PREMIÈRE PARTIE[1].

[1] Un extrait de cette Histoire a été publié dans la _Revue de

Paris_, mais la forme de ce recueil ne permettait pas de donner

place aux développemens les plus curieux, et la rapidité de

l'impression a laissé échapper à l'auteur un grand nombre de fautes

qui dénaturent son travail.

Ce fut en 1745 que transpira, pour la première fois, dans le public,

l'histoire mystérieuse et terrible du _Masque de Fer_: jusque-là, les

prisons d'état, où cet inconnu subit une captivité si extraordinaire

pendant de longues années, avaient bien gardé leur secret, et à peine

une tradition, vague et obscure comme le fait lui-même, avait-elle

survécu au passage du prisonnier masqué à Pignerol, à Exilles, aux îles

Sainte-Marguerite et à la Bastille.

En 1745, la compagnie des libraires associés d'Amsterdam publia un

volume in-12 intitulé: _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de

Perse_, sans nom d'auteur. C'était une histoire galante et politique de

la cour de France, sous des noms imaginaires, depuis la mort de Louis

XIV. Ce livre, écrit avec élégance et facilité, ne renfermait guère que

des faits déjà connus et narrés ailleurs avec moins de déguisemens;

cependant ce livre eut une telle vogue en Hollande, et surtout en

France, qu'on le réimprima la même année (in-16, format elzevier), et

qu'on en fit, l'année suivante, une nouvelle édition in-18, avec des

_augmentations_[2] qui paraissent interpolées par une main étrangère, et

avec une _Clef_ aussi fautive qu'incomplète, qui sans doute ne fut pas

rédigée par l'auteur de l'ouvrage. Une anecdote vraiment extraordinaire,

qu'on trouve dans ces Mémoires, semble avoir été la principale cause du

bruit qu'ils firent à leur apparition.

[2] «Cette édition, dit l'Avis des libraires, est corrigée et

augmentée de plusieurs portraits intéressans et qui sont touchés

_avec la même force_ que ceux qui ont mérité les suffrages des

connaisseurs.» Ces portraits furent jugés en effet si ressemblans et

si bien tracés, que Mouffle d'Angerville en a copié quelques-uns

dans la _Vie privée de Louis XV_, Londres, 1788, 4 vol. in-12.

«N'ayant d'autre dessein, disait l'auteur (p. 20 de la 2e édition), que

de raconter des _choses ignorées, ou qui n'ont point été écrites, ou

qu'il est impossible de taire_, nous allons passer à un fait _peu connu_

qui concerne le prince _Giafer_ (Louis de Bourbon, comte de Vermandois,

fils de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière), qu'_Ali Homajou_

(le duc d'Orléans, régent) alla visiter dans la forteresse d'_Ispahan_

(la Bastille), où il était prisonnier depuis _plusieurs_ années. Cette

visite n'eut vraisemblablement point d'autre motif que de s'assurer de

l'existence d'un prince cru mort de la peste depuis plus de trente-huit

ans, et dont les obsèques s'étaient faites à la vue de toute une armée.»

Voici maintenant la relation de ce que l'auteur _persan_ nomme un _trait

d'histoire_:

_Cha-Abas_ (Louis XIV) avait un fils légitime, _Sephi-Mirza_ (Louis,

dauphin de France), et un fils naturel, _Giafer_: ces deux princes,

différens de caractère comme de naissance, étaient toujours en querelle

et en rivalité. Un jour, _Giafer_ s'oublia au point de donner un

soufflet à _Sephi-Mirza_. _Cha-Abas_, informé de l'outrage qu'avait reçu

l'héritier de sa couronne, assemble ses conseillers les plus intimes, et

leur expose la conduite du coupable qui doit être puni de mort, selon

les lois du pays; mais un des ministres, _plus sensible que les autres à

l'affliction de Cha-Abas_, imagine d'envoyer _Giafer_ à l'armée, qui

était alors sur les frontières du côté du _Feldran_ (la Flandre), de le

faire passer pour mort, peu de jours après son arrivée, et de le

transférer de nuit, avec le plus grand secret, dans la citadelle de

l'île d'_Ormus_ (les îles Sainte-Marguerite[3]), pendant qu'on

célébrerait ses obsèques aux yeux de l'armée, et de le retenir dans une

prison perpétuelle.

[3] Il est remarquable que la _Clef_ de 1746 ne dit pas ce qu'on doit

entendre par l'_île d'Ormus_; cette omission prouve que l'auteur de

cette clef et des additions n'est pas l'auteur des Mémoires. Prosper

Marchand crut reconnaître le _Havre-de-Grâce_ dans l'_île d'Ormus_:

il relève à ce sujet l'erreur d'une autre clef que nous n'avons pas

vue, dans laquelle on interprétait la citadelle d'Ormus par la

Bastille de Paris. _Dict. de P. Marchand_, art. LOUIS DE BOURBON.

Cet avis prévalut et fut exécuté par l'entremise de _gens fidèles et

discrets_, de telle sorte que le prince, dont l'armée pleurait la mort

prématurée, conduit par des chemins détournés à l'île d'_Ormus_, était

remis entre les mains du commandant de cette île, lequel avait reçu

d'avance l'ordre de ne laisser voir son prisonnier à qui que ce fût. Un

seul domestique, possesseur de ce secret d'état, avait été massacré en

route par les gens de l'escorte, qui lui défigurèrent le visage à coups

de poignard afin d'empêcher qu'il fût reconnu.

«Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son prisonnier avec le

plus profond respect; il le servait lui-même et prenait les plats, à la

porte de l'appartement, des mains des cuisiniers, dont aucun n'a jamais

vu le visage de _Giafer_. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom

sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave, entre

les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant

au commandant, et se flatta d'en être récompensé; mais ce malheureux fut

trompé, et on s'en défit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme

un secret d'une si grande importance.»

Les réflexions que l'auteur entremêle à son récit, et auxquelles on n'a

jamais pris garde, sont fort judicieuses et méritent d'être remarquées.

Ainsi le meurtre inutile de l'esclave amène ce commentaire, qui révèle

en quelque sorte la position personnelle de l'auteur: «Précaution

déplacée, puisqu'il est plus vraisemblable, par les faits qu'on vient de

rapporter et par ceux qu'on va lire, que _le secret a été mal gardé_,

accident très-ordinaire, surtout dans les affaires des grands, qui sont

exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens, parmi lesquels il s'en

trouve toujours d'indiscrets, ou par _tempérament_, ou par des vues

d'intérêt, et souvent par haine et par ingratitude!»

«_Giafer_ resta plusieurs années dans la citadelle d'_Ormus_, disent les

Mémoires. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle

d'_Ispahan_, que lorsque _Cha-Abas_, en reconnaissance de la fidélité du

commandant, lui donna le gouvernement de celle d'_Ispahan_ qui vint à

vaquer.»

Ici l'auteur ajoute une observation qui a été souvent faite après lui.

«Il était en effet de la prudence de faire suivre _à Giafer_ le sort de

celui à qui on l'avait confié, et c'eût été agir contre toutes les

règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins

fidèle et moins exact.»

Les _Mémoires_ continuent:

«On prenait la précaution, tant à _Ormus_ qu'à _Ispahan_, de faire

mettre un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour

quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs

personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce

prisonnier masqué, et ont rapporté qu'il tutoyait le gouverneur, qui au

contraire lui rendait des respects infinis.»

L'auteur donne des raisons assez plausibles qui ne permirent pas de

ressusciter _Giafer_, lorsque _Cha-Abas_ et _Sephi-Mirza_ furent morts:

«Si l'on demande pourquoi, ayant de beaucoup survécu à _Cha-Abas_ et à

_Sephi-Mirza_, _Giafer_ n'a pas été élargi comme il semble que cela

aurait dû être, qu'on fasse attention qu'il n'était pas possible de

rétablir dans son état, son rang et ses dignités, un prince dont le

tombeau existait encore, et des obsèques duquel il y avait non seulement

des témoins, mais des preuves par écrit, dont, quelque chose qu'on pût

imaginer, on n'aurait pas détruit l'authenticité dans l'esprit des

peuples encore persuadés aujourd'hui que _Giafer_ est mort de la peste

au camp de l'armée du _Feldran_. _Ali-Homajou_ mourut peu de temps après

la visite qu'il fit à _Giafer_.» Ce dernier aurait donc été encore

vivant vers 1723, année de la mort du duc d'Orléans.

Tel fut le fondement de la plupart des versions qui circulèrent depuis

sur l'aventure du prisonnier masqué. Ce sujet devint aussitôt l'aliment

des controverses historiques, et dès lors, quelques critiques distingués

adoptèrent, sans hésiter, le témoignage des _Mémoires de la cour de

Perse_, qui semblaient d'accord avec les mémoires authentiques du règne

de Louis XIV, sur diverses particularités de cette anecdote singulière.

Le comte de Vermandois partit en effet pour l'armée de Flandre, peu de

temps après avoir reparu à la cour, dont le roi l'avait exilé, parce

qu'_il s'était trouvé dans des débauches_ avec plusieurs gentilshommes;

or, _le roi_, dit mademoiselle de Montpensier[4], _n'avait pas été

content de sa conduite et ne le voulait point voir_. Le jeune prince,

qui donna par là _beaucoup de chagrin_ à sa mère, et qui _fut si bien

prêché qu'on croyait qu'il se fût fait un fort honnête homme_, ne resta

que quatre jours à la cour pour prendre congé, arriva au camp devant

Courtray au commencement du mois de novembre 1683, se trouva mal le 12

au soir et mourut le 19 d'une fièvre maligne (les _Mémoires de Perse_ en

font la peste, _afin_, disent-ils, _d'effrayer et d'écarter tous ceux

qui auraient envie de le voir_). Mademoiselle de Montpensier dit que le

comte de Vermandois _tomba malade d'avoir bu trop d'eau-de-vie_, ce qui

prouverait assez qu'il n'était pas corrigé de ses mauvaises habitudes,

malgré la vie retirée qu'il menait à Paris auparavant, lorsque, _ne

sortant que pour aller à l'Académie et le matin à la messe_, il avait,

par son repentir, apaisé la colère du roi.

[4] _Mémoires de Mlle de Montpensier_, dans la _Collection des Mém.

relatifs à l'histoire de France_, publiée par Petitot, 2e série, t.

43, p. 474.

La probabilité d'un enlèvement du jeune débauché, sur des ordres secrets

de Louis XIV, fut niée avec conviction, sinon avec talent, par le baron

de C... (Crunyngen, selon P. Marchand; mais, à notre avis, c'est un

pseudonyme) qui, dans une lettre écrite à un de ses amis et insérée dans

la _Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l'Europe_, numéro

du mois de juin 1745, mit l'aventure du prisonnier masqué au rang _des

bruits populaires et des anecdotes romanesques et absurdes, dans

lesquelles la vraisemblance même n'est pas observée_.

Cependant le baron de Crunyngen avoue que les _Mémoires de Perse_

avaient _excité la curiosité du public_, à cause des _portraits assez

ressemblans et crayonnés avec des traits hardis_. «L'auteur est sagement

resté derrière le rideau, dit-il, et fera bien de s'y tenir: à son style

et à ses sentimens, on voit qu'il est Français de naissance; cependant

M. de la C... (Armand de la Chapelle) pense que personne à Paris ne le

connaît.» On remarque surtout dans cette lettre une phrase qui donne à

réfléchir sur l'auteur du livre et de la lettre: «Le célèbre M. de V...

assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet

ouvrage.» N'est-il pas au moins singulier que l'opinion de Voltaire soit

invoquée ici, peu de mois après la publication des _Mémoires de Perse_,

et que huit ans plus tard Voltaire parle de ces _Mémoires_ à peu près

dans des termes semblables, en soutenant toujours que personne avant lui

n'avait publié l'anecdote du _Masque de fer_?

Le _Journal des Savans_, qu'on réimprimait en Hollande avec des

additions extraites la plupart des _Mémoires de Trévoux_, ne demeura pas

étranger à cette discussion qui manquait encore de documens certains: un

M. de W... dans une lettre adressée à M. de G... (initiales supposées

sans doute), et ajoutée au mois de juillet, p. 348 de l'édition

d'Amsterdam, s'appuya encore du nom de Voltaire et d'une prétendue

lettre de cet écrivain célèbre, pour réfuter l'opinion du baron de

Crunyngen et pour défendre la valeur historique de l'anecdote des

_Mémoires de Perse_. Suivant ce M. de W..., Voltaire aurait dit, dans

cette lettre, qu'il _savait à fond_ l'histoire du prisonnier au masque

de fer, _ce que généralement on a cru désigner M. de Vermandois_. M. de

W..., dans sa lettre au _Journal des Savans_, qu'on pourrait attribuer à

Voltaire lui-même, si elle était d'un meilleur style, ajoute qu'il

connaît _quelqu'un_ (Voltaire sans doute) «qui a assuré avoir lu un

manuscrit intitulé _le Prisonnier masqué_; que plusieurs de ses traits

sont bien semblables à l'histoire de _Giafer_; que ce manuscrit avait

été sur le point d'être rendu public; mais que des ordres supérieurs et

des menaces effrayantes en avaient empêché, parce que c'était

précisément l'histoire du prince de Vermandois.»

