entrèrent dans les _remarques_ sur le _Masque de Fer_ publiées en 1783
par le marquis de Luchet dans le _Journal des Gens du monde_, t. 4, nº
23, p. 282 et suiv. Ce journal, qui paraissait en Allemagne, n'était pas
obligé de garder des ménagemens avec la mémoire d'Anne d'Autriche, et le
rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel,
avait toute liberté d'amuser ses lecteurs, en mettant à profit ses
réminiscences des ouvrages et des conversations de Voltaire.
Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas entièrement le système de
l'_éditeur_ anonyme des _Questions sur l'Encyclopédie_, qui d'ailleurs,
en proposant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche, ne s'était
point expliqué sur la personne du père; il fit honneur à Buckingham de
cette paternité en litige, et réclama, en faveur de son opinion, un
nouveau témoignage, celui de Mlle de Saint-Quentin, ancienne maîtresse
du ministre Barbezieux, laquelle, retirée à Chartres où elle mourut dans
un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle, avait dit
_publiquement_ que Louis XIV condamna son frère aîné à une prison
perpétuelle, et que la _parfaite ressemblance_ des deux frères nécessita
l'invention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pensé aussi que
ce masque cachait une ressemblance _trop frappante_; mais d'où vient que
Voltaire, à qui l'on écrivit de Chartres le bruit qu'on y avait répandu
sous le nom de Mlle de Saint-Quentin[38], ne le consigna pas dans ses
oeuvres et se contenta d'en parler à Genève?
[38] 9e liv. de la _Bastille dévoilée_, p. 145.
Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipé, bien différent
de la fermeté et de l'esprit politique de Louvois son père; mais il
n'eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret d'état,
qui ne transpirait pas même dans les indiscrets libelles de Hollande,
avant la mort de l'homme au masque: Barbezieux mourut en 1701 et
_Marchialy_ en 1703. Le marquis de Luchet n'était-il pas bien capable de
supposer cette demoiselle de Saint-Quentin[39], comme il supposait un
fils de Buckingham, comme il supposa plus tard _Mlle de Baudeon_, _la
comtesse de Tersan_, _la duchesse de Morsheim_, et plusieurs autres
dames dont il rédigea les _Mémoires_, toujours pour l'amusement des
_gens du monde_?
[39] Les auteurs de la _Bastille dévoilée_ voulurent constater par un
_procès-verbal_ le séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à
Chartres, et l'anecdote racontée par elle à plusieurs personnes de
cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce
procès-verbal et attestèrent seulement la _notoriété_ du fait.
Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le
témoignage, n'osa pas confirmer ces assertions dans les _Annales
politiques_, et craignit peut-être de fournir à ses ennemis le prétexte
d'une nouvelle lettre de cachet: le silence de Linguet est inexplicable.
Certes, l'abbé Lenglet-Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de
publier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il
eût encore vécu, lorsque le prieur Anquetil le cita dans une compilation
historique, sans critique et sans style, intitulée: _Louis XIV, sa cour
et le régent_, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du
_Masque de Fer_, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoir
_vu_ à la Bastille, et même lui avoir _parlé_. Lenglet, malgré cet
entretien, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui
avait _l'esprit vif et orné_, disait-il, «parlait très-bien d'affaires,
de politique, d'histoire, de religion, était au fait des nouvelles
courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute
l'Europe (tome I).»
Le crédule Anquetil, à qui l'auteur du _Traité des Apparitions_
racontait ces belles choses recueillies dans un de ses nombreux séjours
à la Bastille, eut la bonhomie de le _presser_ de dire ce qu'il pensait
de cet inconnu: «Voudriez-vous me faire aller une neuvième fois à la
Bastille?» répondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie
littéraire, comme l'a prouvé son biographe Michault, de Dijon. En outre,
il n'y était allé pour la première fois qu'en 1718, à moins qu'on
veuille infirmer les recherches et les calculs de Michault par une note
imprimée dans la _Bastille dévoilée_ (1re livr., p. 113), où il est dit
que Lenglet _est entré six fois à la Bastille_, la première en 1696.
Quelle que soit la date de cette première entrée, l'abbé Lenglet, qui
était en bon rapport de connaissance avec les officiers de ce château,
avait pu apprendre d'eux ce qu'il prétendait savoir du _Masque de Fer_
lui-même.
Le _Masque de Fer_, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux
d'esprit, les journaux et les cafés, avait fait aussi l'entretien de la
cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'état
divertissaient quotidiennement le petit lever du roi et de ses
maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait, disait-on, refusé la
confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses
favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier
masqué n'était sorti de ses lèvres, même au milieu des plus
étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi
discret, assure-t-on, et les caresses de Mme de Pompadour eurent tout
l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait
le censeur Jolyot de Crébillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme
de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux, garda peut-être ce secret
mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait:
elle n'avait pourtant pas à craindre la destinée du pêcheur des îles
Sainte-Marguerite.
Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il
abordait sans répugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir
devant lui. Mais, à l'occasion des deux systèmes débattus avec une égale
probabilité par Saint-Foix et le père Griffet, Louis XV hocha la tête et
dit: «Laissez-les disputer; personne n'a dit encore la vérité sur le
_Masque de Fer_.»
Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde,
essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son
maître, pour s'approprier sans péril ce secret qui avait causé la mort
de plusieurs personnes, Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces
mots non moins énigmatiques que le _Masque de Fer_ lui-même: «Vous
voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet? Ce que vous saurez
de plus que les autres, c'est que _la prison de cet infortuné n'a fait
tort à personne qu'à lui_[40].»
[40] Soulavie ajoute de son crû une explication de ces paroles
amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: «car il
n'a jamais eu ni femme ni enfans.» _Mém. du maréchal de Richelieu_,
t. 3, p. 109.
Les ministres de Louis XVI n'étaient pas comme ceux de Louis XIV,
confidens du secret de leur maître; car le vertueux Malesherbes, pendant
son premier ministère qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de
tirer la vérité du tombeau de _Marchialy_ et de venger la mémoire de cet
infortuné, seule réparation que pût inventer l'humanité du ministre
insatiable de faire le bien; mais ses recherches, secondées par Amelot,
ministre de Paris[41], ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les
papiers de la police[42], demeurèrent sans résultat.
[41] On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée
dans la 9e livraison de la _Bastille dévoilée_, p. 28, que cet
officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes
extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes.
[42] Voy. _la Bastille dévoilée_, 1re livraison, p. 54.
Chevalier, major de la Bastille, le même qui avait inventé, dit-on, le
grand registre des prisonniers, fut chargé spécialement de fouiller les
archives et d'écrire l'histoire secrète du château depuis son
origine[43], quoique un pareil travail demandât plus de lumières et
d'instruction qu'il n'en avait: il recueillit pourtant des documens
originaux très-curieux, et il les envoya au ministre le 19 novembre
1775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes
d'orthographe: «Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse être
utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour
tout ce que vous pouvez désirer, je serai toujours à vos ordres.» La
pièce concernant le _Masque de Fer_ était rédigée d'après le journal de
Dujonca et la dissertation du père Griffet. M. de Malesherbes n'en fit
aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il
espérait toujours arriver à la solution de ce grand problème
historique[44].
[43] Voy. _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 32.
[44] Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui
dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a
eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes.
En 1780, le père Papon, de l'Oratoire, qui avait visité les îles
Sainte-Marguerite au commencement de l'année 1778 pour y chercher des
détails de localité utiles à son _Histoire de Provence_ (4 vol. in-4,
1777-1786), publia de nouvelles anecdotes sur le _Masque de Fer_ dans
son _Voyage littéraire de Provence_, Paris, 1780, in-12, composé avec
des notes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée à M.
de Boisgelin, archevêque d'Aix. Il avait recueilli ces renseignemens
dans la citadelle, où un officier de la compagnie franche, âgé de
soixante-dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son père, lequel
était _pour certaines choses l'homme de confiance_ du gouverneur
Saint-Mars.
Un jour Saint-Mars s'entretenait avec son prisonnier, en restant hors de
la chambre, _dans une espèce de corridor pour voir de loin ceux qui
viendraient_. Le fils d'un de ses amis venait d'arriver pour passer
quelques jours dans l'île; ce jeune homme s'avance du côté où il
distingue des voix. Le gouverneur, surpris à l'improviste, ferme
aussitôt la porte de la prison, court au-devant de l'indiscret et lui
demande _d'un air troublé_ s'il n'a rien entendu; rassuré par la réponse
du jeune homme, il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à
son ami que «peu s'en était fallu que cette aventure n'eût coûté cher à
son fils, et qu'il le lui renvoyait de peur de quelque nouvelle
imprudence.»
Un autre jour, un _frater_ (garçon de chirurgien) aperçut, sous la
fenêtre du prisonnier, _quelque chose_ de blanc flottant sur l'eau:
c'était une chemise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur
laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pauvre homme la prit et
l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il
demanda, _d'un air fort embarrassé_, au frater, s'il n'avait pas eu la
curiosité de lire ce qui était écrit dessus; celui-ci protesta plusieurs
fois qu'il n'avait rien lu; «mais deux jours après, il fut trouvé mort
dans son lit.» N'est-ce pas là l'origine de l'anecdote du plat d'argent?
Le valet qui servait le prisonnier, et qui partageait ainsi sa
captivité, mourut dans la prison, et ce fut le père de l'officier, que
Papon interrogeait, qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et
qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme pour remplacer
ce valet: une paysanne du village de Mongins alla se présenter au
gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue
de cet emploi, renoncer à ses enfans et au monde, elle refusa de
s'enfermer pour le reste de ses jours.
Il n'y avait que peu de personnes qui eussent la liberté de parler au
_Masque de Fer_, et sa prison, que l'épaisseur des murs et la force des
grilles protégeaient contre toute tentative d'évasion, était gardée au
dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux
qui s'approcheraient à une certaine distance.
Mais le père Papon n'essaya pas même de découvrir quel était ce
prisonnier _dont on ne saura peut-être jamais le nom_, dit-il. M.
Dulaure, qui étudiait alors les antiquités nationales et surtout les
fautes de la royauté pour en faire une leçon au peuple, reproduisit
textuellement, dans sa _Description des principaux lieux de la France_,
Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1re partie, p. 184), les anecdotes rapportées
dans le _Voyage littéraire de Provence_; il les accompagna des autres
faits révélés par Voltaire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d'adopter
une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des
partisans, il avoua qu'elles _ne valaient pas la peine d'être répétées_,
et il exposa nettement que «si l'on ne découvrait quelques _monumens_
ignorés du temps de la régence d'Anne d'Autriche et du ministère du
cardinal Mazarin, ou bien quelques _mémoires écrits par les personnes
initiées dans le secret_, le nom de ce prisonnier, inconnu à ses
contemporains, le serait aussi à la postérité.» Cette phrase semble une
annonce indirecte du _mémoire_ apocryphe que Soulavie préparait à cette
époque dans son cabinet enrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque
du maréchal de Richelieu; on peut, sans faire injure à la mémoire de
Dulaure, que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu'il avait vu
cette pièce dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme
authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans son _Histoire de Paris_.
Cependant un nouveau système s'élaborait en silence, et plusieurs hommes
très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier
de Taulès, secrétaire d'ambassade à Constantinople, ramassait
mystérieusement les matériaux de ce système qui tendait à inculper les
jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur
des représailles. On ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de
générosité l'empêcha de publier son livre, qui était dès lors connu dans
les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 1783 à M. de
Vergennes, ministre des affaires étrangères.
