Ce système, il faut l'avouer, est plus raisonnable que tous les
précédens, et on aurait pu le soutenir d'une manière presque victorieuse
en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mémoires
contemporains.
Dès l'année 1664, le duc de Beaufort, par son insubordination et sa
légèreté, avait compromis plusieurs expéditions maritimes; en octobre
1666, Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoup de ménagemens,
et l'invite à se rendre _de plus en plus capable de le servir par
l'augmentation des talens_ qu'il possède, et par _la cessation des
défauts qu'il peut y avoir dans sa conduite_: «Je ne doute pas,
ajoute-t-il, que vous ne profitiez de l'avis que je vous donne, et que
vous ne reconnaissiez que vous m'êtes d'autant plus obligé de cette
marque de bienveillance, _qu'il y a peu d'exemples de rois qui en aient
usé de la sorte_[77].» On citerait plusieurs occasions où le duc de
Beaufort fut très-funeste à la marine du roi. L'_Histoire de la Marine_,
par M. Eugène Sue, laquelle renferme une foule de renseignemens neufs et
curieux sous une forme dramatique et colorée, a fort bien précisé la
position du roi des Halles vis-à-vis de Colbert et de Louis XIV.
Colbert, de son cabinet, voulait diriger toutes les opérations
militaires et pour ainsi dire les manoeuvres de la flotte que commandait
le grand-maître de la navigation avec toute l'inconséquence de son
caractère frondeur et _matamore_, comme dit M. Eugène Sue (pièces
justificatives du 1er volume).
[77] _OEuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce
recueil les autres lettres du roi à M. de Beaufort, dans lesquelles
perce souvent un grave mécontentement qui n'ose éclater.
En 1669, Louis XIV envoya le duc de Beaufort pour secourir Candie
assiégée par les Turcs; Beaufort fut tué dans une sortie, le 26 juin,
sept jours après son arrivée: le duc de Navailles, qui commandait avec
lui l'escadre française, dit seulement dans ses Mémoires (liv. 4, p.
243): «Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient
quelques-unes de nos troupes; il se mit à leur tête, et combattit avec
beaucoup de valeur; mais il fut abandonné, et _l'on n'a jamais pu savoir
depuis ce qu'il était devenu_.»
Le bruit de sa mort se répandit rapidement en France et en Italie, où,
dans les magnifiques obsèques qui lui furent faites à Paris, à Rome et à
Venise, on prononça diverses oraisons funèbres; néanmoins, comme son
corps n'avait pas été retrouvé parmi les morts, bien des gens crurent
qu'il reparaîtrait. «Plusieurs veulent gager ici, écrivait Guy-Patin le
26 septembre 1669, que M. de Beaufort n'est pas mort: _O utinam!_»
Guy-Patin, dans une autre lettre du 14 janvier 1670, nous atteste que
cette croyance n'était pas abandonnée six mois après la nouvelle de la
disparition du duc de Beaufort: «On dit que M. de Vivonne a, par
commission, la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il y
en a encore qui veulent que M. de Beaufort n'est point mort, et qu'il
est seulement prisonnier dans une île de Turquie. Le croie qui voudra!
pour moi, je le tiens mort, et ne voudrais pas l'être aussi certainement
que lui.»
Plusieurs relations du siége de Candie, écrites par des témoins
oculaires et imprimées à cette époque, avaient rapporté que les Turcs,
selon leur usage, coupèrent la tête du duc de Beaufort sur le champ de
bataille, et que cette tête fut exposée à Constantinople: de là les
détails que Sandras de Courtilz répéta dans les _Mémoires du marquis de
Montbrun_ et dans les _Mémoires de d'Artagnan_; et, en effet, on conçoit
bien que le corps nu et sans tête n'ait pas été reconnu parmi les morts.
M. Eugène Sue, dans son _Histoire de la Marine_ (t. 2, ch. 6), a adopté
cette version conforme au récit de Philibert de Jarry et du marquis de
Ville, qui ont laissé des lettres et des mémoires manuscrits conservés à
la Bibliothèque du roi.
Mais sans faire valoir le danger et les difficultés d'un enlèvement que
le cimeterre des Ottomans pouvait d'ailleurs remplacer d'un jour à
l'autre dans ce mémorable siége, on se bornera ici à déclarer
positivement que la correspondance de Saint-Mars avec Louvois depuis
1669 jusqu'en 1680[78] ne permet pas de supposer que le gouverneur de
Pignerol eût sous sa garde, pendant cet intervalle de temps, quelque
grand prisonnier d'état, outre Fouquet et Lauzun.
[78] M. J. Delort a publié cette correspondance, dont les originaux
sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de l'_Histoire
de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille
et à Vincennes, précédée de celle de Fouquet, Pellisson et Lauzun,
avec tous les documens authentiques et inédits_, Paris, 1829, 3 vol.
in-8º.
* * * * *
Quel était donc cet _ancien_ prisonnier masqué que Saint-Mars _avait à
Pignerol_, suivant le journal authentique de M. Dujonca?