La lettre de Voltaire à l'abbé D..., que citait M. W... dans la sienne,

non seulement n'était ni _publique_, ni imprimée, mais encore n'avait

jamais existé, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dévoiler le

mystère de l'homme au masque, produisit un détestable roman du chevalier

de Mouhy, sous le titre du _Masque de fer, ou les Aventures admirables

du père et du fils_, imprimé sans nom d'auteur à La Haye en 1746, chez

Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-12. Ce fut là

probablement ce qui donna lieu au surnom de _Masque de fer_, forgé par

l'imaginative du chevalier de Mouhy, espèce de spadassin plumitif aux

gages de Voltaire, et scribe non moins fécond que son maître.

Ce roman est un imbroglio espagnol qui ne manque pas d'imagination, mais

dont le style surpasse en barbarie tout ce que le chevalier de Mouhy a

écrit; le sujet ne se rapporte nullement à l'anecdote des _Mémoires de

Perse_: Don Pèdre de Cristaval, vice-roi de Catalogne, est marié

secrètement avec la soeur du roi de Castille; ce roi s'introduit une

nuit dans l'appartement où sont couchés les deux époux: «Il s'était

muni, raconte l'auteur, de deux masques, en partant de sa cour, dont les

serrures étaient faites avec tant d'art qu'il était impossible de les

ouvrir, ni que le visage qu'ils renfermaient pût jamais être vu sans

qu'on arrachât la vie à ceux à qui ils devaient être mis: il en couvrit

le visage de don Pèdre et de sa soeur, et après les avoir fermés selon

le secret qu'il possédait seul, il fit appeler ses officiers.» C'est

dans ce style monstrueux que sont narrées les aventures de ces époux

masqués et de leurs enfans: «Leur fille était belle comme le jour,

excepté qu'elle avait un masque parfaitement dessiné sur la poitrine et

ressemblant à celui de don Pèdre.» Malgré ces burlesques sottises, ce

roman fut mis à l'index en France, à cause de son titre, et on le

rechercha beaucoup, parce qu'on le connaissait peu[5].

[5] Cet ouvrage est très-rare; la Bibliothèque du roi n'en a qu'un

exemplaire provenant de la Bibliothèque particulière de

Choisy-le-Roi, lequel n'a pu être classé parmi les romans inscrits

au Catalogue imprimé en 1750.

L'_avertissement_ est plus curieux que le livre: l'auteur suppose avoir

trouvé, dans un coffre nageant sur l'eau, près du Pont-Neuf, le

manuscrit qu'il publie d'après le texte espagnol, et voici comment il

explique le mystère qui couvrait la tradition sur laquelle il a fondé

son roman: «L'histoire du _Masque de Fer_ contient des faits si

extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'on désirerait de

connaître les personnages qui y sont dépeintes. Il y a lieu de croire

qu'on n'est privé de cette connaissance que parce que nous vivons dans

un siècle dont la politesse ne permet pas de faire assez d'honneur au

despotisme et à la tyrannie pour nommer ceux qui en ont fait usage.»

Après ce beau raisonnement, le chevalier de Mouhy ne cite pas moins de

quatre _masques de fer_, en Turquie, en Écosse, en Espagne et en Suède.

Celui qu'il place dans le château des Sept-Tours, à Constantinople,

était le frère d'un empereur turc qui, pour empêcher que la douleur et

la majesté empreintes sur les traits du prisonnier ne séduisissent ses

gardes, «lui couvrit le visage d'un masque de fer fabriqué et trempé de

telle sorte qu'il n'était pas possible au plus habile ouvrier de

parvenir à le rompre ni à l'ouvrir.» On voit dans ce conte le germe du

système qui fit plus tard de l'homme au masque un frère aîné de Louis

XIV.

M. de W... trouva un adversaire plus redoutable que le baron de

Crunyngen dans le savant bibliographe Prosper Marchand, qui envoya un

prétendu extrait d'une lettre datée de Paris, du 30 décembre 1745, à la

_Bibliothèque française_ (t. 42, p. 362), pour convaincre d'erreur, et

même d'ignorance, l'auteur de la _Clef_ des _Mémoires de Perse_, lequel

avait fait un _duc_ du _comte_ de Vermandois, faute commise aussi par

des historiens contemporains. P. Marchand, qui pensa que _le merveilleux

de cette anecdote la rendait très-propre à être avidement adoptée par

beaucoup de petits esprits_, s'abstint pourtant de juger le point en

litige, en avouant qu'il n'avait point de _lumières suffisantes, quelque

voisin qu'il fût des lieux_ (il entend sans doute parler de la Bastille,

puisqu'il date sa lettre de Paris) _où la scène s'était passée_[6].

[6] P. Marchand a reproduit son article avec des additions dans son

Dictionnaire historique, à l'article _Louis de Bourbon_.

On voit, à ces répliques qui se suivirent de près, combien la révélation

faite par des mémoires anonymes et satiriques avait ému la curiosité et

préoccupait déjà les esprits.

Mais, quel était l'auteur de ces _Mémoires_? Pourquoi se cacha-t-il

obstinément, malgré le succès de son livre?

Serait-ce, selon l'opinion commune, le chevalier de Resseguier[7] qui

fut mis à la Bastille vers cette époque? Mais le motif de son

emprisonnement est mentionné sur les registres de la Bastille: on sait

qu'il avait composé des vers contre madame de Pompadour.

[7] Fevret de Fontette, qui avait dit à propos des _Mémoires de Perse_

dans le t. 2 de la _Bibliothèque historique de la France_: «L'auteur

de cet ouvrage est le chevalier de _Reseillé_,» mit cette correction

dans le t. 4, p. 424: «Ces Mémoires sont attribués au chevalier

Reysseyguier, de Toulouse, officier aux gardes; mais il n'est pas

sûr qu'il en soit l'auteur.»

Ne serait-ce point, comme madame Du Hausset l'a consigné dans une lettre

inédite, cette madame de Vieux-Maisons, _une des femmes les plus

méchantes de son temps_, qui prenait Crébillon fils pour éditeur

responsable? Mais Crébillon fils, qui plaçait volontiers en Perse les

aventures licencieuses de ses romans, et qui publia même, en 1746, les

_Amours de Zéokinisul, roi des Kofirans_ (Louis XV, roi des Français),

attribués aussi à madame de Vieux-Maisons, ne se risquait pas dans la

haute satire politique, et se bornait à des récits galans fort goûtés à

la cour.

Serait-ce plutôt un nommé Pecquet, commis au bureau des Affaires

étrangères, embastillé, dit-on, à cause de cet ouvrage? Mais le livre

pénétrait en France, sans doute par l'entremise des secrétaires

d'ambassade qui faisaient le commerce des livres défendus, et un seul

exemplaire saisi dans les mains de Pecquet avait pu suffire pour motiver

contre lui une lettre de cachet.

Serait-ce enfin le duc de Nivernais, qui se reposait alors de ses

campagnes en composant des fables dans la compagnie de Voltaire et de

Montesquieu? Mais le duc de Nivernais a eu grand soin de recueillir tout

ce qu'il a écrit dans une édition de ses oeuvres (Paris, 1796, 8 vol.

in-8º), faite dans un temps où la censure, qui avait poursuivi les

_Mémoires de Perse_, n'était plus là pour le forcer à l'anonyme;

d'ailleurs, cette histoire allégorique ne présente aucun point

d'analogie avec les habitudes littéraires de Nivernais, poète délicat,

écrivain spirituel, mais faible, timide, et dépourvu d'invention.

Les preuves font donc faute dans cette déclaration de paternité

problématique, et M. Barbier, en offrant plusieurs conjectures à ce

sujet dans son _Dictionnaire des Anonymes_ (t. 2, p. 400, seconde

édition), n'a point assez motivé sa préférence en faveur de Pecquet par

la citation d'une note manuscrite en tête d'un exemplaire qu'il

possédait. On sait ce que vaut la garantie d'un faiseur de notes

marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de

Saint-Léger.

Pour moi, je n'avancerai rien de mieux prouvé sur le véritable auteur de

ces _Mémoires_, mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple

présomption: je pense que les _Mémoires de la cour de Perse_ doivent

appartenir à Voltaire.

On y retrouve le style de ses contes avec plus de négligences, et

quelquefois son esprit caustique: «Il ne paraît que trop d'ouvrages pour

lesquels on demande grâce, dit l'Avertissement, et ce, avec d'autant

plus de raison qu'il n'en est presque point qui méritent qu'on la leur

fasse.» L'auteur suppose qu'un de ses amis, Anglais de nation, dans un

voyage à Paris, eut communication de _quantité de Mémoires secrets,

manuscrits, conservés dans la bibliothèque d'Ali-Couli-Kan, premier

secrétaire d'état, seigneur d'un mérite distingué_, et entreprit de

traduire une partie de ceux du règne de _Cha-Sephi_ (Louis XV): voilà

bien les _Mémoires_ inédits que M. de W... signale dans sa lettre, en

invoquant le témoignage de Voltaire, qui n'avait encore rien écrit sur

ce sujet; on reconnaît, en outre, le duc de Richelieu dans l'éloge

d'_Ali-Couli-Kan_, surtout lorsqu'on se rappelle que Voltaire

recueillait alors les matériaux de son _Siècle de Louis XIV_, et

consultait les souvenirs du maréchal, son ami et son protecteur.

Dans l'Avertissement, l'auteur annonce avoir traduit de l'anglais ces

_Mémoires_: «Je prie le lecteur de considérer que le génie de la langue

anglaise est bien différent de celui de la langue française. Celle-ci

est plus claire, plus méthodique, mais moins abondante et moins

énergique que la langue anglaise.» Voltaire n'a-t-il pas répété vingt

fois dans les mêmes termes ce jugement sur les deux langues?

En outre, Voltaire était en relation d'affaires avec la _Compagnie

d'Amsterdam_, depuis le voyage qu'il avait fait en Hollande, dans

l'année 1740, pour surveiller l'impression de l'_Anti-Machiavel_ du roi

de Prusse; ce fut dans cette circonstance qu'il eut à se plaindre d'un

libraire hollandais, nommé Vanduren, _le plus insigne fripon de son

espèce_, disent les _Mémoires_ de Voltaire; il profita de ce voyage pour

publier les _Institutions de Physique_, par madame Duchâtelet, avec une

préface de sa façon, et ce livre, auquel le chancelier d'Aguesseau avait

refusé un privilége du roi, parut chez les mêmes libraires associés qui,

cinq ans plus tard, mirent au jour les _Mémoires de Perse_. Le portrait

satirique de Voltaire, que l'éditeur ajouta dans la seconde édition, fut

peut-être une vengeance de Vanduren, qui aurait trouvé plaisant de se

moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoi qu'il en soit, ce

portrait de _Coja-Sehid_ ne peut avoir été tracé par Voltaire qui

n'aurait jamais porté un pareil jugement sur lui-même: «Aussi était-il

d'un orgueil insoutenable. Les grands, les princes même l'avaient gâté

au point qu'il était impertinent avec eux, impudent avec ses égaux et

insolent avec ses inférieurs... il avait l'ame basse, le coeur mauvais,

le caractère fourbe; il était envieux, critique mordant, mais peu

judicieux, écrivain superficiel, d'un goût médiocre... il était sans

amis, et ne méritait pas d'en avoir. Quoique né avec un bien fort

honnête, il avait un si grand penchant à l'avarice, qu'il sacrifiait

tout, lois, devoirs, honneur, bonne foi, à de légers intérêts.» Ne

croit-on pas entendre le libraire qui se venge de l'auteur? Comment

expliquer le silence de Voltaire, à l'égard d'une critique aussi

sanglante, lui qui rendait coup pour coup à ses nombreux ennemis, lui

qui ne pardonnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui,

en l'année où fut imprimé ce portrait si cruellement ressemblant,

s'adressait à Moncrif, lecteur de la reine, pour obtenir la permission

de poursuivre le poète Roi qui avait _comblé la mesure de ses crimes_ en

répandant un libelle diffamatoire dans lequel l'Académie était outragée

et Voltaire _horriblement déchiré_[8]?

[8] _Correspondance générale de Voltaire_, lettre à Moncrif, mars

1746.

Enfin il est incontestable qu'à l'époque de la publication des _Mémoires

de Perse_, Voltaire travaillait sur des matières analogues: il préparait

le _Siècle de Louis XIV_, et traitait en contes des sujets orientaux que

les _Lettres Persanes_ avaient mis à la mode. _Babouc_, _Memnon_,

_Zadig_, sont contemporains des _Mémoires de Perse_, et Voltaire enviait

probablement à Montesquieu la popularité des _Lettres Persanes_.

Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n'a-t-il pas plus tard avoué

un ouvrage digne de sa naissance à quelques égards? Si Voltaire eût fait

cet aveu, tous les doutes seraient levés, et je n'aurais pas besoin

maintenant de chercher à déchirer le voile de l'anonyme sous lequel je

crois apercevoir l'auteur du _Siècle de Louis XIV_, ouvrant les voies,

pour ainsi dire, à un fait nouveau qu'il voulait tirer de vive force des

archives de la Bastille.

Veut-on une pure supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la

vraisemblance? Je suppose que le maréchal de Richelieu, possesseur du

secret de l'homme au masque, se laissa surprendre par les prières et les

adroites manoeuvres de Voltaire, qui fut initié, sous la foi du serment,

dans ce ténébreux mystère, que possédaient seuls quelques serviteurs

intimes de Louis XIV; c'est là du moins ce qu'on peut inférer de ce

passage des _Mémoires de Perse_, où il est dit que _le secret a été mal

gardé_, et que _les grands sont exposés à confier leurs secrets à

plusieurs gens parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets_.

Voltaire, qui était indiscret, n'eut pas plus tôt connaissance de

l'énigme, sinon du mot de cette énigme commis à la fidélité de trois ou

quatre personnes, qu'il se sentit tourmenté d'un désir immodéré de

révéler ce qu'il savait, et peut-être de deviner davantage; mais c'était

encourir la vengeance du roi et la haine ou le mépris du duc de

Richelieu; d'ailleurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu dans

ses entrailles de pierre l'existence et le nom d'un prisonnier d'état,

pouvait ensevelir une seconde fois et à jamais l'imprudent écrivain,

pour le punir d'avoir ajouté une nouvelle strophe aux _J'ai vu_.

Or, Voltaire trouvait bons tous les moyens capables de faire triompher

la vérité et la raison; il ne craignait pas même de recourir au mensonge

et de s'affubler d'un déguisement quelconque, avec la certitude d'être

reconnu à son style et à son esprit: ainsi, tour à tour il s'intitulait

Aaron Mathathaï, Jacques Aimon, Akakia, Akib, Alethès, Alethof,

Aletopolis, Alexis, Arty, Aveline, et créait cent autres pseudonymes

plus ou moins transparens; ou bien, gardant l'anonyme dans ses ouvrages

les plus importans comme dans ses plus minces opuscules, il employait

sans cesse les presses clandestines de Hollande.

On comprend qu'il n'ait pas revendiqué l'honneur d'un livre qui aurait

pu le brouiller avec ses protecteurs, le maréchal de Richelieu et madame

de Pompadour, dans la plus brillante période de sa fortune de courtisan,

lorsque les grâces de Louis XV l'arrêtaient à Versailles, lorsqu'il

était l'hôte de la reine d'Étioles, lorsqu'il se prosternait devant le

soleil de Fontenoy, lorsqu'il étalait avec orgueil ses titres de

gentilhomme ordinaire du roi et d'historiographe de France[9]!

[9] Voyez sa _Correspondance_, notamment la lettre à Vauvenargues, du

3 avril 1745, et les lettres à M. d'Argenson, écrites la même année.

Je pense donc que Voltaire a voulu mettre en circulation, par une voie

détournée, l'histoire du _Masque de Fer_ pour avoir le droit de

s'expliquer sur un sujet qu'il n'eût point osé aborder en face, si

quelqu'un n'avait pris l'initiative avant lui. Ce _quelqu'un_ ne fut

autre que lui-même; par cette tactique, il devint maître de traiter en

public un point historique fort singulier, qu'il n'avait pu aborder

encore qu'en particulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du

secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beaucoup à ce barbier du

roi Midas, que la fable nous représente creusant la terre pour se

soulager d'un secret confié, et pour répéter dans ce trou: Le roi Midas

a des oreilles d'âne! Voltaire publiait volontiers tout ce qu'il savait,

et même souvent ce qu'il ne savait pas, bien différent de Fontenelle

qui, la main pleine de vérités, refusait de l'ouvrir. Dès lors, le

prisonnier masqué passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire

fut peut-être autorisé par Richelieu lui-même à confirmer ce fait

extraordinaire, au lieu de le démentir. Voilà pourquoi l'auteur des

_Mémoires de Perse_ ne se dévoila pas.

Six ans après que l'homme au masque eut été signalé à la curiosité des

anecdotiers, Voltaire fit paraître, sous le pseudonyme de _M. de

Francheville_, le _Siècle de Louis XIV_ en deux volumes in-12, _Berlin_,

1751: on chercha aussitôt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps,

quelques détails sur le prisonnier mystérieux qui faisait alors le sujet

de tous les entretiens.

Voltaire s'était hasardé enfin à parler de ce prisonnier plus

explicitement qu'on n'avait fait jusqu'alors, et à faire entrer dans

l'histoire _un événement que tous les historiens ont ignoré_[10]; il

assignait une date au commencement de cette captivité: _quelques mois

après la mort du cardinal Mazarin_ (1661); il donnait le portrait de

l'inconnu, qui était, selon lui, _d'une taille au-dessus de l'ordinaire,

jeune et de la figure la plus belle et la plus noble, admirablement bien

fait_, ayant _la peau un peu brune_, et qui _intéressait par le seul son

de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point

entrevoir ce qu'il pouvait être_; il n'oublia pas de décrire _le masque

dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui laissaient au

prisonnier la liberté de manger avec ce masque sur son visage_; enfin il

fixa l'époque de la mort de cet homme, _enterré_, disait-il, _en 1704,

la nuit, à la paroisse Saint-Paul_.

[10] T. 2, p. 11, de la première édition. Cette anecdote, dans toutes

les éditions, se trouve au chapitre 25 de l'ouvrage.

Le récit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui

des _Mémoires de Perse_, hormis le roman qui amène dans ce livre

l'emprisonnement de _Giafer_: Quand ce prisonnier fut envoyé à l'île

Sainte-Marguerite, à la Bastille, sous la garde de Saint-Mars, _officier

de confiance_, il portait son masque dans la route; «on avait ordre de

le tuer s'il se découvrait; le marquis de Louvois alla le voir dans

cette île, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du

respect; il fut mené en 1690 à la Bastille où il fut logé aussi bien

qu'on peut l'être dans ce château; on ne lui refusait rien de ce qu'il

demandait; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse

extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare; on lui

faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement

devant lui.» On voit que Voltaire avait emprunté une partie de ces

détails, et souvent les expressions même, aux _Mémoires de Perse_, sans

s'approprier encore l'aventure dramatique du plat d'argent; il déclara

en outre que plusieurs particularités lui avaient été fournies par M. de

Bernaville; successeur de Saint-Mars, et par _un vieux médecin de la

Bastille_, qui avait soigné le prisonnier dans ses maladies, et n'avait

jamais vu son visage, _quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le

reste de son corps_. Il raconta que _M. de Chamillard fut le dernier

ministre qui eût cet étrange secret_, et que son gendre, le maréchal de

La Feuillade, l'ayant conjuré _à genoux_ de lui apprendre _ce que

c'était que le Masque de Fer_, Chamillard mourant (1721) répondit qu'il

avait fait serment de ne révéler jamais ce secret d'état. A ces détails

certifiés par le duc de La Feuillade, Voltaire joignait une réflexion

bien remarquable: «Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, QUAND ON

ENVOYA CET INCONNU DANS L'ÎLE SAINTE-MARGUERITE, IL NE DISPARUT DANS

L'EUROPE AUCUN PERSONNAGE CONSIDÉRABLE.»

Cette réflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne; mais tout

le monde était saisi d'étonnement et de terreur en lisant ce petit

roman, écrit de manière à faire désirer qu'on le complétât bientôt.

_Le Siècle de Louis XIV_ fut surtout recherché à cause de ces deux pages

relatives au _Masque de Fer_, que Voltaire augmenta de nouveaux détails

dans les éditions suivantes, publiées en 1753 et 1760. Il n'eut garde

d'omettre une anecdote dont il était peut-être l'inventeur:

«Ce prisonnier était sans doute un homme considérable, car voici ce qui

arriva les premiers jours qu'il était dans l'île de Sainte-Marguerite:

le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se

retirait, après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un

couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre,

vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un

pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta

au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce

qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos

mains?--Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la

trouver, personne ne l'a vue.» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le

gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette

n'avait été vue de personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux

de ne savoir pas lire!» Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet

emprunt aux _Mémoires de Perse_: «Parmi les personnes qui ont eu

connaissance _immédiate_ de ce fait, il y en a une très-digne de foi,

qui vit encore.» Il voulait désigner sans doute le duc de Richelieu, car

s'il entendait parler d'un témoin oculaire, ce témoin aurait eu au moins

quatre-vingt-dix ans, le prisonnier masqué ayant quitté en 1698 l'île de

Sainte-Marguerite, où l'événement eut lieu.

De ce moment, le fait du _Masque de Fer_ passa pour constant, appuyé par

l'autorité de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et

du ministre Chamillard; mais quel était le personnage caché sous ce

masque?

La Beaumelle, qui avait rencontré Voltaire à la cour du roi de Prusse,

et qui n'attendait qu'une occasion de déclarer la guerre à ce despote

littéraire, imagina de critiquer le _Siècle de Louis XIV_, parce qu'il

connaissait à fond cette époque, peinte avec goût et jugée un peu

superficiellement par Voltaire. La Beaumelle mit donc au jour, en 1753,

ses _Notes sur le Siècle de Louis XIV_, in-8º, dans lesquelles il ne

manqua pas de dire que l'histoire du _Masque de Fer_ était tirée des

_Mémoires de Perse_.

L'année précédente, un autre critique, Clément, moins savant, mais plus

fin que La Beaumelle, avait répondu de même à la prétention de Voltaire,

qui se donnait partout comme le premier révélateur du _Masque de Fer_.

«M. de Voltaire, disaient les _Nouvelles littéraires_ du mois de mai

1752, se trompe quand il dit que tous les historiens ont ignoré ce fait.

Vous le trouverez un peu différemment conté, et d'environ _vingt ans

plus jeune_, dans les _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de

Perse_, publiés il y a huit ou neuf ans. Mais de qui s'agit-il? Suivant

l'auteur des _Mémoires_, c'est de M. le comte de Vermandois. Le récit de

M. de Voltaire ne souffre point cette explication et ne s'en permet

aucune. Reste à savoir lequel des deux est le plus sûr: pour moi, je

crois en M. de Voltaire[11].»

[11] _Cinq Années littéraires, ou Nouvelles littéraires des années_

1748, 1749, 1750, 1751 et 1752, t. 2, lettre 99.

La _Réfutation des Notes de La Beaumelle_[12] ne se fit pas attendre, et

Voltaire prit à coeur de montrer qu'il était mieux instruit que personne

sur le _Masque de Fer_. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la

nouveauté de l'anecdote, convint qu'elle se trouvait dans les _Mémoires

de Perse, libelle obscur et méprisable où les événemens sont déguisés

ainsi que les noms propres_; mais il prétendit que son ouvrage était

composé _en partie long-temps avant ces Mémoires, qui n'ont paru qu'en

1745_, et il n'eut pas de peine à les réfuter en ce que le conte de

_Giafer_ renfermait de contraire à la vérité historique et

chronologique. Depuis la publication des _Mémoires de Perse_, Voltaire

avait rassemblé des renseignemens plus positifs, entre autres, la date

de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une

visite du régent à la Bastille[13].

[12] Réimprimée sous le titre de _Supplément au Siècle de Louis XIV_,

dans toutes les éditions de Voltaire.

[13] La négation expresse de Voltaire, qui dit que le duc d'Orléans

n'alla _jamais_ à la Bastille, est pourtant contredite par un

manuscrit trouvé dans ce château et imprimé en tête de la première

livraison de la _Bastille dévoilée_; on y lit ce qui suit: «Du temps

de la régence, j'ai vu entrer dans la cour de l'intérieur du château

M. le duc de Lorraine et M. le duc d'Orléans, accompagnés d'un

seigneur de la cour, dont il ne me souvient pas du nom.»

Voltaire, dans cette _Réfutation_ du livre de La Beaumelle, avoua

pourtant qu'il était _surpris_ de trouver dans les _Mémoires de Perse_

une anecdote _très-vraie parmi tant de faussetés_. Il crut devoir nommer

encore quelques personnes recommandables, pour constater l'authenticité

des documens qu'il avait eus, notamment au sujet de l'assiette d'argent

trouvée par un pêcheur: M. Riousse, ancien commissaire des guerres à

Cannes, avait été, dans sa jeunesse, témoin de la translation du

prisonnier masqué à la Bastille; le marquis d'Argens assurait qu'en

Provence, les _aventures_ de ce prisonnier étaient _publiques_, et qu'il

avait entendu conter l'histoire de l'assiette _aux hommes les plus

considérables de la province_; M. Marsolan, chirurgien du duc de

Richelieu, et gendre du _vieux médecin de la Bastille_, se faisait

garant des faits racontés par son beau-père; MM. de La Feuillade et de

Caumartin avaient appris de la bouche même de Chamillard l'existence de

l'homme au masque; enfin le témoignage des _vieillards qui en avaient

entendu parler aux ministres_ rendait ce fait, _fondé sur des ouï-dire,

plus authentique qu'aucun autre fait particulier des quatre cents

premières années de l'histoire romaine_.

Voltaire, pour tenir en haleine la curiosité de ses lecteurs, niait que

ce prisonnier fût le comte de Vermandois, mort de la _petite-vérole_ au

camp de Courtray, en 1683; ou le duc de Beaufort, tué par les Turcs, qui

lui avaient coupé la tête au siége de Candie, en 1669. Mais, au lieu

d'opposer son opinion personnelle à ces deux opinions qui avaient cours

alors, il se bornait à ouvrir une nouvelle porte aux conjectures, par ce

paragraphe dont tous les mots veulent être pesés pour en définir le

véritable sens: «M. de Chamillard disait quelquefois, pour se

débarrasser des questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade

et de M. de Caumartin, que C'ÉTAIT UN HOMME QUI AVAIT TOUS LES SECRETS

DE M. FOUQUET. Il avouait donc au moins, par là, que cet inconnu avait

été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. _Or,

pourquoi des précautions si inouies pour un confident de M. Fouquet,

pour un subalterne?_ _QU'ON SONGE QU'IL NE DISPARUT EN CE TEMPS-LA AUCUN

HOMME CONSIDÉRABLE._ Il est donc clair que c'était un prisonnier de la

plus grande importance?»

C'était la seconde fois que Voltaire appuyait sur l'impossibilité de

faire coïncider le commencement de la captivité du _Masque de Fer_ avec

la disparition d'un _homme considérable_. C'était la première fois qu'il

nommait Fouquet dans la discussion de cet événement, et il le nommait en

répétant les paroles de M. de Chamillard, _le dernier ministre qui eût

cet étrange secret_! Mais personne n'y prit garde, et on ne pensa pas

même à tirer une nouvelle induction de la place que Voltaire avait

assignée dans le _Siècle de Louis XIV_ à la disgrâce de Fouquet,

immédiatement après l'anecdote du _Masque de Fer_.

Le judicieux Prosper Marchand, qui réunissait alors les matériaux de son

_Dictionnaire historique_ publié en 1756, deux ans après sa mort,

regarda le récit fait dans le _Siècle de Louis XIV_ comme une

_reproduction_ de celui des _Mémoires de Perse_, _revue, augmentée et

retranchée à divers égards_[14].

[14] _Dictionnaire historique_ de Prosper Marchand, p. 143.

La critique avait commencé à retourner en tous sens le champ fertile des

conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation

qui avait tenté de reconnaître le comte de Vermandois dans le _Masque de

Fer_, et quelques savans de Hollande se réunirent pour accréditer un

paradoxe basé, tant bien que mal, sur l'histoire: ils avancèrent que le

prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur _étranger_,

gentilhomme de la chambre d'Anne d'Autriche, et _véritable père_ de

Louis XIV.

La source de cette singulière et scandaleuse anecdote semble avoir été

un petit livre assez rare, imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, en

1692, in-12, sous ce titre: _les amours d'Anne d'Autriche, épouse de

Louis XIII, avec M. le C. D. R., le véritable père de Louis XIV, roi de

France; où l'on voit au long comment on s'y prit pour donner un héritier

à la couronne, les ressorts qu'on fit jouer pour cela, et enfin le

dénouement de cette comédie_. La troisième édition de ce libelle,

imprimée en 1696, porte sur son titre: _Cardinal de Richelieu_, au lieu

des trois lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre, à la

lecture de l'ouvrage, qu'un imprimeur ignorant a mal traduit ces

initiales, puisque le ministre joue dans l'ouvrage un rôle bien distinct

de celui de père[15]. On a donc pensé que _le C. D. R._ signifiait _le

comte de Rivière_[16], et que ce comte pouvait être le _Giafer_ des

_Mémoires de Perse_.

[15] Il y a eu cinq éditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722,

1738; celle de 1696 est la seule dont le litre porte le nom du

_cardinal de Richelieu_.

[16] N'est-ce pas plutôt le _Comte de Rochefort_, dont les _Mémoires_,

rédigés par Sandras de Courtilz, offrent aussi ces initiales: C. D.

R.?

En effet, le roman des _Amours d'Anne d'Autriche_ avait tout ce qu'il

fallait d'extraordinaire pour servir d'introduction aux malheurs du

prisonnier inconnu. L'auteur, dont la plume était aux gages du roi

Guillaume, comme tous les libellistes hollandais de cette époque,

annonce, dans son _Avis au Lecteur_, qu'il veut développer _le grand

mystère d'iniquité de la véritable origine de Louis XIV_: «Quoique cette

relation, dit-il, soit ici quelque chose d'assez nouveau et d'assez

inconnu, elle n'est rien moins que cela en France. La froideur reconnue

de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis-Dieudonné, ainsi

nommé parce qu'il naquit après vingt-trois ans de mariage stérile, sans

compter plusieurs autres circonstances remarquables, prouvent si

clairement et d'une manière si convaincante cette génération empruntée,

qu'il faut avoir une effronterie extrême pour prétendre qu'elle soit la

production du prince qui passe pour en être le père. Les fameuses

barricades de Paris et la formidable révolte qui se fit contre Louis XIV

à son avènement au trône, et qui fut soutenue par des chefs si

distingués, publièrent si hautement sa naissance illégitime, que tout le

monde en parlait; et comme la raison le confirmait, à peine y avait-il

quelqu'un qui eût des doutes et des scrupules là-dessus.» Cet auteur,

sous l'anonyme duquel on trouverait peut-être le fameux Sandras de

Courtilz[17], avait pourtant tiré de son imagination la fable de son

livre, qu'il essaie dans sa préface de mettre sur le compte de

l'histoire.

[17] M. Leber attribue ce livre à un sieur Le Noble, autre que

l'auteur des satires contre le roi Guillaume, puisque l'_Avis au

lecteur_ fulmine contre les _derniers ouvrages du Noble_. Voyez le

_Supplément au Manuel du libraire_, par M. Brunet, t. 1, p. 49.

Voici cette fable assez habilement conçue:

Le cardinal de Richelieu, glorieux de voir sa nièce _Parisiatis_ (Mme de

Combalet) aimée de Gaston, duc d'Orléans, frère du roi, propose à ce

prince la main de cette belle personne; mais Gaston, indigné de tant

d'orgueil chez le premier ministre, répond par un soufflet à cette offre

de mariage. Le cardinal et sa nièce ne rêvent plus que vengeance, et le

père Joseph, capucin, leur inspire le projet de frustrer Gaston de la

couronne que lui promettait l'impuissance de Louis XIII. En conséquence,

ils introduisent, la nuit, dans la chambre de la reine, un jeune homme,

le C. D. R., qui était amoureux, sans espoir, de la femme de son roi.

Anne d'Autriche, qui avait remarqué cet amant tendre et discret, le

reconnaît à ses façons de faire, et lui oppose peu de résistance;

ensuite elle va révéler au cardinal ce qui s'est passé: «Eh bien! lui

dit-elle, vous ayez gagné votre méchante cause; mais prenez-y garde,

monsieur le prélat, et faites en sorte que je trouve cette miséricorde

et cette bonté céleste dont vous m'ayez flattée par vos pieux sophismes.

Ayez soin de mon ame, je vous en charge; car je me suis abandonnée!»

_Cet excessif débordement de vie continuant, la bienheureuse nouvelle de

la grossesse de la reine ne fut pas long-temps à se débiter dans le

royaume. Ainsi naquit Louis XIV, fils de Louis XIII, par voie de

transsubstantiation._ Quant à l'instrument docile de ce miracle, le

libelliste n'en parle que dans une note où il annonce que «si cette

histoire plaît au public, on ne tardera pas à donner la _Suite_, qui

contient _la fatale catastrophe du C. de R., et la fin de ses plaisirs

qui lui coûtèrent cher_.»

Cette Suite n'a point paru, mais on a prétendu que _la fatale

catastrophe_ devait être la découverte de l'amant de la reine par Louis

XIII, et l'enlèvement de ce seigneur masqué et emprisonné. Alors, à quoi

bon un masque? Mieux eût valu un bâillon pour l'honneur du mari et du

fils.

L'autorité de ce pamphlet _orangiste_ n'était point assez imposante pour

accréditer en France une opinion qui entachait de bâtardise la gloire de

Louis-le-Grand; la critique dédaigna donc de s'en servir, et préféra

s'attacher au système, plus honnête pour la dynastie des Bourbons, mais

aussi peu vraisemblable, qui représentait le duc de Beaufort comme le

prisonnier inconnu de l'île Sainte-Marguerite, malgré les dénégations

formelles de Voltaire.

Lenglet Dufresnoy, qui ne perdait jamais une occasion de jeter dans la

publicité un paradoxe hardi, et qui d'ailleurs avait pu dans ses

fréquens voyages à la Bastille recueillir le souvenir du _Masque de

Fer_, en dit quelques mots dans son _Plan de l'histoire générale et

particulière de la Monarchie française_, publié en 1754. C'est au sujet

de la disparition du duc de Beaufort devant Candie (t. 3, p. 268 et

269), qu'il rappelle l'_anecdote singulière_ à laquelle donnèrent lieu

les doutes existant sur la mort de ce prince. Après avoir raconté ce

qu'on savait du prisonnier masqué, il ajoute cette réflexion: «Quelle

raison y avait-il d'user de tant de mystère pour le duc de Beaufort?» Il

mentionne ensuite l'opinion qui attribuait cette anecdote au comte de

Vermandois «pour de prétendues causes rapportées dans les _Anecdotes

persanes_; mais je pense, dit-il, que _cela vient de plus haut_; sur

quoi il y aurait bien des particularités à examiner. Ce prisonnier fut

inhumé non à Saint-Paul, mais aux _Célestins_.» Cette assertion erronée

prouve l'incertitude qui régnait encore à cette époque pour les faits

principaux de la captivité du _Masque de Fer_. Lenglet Dufresnoy ne cite

pas Voltaire comme _le premier_ qui eût parlé de l'anecdote, et Voltaire

lui garda sans doute rancune de cet oubli, puisqu'il traita depuis avec

un injuste mépris _le très-savant_ auteur de la _Méthode pour étudier

l'histoire_[18].

[18] Voyez, dans les OEuvres de Voltaire, _Doutes sur quelques points

de l'Histoire de l'Empire_; _Mélanges historiques_; _Correspondance

générale_.

Voltaire rencontra un adversaire plus redoutable dans Lagrange-Chancel.

Ce vieux satirique, qui devait à ses _Philippiques_ l'avantage d'avoir

puisé quelques documens traditionnels aux lieux mêmes où le prisonnier

inconnu avait habité vingt ans avant lui, écrivit, du fond de son

château d'Antoniat en Périgord, une lettre publiée dans l'_Année

littéraire_ de 1759 (t. 3, p. 188), pour réfuter certains points de la

narration du _Siècle de Louis XIV_.

Cette lettre, que le nom de son auteur, alors âgé de quatre-vingt-neuf

ans, fit lire avidement, participait à la haine de Fréron contre

Voltaire, et n'avait pas d'autre but que de contredire celui-ci, en

révélant des particularités «qu'un historien plus _exact dans ses

recherches_ que M. de Voltaire aurait pu savoir, s'il s'était donné la

peine de s'en instruire.» L'intention de Lagrange-Chancel était,

disait-il, «d'arrêter le cours des idées que chacun s'est forgées à sa

fantaisie, sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation

par le merveilleux joint à l'_air de vérité_ qu'on admire dans la

plupart de ses écrits;» mais ce ton dur et tranchant contrastait avec la

pauvreté des faits que le libelliste avait rapportés de sa prison aux

îles Sainte-Marguerite.

Il disait que M. de Lamotte-Guérin, gouverneur de ces îles, du temps

qu'il y était détenu (en 1718), lui avait _assuré_ que le prisonnier

était le duc de Beaufort, _amiral_ de France, qu'on croyait mort au

siége de Candie, et qui fut traité de la sorte parce qu'il _paraissait

dangereux_ à Colbert et qu'il traversait les opérations de ce ministre,

chargé du département de la marine. Beaufort en effet eut pour

successeur à l'amirauté le comte de Vermandois alors âgé de vingt-deux

mois.

Les ouï-dires que citait Lagrange-Chancel, sur la foi de plusieurs

contemporains de sa captivité, étaient peu dignes de balancer la version

adoptée par Voltaire: comme Voltaire, Lagrange-Chancel raconte que le

commandant Saint-Mars _avait de grands égards pour son prisonnier, le

servait lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des

habits aussi riches qu'il le désirait_; mais le prisonnier était obligé,

sur peine de la vie, _de ne paraître qu'avec son masque de fer en

présence du médecin ou du chirurgien_, dans les maladies où il avait

besoin d'eux; pour toute récréation, _lorsqu'il était seul, il pouvait

s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier

très-luisantes et très-polies_. Lagrange-Chancel avait vu une de ces

pincettes entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mars, et

lieutenant de la compagnie franche des îles Sainte-Marguerite.

Suivant plusieurs personnes, on aurait entendu, lors du départ de

Saint-Mars pour la Bastille, le colloque suivant: «Est-ce que le roi en

veut à ma vie? dit le prétendu duc du Beaufort _qui portait son masque

de fer_.--Non, mon prince, reprit Saint-Mars, votre vie est en sûreté:

vous n'avez qu'à vous laisser conduire.»

