(_Verlaine_)
Ce vers admirable n’a, à la sixième syllabe, aucun accent ni fort ni
moyen; il n’a même que onze syllabes. Le vers de Victor Hugo, qui lui a
servi de patron, a bien ses douze syllabes et, en dehors des deux
césures après quatre et neuf, un accent très léger, mais que la diction
peut fortifier, sur la syllabe traditionnelle:
Chair de la femme || argile | idéale || ô merveille.
Jusqu’ici, quoique par des principes différents, nous sommes d’accord
avec M. Kahn: le vers est un; il ne comporte pas de césure fixe; le
rythme doit tendre à faire coïncider ses temps forts avec les temps
forts de la pensée.
Il est plus facile encore, sans doute, de s’entendre sur la numération.
Depuis le XVIIe siècle, la plupart des vers français contenant des _e_
muets sont faux. Reprenons Racine:
11. Il sort. Quel_le_ nouvelle a frappé mon oreille.
11. Au moment où je parle, oh, mortel_le_ pensée.
11. Et des cri_mes_, peut-être inconnus aux enfers.
10. Malheureu_se_! voilà com_me_ tu m’as perdue.
(_Phèdre._)
10. Cel_les_ mê_me_ du Parthe et du Scythe indompté.
9. Tou_te_ plei_ne_ du feu de tant _de_ saints prophètes.
(_Esther._)
Mais Racine écrivait pour les oreilles; son vers est remarquablement
plein; la faute de l’_e_ muet est rare dans son œuvre; il voulait douze
syllabes et savait les trouver. D’ailleurs de son temps, l’_e_ féminin
parlait peut-être encore un peu, surtout dans la déclamation.
Victor Hugo:
10. Ils lut_tent_; l’ombre emplit len_te_ment leurs yeux d’ange.
9. El_le_ se sentit mère u_ne_ secon_de_ fois.
9. Sa mè_re_ l’aime, et rit; el_le_ le trou_ve_ beau.
9. La bel_le_ lai_ne_ d’or que _le_ safran jaunit.
10. Les fem_mes_, les songeurs, les sa_ges_, les amants.
(_Contemplations_.)
Le vers de dix syllabes se rencontre à chaque pas parmi les alexandrins
de Hugo; celui de neuf syllabes, çà et là; de même chez Verlaine:
9. Tel_le_ la vieil_le_ mer sous le jeu_ne_ soleil.
10. Sages_se_ d’un Louis Raci_ne_, je t’envie.
10. Sur tes ai_les_ de pierre, ô fol_le_ cathédrale.
10. Des étoi_les_ de sang sur des cuiras_ses_ d’or.
(_Sagesse_.)
Mais ce qui donne à son alexandrin un ton si nouveau, c’est qu’il est
presque toujours incomplet; dans la si belle prière _C’est la fête du
blé_, si on laisse de côté la dernière strophe volontairement écrite en
vers pleins, sur seize vers il y en a deux de dix syllabes, cinq de
douze, et neuf de onze; dans la pièce XVI (_Sagesse_) sur douze vers, il
n’y en a que trois de réguliers.
L’alexandrin traditionnel n’est qu’une superstition.
M. Kahn dit, de l’_e_ muet: «Une autre différence entre la sonorité du
vers régulier et du vers nouveau découle de la façon différente dont on
y évalue les _e_ muets. Le vers régulier compte l’_e_ à valeur entière,
quoiqu’il ne s’y prononce pas tout à fait, sauf à la fin d’un vers. Pour
nous qui considérons, non la finale rimée, mais les divers éléments
assonancés et allitérés qui constituent le vers, nous n’avons aucune
raison de ne pas le considérer comme final de chaque élément et de le
scander alors comme à la fin d’un vers régulier. Qu’on veuille bien
remarquer que, sauf le cas d’élision, cet élément, l’_e_ muet, ne
disparaît jamais même à la fin du vers; on l’entend fort peu, mais on
l’entend.»
Il a fallu citer ce passage pour montrer combien l’analyse des sons est
difficile puisqu’un poète tel que M. Kahn, aussi savant et aussi
réfléchi, y échoue complètement. L’_e_ muet à la fin du vers, «on
l’entend fort peu, mais on l’entend». En effet,--et on l’entend même,
nous l’avons expliqué plus haut, quand il n’est pas figuré; on l’entend
dans _mol_, dans _seuil_, dans _trésor_, dans _impair_, dans _nef_, dans
_jamais_, dans _désir_, etc.,--mots identiques pour la prononciation
finale à: _molle_, _feuille_, _encore_, _impaire_, _greffe_, _ivraie_,
_désire_, etc. Si, selon le système de M. Kahn, on décompose le vers en
éléments, chaque élément terminé par une muette perdra une syllabe. Il
n’y a point de prononciation intermédiaire, quant au son, entre _eu_ et
_e_ (nul); les différences sont d’intensité, en hauteur ou en durée.
L’_e_ muet, qu’il faut appeler féminin, se prononce après ou avant
certains groupes de consonnes contenant une liquide ou une sifflante:
les prêtres frivoles,--et encore à condition que la récitation soit
oratoire et non familière. Nul dans: lettre, il est marqué dans: lettre
patente. Quelques autres exceptions sont admissibles, par exemple pour
les monosyllabes, _de_, _ne_, _je_, etc.,--mais seulement s’ils
précèdent ou suivent une voyelle atone; si deux de ces monosyllabes se
suivent l’une des muettes disparaît: je _le_ veux.
Il en est de notre _e_ muet actuel comme de celui qu’on rencontre en
certains mots de l’ancien français, virg_e_ne, ang_e_le, apost_e_les,
an_e_me, vierge, ange, apôtre, âme, dont la valeur était purement
étymologique et qui ne se prononçait jamais, tandis que l’_e_ féminin
qui ne se prononçait pas à la fin du vers ou à la césure se prononçait
en position:
1 2 3 4 5 6
Sains Andrieu li Apost_eles_ | li ot raison aprise
(_Chanson d’Antioche_)
1 2 3 4
Filz, la toe an_eme_ | seit el ciel absolude
(_Chanson de Saint Alexis_)
Toute cette partie de sa rythmique, que M. Kahn emprunte à l’ancienne
versification, est donc erronée; mais cette erreur, dans le vers libre,
n’est pas essentielle. S’il nous est égal que les alexandrins de
Verlaine n’aient que onze syllabes, nous accepterons volontiers qu’un
vers que M. Kahn compte pour vingt-et-une ou même peut-être vingt-deux
syllabes (dont quelques-unes très faibles) n’en ait en réalité que
dix-huit:
6 5 4
Dans les épithalames | les forêts de piques | et les cavales
3
| dans l’arène.
Il est même, les muettes rayées, fort curieusement combiné, ce vers,
avec ses groupes en nombres décroissants, six, cinq, quatre, trois, et
bien conforme aux principes que le poète s’est à lui-même posés.
M. Henri de Régnier, malgré qu’il aime les mourantes muettes, oublie
aussi leur existence, parfois, car est-il bien sûr qu’en écrivant: