Vers le neuvième siècle, en même temps que le vers latin, de mélodique,
se faisait syllabique, la prose oratoire subissait la même
transformation, les syllabes aiguës étant devenues les syllabes fortes.
La prose rythmique et la poésie syllabique ont la même origine et sans
doute le même âge.
La prose rythmique tient à la fois de la prose et du vers; c’est ce que
nous dit l’auteur d’une ancienne _Vie de Saint-Wulfram_: elle tend à
quelque similitude avec la douce cadence du vers, _ad quamdam tinuli
rhythmi similitudinem_[197]; elle ne se compose pas absolument de vers,
puisque ses vers ou versets n’ont pas un nombre fixe d’accents; elle
n’est point de la prose pure, puisque l’accent y joue un rôle sans doute
prépondérant, quoique obscur. La rime ou l’assonance achèvent de la
différencier d’avec la prose ordinaire. Ses éléments sont donc, je ne
dis pas, _le_ vers libre, mais _un_ vers libre.
[197] Édélestant du Méril, _Latina quæ medium per ævum carmina_, etc.;
Evreux, 1847; p. 62.
Le début du _Speculum humanæ Salvationis_ est un exemple de ce vers
libre latin, mais fort médiocre; il ne tient plus que par la rime, qui
est lourde et banale; ce sont des versets dont la nudité est vraiment
sans aucun mystère; les accents sont difficiles à situer et le rythme
est nul: c’est loin de toute poésie. La _Vie de Saint-Chef_[198] a plus
de mouvement:
[198] Loc. cit.--Chef ou Cherf est Theodoricus ou Teudericus. Dans le
passage que nous citons, il s’agit d’abord de saint Remi.
_Cujus tunc temporis candidissima fama,
Famosissima claritudo,
Clarissima miraculorum coruscatio,
Non solum vicina quaeque loca,
Verum etiam totius Europae terminos
Adusque Oceani limbos
Illustrabat._
Il serait encore assez laborieux de compter les accents en ces phrases
mal déterminées; cependant on se sent en présence de vers évidents.
Mabillon a recueilli une curieuse pièce rythmique. C’est une description
de Vérone, écrite au temps où Pépin, fils de Charlemagne, était roi des
Lombards[199].
[199] Mabillon, _Vetera Analecta_, 1675, t. I.
_Magna et praeclara pollet urbs haec in Italia,
In partibus Venetiarum,
Ut docet Hidorus,
Quae Verona vocitatur olim antiquitus.
Per quadrum est compaginata,
Murificata firmiter,
Quadraginta et octo turres praefulgent per circuitum:
Ex quibus octo sunt excelsae,
Quae eminent omnibus..._
Là encore l’intention rythmique est très sensible et nul ne confondra un
poème de ce ton avec de la prose pure.
Mais le véritable vers libre latin doit être cherché dans la séquence.
Selon la définition de M. Léon Gautier la séquence est une prose divisée
en périodes ou phrases musicales[200]. Or il semble que le vers nouveau,
le vers libre, peut aussi se dire tout simplement: une période musicale;
et cette période, demeurant liée harmoniquement à toutes les autres
périodes du poème, doit cependant pouvoir en être séparée et alors vivre
d’une vie propre, une, absolue. En un tel système le nombre des syllabes
accentuées n’est déterminé que par le pouvoir auditif d’une oreille: au
delà d’un certain nombre de syllabes, il n’y a plus de vers, parce que
l’oreille ne sait plus les placer instantanément. Tout vers pour lequel
il y a des doutes sur la place des accents n’est pas un vers; ou est un
mauvais vers; ou est un vers qui ne prendra sa forme et sa valeur que
lorsque cette place aura été, par l’étude ou par la diction, nettement
déterminée.
[200] Œuvres d’Adam de Saint-Victor; 1re édition.--Nous avons étudié
la séquence avec quelque détail, mais surtout au point de vue
littéraire, dans le _Latin mystique_, chapitres VII et VIII.
Les vers des séquences ne paraissent pas toujours d’excellents vers;
c’est que la rythmique en est difficile et que, composées pour ou sur de
la musique, elles boitent sans cet appui. Il faut cependant les
comprendre et les aimer telles qu’elles sont et selon leur écriture
tronquée. Même sans la musique le _Victimae pascali laudes_ est un
admirable poème en vers libres.
Ce vers latin, ce vers des séquences, presque sans rime, a un nombre
variable de syllabes, d’accents; comme il diffère de l’idée que nous
pouvons nous faire d’un vers latin, français, ou allemand[201], il faut
bien lui donner un nom nouveau et admettre qu’à la suite du vers
mélodique et en même temps que le vers syllabique il y eut en latin un
vers libre. Quoique nous ne le comprenions pas très bien, il existe; il
fut cultivé pendant trois ou quatre siècles; il satisfaisait les
oreilles délicates accoutumées aux nuances du chant neumatique; il se
chantait d’abord, mais il se lisait, puisqu’on en faisait des recueils
en le séparant de sa mélodie. Qu’un tel vers nous paraisse plus près de
la prose qu’il n’y est en vérité, cela vient sans doute de notre
ignorance; mais aujourd’hui même et s’il s’agit de notre littérature, il
semble plus facile de sentir que de définir la nuance qui sépare tels
vers libres de telle prose rythmique.
[201] Cependant l’influence des chants populaires allemands est
possible. Voir l’_Histoire de l’Ecole de Chant de Saint-Gall_, par
le P. Schubiger; Paris, 1865.
A vrai dire, M. Léon Gautier a expliqué le vers des séquences par le
parallélisme syllabique; la séquence se compose d’une préface d’un vers,
d’une finale d’un vers, et d’un nombre illimité de vers simples ou
redoublés, vers appelés alors _versiculi_ ou _clausulæ_. Mais ceci nous
donne le mécanisme de la séquence et non l’essence du vers. D’ailleurs
la prose rythmique autre que la séquence échappe à cette définition.
Dans la séquence quand les _clausulæ_ sont doubles, la seconde est
calquée sur la première: cela donne une strophe très élémentaire. Quant
au nombre des syllabes, d’une clausule à l’autre, il varie de quatre ou
cinq à vingt-cinq syllabes et même davantage. Il en est de même dans la
prose rythmique, où un certain parallélisme syllabique ou d’accent se
laisse aussi parfois deviner; à cela s’ajoutent la rime ou l’assonance,
extérieures ou intérieures, parfois l’allitération. Ce qu’il y a de
permanent dans ce vers n’est pas caractéristique du vers même; ce qu’il
comporte d’accidents ou d’ornements pourrait plutôt servir de point de
départ pour une définition, mais esthétique et non prosodique. Donc
maintenons, quoique inexacte ou peut-être absurde, l’expression: vers
libre.
Vers libre: je ne prétends ni à une assimilation ni même à une
comparaison entre le vers de l’école de Saint-Gall et le vers
d’aujourd’hui, quoique l’un comme l’autre soient obscurs. J’ai seulement
voulu montrer qu’à huit siècles de distance on retrouve, en des
circonstances peu analogues, la présence d’un vers qui souffre mal
l’analyse prosodique, et qui est essentiellement différent de toutes les
formes du vers, latines ou françaises. Si le vers des séquentiaires fut
légitime, le nôtre n’a pas des droits moindres, car sa valeur esthétique
est très souvent supérieure.