Duclos prit les devans sur M. de Taulès, en imprimant qu'un jésuite
_gros collier de l'ordre_ lui avait avoué que «le _Masque de Fer_ était
une sottise de la Société, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli.» Cette
insinuation n'eut pas de suite à cette époque, et l'on ne demanda pas
compte du prisonnier masqué à la société de Jésus, qui avait tant
d'autres comptes plus graves à rendre.
C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les
preuves de cette iniquité du _grand roi_, et quand la vieille prison
féodale s'écroula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le
premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour
éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom
encore captif dans ces ténèbres, ce devait être le _Masque de Fer_!
Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons
furent brisées à coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes à
délivrer, au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies
au fond de cette sinistre forteresse: on prétendit que, peu de jours
auparavant, la plupart des détenus avaient été transportés ailleurs
secrètement.
Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres planaient au-dessus des
ruines, qu'on avait hâte de faire disparaître pour placer cette
inscription: _Ici l'on danse_, à l'endroit même où tant de larmes
avaient coulé depuis des siècles; le fantôme du _Masque de Fer_ était
sans doute présent aux yeux des démolisseurs patriotes, et quand un des
_vainqueurs_ apporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand
registre de la Bastille[45], l'assemblée municipale de l'Hôtel-de-Ville
attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal
tombât de ces pages sanglantes[46]: le folio 120, correspondant à
l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles
Sainte-Marguerite, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une
écriture récente!
[45] «C'est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui
augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un
très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef,
lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles,
distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. Ire
colonne: _Noms et qualités des prisonniers_. IIe col. _Dates des
jours d'arrivée des prisonniers au château._ IIIe col. _Noms des
secrétaires d'état qui ont expédié les ordres._ IVe col. _Dates de
la sortie des prisonniers._ Ve col. _Noms des secrétaires d'état qui
ont signé les ordres d'élargissement._ VIe col. _Causes de la
détention des prisonniers._ VIIe col. _Observations et Remarques._
Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il
peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions
quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient
l'historique des faits, gestes, caractères, vie, moeurs et fin des
prisonniers. Ces deux colonnes sont des espèces de mémoires secrets
dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de
la volonté bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi;
plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernières
colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major
actuel.» _Remarques historiques sur la Bastille_, 1774, p. 31 et 32.
La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est pas
tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction
de la _Bastille dévoilée_: ce dernier «est un registre de 280 pages
in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille de
maroquin; d'un côté est écrit en lettres d'or le mot _Bastille_; de
l'autre, sont gravées les armes du roi: ledit portefeuille fermait à
clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes. Voici
ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: Ire _Noms et
qualités des prisonniers_. IIe _Dates de leur entrée_. IIIe _Noms de
MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres_. IVe
_Tomes_. Ve _Pages_. VIe _Dates de leur sortie_. VIIe _Noms de MM.
les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres_. VIIIe
_Tomes_. IXe _Pages_. Xe _Motifs de la détention des prisonniers_.
XIe _Observations_. Nota. Nous n'avons aucune connaissance des TOMES
et PAGES auxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8e et 9e.» Première
livraison, p. 44.
[46] Chap. 14 et 15 de _la Bastille, ou Mémoires pour servir à
l'histoire du gouvernement français_, par Dufey de l'Yonne; 3e
livraison de la _Bastille dévoilée_; les _Journées mémorables de la
Révolution française_, t. 1, p. 21.
Dans les souterrains de la Bastille, on découvrit des squelettes
entiers; dans les latrines, des ossemens brisés et putréfiés[47]: alors
on se souvint avec terreur des horribles assertions que Constantin de
Renneville avait avancées dans son _Histoire de la Bastille_, et qu'on
avait trop légèrement traitées de fables calomnieuses; on pensa que bien
des crimes, bien des vengeances, étaient restés enfouis dans les ombres
impénétrables de cette prison d'état, et que les murs, tout couverts de
noms et de dates[48], offraient des listes de proscription plus amples
et plus véridiques que les registres du greffe.
[47] «Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies
secrètes, mais ces exemples sont rares.» _Rem. hist. sur la
Bastille_, p. 33. Voyez _Antiquités nationales_, par Millin, t. 1,
art. de la Bastille, p. 15.
[48] On trouve dans les _Révolutions de Paris_, à la suite des
_Remarques historiques sur la Bastille_, le _Relevé exact des noms
et inscriptions gravées sur les murs des cachots_, et le _Langage
des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets_.
Quelques curieux se mêlèrent donc aux travaux rapides de la démolition,
et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que le _Masque de Fer_
avait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de
son passage; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la
pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les
planchers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des
vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins
direct avec le malheureux _Marchialy_, et l'on ne douta plus que les
ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade
n'eussent été ponctuellement exécutés.
Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par quelle raison le cadavre
du prisonnier n'avait pas, comme ceux dont on retrouvait les débris, été
confié aux oubliettes infectes de la Bastille plutôt qu'à la terre
bénite du cimetière de Saint-Paul: on pouvait répondre à cette
objection, que les restes humains découverts dans les fouilles
appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la
prison d'état, ou n'accusaient que la scélératesse des officiers
subalternes, capables d'un assassinat pour dépouiller un prisonnier;
d'ailleurs en 1703, quand mourut _Marchialy_, Louis XIV, entièrement
livré à Mme de Maintenon et à son confesseur le père Lachaise, avait une
dévotion si scrupuleuse, qu'il n'eût pas refusé les secours de l'église
et la sépulture chrétienne à son plus grand ennemi.
Cependant toutes les recherches ne furent pas infructueuses, s'il faut
en croire la dernière feuille des _Loisirs d'un Patriote français_,
recueil périodique[49], qui cita, le 13 août 1789, «une carte qu'un
homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers:
cette carte contient, ajoute le rédacteur, le numéro 64389000 et la note
suivante: FOUCQUET, ARRIVANT DES ILES SAINTE-MARGUERITE, AVEC UN MASQUE
DE FER; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, KERSADION.» Le journaliste
attestait avoir vu la carte, et présentait de rapides observations à
l'appui de ce système, que la découverte vraie ou prétendue de la carte
avait mis au jour.
[49] M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution,
ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu
plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au
13 août 1789). Ne pourrait-on l'attribuer à Brissot de Warville, et
le regarder comme un annexe littéraire du _Patriote Français_ que
rédigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir été
pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort
rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale.
Cette carte singulière, dont l'usage est aussi obscur que le chiffre,
exista-t-elle réellement? La situation politique du moment était trop
grave pour qu'on donnât beaucoup d'attention à ce document, dont
l'authenticité est maintenant impossible à prouver, et d'ailleurs, les
_Loisirs d'un Patriote français_ avaient un fort petit nombre de
lecteurs; car la révolution, qui marchait déjà au son du tocsin en
suivant la tête du gouverneur de la Bastille, M. Delaunay, et celle de
M. de Flesselles, prévôt des marchands, n'accordait plus de _loisirs_
aux patriotes enrôlés dans la milice citoyenne.
Néanmoins cette carte fut reproduite avec les réflexions du rédacteur,
sous ce titre pompeux et trompeur: _Grande Découverte! l'homme au Masque
de Fer dévoilé_, in-8º de sept pages d'impression. «Ce n'est pas la
seule carte qu'on ait tiré de la Bastille, lit-on dans cette feuille, il
y en avait plusieurs signées de quelques ministres ou de quelques
personnes inconnues avec des ordres relatifs au prisonnier. Quant à
celle que je cite, _je l'ai vue_!» L'anonyme, après avoir cherché à
établir que Fouquet ne mourut pas à Pignerol, présume, d'après le
témoignage de cette carte, que ce prisonnier d'état réussit à se sauver,
fut _repris_, ramené en secret dans sa prison, masqué et condamné à
passer pour mort, en châtiment de sa tentative d'évasion.
Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de la presse faisait
affluer une prodigieuse quantité de brochures et de feuilles volantes,
et cette opinion nouvelle, jetée au public sans preuves, sans nom
d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique, produisit toutefois
certaine impression, en présence même des autorités de Voltaire, de
Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet et du baron d'Heiss,
qui n'avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discussions.
On se rappela toutefois une phrase du _Supplément du Siècle de Louis
XIV_, d'après laquelle le ministre Chamillart aurait dit que le _Masque
de Fer_ «_était un homme qui avait tous les secrets de Fouquet_.» Des
gens fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Chamillart, que
Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractère _vrai, droit,
aimant l'état et le roi comme sa maîtresse, opiniâtre à l'excès_, avait
dit la vérité sans pourtant manquer à son serment ni trahir un secret
qui eût pu compromettre l'honneur de son maître; selon une idée que
d'autres ont eue avant nous, Chamillart voulait désigner Fouquet et ne
le pas nommer, par un accommodement de conscience assez fréquent dans
ces temps de morale jésuitique: en effet, qui était mieux instruit des
secrets de Fouquet que Fouquet lui-même?
Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle ne me paraît
point aussi absurde que l'ont jugée différens critiques.
1º Le numéro inintelligible de 64389000 renfermait peut-être un sens
qu'on ne pouvait traduire par des lettres; car l'emploi des chiffres
était très-usité dans les affaires d'état; ou bien encore, ce nombre
extraordinaire avait-il été mal rapporté par négligence, sinon par suite
de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de
boue: dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d'abord, au lieu de
6438, l'année de l'entrée du prisonnier à la Bastille, 1698, et
immédiatement après le numéro de l'écrou, 9000 ou plutôt 900.
2º Ces trois X.X.X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières
également plausibles: est-ce la désignation d'un registre, d'une série,
d'une armoire? car les archives de la Bastille étaient si considérables,
que le régent y avait créé, en 1716, une place de _garde_ sous la
surveillance immédiate du gouverneur[50]; or, dans tous les grands
dépôts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des
lettres, suivant l'ordre alphabétique, que l'on répète plusieurs fois au
besoin. Tel est le système de classement usité à la Bibliothèque du Roi.
[50] Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbes.
Cabinet de M. Villenave.
3º Quant au nom propre de _Kersadion_, qui est un nom breton, et qu'on
doit lire de préférence _Kersadiou_ ou _Kersaliou_, c'est peut-être
celui qu'on avait imposé à Fouquet, selon la règle des prisons d'état où
de fréquens changemens de noms déroutaient la curiosité des indifférens
et les démarches actives des intéressés: ainsi M. de Palteau prétend que
l'homme au masque était connu sous le nom de _Latour_ à la Bastille, et
nous le voyons désigné par le nom de _Marchialy_ sur les registres de la
paroisse de Saint-Paul. Le fameux Latude, qui est resté trente-quatre
ans à la Bastille, a subi deux ou trois baptêmes de cette espèce.
Cette carte aurait donc fait partie d'un catalogue général des
prisonniers, destinée qu'elle était à indiquer le nom véritable, le faux
nom, le numéro du volume contenant le détail des faits et les
observations relatives, le numéro du carton des pièces à l'appui, la
date et tous les renvois correspondant à une vaste collection de
documens qui n'existent plus[51].
[51] Les _Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille_, nous
autorisent à supposer une classification semblable: «Lors de
l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et
qualités, le numéro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de
ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie
contient un protocole de serment et protestation de soumission, de
respect, de fidélité pour le roi... Le troisième livre en feuilles
contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs
dépenses... Enfin, le quatrième livre est un in-folio immense (le
grand registre décrit plus haut)... On réunit en registre tous les
ordres à jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille,
toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli
soigneusement, et se retrouve au besoin.» P. 30 et suivantes.
Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui étaient
immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d'état, ont
été pillées avant et pendant le siége, anéanties et dispersées après le
dépôt fait à l'Hôtel-de-Ville:
1º la troisième livraison de la _Bastille dévoilée_ (par Charpentier),
page 152, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le
château de Pierre-Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police
envoyait à la Bastille toutes ses correspondances secrètes pour y être
conservées en sûreté.
