I
«Si j’étais encore assez jeune et assez osé, je violerais à dessein
toutes lois de fantaisie; j’userais des allitérations, des assonances,
des fausses rimes, et de tout ce qui me semblerait commode...» Gœthe
disait cela en 1831[191], au moment même où les vieilles lois du vers
français n’allongeaient leurs bras que pour mieux étreindre la liberté
du poète. Victor Hugo désarticulait l’alexandrin, parfois jusqu’à la
disgrâce, mais sans briser les liens d’airain qui maintenaient droite sa
forme traditionnelle; agrandissant très peu le geste, il ajoutait aux
membres des ornements nouveaux et obligatoires: après lui, la césure
demeure et les douze syllabes que l’œil compte et que l’oreille cherche;
l’entrave inédite est la rime riche.
[191] Eckermann, II, 242.
Pas plus que Ronsard ou que Malherbe, Hugo n’a modifié essentiellement
le vers français.
Une telle modification est-elle possible? Si elle est possible,
doit-elle se faire dans le sens du vers libre ou dans le sens du vers
rythmique, dans le sens de la mélodie ou dans le sens de la mélopée?
Jusqu’aux premières tentatives d’il y a dix ans, le vers français n’a
jamais cessé (dans les bonnes pages des bons poètes) d’être, de huit, de
douze ou de vingt-quatre syllabes, une phrase mélodique, limitée par le
nombre même de ses syllabes, et, par cette limite, acquérant une forme
précise, une vie individuelle. Ce vers, en son mode type, l’alexandrin,
est vieux comme le monde français et comme le monde latin et comme le
monde grec, où son nom était l’asclépiade.
L’alexandrin est fort antérieur à Alexandre de Bernay et à Lambert li
Tors; ces deux grands poètes le rendirent populaire par leur génie à
l’heure où l’antiquité enivrait le moyen âge, où Alexandre et Énée,
Œdipe et Hélène étaient populaires autant que Berthe et Charlemagne;
leur vers est le nôtre: