Les vagabonds qui habitent des fosses
Avec leurs filles qu'ils engrossent;
Les fous qui choisissent des bêtes
Pour assouvir leur rut et ses tempêtes;
Les mendiants qui déterrent les mortes
Rageusement et les emportent;
Les couples noirs, pervers et vieux,
Qui instruisent l'enfanta coucher entre eux deux
Tous passèrent par le moulin.
Enfin:
Ceux qui font de leur cœur l'usine,
Où fermente l'envie et cuve la lésine;
Ceux qui dorment, sans autre vœux,
Avec leurs sous, comme avec Dieu;
Ceux qui projettent leurs prières,
Croix à rebours et paroles contraires;
Ceux qui cherchent un tel blasphème
Que descendrait vers eux Satan lui-même;
Tous passèrent par le moulin.
Ils sont venus sournoisement,
Choisissant l'heure et le moment,
Les uns lents et chenus
Et les autres mâles et fermes,
Avec le sac au dos.
Ils sont venus des bourgs perdus
Gagnant les bois, tournant les fermes,
Les vieux, carcasses d'os,
Mais les jeunes, drapeaux de force.
Par des chemins rugueux comme une écorce,
Ils sont montés--et quand ils sont redescendus,
Avec leurs chiens et leurs brouettes
Et leurs ânes et leurs charrettes,
Chargés de farine ou de grain,
Par groupes noirs de pèlerins,
Les grand'routes charriaient toutes.
Infiniment, comme des veines,
Le sang du mal parmi les plaines.
Et le moulin tournait au fond des soirs,
La croix grande de ses bras noirs,
Avec des feux, comme des yeux,
Dans l'orbite de ses lucarnes
Dont les rayons gagnaient les loins.
Parfois, s'illuminaient des coins,
Là-bas; dans la campagne morne
Et l'on voyait les porteurs gourds,
Ployant au faix des péchés lourds,
Hagards et las, buter de borne en borne.
Et le moulin ardent,
Sur sa butte, comme une dent,
Alors, mêlait et accordait
Son giroiement de voiles
Au rythme même des étoiles
Qui tournoyaient, par les nuits seules,
Fatalement, comme ses meules.