2º Cette même livraison présente des renseignemens qui sont d'accord
avec nos suppositions, et que le rédacteur tenait du chevalier de
Saint-Sauveur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. «Nous avons
appris que les mots _tome_ et _page_, qui sont deux fois répétés dans
les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient à de _gros
volumes reliés_ qui renferment _simplement_ les ordres d'entrée et de
sortie de chaque prisonnier. Cette découverte nous a fait moins
regretter la perte de ces mêmes volumes; nous nous étions imaginés
qu'ils renfermaient des objets bien plus intéressans.» Comment ces _gros
volumes_ ont-ils disparu? le gouvernement avait donc intérêt à leur
destruction? Quand ils n'auraient contenu que les _ordres d'entrée et de
sortie de chaque prisonnier_, n'était-ce point assez pour éclaircir
beaucoup de faits obscurs, pour en révéler d'autres tout-à-fait ignorés?
On conçoit la perte de feuilles volantes, réunies en liasse, mais non
celle de gros volumes qui étaient couverts sans doute en parchemin, et
capables de résister même à un incendie tel que celui qui consuma ou
plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives, lorsque les
assiégeans eurent mis le feu à l'hôtel du gouvernement.
3º Mon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le
lendemain de la prise, se souvient d'avoir remarqué dans les cours une
énorme quantité de papiers à demi-brûlés; il en ramassa quelques-uns,
manuscrits et imprimés, qu'il conserve encore dans sa précieuse
collection de pièces relatives à la révolution; mais il se souvient
aussi que des sentinelles empêchaient les curieux d'emporter ces papiers
qu'on enlevait sous les yeux des commissaires nommés par la ville. «La
vérité est, dit Cubières dans son _Voyage à la Bastille_, que M. de
Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits,
et je ne doute pas qu'il n'en ait rapporté plusieurs de très-curieux.
J'aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n'en avais _ni
permission ni ordre_.»
4º Charpentier nous apprend avec quel soin l'autorité faisait recueillir
les papiers de la Bastille, qui furent déposés à l'Hôtel-de-Ville, et
_couverts d'un voile aussi impénétrable que celui qui les dérobait au
jour quand ils étaient sous les voûtes de la Bastille_. Le bruit courut
même _qu'on ferait une perquisition à main armée chez les personnes
soupçonnées de garder des pièces trouvées à la Bastille_.
L'Hôtel-de-Ville n'était pas le seul dépôt de ces papiers; le district
de Saint-Germain-des-Prés en possédait un grand nombre[52]. Ces papiers,
tombés dans les mains des particuliers, _se dispersaient tous les
jours_, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente
commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de
l'Hôtel-de-Ville, s'arrêtèrent effrayés devant les difficultés et la
longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les
archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot, avait déjà
publié six livraisons de la _Bastille dévoilée_, à l'aide d'une
collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pas
_la millième partie_ des papiers déposés à l'Hôtel-de-Ville[53].
Charpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste
des documens conquis le 14 juillet 1789 a été détourné depuis par
l'adresse des agens de l'ancien gouvernement, ou perdu par l'incurie des
gardiens de ce vaste répertoire d'iniquités morales et politiques.
[52] Voyez les _Révolutions de Paris_ citées plus haut, p. 34.
[53] _Bastille dévoilée_, première livraison, p. 7; 4e livraison, p.
3; 6e livraison, p. 1.
On concevra l'intérêt que la royauté avait à l'anéantissement des
preuves écrites de ses abus de pouvoir, en se représentant l'effet
produit alors sur les masses par la dénonciation du moindre fait nouveau
relatif à la Bastille, dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens.
Ces papiers accusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en
main pour lapider la monarchie.
Nous démontrerons plus loin que le grand registre, qu'on n'eut pas le
temps ni l'ordre de détruire au moment du siége, avait subi de
nombreuses mutilations ou altérations à une époque antérieure, et que
des officiers français avaient été chargés de rechercher et d'enlever,
vers 1770, tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de
Pignerol.
Mais puisque cette carte n'a pas été conservée et que son existence ne
fut point constatée par une exposition publique qui aurait attiré la
foule en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes de
fer de la Bastille, nous nous abstiendrons de la citer au rang des
preuves, et même de défendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la
prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l'imprévu et au
merveilleux, on ne s'étonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un
nouveau système sur le _Masque de Fer_: les prisons républicaines
allaient bientôt offrir des mystères plus inexplicables et plus
horribles.
Le prisonnier masqué était encore une fois redevenu un objet de mode et
d'engouement: les systèmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père
Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassèrent tour à tour sur la
scène, sans qu'aucune découverte vînt les fortifier; les écrivains de
places et de carrefours s'emparaient à l'envi de ce sujet déjà si
populaire et toujours aussi mal connu.
On imprima et l'on colporta dans le même mois une quantité de misérables
imprimés qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de
Chartres, à laquelle le _Masque de Fer_ valut de bons profits. Il y eut
d'abord _le véritable Masque de Fer, d'après les archives de la
Bastille_, in-8º de huit pages: c'était le duc de Monmouth, d'après
Saint-Foix; ensuite, d'après Voltaire et les _Mémoires de Perse_,
l'_Histoire du Fils d'un roi, prisonnier à la Bastille, trouvée sous les
débris de cette forteresse_, in-8º de seize pages: c'était le comte de
Vermandois, et le compilateur de cette notice, _trouvée_, disait-il,
_parmi une foule d'autres papiers, lors de la prise de l'asile de la
tyrannie_, se vantait de résoudre le problème, _grâce aux révolutions de
Paris_.
L'effronterie du faussaire alla plus loin dans le _Recueil fidèle de
plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille, dont un concerne
spécialement l'homme au Masque de Fer_, in-8º de 32 pages; c'était
encore le comte de Vermandois; mais l'auteur avait la hardiesse de dire
qu'il donnait la _copie exacte_ d'une feuille découverte dans le mur
d'une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait
été écrite par le comte de Vermandois, et cachée par lui _le 2 octobre
1701, à six heures du soir_[54]. Ce mensonge ridicule et impudent
devait, selon le libraire, servir de _supplément aux trois livraisons de
la Bastille dévoilée_, qui commençait à paraître avec un succès bien
mérité.
[54] Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la
démolition de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les
cachots, un «morceau de papier taillé en pointe, aux deux côtés,
roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.» Sur ce
papier était écrite une sentence politique qui fut attribuée à
Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme
lui ces cachots, «aperçut la longueur du petit doigt d'un suif
noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et
découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de
toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe à
l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc
très-fin ces trois lignes:
+ + + + + + | ans
J'ai respecté les jours de mon roi
Voilà mon crime.
Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil
blanc, attaché à un brin de crin noir très-fort.» _Révolutions de
Paris_, à la suite des _Remarques historiques sur la Bastille_, p.
136.
Plusieurs autres écrits, cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de
magnifiques intitulés, circulèrent dans Paris encore tout ému de
l'enfantement d'une révolution; mais le public, trompé par ces
mystifications méprisables, n'était que plus impatient de pénétrer ce
secret, dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs
de la Bastille.
L'éditeur anonyme de la troisième édition des _Remarques historiques sur
la Bastille_ qui reparurent en 1789 comme un ouvrage nouveau, sous la
rubrique de Londres, n'ajouta rien pour fixer l'_incertitude où l'on
sera probablement toujours_ à l'égard du prisonnier inconnu, pensait-il;
mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu'on savait du
masque et de l'enterrement de _Marchialy_: «Son masque était simplement
de velours noir, garni de baleines très-fortes et attaché par derrière
avec un cadenas scellé; il était fait de manière qu'il lui était
impossible de l'ôter ou de l'arracher lui-même et qu'il pouvait manger
avec sans beaucoup d'incommodité.» Où l'éditeur avait-il trouvé ces
détails minutieux qu'il débitait avec tant d'effronterie ou de naïve
crédulité? «Il est _très-certain_ que le tronc seul du cadavre fut
enterré, et que la tête coupée, puis partagée en divers morceaux, pour
la défigurer, fut enterrée en plusieurs autres lieux.» L'éditeur ne nous
dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition
recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait, était une
mine inépuisable.
Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait à écrire un ouvrage
historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des
éclaircissement singuliers, eut l'idée d'étaler au grand jour les
injustices que cette prison d'état avait cachées dans son ombre. Un
comité de gens de lettres s'était formé au Lycée, sous la direction de
Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les papiers de la
Bastille, qu'on leur confierait, afin de _conserver des pièces
intéressantes, déjà éparses, et qui, dans peu, seraient perdues sans
ressource, si on ne les conservait au plus tôt_. Ce fut en quelque sorte
un acte d'opposition contre la municipalité de Paris qui avait invité
les possesseurs de ces pièces à en faire le dépôt à l'Hôtel-de-Ville, et
qui ne se mettait pas en peine de les rendre publiques. _La Bastille
dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire_,
fut donc publiée par livraisons, en 1789 et 1790, reproduisant et
commentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des
prisonniers étaient régulièrement marquées par ordre chronologique.
Ce travail fut exécuté avec autant de conscience que de célérité; mais
les pièces contenant l'entrée et la sortie des prisonniers ne
remontaient pas au-delà de l'année 1663; à partir de cette époque,
Charpentier avait puisé ses documens «dans de petits feuillets
manuscrits enfilés par un lacet, qui paraissaient être les dépositaires
des notes relatives aux prisonniers jusqu'à ce que le temps permît de
les mettre au net sur le grand registre.» Ces notes présentaient
pourtant bien des lacunes. Il en était de même du grand registre, dans
lequel on avait _enlevé avec beaucoup de précaution_ le folio 120,
correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier inconnu à la
Bastille; on avait aussi _déchiré_ et _mutilé_ les feuillets qui
comprenaient la fin de l'année 1703 et les suivantes, comme pour effacer
tout ce qui pouvait avoir rapport à _Marchialy_.
L'absence du folio 120 fit croire naturellement à Charpentier «qu'on
avait mis autant de soin pour anéantir après la mort du prisonnier tout
ce qui aurait pu donner quelques lumières sur son sort, qu'on en avait
mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché
sous ce masque de fer;» il désespéra donc de trouver dans les papiers de
la Bastille la moindre indication à ce sujet, et il dut se borner à
faire une dissertation historique à l'aide des témoignages existant;
mais cette dissertation ne parut que dans la neuvième livraison de la
_Bastille dévoilée_, qu'elle occupe tout entière.
Durant cet intervalle de temps, signalé par la publication de plusieurs
ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqué, le folio 120 du grand
registre fut remis entre les mains de Charpentier, non pas l'original,
mais _un feuillet semblable, entièrement écrit de la main propre_ du
major Chevalier.
On obtint la certitude qu'en 1775 M. Amelot, ministre de la ville de
Paris, s'était fait communiquer toutes les pièces qui concernaient
directement ou indirectement l'homme au masque: le major Chevalier, qui
avait rempli les fonctions de sa charge à la Bastille depuis 1749,
déclara lui-même qu'il avait, par l'ordre du ministre, opéré cette
soustraction et envoyé à M. Amelot les feuillets déchirés du grand
registre: on avait lieu de croire que ces feuillets étaient anéantis,
mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval, ancien
secrétaire de la police, et leur authenticité fut à peine mise en doute,
lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération
et plein d'une sage critique, qu'on traduisait au fur et à mesure en
Allemagne et en Angleterre.
Il est remarquable que ce folio où l'entrée du prisonnier a été relatée
dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes, et en
contient plusieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages
d'un journal, d'une correspondance ou d'un recueil très-volumineux (37
volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre) qu'on n'a plus, ce qui
s'accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans les
_Loisirs d'un Patriote français_.