Enfin, le nommé Dubuisson, caissier du célèbre Samuel Bernard, avait été

détenu aux îles Sainte-Marguerite en même temps que le _Masque de Fer_,

et occupait avec d'autres prisonniers une chambre précisément _au-dessus

de celle de cet inconnu_. Ce Dubuisson conta depuis à Lagrange-Chancel,

que ses camarades de prison étaient parvenus, _par le trou de la

cheminée_, à s'entretenir avec le mystérieux voisin et à _se communiquer

leurs pensées_; mais que ceux-ci, lui ayant demandé la cause de sa

détention si rigoureuse, ne purent le faire expliquer là-dessus, car il

leur répondit que, s'il révélait son nom, on lui ôterait la vie ainsi

qu'à toutes les personnes qui sauraient son secret. Voilà un

prisonnier-d'état bien gardé! Les conversations par les cheminées

étaient fort en usage à la Bastille; mais on devait prendre plus de

précautions pour un homme dont il importait tant de cacher le nom.

Voltaire eût probablement relevé les critiques acerbes de cette lettre,

si Lagrange-Chancel n'était mort la même année[19]; mais il se promit de

faire payer les frais de la guerre à Fréron, qu'il immola en plein

théâtre, en 1760, dans la comédie de l'_Écossaise_: il connaissait

toutes les menées que Fréron avait faites pour lui enlever sa découverte

du _Masque de Fer_. Voltaire rentra une dernière fois dans la lice,

après que Saint-Foix et le père Griffet y furent descendus armés de

citations irrécusables; mais ce ne fut pas pour se mesurer avec eux:

semblable à un combattant qui dédaigne un adversaire trop aisé à

vaincre, et reste immobile malgré tous les défis qu'on lui adresse, il

se contenta de faire cette déclaration: «L'auteur du _Siècle de Louis

XIV_ est le _premier_ qui ait parlé de l'homme au masque de fer dans une

histoire _avérée_. C'est qu'il était _très-instruit_ de cette anecdote,

qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité et qui n'est que

trop véritable[20].» Voltaire tenait à honneur d'avoir _le premier_

livré à l'opinion publique et incorporé dans l'histoire la précieuse

confidence du maréchal de Richelieu.

[19] La _Biographie universelle_, comme la _France littéraire_ et

d'autres ouvrages contemporains, place cette mort sous la date du 5

décembre 1758; mais comment aurait-il écrit à Fréron en 1759? Son

éloge nécrologique se trouve dans le huitième volume de l'_Année

littéraire_ de 1759. D'après ces rapprochemens, on pourrait bien

croire que la lettre posthume fut supposée par Fréron.

[20] L'_Anecdote sur l'Homme au Masque de fer_, dans laquelle se

trouve cette déclaration, ne fut ajoutée à l'article _Ana_ que dans

les éditions du _Dictionnaire philosophique_ postérieures à la

publication de l'ouvrage du Père Griffet (1769).

En 1768, le paradoxe s'empara encore du _Masque de fer_: ce fut Fréron,

qui, tout meurtri des coups terribles que son ennemi lui avait portés en

face dans l'_Écossaise_, lança contre Voltaire un nouveau champion, plus

redoutable que Lagrange-Chancel, dans l'espoir d'amener une grande

querelle où l'auteur du _Siècle de Louis XIV_ aurait le dessous: le

_Masque de fer_ était une sorte d'appât bien capable d'attirer Voltaire

dans une embuscade où Poullain de Saint-Foix l'eût mis à mal, avec ce

caractère irascible et provocateur qui faisait l'effroi de la basse

littérature.

Saint-Foix, par une lettre insérée dans _l'Année littéraire_ (1768, t.

4), essaya de faire valoir une hypothèse qui avait du moins le mérite de

la singularité, et qui réussit à ce titre auprès des amis du

merveilleux: il imagina que le prisonnier masqué était le duc de

Monmouth, fils naturel de Charles II, condamné pour crime de rébellion

et décapité à Londres le 15 juillet 1685.

Cette idée bizarre lui vint d'un passage de _l'Histoire d'Angleterre_,

par Hume, d'après lequel on voit en effet que le bruit courut à Londres

que le duc de Monmouth était sauvé, et qu'un de ses partisans, qui lui

ressemblait beaucoup, avait consenti à mourir à sa place, pendant que le

véritable condamné, secrètement transféré en France, devait y subir une

prison perpétuelle.

Saint-Foix citait à l'appui de son système un petit ouvrage anonyme de

la même famille que les _Amours d'Anne d'Autriche_, sans toutefois

vouloir accorder une confiance aveugle aux _Amours de Charles II et de

Jacques II, rois d'Angleterre_, quoique l'auteur ait mis ces paroles

dans la bouche du Colonel Skelton, ancien gouverneur de la tour de

Londres: «La nuit d'après la _prétendue_ exécution du duc de Monmouth,

le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le tirer de la tour;

on lui couvrit la tête d'une espèce de capuchon, et le roi et les trois

hommes entrèrent avec lui dans un carrosse.» Saint-Foix invoquait un

témoignage plus respectable: Le père Tournemine étant allé avec le père

Saunders, confesseur de Jacques II, rendre visite à la duchesse de

Portsmouth après la mort de ce prince, la duchesse eut occasion de dire

qu'elle reprocherait toujours au roi Jacques d'avoir laissé exécuter le

duc de Monmouth au mépris du serment qu'il avait fait sur l'hostie, près

du lit de mort de Charles II, qui lui recommanda de ne jamais ôter la

vie à son frère naturel, même en cas de révolte; le père Saunders reprit

avec vivacité: «Le roi Jacques a tenu son serment!»

Deux circonstances moins importantes semblaient à Saint-Foix propres à

fortifier son opinion et à fixer celle du public. Un chirurgien anglais,

nommé Nelaton, _qui allait tous les matins au café Procope_, rendez-vous

habituel des gens de lettres, avait souvent raconté qu'étant _premier

garçon_ chez un chirurgien près de la porte Saint-Antoine, on l'envoya

chercher pour une saignée, et qu'on le mena à la Bastille; que le

gouverneur l'introduisit dans une chambre où était un prisonnier qui _se

plaignait_ de grands maux de tête; que ce prisonnier avait l'accent

anglais, était vêtu d'une robe de chambre jaune et noire à grandes

fleurs d'or et ne montrait pas son visage caché par une _longue

serviette nouée derrière le cou_. Mais on ne peut prendre cette

serviette pour un masque de fer, et l'on sait que les prisonniers de la

Bastille n'avaient aucune communication avec les personnes du dehors

sans un ordre signé du ministre; d'ailleurs, il y avait un chirurgien,

un médecin et un apothicaire attachés au service de la prison et y

demeurant: le viatique même n'entrait à la Bastille qu'avec la

permission du lieutenant de police[21].

[21] Voyez _Observations concernant les usages et règles du château

royal de la Bastille_, 1re livraison de _la Bastille dévoilée_.

Saint-Foix admettait aussi légèrement un bruit répandu autrefois en

Provence où l'on avait parlé d'un prince nommé _Macmouth_, enfermé dans

la citadelle de l'île de Sainte-Marguerite et gardé avec beaucoup de

précautions. L'identité du nom de _Macmouth_ avec celui de _Monmouth_

aurait été une présomption favorable à ce système, si l'on eût constaté

l'époque où ce bruit avait circulé; aujourd'hui nous pouvons l'expliquer

par une autre captivité postérieure[22] à celle du _Masque de Fer_.

[22] Celle du patriarche arménien Arwedicks; voyez la suite de cette

Histoire.

Ce roman, soutenu par l'imperturbable aplomb de Saint-Foix et par

l'élégance maniérée de son style, eut beaucoup de vogue et raviva la

discussion qui durait depuis vingt-trois ans et qui changeait de terrain

tous les jours, sans que la victoire penchât d'aucun côté.

Un partisan du nouveau système l'appuya par des _remarques_ insérées

dans le _Journal Encyclopédique_ (1768, novembre, p. 112), et tira ses

inductions d'un petit libelle anonyme qui contient la relation du

supplice de Monmouth: les _Révolutions d'Angleterre sous le règne de

Jacques II_, Amsterdam, 1680, in-12, ajoutaient peu de valeur à

l'opinion de Saint-Foix.

Cependant Saint-Foix, ce fougueux et pétulant batailleur qui maniait

aussi volontiers l'épée que la plume, ne rencontra pas d'abord de

contradiction dans son paradoxe; seulement un M. de Palteau, sans doute

petit-neveu de Saint-Mars[23] et seigneur de la terre de Palteau en

Champagne, qui avait appartenu à son grand-oncle, publia dans le volume

suivant de _l'Année littéraire_ quelques traditions de famille, qu'il

avait déjà transmises à Voltaire, sans que celui-ci jugeât le moment

venu d'en faire usage. M. de Palteau, dont l'avis était d'un grand poids

dans ce débat, s'appuyait de l'autorité d'un de ses parens, le sieur de

Blainvilliers, officier d'infanterie _qui avait accès chez M. de

Saint-Mars_ à Pignerol et aux îles Sainte-Marguerite: les

correspondances de Saint-Mars avec Louvois, publiées depuis, et les

titres de la maison de Palteau[24], font foi de l'existence de cet

officier en 1670; mais il était mort long-temps avant que l'anecdote du

_Masque de fer_ fût publique.

[23] Il devait être fils de Guillaume de Formanoir, neveu de

Saint-Mars; ce Formanoir, qu'on nommait _Corbé_ à la Bastille, parce

que son nom de terre était _Corbest_, hérita d'une partie des biens

immenses de son oncle: «Il s'est retiré, dit l'_Histoire de la

Bastille_ par Renneville, dans une des terres que son oncle avait

achetées près de Villeneuve-le-Roi, en _Bourgogne_, en changeant son

nom infâme de _Corbé_ en celui de _Palletot_ (Palteau), qui est

aussi celui de la terre.» T. 5, p. 406.

[24] Je rapporterai plus loin les énoncés de ces titres que je dois à

l'obligeance de M. Ed. Barbier d'Aucourt, référendaire honoraire,

propriétaire actuel du domaine de Blainvilliers, près Montfort

l'Amaury.

Selon les confidences de Blainvilliers à M. de Palteau, l'homme au

masque était connu sous le nom de _Latour_ dans ses différentes prisons;

mais rien n'indiquait que son masque fût _de fer et à ressorts_; il

avait toujours ce masque sur de visage dans ses promenades (sans doute

sur les plate-formes ou les boulevarts de la forteresse) _ou lorsqu'il

était obligé de paraître devant quelque étranger_; il était toujours

_vêtu de brun_, portait de beau linge et obtenait des livres et _tout ce

qu'on peut accorder à un prisonnier_; le gouverneur et les officiers

_restaient debout devant lui et découverts jusqu'à ce qu'il les fît

couvrir et asseoir_; ceux-ci _allaient souvent lui tenir compagnie et

manger avec lui_. Quand il mourut en 1704 (il fallait dire 1703), on mit

dans le cercueil _des drogues pour consumer le corps_.

Cette lettre contient deux passages qui fixèrent alors l'attention, mais

qui ne sont pas également dignes de foi.

Le sieur de Blainvilliers, curieux de voir à visage découvert le

prisonnier avec lequel il dînait et parlait souvent aux îles

Sainte-Marguerite, puisqu'il fut lieutenant de la compagnie franche pour

la garde des prisonniers, avait pris, racontait-il, les habits d'une

sentinelle qu'on plaçait dans une galerie _sous_ les fenêtres de la

prison de _Latour_, et était resté _toute une nuit_ à examiner l'inconnu

qui se promenait sans masque par sa chambre: cet homme, _blanc de

visage, grand et bien fait de corps_, quoiqu'il eût _la jambe un peu

trop fournie par le bas_, semblait être dans la force de l'âge, malgré

sa chevelure blanche. Les observations d'une nuit _presque entière_

n'auraient pas produit des renseignemens plus positifs, si l'on en croit

ce vieil officier qui savait sans doute la valeur d'un secret d'état et

qui ne se fût pas exposé à le trahir au risque de sa vie.

Lorsqu'en 1698, M. de Saint-Mars se rendit des îles Sainte-Marguerite à

la Bastille, dont il était nommé gouverneur, il séjourna avec _son

prisonnier_ à sa terre de Palteau, et les paysans, qui vinrent au-devant

de leur seigneur et l'accompagnèrent jusqu'au château, furent témoins de

ce singulier voyage: l'homme au masque arriva dans une litière qui

précédait celle de Saint-Mars, sous l'escorte de plusieurs gens à

cheval. Le dîner eut lieu dans la salle à manger du rez-de-chaussée:

l'homme tournait le dos aux croisées ouvertes sur la cour, et

Saint-Mars, assis en face, avait deux pistolets auprès de son assiette;

un seul valet de chambre les servait et fermait derrière lui la porte de

la salle, chaque fois qu'il allait chercher les plats dans

l'antichambre. Le prisonnier était de grande taille; il avait un masque

_noir_ qui permettait d'apercevoir ses dents et ses lèvres, sans cacher

ses cheveux blancs: les paysans le virent plusieurs fois traverser la

cour avec ce masque sur le visage. Saint-Mars se fit dresser un lit de

camp auprès de celui où coucha son hôte. Les particularités frappantes

de cet événement avaient laissé des traces profondes dans la mémoire des

vieillards que M. de Palteau interrogea lui-même, bien des années après

le passage de Saint-Mars.

