CHANSON DE FOU

Celui qui n'a rien dit

Est mort, le cœur muet,

Lorsque la naît

Sonnait

Ses douze coups

Au cœur des minuits fous.

--Serrez-le vite en un linceul de paille,

Les poings noués, et qu'il s'en aille.

Celui qui n'a rien dit

M'a pris mon âme et mon esprit.

Il a sculpté mon crâne

En navet creux, dont les chandelles

Sont mes prunelles.

--Nouez-le donc, nouez le mon,

Rageusement, en son linceul de paille.

Celui qui n'a rien dit

Dormait, sous le rameau bénit,

Avec sa femme, en un grand lit,

Quand j'ai tapé comme une bête

Avec une pierre, contre sa tête.

Derrière le mur de son front

Battait mon cerveau noir,

Matin et soir, je l'entendais

Et le voyais qui m'invoquait

D'un rythme lourd comme un hoquet;

Il se plaignait de tant souffrir

Et d'être là, hors de moi-même, et d'y pourrir

Comme les loques d'une viande

Pendue au clou, au fond d'un trou.

Celui qui n'a rien dit, même des yeux,

Qu'on lui coupe le cœur en deux,

Et qu'il s'en aille

En son linceul de paille.

Que sa femme qui le réclame

Et hurle après son âme,

Ainsi qu'une chienne, la nuit,

Se taise ou bien s'en aille aussi

Comme servante ou bien vassale.

Moi je veux être

Le maître

D'une cervelle colossale.

--Nouez le mort en de la paille

Comme un paquet de ronces;

Et qu'on piétine et qu'on travaille

La terre où il s'enfonce.

Je suis le fou des longues plaines

Infiniment, que bat le vent

A grands coups d'ailes,

Comme les peines éternelles;

Le fou qui veut rester debout,

Avec sa tête jusqu'au bout

Des temps futurs, où Jésus-Christ

Viendra juger l'âme et l'esprit,

Comme il est dit.

Ainsi soit-il.

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées · 第 15 / 53 题