Voici le tableau figuré de cette feuille, copié d'après l'original
autographe du major Chevalier[55] et reproduit avec une scrupuleuse
fidélité, sans omettre les fautes de français et d'orthographe qu'on
remarque dans la rédaction de cet étrange historien de la Bastille.
[55] Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M.
de Malesherbes, et presque entièrement semblable à celui que
Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et
qui tomba dans les mains de l'éditeur de la _Bastille dévoilée_.
NOMS ET QUALITÉS DES PRISONNIERS
Ancien prisonnier de Pignerol, obligés de porter toujours un masque
de velours noir d'ont on n'a jamais scû le nom ni ses qualités.
DATES DE LEURS ENTRÉES.
18e 7bre. 1698 à 3 heures après midy
NOMS DE MESSIEURS LES SECRÉTAIRES D'ÉTAT QUI ONT CONTRESIGNÉ LES
ORDRES.
...
TOM.
Dujonca
PAG.
v. 37
DATES DE LEURS MORTS.
le 19e 9bre 1703
TOM.
Dujonca
PAG.
v. 80[56]
MOTIF DE LA DETENTION DES PRISONNIERS.
on ne l'a jamais scû.
OBSERVATIONS
C'est le fameux homme au masque que jamais personne n'a jamais scû
ni connû. Mort le 19e 9bre. 1703. agé de 45 ans ou environs, enterré
à St. Paul le lendemain à 4 heures après midy, sous le nom de
_Marchiali_, en présence de M. Rosarges major dud. chateau et
M. Reilhe chirurgien major de la Bastille qui ont signés sur les
registres mortuaires de Saint Paul. Son enterrement a couté 40 l.
Ce prisonnier a resté à la Bastille cinq années et soixante et deux
jours non compris celuy de son enterrement.
_Nota._ Ce prisonnier à esté ammenés à la Bastille par M. de Saint
Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est venû prendre possession du
gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de
Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant à Pignerol.
Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le
Gouverneur, et n'estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud.
chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point été malade que quel
heures, mort comme subitement; il a été enseveli dans un linceuil de
toille neuve et genéralement tout ce qui s'est trouvés dans sa chambre
à esté brulés, comme son lit tout entier y compris des matelats,
tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres,
et jettés dans les latrines, le reste a esté fondu comme argenterie,
cuivre ou étain.
Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour
Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués jusqu'au vif
dans la pierre et blanchie de neuf de bout à fonds, les portes,
chassis et dormant des fenetres ont esté brulés comme le reste.
_Il est à remarquer que le nom de MARCHIALI
que lon lui a donnés sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y
trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre françois,
HIC AMIRAL, c'est l'Amiral._
[56] La _Bastille dévoilée_, 9e liv. p. 34, porte: _vol._ 8e; la
plupart des ouvrages où cette feuille a été copiée depuis offrent en
toutes lettres: _volume_ 8me.
Ce feuillet est évidemment composé avec le journal de Dujonca et les
anciennes notes que le père Griffet avait employées dans sa
dissertation; il y a entière analogie de faits et souvent d'expressions
entre ces documens et la rédaction assez peu littéraire de Chevalier.
Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre
différait de celui qui fut représenté comme une copie; car dans le
registre les feuilles sont divisées en _onze_ colonnes (voyez ci-dessus,
la note [45]), tandis que le folio envoyé à messieurs Amelot et de
Malesherbes ne contient que _dix colonnes_, l'une desquelles porte ce
titre imprimé: _Dates de leurs morts_, au lieu de _Dates de leurs
sorties_. La colonne qui manque dans le folio est intitulée au grand
registre: _Noms de messieurs les secrétaires d'État qui ont contresigné
les ordres_. Comment d'ailleurs expliquer l'enlèvement de ce folio,
autrement que par l'intention de cacher ce qu'il renfermait et même d'en
détruire la preuve?
Rien ne fait supposer que le grand registre, où n'existait plus le folio
120, fût celui dont on attribue l'invention à Chevalier, major de la
Bastille depuis 1749: le grand registre commence à l'année 1686 et ne
paraît pas plus moderne; au contraire, on est bien certain que le major
est l'auteur du feuillet apocryphe, remis par M. Duval aux éditeurs de
la _Bastille dévoilée_, soit qu'il l'ait imaginé en entier, soit qu'il
l'ait copié sur le feuillet original avec de notables modifications,
d'après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement
du 18e siècle: _C'est le fameux homme au masque_, tandis que cet homme
ne devint _fameux_ qu'en 1751, après la publication du _Siècle de Louis
XIV_?
On reconnaît la main de la police de Sartines et de Lenoir, dans la
perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé; peut-être
avait-il disparu avant que Chevalier fût chargé de recherches dans les
archives. Les minutieuses précautions qu'on avait prises à la mort de
_Marchialy_ donnent assez à entendre qu'on n'eût pas laissé subsister
quelque pièce écrite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier.
En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca, auxquels renvoyaient
les colonnes des _tomes_ et des _pages_ dans le feuillet écrit par le
major, ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on
obtenir quelques témoignages pour constater qu'une collection de _gros
volumes_ avait figuré dans les archives de la Bastille.[57]
[57] On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et
de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir
contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des différens
ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de
renseignemens qu'auprès d'anciens officiers qui avaient été, à une
époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à
l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu,
étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou
subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs: on doit présumer
qu'ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait
(autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant
perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition à
Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main, au
bas de la pétition: _Bon pour quatre mille livres_.
A propos de ces renvois, dignes de prêter aux conjectures, quelqu'un eut
l'idée de rectifier ainsi le numéro de la carte citée dans les _Loisirs
d'un Patriote français_, 6-4-37-8-9000, pour le rendre compréhensible
par l'addition d'un seul chiffre, et par cette explication: la carte,
faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6e pour
l'entrée de Fouquet à la Bastille en 1663; au volume 4e pour sa sortie
en 1664, lorsqu'on le transféra à Pignerol; au volume 37e, pour son
retour à la Bastille en 1698; au volume 8e, pour sa mort en 1703; et
enfin au numéro d'ordre 9000, désignant le nombre de prisonniers
enregistrés avant lui.
Mais l'auteur de _la Bastille dévoilée_ n'eut pas recours à ces calculs
problématiques: dans sa neuvième livraison, il fit un examen succinct,
mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir
jusqu'alors à l'égard du _Masque de Fer_, en discutant pour la première
fois celle de M. de Taulès, qui ne révélait son _secret_ à ses amis que
_sous la foi du serment_ (p. 171 de la 9e liv.); mais il retomba dans le
système de l'_éditeur_ des _Questions sur l'Encyclopédie_, ou du
libelliste des _Amours d'Anne d'Autriche_, en s'efforçant de prouver
que, suivant la solution _la plus vraisemblable_, le prisonnier était
fils naturel d'Anne d'Autriche et frère aîné de Louis XIV.
Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes, les moins
respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que l'_approbation_
des censeurs royaux et le _privilége du roi_ n'étaient plus nécessaires
pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de toutes parts, depuis
que la police avait renversé son encre rouge et que le pilon ne faisait
plus la guerre aux livres.
La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins
importantes, dans lesquelles figurait le _Masque de fer_ sous différens
noms.
Le chevalier de Cubières, qui mena la muse de Dorat à la Bastille, le 16
juillet 1789, voulut aussi dire son mot sur le _Masque de Fer_, dans le
récit de son _Voyage_ en prose et en vers[58], sans doute pour justifier
les qualités de _citoyen et soldat_ qu'il avait prises en tête de sa
brochure: Cubières aspirait déjà à devenir poète républicain, afin de se
venger des épigrammes de Rivarol, auxquelles il devait son unique
célébrité. Ce fut dans les notes de cet opuscule, qui rappelle seulement
par la forme le spirituel _Voyage de Chapelle et Bachaumont_, que
Cubières se vanta d'être mieux instruit que ses contemporains au sujet
du prisonnier masqué. «Le bruit a couru d'abord, dit-il avec la légèreté
d'un faiseur de poésies fugitives, que, dans cet immense et redoutable
dépôt des secrets de la monarchie, on avait trouvé des pièces qui
renfermaient celui du célèbre _Masque de Fer_: ce bruit a cessé
tout-à-coup, et l'on a même dit qu'on n'avait rien trouvé de relatif à
cet illustre prisonnier. On m'a révélé ce secret long-temps avant la
prise de la Bastille; et comme on ne m'a point fait une condition de
n'en rien dire, et que le temps est venu de ne plus rien dissimuler, je
vais écrire ce que je sais, et l'écrire avec la franchise qui me
caractérise.»
[58] _Voyage à la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adressé à Mme
de G... à Bagnols, en Languedoc_, par Michel de Cubières, citoyen et
soldat, in-8º; Paris, 1789.
Après cet exorde charlatanique, écrit de ce style qui était bien digne
d'être appliqué plus tard à l'_Éloge de Marat_, Cubières raconte que, le
5 septembre 1638, Anne d'Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et
une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d'un second fils _pendant
le souper du roi_, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de
cet enfant, pour éviter les prétentions d'un frère jumeau à la couronne
de France. Cubières a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas
davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu'il a mise dans sa
prétendue révélation: il pouvait ne pas se contenter d'un mensonge de
quinze lignes, lui qui avait déjà publié dix ou douze volumes sans y
faire entrer une idée!
Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de l'anonyme, qui fut levé
par le _Moniteur_ du 6 juillet 1790, publia les _Mémoires historiques et
authentiques sur la Bastille, dans une suite de près de trois cents
emprisonnemens, détaillés et constatés par des pièces, notes, lettres,
rapports, procès-verbaux, trouvés dans cette forteresse, et rangés par
époques, depuis 1475 jusqu'à nos jours_; 1789, 3 vol. in-8º.
Les noms de l'auteur et du libraire-éditeur (Buisson) de ces _Mémoires_
nous avaient d'abord mis en défiance contre leur caractère
d'authenticité, si hautement réclamé dans le titre de l'ouvrage;
l'esprit et le style des _observations_ qui entrecoupent les pièces
historiques n'eussent pas servi à nous faire changer d'avis, et nous
supposions que ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie,
avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, qui
aurait écrit le _Discours préliminaire_, où la déclamation va jusqu'au
burlesque. «Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardanapales français,
sortez un instant des abîmes de la mort, pour subir le plus grand des
supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et
vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime!...» Mais nous
nous sommes convaincus que ces _Mémoires_ sont aussi exacts et non moins
curieux peut-être que la _Bastille dévoilée_. Les pièces citées
existaient réellement dans les archives de la Bastille, et les plus
anciennes qui sont aussi les plus considérables avaient été copiées dès
1775, et transmises par le major Chevalier à M. de Malesherbes[59].
[59] Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans
le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de
l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu
importantes dans l'imprimé. On voit à l'article du _Masque de Fer_,
p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du
folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier, et des
autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de
soupçonner que ces pièces étaient fournies à l'éditeur par
Malesherbes lui-même, dans les papiers duquel on les a trouvées.
L'article du _Masque de Fer_ reproduit presque textuellement, sans avoir
égard aux colonnes imprimées du grand registre, le folio 120, tel que
Chevalier l'avait envoyé à Malesherbes; l'éditeur ajoute seulement que
le masque de velours noir était _attaché sur le visage_ du prisonnier,
et _qu'un ressort le tenait par derrière_. Il passe rapidement en revue
les versions des _Mémoires de Perse_, de Voltaire, de La Grange-Chancel
et de Saint-Foix: il en conclut que _tous se sont également trompés sur
les dates, et vraisemblablement sur leurs conjectures_. Ensuite il cite,
dans ses propres _observations_, l'extrait d'une lettre que nous
rapporterons ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691
le prisonnier fût _sous la garde_ de Saint-Mars depuis _vingt ans_ au
moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieux de phrases
que de faits, ait négligé d'indiquer la source de cette lettre qui nous
semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pièces
originales publiées avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le
déclamateur Carra n'était point assez adroit pour inventer un pareil
artifice; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un
document si extraordinaire et si précieux, qu'il dût en justifier à ses
lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en adoptant le
sentiment de _beaucoup de personnes_ qui pensaient que le prisonnier
masqué était un frère aîné de Louis XIV.
Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français
était fort accréditée en Angleterre, ne s'amusa pas à réunir dans la
lettre sixième de sa _Correspondance interceptée_, in-12, 1789, les
systèmes de ses devanciers: il en choisit un, celui du baron d'Heiss,
qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva
qu'un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre de Louis
XIV, vers 1685, croyait-il, et enfermé secrètement à Pignerol, parce que
le cabinet de Versailles craignait l'habileté et la perfidie de cet
Italien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont.
L'enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles
l'eût toujours nié, malgré la dénonciation de l'_Histoire abrégée de
l'Europe_; mais Dutens prétendait que la victime de cet attentat contre
le droit des gens était un comte Girolamo Magni.
Dutens dit que ce fut à Paris, en 1778, peut-être en fouillant les
archives des affaires étrangères, qu'il acquit des lumières sur ce
sujet; il avait recueilli aussi la tradition à Turin, où il alla ensuite
avec lord Mount-Stuard, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre; mais
il ne put compulser les archives de Mantoue, qu'on avait transportées à
Vienne en 1707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune
de quarante années (1660 à 1700) ne permettait pas de constater un fait
qui avait sans doute mis en jeu les ressorts de la diplomatie italienne.
Durant le séjour de Dutens à Paris, l'abbé Barthélemy, dont la bonne foi
ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l'instance du
marquis de Castellane, gouverneur des îles Sainte-Marguerite, par un
nommé Claude Souchon, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d'un
homme qui avait été _cadet_ de la compagnie franche des îles, du temps
de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est certainement le même officier que
Papon avait interrogé en 1778; mais, dans son Mémoire, il fut moins
réservé qu'il l'avait été dans ses paroles. Instruit par les confidences
de son père et du sieur Favre, aumônier de la prison, il rapporta en
détail les circonstances de l'enlèvement du prisonnier masqué (en 1679)
qu'il appelait un _ministre de l'Empire_; et son récit s'accorde si
fidèlement avec les Correspondances officielles relatives à cette
affaire, publiées depuis, qu'on est forcé de l'admettre comme véritable
dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier _mourut
aux îles Sainte-Marguerite, neuf ans après sa disparition_.
Dutens démentait par là, disait-il, les assertions de Voltaire, et
faisait évanouir le _merveilleux_ de l'anecdote, en établissant que le
_Masque de Fer_ n'était autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique
celui-ci, mort _neuf ans après sa disparition_, c'est-à-dire en 1697,
aux îles Sainte-Marguerite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en
1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens, à l'appui de
son opinion, cite de plus le témoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant
pu arracher à Louis XV le secret du _Masque de Fer_, pria Mme de
Pompadour de le demander elle-même au roi, et apprit par l'entremise de
la favorite que ce prisonnier était _un ministre d'un prince italien_.
Ce petit écrit, qui avait passé inaperçu en 1789, reparut avec de légers
changemens dans le deuxième volume (p. 204 et suiv.) des _Mémoires d'un
Voyageur qui se repose_, publiés à Paris, en 1806, par Dutens, qui n'osa
pas néanmoins répéter cette conclusion qu'il avait tirée d'abord de ses
recherches: «Il n'y a aucun point d'histoire mieux établi que le fait
que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue
enlevé à Turin.»
Le _Masque de Fer_ inondait encore une fois le public de dissertations
plus ou moins hypothétiques; et ce sujet tenait aussi occupés les
meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quentin Crawfurd publia, en
1790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les systèmes
soutenus jusqu'à cette époque, il opinait en faveur de celui de
Voltaire, avec tant de conviction, qu'il ne pouvait douter, disait-il,
que le prisonnier masqué fût le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois
déterminer la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans
un ouvrage français cette discussion judicieuse, mais plus forte
d'inductions morales que de preuves écrites.
Ce prétendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors réunir toutes les
probabilités en sa faveur, et devoir mettre fin aux conjectures que
l'homme au masque soulevait depuis quarante-cinq ans: aussi ne
s'occupait-on plus que de découvrir son père infortuné.
M. de Saint-Mihiel, qui travaillait à la recherche de cette paternité,
fit paraître à Strasbourg, en 1790, une brochure in-8º, que nous n'avons
pas vue, intitulée: _Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage
dans lequel on fait connaître, sur des preuves incontestables, à qui ce
célèbre infortuné dut le jour, quand et où il naquit_. M. de
Saint-Mihiel avait imaginé un _mariage secret_ entre la reine-mère et le
cardinal Mazarin!
C'était sans doute un bel exemple à suivre pour les prêtres ennemis du
célibat; mais on ne tint pas compte à l'auteur d'avoir légitimé la
naissance du _Masque de Fer_: la critique refusa de prendre part aux
noces de Mazarin. N'eût-il pas été plus logique d'imiter l'avocat
Bouche, qui, dans son _Essai sur l'Histoire de Provence_, 2 vol. in-4º,
publié en 1785, regardait l'histoire du _Masque de Fer_ comme une
_fable_ de l'invention de Voltaire, ou bien n'était pas éloigné de
conclure que ce prisonnier fût _une femme_?
La vérité historique n'existait plus dans ces temps de révolution
sociale, où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille, où
les hommes ne se reconnaissaient plus eux-mêmes, où le présent,
semblable à un volcan en éruption, jetait son reflet et ses laves sur le
passé. Le faux régnait dans les sentimens, dans les idées, dans les
moeurs; l'exagération gâtait les meilleures choses, et personne n'y
prenait garde, puisque chacun participait à ce vertige général. Le fait
extraordinaire du _Masque de Fer_ avait été jusque-là soumis à une
analyse chimique, pour ainsi dire, et dégagé de tout l'alliage mensonger
que lui prêtait la tradition: en 1790, on ne disserta pas davantage, on
supposa un document d'après lequel la question était résolue, sans
appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour
avoir été dépositaire du secret de Louis XIV.
L'abbé Soulavie, qui trouvait moyen de changer en roman les pièces les
plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossières
impostures, ne manqua pas de faire entrer le _Masque de Fer_ dans les
_Mémoires du maréchal de Richelieu_[60], et prétendit avoir découvert de
quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Celui-ci, en
effet, avait eu l'imprudence de confier sa bibliothèque, ses notes et
ses correspondances à Soulavie, qui s'en servit avec une insigne
mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsac dans une protestation
énergique contre le secrétaire de son père; mais on peut assurer que la
ridicule _relation_, insérée dans le troisième volume des _Mémoires_,
ch. IX, ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le
dit la _Correspondance_ de Grimm (t. 16, p. 234, de la première
édition), dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce
morceau suffirait pour le démentir, en prouvant l'inexpérience de
l'auteur qui a voulu déguiser son style et qui n'a pas su éviter ces
mauvaises locutions que l'école encyclopédiste avait introduites dans la
langue: «Relation de la naissance et de l'éducation du _prince
infortuné, soustrait_ par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la
_société_, et renfermé par l'ordre de Louis XIV; composée par le
gouverneur de ce prince _au lit de la mort_.»
[60] _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, pour servir à l'histoire
des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV:
ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal,
et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres,
1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq
derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une
seconde édition cette année-là.
Quelques citations, choisies dans le récit où le changement
d'orthographe ne déguise pas l'imitation maladroite du style du
dix-septième siècle, ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette
pièce aussi grossièrement fabriquée que les poésies de _Clotilde de
Surville_.
«Le _prince infortuné_, que j'ai élevé et gardé _jusqu'à la fin de mes
jours_, naquit le 5 septembre 1638, à huit heures et demie _du soir_
pendant le souper du roi; son frère, à présent régnant (Louis XIV),
était né le matin à midi pendant le dîner de _son père_; mais _autant la
naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son frère
fut triste et cachée avec soin_.» Le gouverneur, quoique _au lit de la
mort_, se souvient de sa rhétorique! Selon lui, Louis XIII fut averti
par la sage-femme que la reine devait _faire un second enfant_, et cette
double naissance lui avait été annoncée depuis long-temps par deux
pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux
_dauphins, ce serait le comble du malheur de l'état_. Le cardinal de
Richelieu, consulté par le roi, répondit que dans le cas où la reine
mettrait au monde deux jumeaux, _il fallait soigneusement cacher le
second, parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir être roi_. Louis XIII
était donc _souffrant dans son incertitude_; quand les douleurs du
second accouchement commencèrent, il _pensa tomber à la renverse_. Ayant
réuni en présence de la reine l'évêque de Meaux, le chancelier, le sieur
Honorat, la dame Péronette sage-femme, il leur dit que celui d'entre eux
qui publierait l'existence d'un second dauphin en répondrait sur sa
tête. La reine accoucha donc d'un dauphin «plus _mignard_ (voilà une
expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne cessa
de se plaindre et de crier, _comme s'il eût déjà éprouvé du regret
d'entrer dans la vie où il aurait ensuite tant de souffrances à
endurer_.» (Ah! Monsieur le gouverneur, vous avez lu les _Épreuves du
sentiment_ de Baculard d'Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le
procès-verbal de cette _merveilleuse_ naissance, _unique dans notre
histoire_, et tous les témoins le signèrent avec serment de ne jamais
rien révéler de ce qui s'était passé; la sage-femme fut _chargée_ de cet
enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'éducation du prince
destiné à remplacer le dauphin, si celui-ci venait à décéder. Quant aux
bergers qui avaient prophétisé au sujet des couches d'Anne d'Autriche,
le gouverneur n'en a plus entendu parler; d'où il conclut que le
cardinal _aura pu les dépayser_. (Le verbe _dépayser_ pris dans cette
acception figurée ne se trouverait pas avant la cinquième édition du
_Dictionnaire de l'Académie_, publiée l'an VII de la République.)
Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qui passait pour le
bâtard de quelque _grand seigneur du temps_; le cardinal le confia plus
tard au gouverneur _pour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en
secret_, et ce gouverneur l'emmena en Bourgogne dans sa propre maison.
La reine-mère paraissait craindre que, si la naissance de ce jeune
dauphin était connue, les mécontens ne se révoltassent, «parce que
plusieurs médecins pensent que le dernier né de deux frères jumeaux est
le premier conçu, et par conséquent qu'il est roi de droit;» néanmoins
Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient
cette naissance. Le prince, à l'âge de dix-neuf ans, apprit ce secret
d'état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur, où il trouva
des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu et Mazarin; mais
pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu
roi et du roi régnant: le gouverneur répondit qu'_on en avait de si
mauvais_, qu'il attendait qu'on en fît de meilleurs pour les placer chez
lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint-Jean de Luz où était la
cour, à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660), et de
_se mettre en parallèle avec son frère_: son gouverneur le retint et ne
le quitta plus.
«Le jeune prince alors était _beau comme l'amour, et l'amour l'avait
aussi très-bien servi_ pour avoir un portrait de son frère;» car une
servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un.
Le prince se reconnut et courut chez son gouverneur en lui disant:
«Voilà mon frère et voilà qui je suis!» Le gouverneur dépêcha un
messager à la cour pour réclamer d'autres instructions; l'ordre vint de
les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n'oublie rien si ce n'est de
se nommer, termine ainsi sa confession générale écrite en manière de
nouvelle sentimentale: «J'ai souffert avec lui dans notre prison,
jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde est
prononcé par mon _juge d'en haut_, et je ne puis refuser à la
tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclaration qui lui
indiquerait les moyens de sortir de l'état ignominieux où il est, si le
roi venait à mourir sans enfans. _Un serment forcé peut-il obliger au
secret sur des anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à
la postérité?_» Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe
à éclairer la _postérité_ sur des _anecdotes incroyables_!
Cette belle histoire fut tellement goûtée, que Champfort, en rendant
compte des _Mémoires du maréchal de Richelieu_ dans le _Mercure de
France_, s'écriait avec une bonhomie assez peu digne de son caractère
_mordicant_: «Il est enfin connu ce secret qui a excité une curiosité si
vive et si générale!» Certes, rien ne coûtait à Soulavie en fait de
mensonges, _grâce au sentiment patriotique dont il était animé_, disait
Champfort; car Soulavie prétendait, que la _relation_ avait été remise
par le régent lui-même à Mlle de Valois, sa fille, pour prix d'une
complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qui s'immolait
ainsi à la curiosité du duc de Richelieu, son amant, avait donné à
celui-ci le manuscrit, payé en monnaie fort déshonnête, comme il appert
d'un étrange billet en chiffres que l'abbé, biographe du maréchal, n'a
osé traduire que dans sa seconde édition: «_Le voilà le grand secret;
pour le savoir, il m'a fallu me laisser_ 5, 12, 17, 15, 14, 1, _trois
fois par_ 8, 3[61].» L'abbé Soulavie ne se faisait pas faute d'un
inceste de plus ou de moins, pour ajouter du piquant à ses révélations,
rédigées dans d'excellens _principes_ que Champfort louait de préférence
au style négligé de l'ouvrage.
[61] Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai
supposé d'après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième
livraison de la _Bastille dévoilée_, qui parut en janvier 1790:
«Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annoncé la
découverte prochaine du secret tant désiré, tant attendu, de l'homme
au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette
espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huit
lignes, écrite à M. le maréchal duc de Richelieu, par Mlle de Valois
d'Orléans.» Charpentier, dans sa neuvième livraison, ne jugea pas
que cette _monstrueuse_ anecdote fût digne d'une réfutation
détaillée.
On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des
mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre
dans la _Lettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Paris_[62],
prit la plume au nom du _gouverneur_ d'un _prince infortuné plus beau
que l'amour_, et fournit ce méchant pastiche aux compilations de
Soulavie. Cependant on ne contesta pas l'authenticité de ce conte fait à
plaisir, parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrêter sur un sujet
aussi frivole à l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme.
[62] On sait que dans cette facétie, imprimée en 1780, in-12, Laborde
essaya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5
janvier 1748, à l'âge de cent trente-quatre ans et dix mois.
D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant le
récit qu'il avait supposé, car il ne se dispensa pas de rassembler, avec
des commentaires contradictoires, tous les faits rapportés tour-à-tour
par les _Mémoires de Perse_, par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par
l'abbé Papon, par M. de Palteau et par le père Griffet: il en tira cet
argument que le prince devait avoir une ressemblance qui l'eût fait
reconnaître _pendant un demi siècle et d'un bout de la France à
l'autre_. Soulavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une
circonstance que le chevalier de Cubières avait avancée dans son _Voyage
à la Bastille_: il raconte que Louis XV était impatient de savoir les
aventures du _Masque de Fer_, et que le régent lui répondait toujours
que _Sa Majesté ne pouvait en être instruite qu'à sa majorité_; la
veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement,
le duc d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret, en prétextant
qu'_il manquerait à son devoir_, s'il parlait avant le terme fixé. «Le
lendemain, le roi, en présence des seigneurs de la cour, tirant ce
prince à l'écart pour être instruit du secret, tous les yeux
accompagnèrent le roi, et on vit le duc d'Orléans émouvoir la
sensibilité du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre;
mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orléans: «Eh bien! s'il
vivait encore, je lui donnerais la liberté!» Cette anecdote, fût-elle
vraie, n'ajoute aucune présomption en faveur de l'opinion défendue par
Soulavie, car le malheur d'un étranger pouvait _émouvoir_ le jeune roi
de quinze ans, sans que sa _sensibilité_ fût mise en jeu par les
infortunes d'un personnage de sa famille.
Mais une note, dont l'authenticité semble d'autant plus incontestable
que Soulavie n'y attache presque pas d'importance, mérite bien plus de
créance que les quarante pages précédentes: c'est le résumé d'un
entretien de l'auteur avec le maréchal de Richelieu, qui avait toujours
été _très-réservé_ sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un
entretien particulier, lui demande _ce qu'on doit croire du Masque de
Fer_ et lui dit: «Il serait bien intéressant de laisser dans vos
mémoires ce grand secret à la postérité! vos liaisons avec le feu roi,
avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute
l'ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisonnier, ont
pu vous l'apprendre, et vous avez vous-même instruit Voltaire _qui n'osa
jamais publier le secret en entier_. N'est-il pas vrai, monsieur le
maréchal, que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV, né à
l'insu de Louis XIII?» Ces questions embarrassèrent visiblement le vieux
courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive: il avoua que le _Masque
de Fer_ n'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de
Monmouth, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort; il appela
_rêveries_ ces différens systèmes, quoique leurs auteurs eussent relaté
des anecdotes _très-véritables_, et convint qu'il y avait ordre de tuer
le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. «Tout ce que je puis
vous dire, monsieur l'abbé, continua-t-il, C'EST QUE CE PRISONNIER
N'ÉTAIT PLUS AUSSI INTÉRESSANT, QUAND IL MOURUT, AU COMMENCEMENT DE CE
SIÈCLE, TRÈS-AVANCÉ EN AGE; MAIS QU'IL L'AVAIT ÉTÉ BEAUCOUP, QUAND, AU
COMMENCEMENT DU RÈGNE DE LOUIS XIV PAR LUI-MÊME, IL FUT RENFERMÉ POUR DE
GRANDES RAISONS D'ÉTAT.»
Cette réponse remarquable fut recueille par Soulavie qui l'écrivit sous
les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu
corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette
observation plus énigmatique: «Lisez ce que M. de Voltaire a publié en
dernier lieu sur ce _masque_, ses dernières paroles surtout, et
réfléchissez!» Quelles sont ces _dernières paroles_ de Voltaire? faut-il
les prendre dans les _Questions sur l'Encyclopédie_, dans l'article même
consacré au _Masque de Fer_ ou dans l'_addition de l'éditeur_ de 1771?
faut-il plutôt entendre par là les _dernières paroles_ du principal
endroit où cette anecdote est discutée dans les ouvrages de Voltaire, et
recourir au _Siècle de Louis XIV_ et au _Supplément_ de cette histoire?
en ce cas, ce seraient celles-ci: «Pourquoi des précautions si inouïes
pour un confident de M. Fouquet, pour un _subalterne_? qu'on songe qu'il
ne _disparut_ en ce temps-là aucun homme considérable!»
Ces _dernières paroles_ pouvaient fortifier, il est vrai, le système de
Soulavie, en même temps qu'elles en indiquaient un autre à établir.
Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était
réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des
_Mémoires du maréchal de Richelieu_, qu'il augmenta de cinq volumes en
1793. Mais ses _Nouvelles considération sur le Masque de Fer_, imprimées
en tête du 6e vol. de ces _Mémoires_, ne méritent pas plus d'estime que
le manuscrit du _gouverneur_ anonyme.
Il était si plein de son opinion, qu'il la regarda comme adoptée
généralement, et qu'après avoir décidé ainsi le fond de la question, _le
prisonnier fut un frère de Louis XIV_, il s'occupa seulement de
rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s'en tint au
texte même de sa fameuse _relation_ qu'il certifiait _sortie de la
maison d'Orléans_. Cette dissertation semble avoir été faite pour
combattre l'_addition_ ajoutée à l'article du _Masque de Fer_ dans le
_Dictionnaire Philosophique_ par l'_éditeur_ de 1771, addition que les
éditeurs de Kehl avaient attribuée à Voltaire, en réfutant avec une note
assez vive la pièce fausse produite depuis peu dans les _Mémoires du
maréchal de Richelieu_.
Conçoit-on que Soulavie, qui avait sacrifié si légèrement l'honneur de
Mlle de Valois à une accusation infâme, s'érigeât en champion de la
vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivît en faux contre le système qui
tendait à faire du _Masque de Fer_ le fils naturel de cette reine et de
Buckingham, ou de Mazarin, ou de tout autre amant?
Soulavie, comme on voit, tenait beaucoup à son roman, non moins
mystérieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des
Mémoires apocryphes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du
scandale de l'ancienne monarchie; on a lieu de supposer, d'après nombre
d'inductions, que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à
déshonorer la maison d'Orléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le
parti de Philippe-Égalité.
Un écrivain spirituel, qui s'était fait un nom dans la littérature avec
les Mémoires supposés d'_Anne de Gonzague, princesse palatine_, fut
dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soulavie, et
lorsqu'il voulut traiter le sujet du _Masque de Fer_, il choisit exprès
l'opinion du baron d'Heiss, comme la moins romanesque, pour s'y
rattacher dans un article fort sensé, qui fait partie de ses _OEuvres
philosophiques et littéraires_, 2 vol. in-12, imprimées à Hambourg en
1795.
Sénac de Meilhan, pendant son émigration, retournait ainsi en France,
par la pensée, à la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour
le secrétaire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre italienne
traduite dans l'_Histoire abrégée de l'Europe_, il invoqua le témoignage
des journaux italiens de 1782, qui avaient rapporté de la même manière
l'anecdote de l'enlèvement de Matthioli, trouvée dans les papiers d'un
marquis de Pancalier de Prie, mort à Turin cette année-là.
L'opinion de Sénac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens
de faits et de dates, dans un article intitulé: _Mémoires sur les
problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliqué à celui
qui concerne l'Homme au masque de fer_, et signé C. D. O., que le
_Magasin encyclopédique_ publia en 1800 (6e année, t. VI, p. 472.) Cet
article, surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par
une personne qui n'avait point approfondi la question, et qui annonce
que des notes découvertes à la bibliothèque de Turin prouvent l'identité
du _Masque de Fer_ et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de
Mantoue.
Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil où parut cet article,
avait précédemment, dans ses _Antiquités nationales_ (in-4, t. I, art.
I, la _Bastille_) examiné les systèmes émis sur le _Masque de Fer_, et
adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV un frère aîné, fruit
des galanteries d'Anne d'Autriche: c'était pour lui une occasion
d'envisager ce fait _sous un point de vue politique_ et de comparer
Louis XIV aux _despotes asiatiques_. Aussi fut-il _accueilli
favorablement_, quand il présenta en 1790 à l'Assemblée Nationale son
ouvrage, qui devait servir de liste de proscription aux monumens mis
hors la loi!
Le système de Soulavie enté sur sa ridicule _relation_, avait pourtant
trouvé des partisans en Allemagne; non seulement on représentait à
Berlin un drame, _le Masque de Fer_, où Louis XIV, amoureux de la femme
de son frère, voyait les deux époux s'empoisonner devant lui, pour
échapper l'un à sa haine et l'autre à son amour, mais encore M. Spittler
avait, dans le _Magasin de Gottingue_, essayé d'établir, avec toute la
conscience de son érudition germanique, une opinion qui n'était déjà
plus admissible en France, et qui reposait principalement sur un livre
français que nous ne connaissons pas, intitulé: _Mémoires secrets du
Masque de Fer_.