Saint-Foix, qui souffrait impatiemment la contradiction, s'empressa de

combattre avec une fine ironie les assertions contenues dans la lettre

de M. de Palteau, et n'eut pas de peine à infirmer le témoignage du

sieur de Blainvilliers[25]: il remarqua qu'un officier était incapable

de corrompre un soldat pour satisfaire une curiosité blâmable, qui les

eût amenés tous deux devant un conseil de guerre, et que d'ailleurs les

sentinelles ne demeuraient que trois heures à leur poste; mais lors même

que cet officier eût manqué de la sorte à son devoir et fût parvenu à

tromper la vigilance des rondes qui se succèdent de demi-heure en

demi-heure dans les prisons d'état, comment aurait-il pu, de la galerie

où il était, au-dessous de la chambre du prisonnier, voir _le bas de la

jambe_ de cet inconnu, surtout à travers les barreaux de fer qui

garnissaient les fenêtres?

[25] La réponse de Saint-Foix à M. de Palteau et celle qu'il adressa

plus tard au Père Griffet se trouvent dans les _Années littéraires_

de 1768 et 1769; mais elles furent recueillies en un seul volume

sous ce titre: _Réponse de M. de Saint-Foix au R. P. Griffet, et

Recueil de tout ce qui à été écrit sur le prisonnier masqué_,

Londres, 1770, in-12 de 131 pages. Nous renverrons donc, pour nos

citations, à cet ouvrage qui a été réimprimé avec des additions dans

le tome 5 des _OEuvres complètes de Saint-Foix_, Paris, 1778, in-8º.

Saint-Foix, qui avait raison de penser qu'un prisonnier de cette

importance était sans doute mieux gardé, ajoutait, d'après la

_Description de la France_, par Piganiol de la Force (éd. de 1753, t. 5,

p. 376), que Saint-Mars fit construire, dans le fort de l'île de

Sainte-Marguerite, la prison la plus _sûre_ qui fût en France. En effet,

cette prison, que l'on montrait par tradition à l'époque où Saint-Foix

écrivait, n'était éclairée que par une seule fenêtre regardant la mer,

et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde; en outre, cette

fenêtre, percée dans un mur très-épais, était défendue par _trois_

grilles de fer placées à distance égale, ce qui faisait un intervalle de

deux toises entre les sentinelles et le prisonnier[26].

[26] _Voyage littéraire en Provence_, par le père Papon, 1780, in-12,

p. 247.

Le conte du sieur de Blainvilliers, qui avait peut-être voulu par là

mettre son secret à l'abri d'une dangereuse indiscrétion, ne résista pas

à cet examen logique. Ensuite Saint-Foix saisit l'occasion de fortifier

son système relatif au duc de Monmouth, en s'emparant d'un détail de la

lettre qu'on ne saurait appliquer au duc de Beaufort, puisque Mme de

Choisy répondit malignement à une épigramme de ce prince: _M. de

Beaufort voudrait mordre et ne le peut pas!_ or le duc de Beaufort

n'aurait pas eu la bouche mieux garnie à quatre-vingt-sept ans qu'à

cinquante. Ce n'était donc pas lui dont les paysans de Palteau avaient

vu les dents à travers le masque.

Saint-Foix revint encore à la charge pour achever de détruire les

présomptions qui pouvaient exister en faveur du duc de Beaufort, qu'on

aurait enlevé au siége de Candie et emprisonné jusqu'à sa mort. Le

système de Lagrange-Chancel ne reposait que sur un ouï-dire, et

Saint-Foix fit observer, entre autres choses, que le prince, surnommé le

_roi des halles_, autant à cause de la grossière trivialité de ses

manières que de son extérieur malpropre et négligé, ne fût sans doute

pas, vieux et captif, devenu soigné de sa personne et curieux de _riches

habits_. Saint-Foix cependant aurait pu s'appuyer d'autorités plus

recommandables que les _Mémoires du marquis de Montbrun_[27], supposés

par Sandras de Courtilz, pour prouver que le duc de Beaufort ayant été

tué dans une sortie, sa tête fut coupée par les Turcs et envoyée par le

grand-visir à Constantinople, où on la promena au bout d'une pique

pendant trois jours.

[27] Ces mémoires cependant sont curieux, et il est certain que

Sandras de Courtilz les a rédigés sur les documens authentiques qui

lui ont servi à narrer les mêmes faits dans les _Mémoires de M.

d'Artagnan_, dans ceux du _comte de Rochefort_, etc. Courtilz était

instruit à fond de l'histoire particulière du dix-septième siècle et

il travaillait souvent sur des notes très-précieuses.

Le système présenté par Saint-Foix, avec la verve spirituelle qui

caractérise son talent, semblait prévaloir, lorsque le père Griffet,

savant éditeur de l'_Histoire de France_ du père Daniel, et auteur

lui-même d'une bonne _Histoire de Louis XIII_, publia son _Traité des

différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans

l'histoire_, in-12, Liége, 1769, excellent ouvrage d'érudition et de

critique, où le ch. 13, destiné à l'_examen de la vérité dans les

anecdotes_, est rempli tout entier par celle du _Masque de Fer_.

Ce jésuite, qui avait exercé à la Bastille le ministère de confesseur

durant neuf ans, était plus que personne en état de lever le voile

étendu sur le prisonnier masqué, que bien des gens regardaient comme une

création romanesque sortie du cerveau de Voltaire ou du chevalier de

Mouhy; car on ne connaissait encore aucune pièce authentique constatant

que cet homme eût existé. Le père Griffet surpassa encore ce qu'on

attendait de son esprit juste et impartial, en citant, pour la première

fois, le journal manuscrit de M. Dujonca, lieutenant du roi à la

Bastille en 1698, et les registres mortuaires de la paroisse de

Saint-Paul.

Suivant ce journal, dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute,

Saint-Mars, arrivant des îles Sainte-Marguerite pour prendre le

gouvernement de la Bastille, avait amené avec lui (jeudi 18 septembre

1698, à trois heures après midi), dans sa litière, UN ANCIEN PRISONNIER

QU'IL AVAIT À PIGNEROL, _dont le nom ne se dit pas, lequel on fait

toujours tenir masqué_. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la

Bazinière, _en attendant la nuit_, jusqu'à ce que M. Dujonca le

conduisit lui-même, _sur les neuf heures du soir_, dans la troisième

chambre de la tour de la Bertaudière[28], _laquelle chambre on avait eu

soin de meubler de toutes choses_[29]. Le sieur Rosarges, qui venait

aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite de Saint-Mars, _était

chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le

gouverneur_.

[28] Cette chambre était au troisième étage: «Les chambres ont toutes

leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation, comme

leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant: ainsi la

_première bazinière_ est la première chambre de la tour de ce nom,

au-dessus du cachot; puis la _seconde bazinière_, la _troisième_, la

_quatrième_ et la _calotte bazinière_.» _Remarques historiques et

anecdotes sur la Bastille_, éd. de 1774, p. 13. Les tours de la

_Bazinière_ et de la _Bertaudière_ portaient les noms des

architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers

qui les avaient habitées.

[29] Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de

la Bastille, où il y avait dans chacune «un lit de serge verte avec

rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches

d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de

même métal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot

de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.»

_Rem. hist. et anec. sur la Bastille_, p. 14. Le père Griffet dit

positivement que ces chambres sont _toujours meublées, mais fort

simplement_. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre

de la Bertaudière pendant que le _Masque de Fer_ était renfermé dans

la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après lequel

on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus

habitable, grâce au soin qu'on avait pris de la _meubler de toutes

choses_:

«C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize

pieds en tous sens, et à peu près de la même hauteur. Il y avait un

pied d'ordure sur le plancher, qui empêchait de voir qu'il était de

plâtre; tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui

étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté de la chambre larges

de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône, dans

l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé,

n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même côté ils étaient

fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était à travers ce

treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette

épaisseur de mur qui de ce côté a dix pieds, par la grille et par

une fenêtre qui fermait au-dedans de la chambre à volet garni d'un

verre très-épais et très-sale, il était si faible que, quand il

entrait dans la chambre, à peine servait-il à distinguer les objets

et ne formait qu'un faux jour... Les murs de la chambre étaient

très-sales et gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était

un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les

moindres trous percés dans ce plafond par le prisonnier de l'étage

supérieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une

petite table pliante, très-vieille et rompue, et une petite chaise

enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir

dessus. La chambre était pleine de puces... cela provenait de ce que

le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans façon contre

les murs: ils étaient tapissés des noms de quantité de

prisonniers... Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de

camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de

plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine

d'une épouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l'en

purger.» _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 105. Un prisonnier que

M. de Saint-Mars amenait _dans sa litière_, et qui allait être

_nourri par le gouverneur_, ne fut certainement pas si mal logé que

l'auteur de l'_Inquisition française_.

La mort de ce prisonnier était mentionnée dans le même journal, à la

date du lundi 19 novembre 1703. «Le prisonnier inconnu, _toujours masqué

d'un masque de velours noir_, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui,

venant des îles Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis long-temps,

s'étant trouvé hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort

aujourd'hui sur les dix heures du soir, _sans avoir eu une grande

maladie, il ne se peut pas moins_. M. Giraut, notre aumônier, le

confessa hier: surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens, et

notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré

le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de

Saint-Paul: son enterrement coûta quarante livres.»

Voici donc enfin des dates précises.

L'extrait des registres de sépulture de l'église Saint-Paul confirmait

l'exactitude du journal de M. Dujonca: «L'an 1703, le 19 novembre,

_Marchialy_, âgé de _quarante-cinq ans, ou environ_, est décédé dans la

Bastille; duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul,

sa paroisse, le 20 dudit mars, en présence de M. Rosarges, major de la

Bastille, et de M. Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont signé.» Cet

extrait fut collationné sur le registre original où le nom de

_Marchialy_ était écrit avec beaucoup de netteté. On ne pouvait donc

plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut

enterré aux _Célestins_.

Le père Griffet, qui mettait ainsi hors de doute le mystère de l'homme

au masque sans prétendre toutefois le découvrir, crut devoir relater

quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la

Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749.

Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers,

les soldats et les domestiques de cette prison; et nombre de témoins

oculaires l'avaient _vu passer dans la cour_ pour se rendre à la messe.

Dès qu'il fut mort, on avait brûlé _généralement tout ce qui était à son

usage_, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc.; on avait

regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux

et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût caché

_quelque billet ou quelque marque_ qui eût fait _connaître son nom_.

Enfin, long-temps après, le lieutenant de police, Voyer-d'Argenson, qui

visitait souvent la Bastille, soumise à son inspection, ayant appris

qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier, voulût savoir ce qu'on en

pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures

auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de répondre: «On

ne saura jamais cela!»

Après avoir rapporté ces nouvelles pièces, d'un procès qu'on avait

débattu en l'air jusque-là, le père Griffet examina et réfuta tour à

tour les _Mémoires de Perse_ et les lettres de Lagrange-Chancel, de M.

de Palteau et de Saint-Foix: il évita de se prononcer sur le récit de

Voltaire, qu'il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d'un

livre _très-connu et très-bien écrit_ (_le Siècle de Louis XIV_); il se

borna à rapprocher les différentes _traditions_, pour en faire ressortir

les contradictions et les invraisemblances: il en tira seulement deux

faits, incontestables à ses yeux, savoir, que _LE PRISONNIER AVAIT LES

CHEVEUX BLANCS_, et que son masque était de velours noir.

Quant aux trois opinions émises au sujet du personnage condamné à rester

masqué toute sa vie, il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort, ni

le duc de Monmouth dans cette victime d'état, et il préféra pencher du

côté de la version des _Mémoires de Perse_, parce que le comte de

Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystérieuse

captivité, dont il fixa le commencement à l'année 1683, plutôt qu'à

l'année 1661, comme avait fait Voltaire; plutôt qu'à l'année 1669, comme

le prétendait Lagrange-Chancel; plutôt qu'à l'année 1685, comme

l'exigeait le système de Saint-Foix.

La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les

trois systèmes qui retrouvaient, dans le _Masque de Fer_, le duc de

Beaufort, le duc de Monmouth et le comte de Vermandois: «Il n'y a aucune

de ces dates (1669, 1683, 1685), dit le père Griffet, qui, une fois bien

constatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions.»

Mais le père Griffet ne donnait aucune raison particulière qui

l'autorisât à choisir la date de 1683 avec l'opinion qu'on y rattachait:

il répéta les motifs que Saint-Foix avait développés avec une solide

logique contre la lettre de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de

Beaufort, non seulement n'était pas capable d'entraver les projets du

roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles

de _grand-maître, chef et surintendant de la navigation et commerce de

France_, la charge d'amiral ayant été supprimée par le cardinal de

Richelieu. Il traita d'_absurde_ la supposition de Saint-Foix, parce

qu'un faux duc de Monmouth, quelle que fût sa ressemblance avec le

condamné, n'aurait pas réussi à tromper les évêques qui l'assistèrent à

ses derniers momens, et les officiers de justice qui le conduisirent au

supplice en plein jour, à dix heures du matin, dans une place publique

de Londres; et que d'ailleurs le véritable duc, aurait-il été soustrait

à l'échafaud, ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la

révolution d'Angleterre et la mort de Jacques II, en 1701. Le témoignage

du père Tournemine, que Saint-Foix invoquait avec confiance, ne semblait

pas d'un aussi grand poids au père Griffet qui accusa de crédulité

excessive ce bon jésuite connu pour son _imagination toujours vive et

enflammée_.

