dans les

annales de l'_Inquisition française_[80].

[80] On peut fonder cette supposition par ce qui arriva au bénédictin

François de la Bretonnière, auteur de plusieurs pamphlets dans

lesquels Louvois et son frère, l'archevêque de Reims, étaient

gravement insultés. La Bretonnière fut enlevé en Hollande, par

l'entremise d'un juif hollandais, et livré à la merci de Louvois,

qui le fit transporter secrètement en France, au mont Saint-Michel,

et enfermer dans une cage de fer où il mourut. _La Bastille

dévoilée_, 9e livraison, p. 76.

La date (1681) du baptême royal que reçut le collége de Clermont

réfuterait suffisamment l'anecdote inventée par Reilh, qui donnait

trente-un ans de captivité, en 1705, à l'écolier des jésuites, si la

vraisemblance ne contredisait pas cette terrible histoire. En effet,

l'offense ayant été publique, raison était que la réparation le fût

pareillement, et dans le cas où les révérends pères se fussent contentés

d'une vengeance secrète, auraient-ils eu recours aux prisons d'état et à

la puissance de Louis XIV, qui, d'ailleurs, n'eût pas considéré comme

une injure bien grave ce distique, dans lequel sa royauté était mise

presque au niveau de la divinité de Jésus?

Les jésuites avaient en main des moyens plus sûrs et plus formidables de

se venger, sans qu'il fût besoin d'importuner le roi pour un si mince

objet. Le collége de Louis-le-Grand renfermait des souterrains profonds,

non moins impénétrables que les prisons d'état: là, s'expiaient, dans

les ténèbres et le silence, des crimes que les lois n'eussent pas punis

et que la société de Jésus frappait d'une détention perpétuelle; ces

crimes consistaient surtout en imprudences capables de compromettre la

fortune et la dignité de l'ordre. Les coupables avaient, d'ordinaire,

fait partie de cette société, qui s'arrogeait le droit de retrancher

elle-même ses membres nuisibles.

Quand les jésuites furent chassés de France, leurs colléges fouillés et

leurs turpitudes traînées au grand jour de l'opinion, le collége de

Louis-le-Grand offrit une preuve manifeste des violences qui

s'exerçaient impunément sous la règle de Loyola: on y trouva, raconte

Dulaure dans son _Histoire de Paris_[81], des espèces d'oubliettes,

caveaux sans portes et ouverts à la voûte pour descendre le patient avec

des cordes, comme dans les anciens _in-pace_ des couvens. Un anneau de

fer scellé dans le mur, des chaînes rongées de rouille et des ossemens

ne permettaient pas de douter de la destination de ces tombeaux, où plus

d'une victime avait succombé au désespoir, peut-être à la faim. Les

vengeances des jésuites étaient occultes, selon l'esprit de cette

société, à qui les oubliettes n'eussent pas manqué pour l'insolent

auteur du distique.

[81] Troisième éd. in-12, t. 5, p. 440 et 441. Ce furent des écoliers

qui découvrirent ces cachots au-dessous des bâtimens de

l'infirmerie. «Armés de bâtons et de flambeaux, ils pénètrent dans

un caveau servant d'atelier au menuisier de la maison, frappent le

sol et reconnaissent qu'en un certain endroit il résonne sous leurs

coups; il remuent la terre, découvrent une trappe en bois, la lèvent

avec peine, aperçoivent un bel escalier, le descendent et se

trouvent dans une vaste salle voûtée; elle était bordée d'environ

dix caveaux, aussi voûtés, de sept à huit pieds de longueur, garnis

chacun d'un fort anneau de fer scellé dans le mur. La voûte de la

salle était soutenue au milieu par un gros pilier dont les quatre

faces présentaient autant d'anneaux de fer. A la voûte, ils virent

une ouverture étroite, fermée par une grille de fer. Par cette

ouverture, la seule qu'ils aient aperçue dans ce souterrain, on

descendait évidemment la nourriture destinée aux malheureuses

victimes.»

Il n'y a pas cinq ans qu'un professeur du collége Charlemagne eut l'idée

de visiter avec soin les caves de cette maison-professe des jésuites,

pour y découvrir quelque trace de l'effrayante chambre des

_méditations_, toute remplie de peintures diaboliques, telle, du moins,

que Voltaire nous l'a montrée par ouï-dire; ce professeur fouilla le sol

dans un endroit qu'il avait jugé suspect; il rencontra sous sa pioche

une voûte dont il détacha plusieurs pierres, de manière à pratiquer un

passage; il planta une échelle dans le trou, et eut le courage de

descendre au fond d'un caveau sans issue, à moitié comblé. Il ramassa,

parmi les décombres, une lampe en terre cuite et un crâne humain.

D'autres fouilles semblables produisirent la découverte d'autres

cellules voûtées, que l'eau des fossés de la Bastille avait envahies.

C'est dans ces cachots-là qu'on doit rechercher les vestiges de la

punition du pauvre écolier, et non dans les archives d'une prison

d'état. A quoi eût servi un masque sur la figure d'un enfant de treize

ans, qui ne pouvait être reconnu que par ses parens et ses régens de

classe?

Eh bien! on ne manquera pas sans doute, tôt ou tard, de nous représenter

cet écolier comme le véritable homme au masque, sans égard pour les

dates et pour la vraisemblance. Mais on aura de la peine à faire un

secret d'état, d'une affaire de collége, et l'on n'expliquera pas

pourquoi Louis XVIII disait, en causant du _Masque de Fer_: «Je sais le

mot de cette énigme, comme mes successeurs le sauront; c'est l'honneur

de notre aïeul Louis XIV que nous avons à garder[82].»

[82] Plusieurs personnes dignes de foi nous ont attesté cette réponse

que Louis XVIII eut peut-être la malice de faire pour tenir en

haleine la curiosité des courtisans: le secret du _Masque de Fer_

lui semblait sans doute une condition aussi nécessaire que le sacre

de Reims pour sa royauté.

Pour établir maintenant d'une manière satisfaisante que le _Masque de

Fer_ et Fouquet ne sont qu'une seule et même personne avec deux noms

différens et à des époques différentes, il suffira de prouver,

1º Que les précautions apportées dans la garde de Fouquet à Pignerol

ressemblent en tout point à celles qu'on déploya plus tard pour l'homme

au masque à la Bastille, comme aux îles Sainte-Marguerite;

2º Que la plupart des traditions relatives au prisonnier masqué

paraissent devoir se rattacher à Fouquet;

3º Que l'apparition du _Masque de Fer_ a suivi presque immédiatement la

prétendue mort de Fouquet en 1680;

4º Que cette mort de Fouquet, en 1680, est loin d'être certaine;

5º Que des raisons politiques et particulières ont pu déterminer Louis

XIV à le faire passer pour mort, plutôt que de s'en défaire par un

empoisonnement ou d'une autre façon;

6º Enfin, que l'époque de la mort de Fouquet en 1680 étant reconnue

fausse, les faits et les dates, les inductions et les probabilités

viennent à l'appui de mon système, qui serait incontestable, si

l'authenticité de la carte trouvée à la Bastille en 1789 pouvait être

justifiée par la production de cette pièce que je n'ai pas invoquée

cependant comme une preuve, en mentionnant sa découverte.

L'homme au masque de fer · 第 31 / 40 题