Ce fut alors que le système que Sénac de Meilhan avait défendu en
dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu'on
découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères, et il a été
presque seul soutenu jusqu'à ce jour, avec quelque apparence de vérité,
il faut l'avouer.
M. Roux-Fazillac fit paraître le premier, en 1800, ces pièces
authentiques dans les _Recherches historiques et critiques sur l'Homme
au masque de fer, d'où résultent des notions certaines sur ce
prisonnier_, in-8º de 142 pages. Ces recherches, puisées à des sources
que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux, se
composent de correspondances secrètes relatives aux négociations, aux
intrigues et à l'enlèvement d'un secrétaire du duc de Mantoue, nommé
Matthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet
enlèvement exécuté en 1679, avec les circonstances révélées déjà par
l'_Histoire abrégée de l'Europe_, mais le plus mince esprit de critique
eût établi des différences capitales dans la position humiliante de ce
prisonnier _subalterne_ à Pignerol, et dans les respects que Saint-Mars
témoignait pour le prisonnier masqué, suivant le consentement unanime de
toutes les traditions.
Un anonyme, qu'on croit être le baron de Servière, revint deux ans après
sur la plupart des faits que les _Recherches_ de Roux-Fazillac avaient
constatés; mais il ne fit aucune mention de l'ouvrage de son devancier,
dans cette _Véritable clef de l'Histoire de l'Homme au masque de fer_,
in-8º, de onze pages, sous la forme d'une lettre signée _Reth_, adressée
au général Jourdan et datée de Turin, 10 nivose an XI (31 décembre
1802), où l'on trouve de nouveaux détails historiques sur la personne et
la famille de Matthioli.
Reth rapporte que dînant un jour chez le général, on lui demanda son
avis sur le _Masque de Fer_ et qu'il ne voulut pas s'expliquer avant que
toutes les pièces à l'appui de son système fussent réunies entre ses
mains: il annonce dans sa lettre la publication de ces pièces en un
ouvrage spécial qui n'a point paru, et prie le général de lui _garder le
secret_, quoique ce prétendu secret eût été mis en circulation publique
par le baron d'Heiss, depuis plus de trente ans.
Au milieu des documens authentiques cités dans cette notice, l'auteur a
glissé plusieurs faits hasardés qui ne reposent que sur une tradition
vague: selon lui, en 1723, le lendemain de la majorité de Louis XV, le
régent, _en présence de la cour_, aurait révélé _mystérieusement_ au roi
le secret du prisonnier masqué. Il est à peu prés avéré que la cour
ignorait en 1723 l'existence de ce prisonnier; autrement, une anecdote
si singulière fût arrivée plus tôt à la publicité.
L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la ressemblance qui
existe en effet entre le nom de Matthioli et celui de _Marchialy_, écrit
sur le registre mortuaire de Saint-Paul; il ajoute cette particularité,
qui n'a pas l'importance qu'il y attache pour son système, savoir que
Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, défigure le nom de son
prisonnier en écrivant _Marthioly_, ce qui se rapprocherait davantage de
_Marchialy_: mais comment supposer qu'on ait presque divulgué le
véritable nom du _Masque de Fer_ dans les actes publics d'une paroisse?
Enfin le pseudonyme Reth démontre jusqu'à l'évidence que le secrétaire
du duc de Mantoue a été enlevé, masqué et emprisonné par ordre de Louis
XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrétaire et l'homme au
masque de fer ne sont qu'une seule et même personne, sous deux noms
différens et à des époques différentes.
Les Anglais n'étaient pas moins curieux que les Français de connaître à
fond ce terrible épisode du règne du _grand roi_: la dissertation que M.
Crawfurd avait déjà publiée fut augmentée considérablement et incorporée
dans un ouvrage anglais sur la Bastille, traduit en français et imprimé
à Londres, sous la date de 1798[63]. Cette histoire, tirée en partie des
_Remarques historiques sur la Bastille_, semble avoir été écrite par un
homme d'état, peu partisan de la révolution française et surtout fort
opposé à la politique du Directoire: nous croyons pouvoir l'attribuer à
M. Crawfurd, tant on remarque d'analogie entre la _discussion_ sur le
_Masque de Fer_, insérée dans ce livre, et la notice plus détaillée
qu'il donna depuis dans la première édition de ses _Mélanges d'histoire
et de littérature_, in-4º. Ces deux notices, rédigées dans le même
esprit de critique et souvent avec les mêmes expressions, doivent être
parties de la même main. L'auteur inconnu de cette _Histoire de la
Bastille_ achève en ces termes l'examen des divers systèmes: «Je ne puis
douter que l'homme au masque n'ait été le fils d'Anne d'Autriche; mais
sans pouvoir décider s'il était frère jumeau de Louis XIV et s'il était
né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pendant
son veuvage. Les abbés Barthélemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup
de recherches sur ce prisonnier, le pensaient _comme moi_.» M. Crawfurd
s'appuie aussi de l'autorité des abbés Barthélemy et Beliardy, qu'il
avait interrogés à ce sujet, après la publication de la _Correspondance
interceptée_, pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la
naissance du _Masque de Fer_.
[63] Cet ouvrage, extrêmement rare en France, est intitulé: _Histoire
de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une
discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la
seconde édition de l'original anglais_, 1798, sans nom de lieu,
in-8º de 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original;
mais on peut juger avec certitude, d'après le type des caractères et
la qualité du papier, que la traduction a été imprimée en
Angleterre.
M. Crawfurd ne changea pas d'opinion depuis la publication des documens
authentiques sur lesquels se fondait le système de Roux-Fazillac: il le
réfuta d'une manière assez satisfaisante dans les _Mélanges d'histoire
et de littérature, tirés d'un portefeuille_, 1809, in-4º, réimprimés à
petit nombre sous le même titre en 1817, in-8º. M. Crawfurd confirmait
la réponse de Louis XV à M. de Choiseul, rapportée par Dutens, et
ajoutait cette circonstance, que le duc de Choiseul avait, à la prière
des abbés Barthélemy et Beliardy, adressé des questions au roi, qui
parut _fort embarrassé_, en disant qu'il croyait que _le prisonnier
était un ministre d'une des cours d'Italie_.
M. Crawfurd réfuta aussi le système de M. de Taulès, d'après le
manuscrit encore inédit dont il avait eu communication. Ce système, que
M. de Taulès avait soumis sans doute à Voltaire, qui lui fut en effet
redevable d'un grand nombre d'anecdotes sur le siècle de Louis XIV[64],
tendait à prouver que le _Masque de Fer_ était un patriarche des
Arméniens, nommé Arwedicks, enlevé de Constantinople, et conduit
secrètement aux îles Sainte-Marguerite par les intrigues des jésuites.
M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable à l'opinion de M. de Taulès
qu'à celles qu'il avait déjà combattues avec beaucoup de logique; il
persévéra dans la sienne plus fortement, et répéta que le prisonnier
masqué ne pouvait être qu'un fils d'Anne d'Autriche et sans doute de
Buckingham.
[64] Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome 70 de
l'édition des _OEuvres de Voltaire_, publiée par Dupont.
On peut mentionner ici que cette supposition, purement romanesque, avait
été mise à sa place dans un roman de M. Regnault-Warin, lequel eut
quatre éditions à cause de son titre: _l'Homme au masque de fer_, 1804,
4 vol. in-12; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne réunit
mieux les conditions voulues d'un imbroglio faux, invraisemblable et
sentimental. L'auteur avait essayé de faire de sa préface une espèce de
dissertation, dans laquelle il donnait son thème de romancier comme un
fait incontestable: il avait même fait graver en taille-douce le
portrait de son héros pour tenir lieu de pièce justificative.
Napoléon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux
victoires, puisa peut-être dans celui-ci une vive impatience de
connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches
qui demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à
satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire
de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères, et
M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit
judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique. Ils
ne trouvèrent l'un et l'autre que des suppositions à mettre sous les
yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il
serait maître de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli
dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il comprit alors que la puissance
avait des bornes[65].
[65] Mme la duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se
souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à
la Malmaison en présence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait
part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui
l'intéressaient vivement.
Après que le soldat de fortune fut tombé prisonnier à Sainte-Hélène,
comme le _Masque de Fer_ aux îles Sainte-Marguerite, le sort du premier
préoccupa seul l'attention publique.
_La Biographie universelle_ admit dans sa nomenclature le _Masque de
Fer_, faute de pouvoir le classer sous un autre nom; et le laborieux M.
Weiss, de Besançon, dans un article du tome 27, publié en 1820, imagina
de rassembler, en abrégé, une monographie de cet illustre prisonnier,
sans toutefois se prononcer pour un des systèmes qu'il cataloguait comme
les livres de sa bibliothèque. Cet article est curieux, malgré les
fautes[66] qu'on ne peut attribuer à l'érudit biographe, qui termine sa
nomenclature en reconnaissant qu'une lettre de Barbezieux, où ce
ministre dit à Saint-Mars: _Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce
qu'a fait votre ancien prisonnier_, «semble renverser tous les systèmes
suivant lesquels cet infortuné n'aurait dû son malheur qu'au hasard de
sa naissance.»
[66] L'_Histoire générale de Provence_ de Papon est citée au lieu du
_Voyage littéraire en Provence_; _Marchialy_ est nommé _Marthioli_,
etc.
La froide impartialité de M. Weiss ne fut pas imitée par M. Dulaure. Ce
vieux savant, qui consacrait à l'étude de l'histoire philosophique la
fin d'une vie à demi-dépensée dans les travaux de la révolution,
n'oublia pas d'accorder une place au _Masque de Fer_ dans l'_Histoire de
Paris_, préparée depuis quarante ans et publiée en 1821, 7 vol. in-8º.
Cette histoire populaire, malheureusement trop passionnée et trop
superficielle, produisit une si longue émotion de scandale, qu'on ne
s'arrêta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l'homme
au masque était fils d'Anne d'Autriche et frère de Louis XIV. Mais M.
Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, déclara qu'il
citait les faits _sans les garantir_, et avoua même que si cette
relation contenait quelques vérités, «elles sont défigurées par des
fictions qui n'amènent que des doutes.» Il avait à coeur de démontrer
que la captivité de cet inconnu était «un des crimes inhérens aux
gouvernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent à justifier comme
nécessaires, et que le tribunal de l'histoire ne manque jamais de
découvrir et de condamner.»
On était alors trop absorbé par les événemens de chaque jour et par
leurs conséquences pour ne pas laisser reposer le _Masque de Fer_; il y
eut un petit journal occulte qui prit ce nom pour donner à entendre que
le rédacteur garderait l'anonyme _quand même_, et qui rentra dans le
néant sous les coups de _la Foudre_, instrument périodique des
vengeances de la Congrégation. Le _Masque de Fer_ n'était pourtant pas
usé, après avoir si long-temps et de tant de manières occupé la
curiosité publique.
En 1825, faute d'aliment plus nouveau, ou plus digne de repaître cette
insatiable avidité de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta
tout à coup sur le mystère du prisonnier masqué, et l'on essaya d'en
finir avec cette grande abstraction historique: les systèmes anciens se
remuèrent comme des tronçons de serpens, et ne réussirent pas à renouer
leurs trames rompues par la critique; ils n'avaient plus même de
principe vital.
M. Delort, qui passait sa vie à chercher et à comparer des autographes,
fut amené, par sa passion exclusive, à découvrir dans les Archives du
Royaume diverses lettres qu'il crut relatives à Matthioli, et par suite
au _Masque de Fer_, selon la prétention de Roux-Fazillac. M. Delort,
aussi persuadé de l'infaillibilité de ses conjectures que l'avait été
son devancier, ne se fit aucun scrupule de les intituler: _Histoire de
l'homme au Masque de Fer_, et de les publier en 1825, in-8º, avec un
pompeux appareil de pièces justificatives, qui, plus précieuses par leur
contenu que par le commentaire de l'éditeur, ajoutaient à peine quelques
probabilités au système du baron d'Heiss.