Le père Griffet s'étendit avec plus de complaisance sur le fait raconté

dans les _Mémoires de Perse_, et, malgré une lettre de la présidente

d'Osembray, qui parle des _regrets infinis_ que laissa le comte de

Vermandois, lequel avait _donné tant de marques d'un prince

extraordinaire que le regret de sa mort fut une douleur publique_, et

qui dit positivement que le roi fut _fort touché_ de cette perte pleurée

par Mme de La Vallière aux pieds du crucifix[30]; malgré la pompeuse

épitaphe gravée à la louange du défunt dans le choeur de l'église

cathédrale d'Arras, il n'hésita point à soutenir que le comte de

Vermandois, après des débauches avérées, s'était rendu coupable de

quelque _grand attentat_ avant son départ pour l'armée, tel qu'un

soufflet donné au dauphin. «On en avait parlé, dit-il, long-temps avant

que les _Mémoires secrets_ aient paru, sur une de ces traditions qui

ont, à la vérité, besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas toujours

fausses. _Le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé_, quoiqu'on

n'en fît pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de

lui déplaire: c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vécu sous son

règne, pourraient rendre témoignage. On ne prétend pas soutenir que

l'attentat en question soit un fait indubitable, _on soutient seulement

que l'on ne l'a pas réfuté jusqu'à présent par des preuves sans

réplique_.»

[30] _Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, éd. de 1716, t. 6,

p. 135.

Le père Griffet alléguait enfin une induction, bien futile, il est vrai,

tirée du nom supposé de _Marchiali_ (le registre porte _Marchialy_),

dans lequel on avait découvert _Hic amiral_ (_c'est l'amiral_), sans

prétendre que cette mauvaise anagramme, moitié latine et moitié

française, pût être rangée même parmi les probabilités; cependant, après

avoir incliné vers l'opinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme

au masque, il déclara vouloir attendre, _pour former une décision_,

qu'on eût la date certaine de l'arrivée de ce prisonnier à la citadelle

de Pignerol; car, jusque-là, on ignorerait la vérité: _il y a grande

apparence qu'on ne la saura jamais!_ disait-il à l'exemple du lieutenant

de police Voyer-d'Argenson.

Saint-Foix se hâta de faire imprimer sa _Réponse_ au père Griffet, et

s'attacha surtout à démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être

le comte de Vermandois: il s'efforça de prouver par des raisonnemens,

plutôt que par des autorités contemporaines, que ce prince était

incapable d'avoir porté la main sur le dauphin, et que Louis XIV n'avait

pu se prêter à une _momerie_ aussi indécente que celle des obsèques et

de l'enterrement d'une _bûche_ à la place de son fils; il se moqua de

l'anagramme de _Marchiali_[31], et soutint, à tort, qu'on n'était pas

dans l'usage d'appeler le comte de Vermandois _M. l'amiral_[32]: il

cita, sans propos et sans but, un passage très-remarquable d'une

_Histoire de la Bastille_, imprimée en 1724, lequel coïncide en effet

avec l'anecdote du _Masque de Fer_; mais il ne songea pas à profiter

d'une découverte aussi neuve, qui pouvait être la base d'un nouveau

système et servir en tous cas à constater les précautions qu'on prenait

pour la garde du prisonnier inconnu.

[31] On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqué avec

l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3e livraison de _la

Bastille dévoilée_, p. 79: «_Villeman_, c'est encore M. Jean de

_Manville_ revenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille: M.

Delaunay avait renversé son nom et l'avait fait inscrire de même sur

les registres, pour dérober à tout le monde le lieu de la détention

du prisonnier.»

[32] Prosper Marchand rapporte dans son _Dictionnaire_ plusieurs

pièces de vers de Benserade, adressées à _Monsieur l'Admiral_, en

1681.

Ensuite il présenta de nouveaux faits à l'appui d'une substitution de

victime sur l'échafaud du duc de Monmouth: il faillit se croire

personnellement offensé du trait de satire que le père Griffet avait

lancé contre son confrère, le père Tournemine, _célèbre dans toute

l'Europe, aimé, estimé, considéré à la cour et à la ville_. Mais les

plus forts argumens du système de Saint-Foix ne reposaient que sur des

ouï-dire plus ou moins croyables; l'histoire lui fournissait à peine

quelques vagues allégations.

Saint-Foix essaya pourtant de répondre au défi du père Griffet, en

établissant, d'une manière irrécusable, que le prisonnier n'avait été

amené qu'en 1685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il se

jeta dans des suppositions souvent erronées.

Il fixe d'abord avec justesse, et pour la première fois, l'époque à

laquelle M. de Saint-Mars fut nommé au commandement de la _citadelle_

(ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut

envoyé dans cette forteresse, après son arrêt du 20 décembre 1664, sous

la garde spéciale de Saint-Mars.

En 1681, une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait

conduire lui-même son second prisonnier d'état, le comte de Lauzun, aux

eaux de Bourbon; mais il fut exempté de cette commission à cause de ses

fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupertuis,

sous-lieutenant des mousquetaires du roi[33]: si l'homme au masque eût

été enfermé à Pignerol en 1681, se demande Saint-Foix, Saint-Mars

aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage de _trois_ mois?

[33] _Mém. de Mlle de Montpensier_, collection Petitot, 2e série, t.

42, p. 424.

En 1684, les réjouissances pour la naissance du duc d'Anjou furent

l'objet d'une contestation assez vive entre M. d'Herleville, gouverneur

de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Rissan,

lieutenant du roi: cette contestation pouvait-elle avoir lieu, se

demande Saint-Foix, sinon en l'_absence_ de Saint-Mars, qui _avait

encore les lettres de commandement_ pour la citadelle, et Saint-Mars

pouvait-il s'éloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà confié?

Par malheur, Saint-Foix ignorait que Saint-Mars avait passé de Pignerol

à Exilles, dont il fut nommé gouverneur au mois de mai 1681[34].

[34] «Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à

accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon

de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M.

le duc de Lesdiguières.» Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai

1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort.

Saint-Foix signala, malgré ces erreurs, plusieurs points intéressans,

surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy,

dont il avait épousé la soeur: or, madame Dufresnoy, femme du premier

commis de la guerre et maîtresse de Louvois, était à portée de servir

son beau-frère auprès du ministre qui avait la surintendance des places

de guerre et des prisons d'état. Saint-Foix raconta, en outre, comme un

fait _certain_, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier

président et intendant de Provence, _choisissait à Paris, à la prière de

madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus

belles dentelles_, et les envoyait à l'île de Sainte-Marguerite pour le

prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette

circonstance, que «le lendemain de l'enterrement de _Marchialy_, une

personne ayant engagé le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser

voir, ils trouvèrent un gros caillou à la place de la tête.»

Un _ami du père Griffet_, lequel sans doute n'était autre que ce jésuite

lui-même, écrivit à _l'Année littéraire_ de Fréron, théâtre principal de

ce débat où Voltaire était mis en cause, une lettre au sujet des _pièces

du procès_, réunies et publiées par Saint-Foix en 1770: il pensait que

_ce procès n'était pas encore assez instruit pour pouvoir être jugé_.

Cependant il ne paraissait pas éloigné de croire à la _disparition_ du

comte de Vermandois, plutôt qu'à sa mort devant Courtray; et il mit en

avant une de ces traditions, qu'on peut toujours fabriquer sans crainte

d'être convaincu de mensonge.

«On _assure_, dit-il, que le jour même où le corps du comte de

Vermandois dut être transporté à Arras, il sortit du camp une litière,

dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance,

quoiqu'on répandît le bruit que la caisse militaire y était renfermée;

et l'on ajouta que cette litière prit un chemin détourné. J'ai lu,

_quelque part_, que le caveau, dans lequel on dit que le comte de

Vermandois fut inhumé, à Arras, a été gardé très-soigneusement. Il me

semble encore qu'il y avait dans le même écrit diverses anecdotes qui

annonçaient un mystère enseveli dans cette tombe.»

L'auteur de la lettre, adoptant, sans examen, l'_absence_ de Saint-Mars

hors de Pignerol, à la fin de l'année 1683 et au commencement de la

suivante, comme Saint-Foix avait tenu à la constater, en interprétant

mal l'_État de la France en 1684_, s'efforçait de la rapporter à

l'enlèvement même du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait allé

chercher en secret au camp de Courtray, pour le transférer masqué à

Pignerol.

Enfin l'_ami du père Griffet_, d'un ton semi-sérieux et semi-plaisant,

avançait une nouvelle conjecture, et proposait de chercher, sous le

masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, détrôné en 1687, puisque le

sort de ce sultan était _assez incertain_ depuis sa déposition, et que,

le prisonnier passant pour un prince turc en Provence, le nom de

_Marchialy_ étant quasi turc, tout s'accordait à soutenir un système non

moins vraisemblable que les autres.

Saint-Foix résolut de fermer la bouche à tous les _amis_ que le père

Griffet pouvait avoir encore: il fit venir d'Arras l'extrait des

registres capitulaires de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait

écrit lui-même au chapitre pour lui enjoindre de _recevoir le corps_ du

comte de Vermandois, décédé _en_ la ville de Courtray; qu'il avait

désiré que le défunt fût inhumé, au milieu du choeur de l'église, dans

le même caveau qu'Élisabeth, comtesse de Vermandois, et femme de

Philippe d'Alsace, comte de Flandre, morte en 1182; qu'une somme de dix

mille livres avait été donnée au chapitre pour la fondation d'un obit à

perpétuité en mémoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les

officiers municipaux de la ville étaient avertis d'assister à ce service

célébré solennellement; et que, quatre ans après l'enterrement, à

l'occasion de cet anniversaire, le roi avait fait don à la cathédrale

d'un _ornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un

dais aux armes du comte de Vermandois, brodées en or_. Il n'était pas

probable, en effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV eût

cherché un _caveau de famille_ pour y enterrer une _bûche_, et qu'il eût

fondé un obit perpétuel avec une telle solennité en présence d'un

cercueil vide.

Saint-Foix, peu tolérant en matière de plaisanterie, accusa de mensonge

l'_ami du père Griffet_, à cause d'une citation tronquée que l'anonyme

avait faite des _Mémoires de Mlle de Montpensier_[35], et avoua

dédaigneusement que cet _ami_ était _très-capable de soutenir, par des

citations aussi vraies_, que _le prisonnier au masque était Mahomet IV_.

[35] Il s'agissait de cette phrase: _Ce sont des histoires qu'on ne

sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir_. Mme Montpensier veut

parler des débauches italiennes qu'on avait attribuées au comte de

Vermandois: _l'Ami du père Griffet_ applique ces paroles au démêlé

que le prince aurait eu avec le dauphin.

La mort du père Griffet, arrivée l'année suivante (1771), mit un terme à

cette longue et curieuse discussion: aucun _ami_ ne sortit de ses

cendres pour argumenter à sa place.

Un nouveau système, qui ne devait prendre faveur qu'un demi-siècle après

son apparition, fut livré à la publicité dans cette même année où

Saint-Foix se flattait d'avoir fondé le sien sur des bases

inébranlables.

Le baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment d'Alsace, qui ne nous est

connu que par le catalogue de sa bibliothèque et son amitié

bibliographique avec Mercier de Saint-Léger, adressa au _Journal

Encyclopédique_ une lettre datée de Phalsbourg, 28 juin 1770, avec un

ancien document qu'il regardait comme une explication de l'énigme du

_Masque de Fer_: ce document était une lettre traduite de l'italien, et

insérée dans l'_Histoire abrégée de l'Europe_ (par Jacques Bernard),

qu'on publiait à Leyde, chez Claude Jordan, 1685 à 1687, en feuilles

détachées.

Par cette lettre, copiée scrupuleusement dans l'ouvrage périodique de

Jacques Bernard (mois d'août, 1687 à l'article _Mantoue_), on apprend

que le duc de Mantoue, ayant dessein de _vendre_ sa capitale au roi de

France, son secrétaire l'en détourna et lui persuada même de s'unir aux

autres princes d'Italie, pour s'opposer à l'ambition de Louis XIV. En

conséquence, ce secrétaire fit plusieurs voyages auprès des souverains,

afin de les entraîner dans cette ligue; mais, à la cour de Savoie, ses

complots furent dénoncés au marquis d'Arcy, ambassadeur de France.

Celui-ci accabla de civilités cet agent de trahison, le _régala_ fort

souvent, et l'invita enfin à une grande chasse à deux ou trois lieues de

Turin. Ils partirent ensemble; mais à peu de distance de la ville, ils

furent enveloppés par douze cavaliers qui enlevèrent le secrétaire, _le

déguisèrent, le masquèrent et le conduisirent à Pignerol_. Le prisonnier

ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui était _trop près de

l'Italie_, et _quoiqu'il y fût gardé très-soigneusement, on craignait

que les murailles ne parlassent_: on le transféra donc aux îles

Sainte-Marguerite, _où il est à présent sous la garde de M. de

Saint-Mars_, dit la lettre. «Voilà une nouvelle bien surprenante, mais

qui n'en est pas moins véritable!»

