Aux margelles des puits profonds qui s’ignorent en ses yeux inconnus

(_Chansons d’amant_)

En groupe, le vers libre de M. Kahn apparaît surtout tel que libéré de

la tyrannie du nombre symétrique. Il serait puéril alors de vouloir

compter les syllabes. Nous sommes en présence d’une phrase coupée en

fragments analytiques plutôt même que rythmiques. Ces vers sont régis

par le mouvement intérieur de la pensée, et non plus par un mouvement

extérieur et imposé d’avance. L’alexandrin s’allonge et s’accourcit

selon que l’idée a besoin d’ampleur ou de resserrement et le rejet,

comme un rejeton de rosier planté en bonne terre, pousse et verdoie

selon sa vie propre: l’allitération et les assonances internes ou

finales rejoignent les deux vies et les parent de leurs feuillages.

Ou bien ce sera un rythme dont les brisures multipliées sembleront à

merveille adoptées à une idée de légèreté et de grâce:

L’universel baiser court sur les hautes tiges

comme un menu vol de papillons,

tendresse brève, espoir long

sur la plaine humaine voltigent

coquelicots, pivoines, pavots,

l’heur est léger, longue est la peine

mais partout partent les pollens

pour de futurs étés toujours beaux.

C’est là un art agréable, mais ce mouvement est-il vraiment nouveau dans

la versification française? N’est-ce pas refaire en libre ébauche ce qui

fut déjà strictement dessiné? Trop strictement, peut-on répondre, et

nous voulons rendre les estampes non pas moins nettes, mais plus claires

et qu’entre les traits noirs se joue plus de soleil, et aussi que les

traits soient un peu tremblés comme, fabriquées par la nature, les

feuilles sont découpées, quoique uniformes, selon un tel caprice, que

l’on ne vit jamais deux feuilles pareilles. Peut-être, mais il reste

contre les vers libres (les vers trop libres) de M. Kahn une objection

que M. Kahn nous expose lui-même, sans s’en douter et sans en avoir

l’air, c’est que ses vers réguliers (ou qui le semblent) sont meilleurs

que les autres.

En tous il y a une grande richesse d’images, la preuve d’une réelle

force de création, des variations heureuses sur des thèmes variés, et le

souci de rendre sa pensée poétique à la fois comme spectacle et comme

musique; les images chantent et les musiques se dessinent. Cela est

assez particulier dans la poésie contemporaine. Mais, pour atteindre

cette harmonie complexe, M. Kahn use d’une trop grande discontinuité de

rythmes, et parfois cela blesse. Les airs commencés ne sont jamais

finis. A peine s’est-on laissé aller à un bercement, que l’on se

réveille secoué par une brusque volte du mouvement; cette discontinuité

du rythme entraîne la discontinuité du ton: il y a tangage et il y a

roulis. Quand ces heurts nous sont épargnés, aucune des objections qui

se lèvent à l’arrivée des vers libres ne sont plus valables. Si un vers

défaille et manque d’une ou de deux syllabes, si tel autre dépasse le

nombre qui donne au poème son allure, la marche du rythme emporte ces

récalcitrants dans sa procession. C’est la foule qui entraîne d’un pas

égal le boiteux et le géant; les disparates se fondent dans l’unité. Je

crois que l’art suprême est de donner des illusions d’harmonie. Au lieu

d’attirer l’attention sur des discontinuités même voulues et

nécessaires, il faut les voiler et les rendre invisibles au premier coup

d’œil; que la note en discord aille par des harmoniques imperceptibles

s’absorber dans l’accord des notes fondamentales.

Voici une strophe, ou une laisse, qui fera comprendre qu’un vers de

neuf, de dix, de onze syllabes peut s’apparier, sans briser le rythme,

avec une pluralité d’alexandrins:

Ils virent les pins sévères de la mélancolie

barrer les blancheurs septentrionales.

Ils virent les nefs dorées s’amarrer à l’aval

du pont où veillent les statues de saints,

puis ils virent l’eau couler et les hommes passer,

dans les chaudes clairières, sous le soleil d’été

les fées et les lutins qui leur baisaient les seins,

et ils entendirent le cor enchanté

par les forêts en source et les fleurs des taillis.

Il faut estimer que tous les vers de cette laisse sont de même _nombre_;

il ne faut plus, ici moins que jamais, compter les syllabes, il faut les

nombrer. Des deux premiers vers, le plus _long_, si l’on nombrait avec

une précision chimique, serait peut-être le second. Même observation

pour:

Des torses de vaincus, fixés avec des chaînes

au socle de la statue pyramidale.

et pour:

On eût dit que chantaient flûtes et violons

sur la largeur douce de la plaine.

C’est là un résultat et, en définitive, un gain.

La rime est traitée avec sagesse. L’on voit volontiers accouplées

ces sonorités identiques, hier ennemies, _cuir_--_buires_,

_roi_--_voix_--_joie_ au mépris de la vaine habitude des yeux; des

assonances fort délicates, telles que: _ciel_--_hirondelle_,

_quête_--_verte_, _guimpe_--_limbe_; d’agréables rimes intérieures qui

rappellent, avec beaucoup plus d’art, les jeux des poètes latins du

XIIIe siècle:

O Méditerranée, salut; voici Protée

qui lève de tes vagues son front couronné d’algues.

Qu’elle devient discrète, la vieille rime tyrannique qui faisait sonner

son bâton sur les dalles comme un suisse de cathédrale! Si discrète

qu’il faut la chercher, redevenue fleur, sous le feuillage des mots.

Il ne suffit pas d’avoir de bons sentiments, un cœur doux et d’aimer

bien sa tendre amie, pour écrire de bons vers libres; il faut aussi

beaucoup de talent et même beaucoup de science. Il est improbable que le

commun des poètes s’approprie les secrets de cet art aussi facilement

que les procédés parnassiens; mais, quels que soient l’avenir et la

destinée de cette poétique, il reste que par Moréas, Gustave Kahn,

Vielé-Griffin, Verhaeren, Henri de Régnier (car les recherches et les

résultats furent parallèles) un vers plus libre est possible en France

et, avec ce vers, des laisses d’aspect nouveau, et avec ces laisses, des

poèmes assez différents, en ce qu’ils ont d’acceptable et de très bon,

pour justifier des espoirs qui n’avaient paru d’abord que d’obscurs

désirs.

Esthétique de la langue française · 第 53 / 62 题