Ce volume, vraiment utile et intéressant, quoique diffus et mal écrit,
eut du retentissement jusqu'en Angleterre, où l'honorable George Agar
Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses
améliorations et quelques additions importantes puisées dans l'ouvrage
de Roux-Fazillac. La traduction ou plutôt l'imitation d'Ellis fut
retraduite en français et imprimée à Paris en 1830: _Histoire
authentique du prisonnier d'état connu sous le nom du Masque de Fer_,
in-8º. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort
établissaient le nom de ce prisonnier _d'une manière claire et
certaine_, ne daigna discuter aucune opinion contraire, et affirma que
le _Masque de Fer_ était _réellement_ le malheureux secrétaire du duc de
Mantoue.
On lit avec surprise dans cette histoire que, suivant le sentiment de
l'historien Gibbon, beaucoup de savans anglais persistaient encore à
croire que l'homme au masque pouvait bien être Henri, second fils
d'Olivier Cromwell, gardé en otage par la royauté de Louis XIV.
Aux affirmations de M. Delort, le chevalier de Taulès répondit par un
opuscule posthume, ou du moins cet opuscule, rédigé naguère contre le
système du baron d'Heiss, fut rajeuni par ce titre charlatanique: _Du
Masque de Fer, ou Réfutation de l'ouvrage de M. Roux-Fazillac, et
Réfutation également de l'ouvrage de M. J. Delort, qui n'est que le
développement de celui de M. Roux-Fazillac_, in-8º, 1825.
L'éditeur, propriétaire des manuscrits de M. de Taulès, mort peu
d'années auparavant, mettait sous presse, en même temps, l'ouvrage
inédit que ce dernier avait préparé pendant sa vieillesse. L'ouvrage
parut quelques mois après, avec ce titre approprié aux circonstances:
_l'Homme au Masque de Fer, Mémoire historique où l'on réfute les
différentes opinions relatives à ce personnage mystérieux, et où l'on
démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites_, in-8º.
Cet éditeur avait, comme on le voit, l'imagination des titres; mais
quoiqu'il se flattât d'attirer l'attention en accusant les jésuites sur
la couverture verdâtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce
déluge de mauvais écrits qui proclamaient la résurrection des _révérends
pères_, annoncée par une chanson de Béranger.
Le _Masque de Fer_ avait été l'idée fixe du chevalier de Taulès, qui se
plaisait à rassembler des anecdotes singulières et peu connues. Voltaire
lui écrivait en 1768[67]: «Je ne doute pas que, si vous dites un mot à
M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de m'envoyer des vérités: il
les aime; il sait qu'il est temps de les rendre publiques.» Voltaire
avait dit de M. de Taulès: «C'est un homme fort instruit, et le seul
capable de fournir des anecdotes vraies sur le siècle de Louis XIV.»
[67] Voyez les lettres inédites de Voltaire, t. 70 de l'édition de
Dupont.
Dès cette époque, M. de Taulès _déterrait de vieilles vérités dans le
fatras du dépôt des Affaires étrangères_: il avait probablement d'abord
un système différent de celui qu'il soutint plus tard sur le _Masque de
Fer_; car ce ne fut qu'à la lecture d'un mémoire manuscrit de M. de
Bonac, ambassadeur de France à Constantinople en 1724, qu'il aperçut une
identité remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche
Arwedicks.
Ce patriarche, _ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle
persécution que les Arméniens catholiques avaient soufferte_, fut enfin
exilé, et enlevé à la sollicitation des jésuites, par une barque
française, pour être conduit en France et _mis dans une prison d'où il
ne pourrait jamais sortir_. L'entreprise réussit; Arwedicks fut mené aux
îles Sainte-Marguerite, _et de là à la Bastille, où il mourut_. Le
gouvernement turc réclama instamment la délivrance du patriarche
jusqu'en 1713, et le cabinet français nia toujours sa participation à
cet enlèvement.
M. de Taulès avait trouvé, au dépôt des Affaires étrangères, une foule
de dépêches concernant ce fait extraordinaire, qui était resté
jusqu'alors ignoré en France, mais non en Turquie, où les agens
subalternes des jésuites avaient avoué leur crime en subissant la
question: ces dépêches concordaient parfaitement avec le récit de M. de
Bonac; et M. de Taulès les avait fait servir à l'appui de son système,
qu'il prétendait élever sur les ruines des précédens; il était si bien
convaincu de la réalité de ce système, qu'il commence son livre par
cette fière déclaration: «J'ai découvert le _Masque de Fer_, et j'ai cru
de mon devoir envers la France, pour faire taire des bruits injurieux
répandus au préjudice de ma patrie, de rendre compte à l'Europe et à la
postérité de ma découverte.»
Le chevalier de Taulès rapportait aussi certaines paroles, échappées
devant lui au père Brottier et à l'abbé de Nolhac, recteur du noviciat
des jésuites à Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la société de
Jésus dans l'affaire du prisonnier masqué; il accusait enfin le père
Griffet d'avoir falsifié le journal de M. Dujonca, et d'avoir appuyé
exprès sur la fable des _Mémoires de Perse_, pour donner le change aux
conjectures et cacher l'attentat des jésuites; il allait même jusqu'à
supprimer d'autorité le masque de fer ou de velours, comme une _mesure
impolitique, inutile et dangereuse_.
Cependant le traité de M. de Taulès opéra peu de conversions, puisque,
six ans après l'apparition bruyante de ce livre, MM. Fournier et Arnould
ne lui empruntèrent aucun détail pour leur drame du _Masque de Fer_,
représenté avec un brillant succès au théâtre de l'Odéon en 1831: ils
suivirent de préférence la donnée de Soulavie, et se vantèrent de s'être
conformés à une tradition conservée dans la famille de M. le duc de
Choiseul; ils firent une pièce plus pathétique qu'historique, et le
public qui les applaudit se souciait peu d'être instruit, mais bien
d'être intéressé.
Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier fut signalé comme
renfermant la vérité sur le _Masque de Fer_, et M. Auguste Billiard,
ancien secrétaire général au ministère de l'intérieur, dans une lettre
adressée à l'_Institut historique_, et insérée en 1834 au journal de
cette société, nous apprit qu'il avait copié, par ordre de feu M. le
comte de Montalivet, ministre de l'intérieur sous l'Empire, aux archives
des Affaires étrangères, une relation écrite par M. de Saint-Mars
lui-même, et conforme à celle des _Mémoires du maréchal de Richelieu_.
Suivant ce _précieux document_, dont l'_authenticité_, dit-il, _ne peut
inspirer le moindre doute_, M. de Saint-Mars aurait été le gouverneur du
fils d'Anne d'Autriche, à qui l'on cachait sa naissance pour empêcher
l'accomplissement d'une funeste prédiction; mais le frère jumeau de
Louis XIV ayant deviné ce secret d'état, on l'avait envoyé aux îles
Sainte-Marguerite, dont le commandement fut remis _alors_ (en 1687) à
son gouverneur.
Cette pièce n'est autre qu'une des nombreuses copies de la _Relation_ de
Soulavie, qu'on faisait circuler en 1789[68] et dans laquelle on avait
donné le nom de Saint-Mars au gouverneur anonyme du _prince infortuné_,
sans réfléchir que les dates démentaient hautement cette nouvelle
fausseté, puisque Saint-Mars avant 1687 ne pouvait être à la fois
_gouverneur_ d'un prince en Bourgogne et commandant du fort d'Exilles en
Dauphiné. Ce n'était donc qu'un roman méprisable saisi avec les papiers
posthumes de quelque personnage suspect, ainsi que cela se pratiquait
par précaution sous le règne de Louis XV et de Napoléon: les innocens
Mémoires de Dangeau n'ont pas même été exempts de cette proscription,
que motivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de
présumer que le manuscrit que M. de Montalivet fit copier, sans doute
pour le mettre sous les yeux de l'empereur, s'était trouvé dans le
cabinet de Soulavie après sa mort en 1813, et avait été transporté aux
archives des Affaires étrangères, _par ordre_, avec ses collections de
brochures et de caricatures historiques[69].
[68] Voyez dans les OEuvres de Voltaire, éd. de Kehl, une note du t.
70 qui parut en 1789: «Aujourd'hui il _se répand_ une lettre de Mlle
de Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir
appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel
était l'homme au _Masque de Fer_, et cet homme, dit-elle, était un
frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui.»
[69] La _relation_ signalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis,
sous le titre de _Mémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de
l'homme au Masque de Fer_, dans le t. 3 des _Mémoires de Tous_,
Levasseur, 1835, in-8º.
Le dernier ouvrage où le problème du _Masque de Fer_ ait été traité avec
quelque détail et quelque critique parut en 1834: _La Bastille, Mémoires
pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis le XIVe
siècle jusqu'en 1789_, in-8º. L'auteur, M. Dufey, de l'Yonne, a fait
preuve, ici comme ailleurs, d'une prodigieuse lecture, mais d'une
partialité systématique. Les dates et les faits ne sont pas toujours
respectés dans cette chaude compilation qui se sent, à chaque page, de
l'esprit républicain de 1789: la révolution de juillet 1830 devait
encore chercher le prisonnier masqué à la place où fut la Bastille.
M. Dufey, après avoir rapidement reproduit les opinions précédentes sur
ce célèbre inconnu, présente la sienne avec chaleur, et s'autorise
surtout de plusieurs passages des _Mémoires de Mme de Motteville_, pour
démontrer que la passion de Buckingham fut partagée par Anne d'Autriche:
il cite particulièrement certain tête-à-tête des deux amans dans un
jardin _où une palissade les pouvait cacher au public_. «La reine, dans
cet instant, surprise de se voir seule, et apparemment importunée par
quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham, _s'écria_ et
appela son écuyer, et le blâma de l'avoir quittée.»
D'après ces paroles expresses de Mme de Motteville, M. Dufey croit
pouvoir inférer que ce _cri_ fut celui de la pudeur aux abois, et que
les suites de cette scène furent d'une part l'exil, la disgrâce ou
l'emprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la
reine, et, d'autre part, la naissance d'un fils que Louis XIII ne connut
jamais. M. Dufey va jusqu'à insinuer que l'assassinat de Buckingham
ressemble à une vengeance de mari trompé, et que la tendresse d'Anne
d'Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu'elle lui avait
faite du mystère de l'enfant, à qui Louis XIV donna plus tard une prison
et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article du _Journal
des gens du monde_, qu'il nomme aussi un _document précieux_, pour
_résoudre_ cette question posée en titre du chapitre IV de son livre:
_L'homme au Masque de Fer était-il frère aîné de Louis XIV, ou son frère
jumeau?_
Voilà donc jusqu'à ce jour quel est l'état de ce _procès_, qu'on n'a pas
encore terminé, ce me semble.
En attendant qu'un nouveau _découvreur_, plus audacieux et mieux armé de
paradoxes, vienne proclamer que le _Masque de Fer_ fut certainement par
anticipation le dauphin, fils de Louis XVI, qu'on dit mort à la prison
du Temple, et qui reparaît tous les ans sur les bancs de la police
correctionnelle, je vais battre en brêche les systèmes que j'ai examinés
chronologiquement et les renverser, s'il se peut, avec des faits et
surtout des dates qu'on a surnommées _inexorables_, avant d'élever, à
mon tour, sur des dates et sur des faits, un système solide et capable
de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès
d'histoire, la confrontation des dates est aussi puissante que les
interrogatoires des témoins dans les causes ordinaires.