Le baron d'Heiss, sans faire grand fracas de sa découverte, en était

fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu'_aucun prince ni personne

de marque_ n'avait disparu en ce temps-là, il n'hésitait point à penser

que ce secrétaire du duc de Mantoue dût être le prisonnier masqué.

Cependant cette opinion ne trouva pas d'abord beaucoup de partisans,

soit que le _Journal Encyclopédique_ fût peu lu, soit plutôt que les

ingénieuses dissertations de Saint-Foix eussent épuisé pour un temps la

curiosité des juges de ce procès plein de ténèbres. A peine si le

document historique, qui mettait au jour un acte odieux du _grand roi_,

sembla digne d'attention, et nul écrivain ne hasarda un commentaire sur

un fait relégué dans le chaos des calomnies forgées par la presse de

Hollande.

Quelques années après (1779), le _Journal de Paris_ reproduisit

l'extrait de l'_Histoire abrégée de l'Europe_, et le rédacteur, qui

était probablement Sénac de Meilhan, fort habile à imaginer des

travestissemens littéraires, alla jusqu'à dire que l'original italien de

cette lettre existait à la Bibliothèque du roi. Mais personne n'eut la

patience de l'y chercher ni le bonheur de le découvrir.

Voltaire était demeuré neutre durant ces débats, où son nom fut à peine

prononcé de part et d'autre; peut-être s'y mêla-t-il sous le voile d'un

pseudonyme, selon son habitude, semblable à ces preux chevaliers qui

venaient couverts d'armures noires dans les tournois, et ne s'y

faisaient reconnaître que par leurs beaux coups de lance. Seulement,

dans un supplément ajouté à une nouvelle édition de l'_Essai sur les

moeurs_, et intitulé _Nouvelles remarques sur l'histoire_, il avait

répété que l'anecdote du _Masque de fer_ était _aussi vraie

qu'étonnante_, et il avait consigné (12e _remarque_) une partie des

faits relatés dans la lettre de M. de Palteau, en remarquant que _cette

nouvelle preuve n'était pas nécessaire, quoiqu'il ne faille rien

négliger sur un fait si éloigné de l'ordre commun_.

Il voulut en finir avec deux systèmes qu'il avait déjà réfutés

dédaigneusement, et comprendre dans cette dernière réfutation celui de

Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la

septième édition du _Dictionnaire philosophique_, réimprimé sous le

titre de _la Raison par alphabet_, 1770, 2 vol. in-8, où il fit entrer

dans l'article ANA l'anecdote sur le _Masque de Fer_, il rectifia les

erreurs qu'il avait commises lui-même, faute de documens authentiques,

et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père

Griffet, qui avait, dit-il, _l'emploi délicat_ de confesser les

prisonniers de la Bastille. Il traita de _rêve_ l'opinion qui faisait du

prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois; il se

moqua plus sérieusement des _illusions_ de Saint-Foix, en disant que,

pour les admettre, il faudrait croire que le duc de Monmouth fût

ressuscité et eût changé l'ordre des temps, substitution plus difficile

que celle d'un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait

toujours la date de 1661 ou 1662 au commencement de la prison du _Masque

de Fer_. Il railla surtout la condescendance qu'on supposait à Louis

XIV, de _servir de sergent et de geôlier_ au roi Jacques II, puis au roi

Guillaume, puis à la reine Anne.

Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier déclara _lui-même_ à

l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il _croyait

avoir environ soixante ans_. Au sujet de ce renseignement que rien ne

constate, un plaisant dit que l'auteur de la _Henriade_ en était réduit

à faire des _comptes_ d'apothicaire. Il est impossible en effet de s'en

rapporter à ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant

d'années, et privé des moyens de calculer exactement la marche du temps,

se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge: on sait que

Latude, après une longue détention, n'avait plus aucune idée précise

relativement aux années qui s'étaient écoulées pendant sa captivité.

Voltaire se demandait encore: «Pourquoi donner un nom italien à ce

prisonnier? On le nomma toujours _Marchialy_!» M. de Palteau avait

pourtant fait connaître que le nom de _Latour_ fut affecté à l'inconnu

de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures,

quiconque était instruit du régime administratif des prisons d'état

pouvait apprécier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire

n'eut pas été intrigué du nom italien de _Marchialy_, s'il avait lu ce

passage des _Remarques historiques sur le château de la Bastille_,

imprimées quatre ans plus tard: «Le ministère n'aime pas que les gens

connus meurent à la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer

à la paroisse de Saint-Paul sous le nom d'un domestique, et ce mensonge

est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un

autre registre où le nom véritable des morts est inscrit (p. 33).» Ce

registre n'a point été retrouvé dans les archives de la Bastille.

Voltaire finissait son article par cette espèce de proclamation dans

laquelle on peut voir la conscience d'une vérité cachée ou l'orgueil

d'un esprit qui déguise son ignorance sous un silence prudent: «Celui

qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père Griffet et n'en

dira pas davantage.»

Cependant cet article fut suivi d'une _Addition de l'éditeur_, beaucoup

moins discrète, attribuée à Voltaire par _bien des gens de lettres_ et

par les éditeurs de Kehl: cette _addition_ parut dans une nouvelle

édition du _Dictionnaire philosophique_, sous le titre de _Questions sur

l'Encyclopédie distribuées en forme de dictionnaire, par des amateurs_,

Genève, 1771, 9 vol. in-8. _L'éditeur_, ou Voltaire qui prenait souvent

ce titre dans ses ouvrages pour faire passer quelque vérité audacieuse,

sans en être personnellement responsable, dit: «Rien n'est plus aisé

non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu'il est même

difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de

cet article aurait communiqué plus tôt _son sentiment_, s'il n'eût cru

que cette idée devait déjà être venue à bien d'autres et s'il ne se fût

persuadé que ce n'était pas la peine de donner comme une découverte une

chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette

anecdote.» C'était ne plus même admettre le doute dans une question si

obscure et si peu éclaircie jusque-là. L'_éditeur_, qui s'appelle ici

l'_auteur_, par distraction, s'étonne que «tant de savans et tant

d'écrivains, pleins d'esprit et de sagacité, se tourmentent à deviner

qui peut avoir été le fameux _Masque de Fer_, sans que l'idée la plus

simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais

présentée à eux;» en conséquence, il se décide _enfin à dire ce qu'il en

pense depuis plusieurs années_.

Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte,

sans oublier la dernière, celle du baron d'Heiss, à propos de laquelle

cette _addition_ semble avoir été faite, et il juge impossible de

concilier le personnage d'un secrétaire du duc de Mantoue _avec les

grandes marques de respect_ que Saint-Mars donnait à son prisonnier; il

_ne s'amuse pas_ à prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de

Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le

secrétaire du duc de Mantoue: _l'auteur conjecture que Voltaire est

aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, mais que

Voltaire, à titre de Français, n'a pas voulu publier tout net, surtout

en ayant assez dit pour que le mot de l'énigme ne dût pas être difficile

à deviner_.

Selon le _soupçon_ de l'_éditeur_, le _Masque de Fer_ était un frère

aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant, et la

naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue

stérilité. Après cette couche secrète, par le conseil du cardinal de

Richelieu, un hasard avait été adroitement ménagé pour _obliger

absolument le roi à coucher en même lit avec la reine_; un second fils

fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré

jusqu'à sa majorité l'existence de son frère adultérin. La politique de

Louis XIV, affectant un généreux respect pour l'honneur de la royauté,

avait sauvé de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à

la mémoire d'Anne d'Autriche, en imaginant un _moyen sage et juste_

d'ensevelir dans l'oubli la preuve vivante d'un amour illégitime. Ce

moyen dispensait le roi de commettre une cruauté, qu'_un monarque moins

consciencieux et moins magnanime que Louis XIV_ eût estimée

_nécessaire_.

«Il me semble, poursuit toujours _notre auteur_, que plus on est

instruit de l'histoire de ce temps-là, plus on doit être frappé de la

réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette

supposition.»

Était-ce bien là réellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet été

initié à ce secret d'état par le duc de Richelieu ou par Mme de

Pompadour? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite? Ne

serait-ce pas plutôt une interpolation d'un véritable éditeur, qui

aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de

Voltaire? En tout cas, il est certain que, depuis cette déclaration

publiée sous la responsabilité d'un _éditeur_ anonyme, Voltaire

s'abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du

_Masque de Fer_, comme s'il eût dit tout ce qu'il savait, ou peut-être

tout ce qu'il en pouvait dire. Le système de Voltaire s'enracina dans

les esprits, sans que personne osât songer à le renverser; et celui de

Saint-Foix, au contraire, qui n'avait triomphé un moment qu'à force

d'esprit et de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort

deux années avant Voltaire (1776).

En 1774, un écrivain anonyme fit paraître sous le manteau un petit

ouvrage sur la Bastille[36], dans lequel l'anecdote de l'_Homme au

Masque de Fer_ ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de

rigueur cet écrit qui contenait bien des particularités secrètes sur le

régime intérieur de la prison d'état, que peu d'exemplaires échappèrent

aux saisies et au pilon: on n'en connaît guère que deux ou trois de

l'édition originale portant les armes de France au frontispice, comme

pour signaler les oeuvres de la royauté. Ces _Remarques historiques_ ne

sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie descriptive de

l'_Inquisition française_ de Constantin de Renneville, avec des

additions curieuses. La note V est consacrée à un rapide examen des

divers systèmes auxquels le mystère du _Masque de Fer_ avait donné lieu

jusque-là: l'auteur penche visiblement du côté de l'opinion du père

Griffet en disant: «Ce jésuite, confesseur des prisonniers de la

Bastille, n'atteste pas que l'_Homme au Masque de Fer_ fût le comte de

Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en

faveur de cette opinion, et _il semble que sur cette matière le suffrage

du père Griffet doit être d'un grand poids_.»

[36] _Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la

Bastille_, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un

éditeur (peut-être l'imprimeur Grangé qui a fait sortir de ses

presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le _Masque de

Fer_) le réimprima sous ce titre: _Remarques et Anecdotes sur le

château de la Bastille, suivies d'un détail historique du siége, de

la prise et de la démolition de cette forteresse_, in-8º de 106

pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons

d'état, _ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de

la justice et de l'humanité_! «J'ai eu en possession, pendant bien

peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un

manuscrit précieux sur cette matière. Je pourrais même me prévaloir

de sa rareté, puisque sans être très-volumineux, dix louis n'ont pu

m'en rendre propriétaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être

dû le copier en entier.» Ce même ouvrage fut encore reproduit en

1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions: _Remarques

historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris

en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intéressantes et

peu connues_, Londres, in-8º, deux parties, 199 et 137 pages.

Le gouvernement, qui avait toujours redouté et contrarié les recherches

relatives au prisonnier masqué, espéra enfin que ce sujet était épuisé

pour la curiosité publique. Soulavie nous apprend que «le garde des

sceaux, Hue de Miromesnil, n'avait jamais laissé discuter les anecdotes

du mystérieux personnage, lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de

la famille royale, et M. de La B... (La Borde, premier valet de chambre

du roi) fut obligé d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mémoire

manuscrit à Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis à

ce sujet que d'amuser le tapis et de dire, avec le père Griffet ou ses

semblables, que le prisonnier était le duc de Monmouth, le duc de

Beaufort ou quelque autre de cette classe[37].» Ce petit ouvrage,

intitulé pompeusement l'_Histoire de l'Homme au Masque de Fer, par

Voltaire_, in-12 de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que

Voltaire avait éparpillé dans ses oeuvres au sujet du prisonnier, et

Linguet, qui, dans son séjour à la Bastille, recueillit quelques

lointaines traditions échappées à ses devanciers, en avait fait part à

M. de La Borde, sans oser les mentionner lui-même dans ses _Mémoires de

la Bastille_, imprimés à Londres la même année.

[37] _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. 6, p. 6. Soulavie ne

laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous

avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le 3e vol. des

mêmes _Mémoires_, p. 104, il s'était expliqué plus clairement

encore: «Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur le _Masque de

Fer_ nous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à

la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens

officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La

Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur

ce _Masque_.»

Selon Linguet, le prisonnier portait un masque de velours et non de fer;

le gouverneur lui-même le servait et _enlevait son linge_; lorsqu'il

allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de parler et

de montrer sa figure: l'ordre était donné aux invalides qui

l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces

défenses; lorsqu'il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa

chambre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous

les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot _on

voulait découvrir s'il n'y aurait pas laissé quelque signe de ce qu'il

était_. Les personnes de la Bastille, qui avaient rapporté ces faits à

Linguet, «les tenaient de leurs pères, anciens serviteurs de la maison,

lesquels y avaient vu l'_Homme au Masque de Fer_.» On a peine à

comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette

circonstance et se priva d'un thème aussi fertile en déclamations, lui

qui, dans ses _Mémoires de la Bastille_, raconte sérieusement qu'on

l'_empoisonnait_, lui qui fait un drame horrible et ténébreux de

l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la

sienne, lui enfin qui accumule tant de malédictions contre les

_souffrances inconnues_ et les _peines obscures_ de cette prison d'état.

L'homme au masque de fer · 第 15 / 40 题