Dans l’état actuel des langues européennes, presque tous les mots sont
des métaphores. Beaucoup demeurent invisibles, même à des yeux
pénétrants; d’autres se laissent découvrir, offrant volontiers leur
image à qui la veut contempler. Des actes, des bêtes, des plantes
portent des noms dont la signification radicale ne leur fut pas destinée
primitivement; et cependant ces noms métaphoriques ont été choisis,
assez souvent sur toute la surface de l’Europe, comme d’un commun
accord. Il y a là une sorte de nécessité psychologique parfois
inexplicable ou même que l’on voudrait ne pas expliquer pour lui laisser
son caractère même de nécessité, c’est-à-dire de mystère.
_Roitelet_.
Telle métaphore semble vraiment s’imposer au nomenclateur. Ayant à
nommer l’oiseau appelé _roitelet_, l’idée de _petit roi_ est celle qui
vient à l’esprit de l’homme: grec, il dit βασιλισκος; latin,
_regaliolus_[131]; allemand, _zaunkœnig_ (roi des haies)[132]; anglais,
_kinglet_; suédois, _kungsfagel_ (l’oiseau roi); espagnol, _reyezuelo_;
italien, _reattino_; hollandais, _koningje_; flamand, _kuningsken_;
polonais, _krolik_[133]. Pourquoi? Peut-être parce que le tout petit
oiseau porte sur la tête une huppe qui semble l’ironie d’une couronne.
Il faut que cela suffise, car on ne peut invoquer ni la phonétique, ni,
sans doute, une langue antérieure où toutes les langues auraient puisé,
ni les communications interlinguistiques. Il y a bien un conte populaire
très répandu où le roitelet joue un rôle important, mais qui ne contient
aucune allusion pouvant faire croire que ce soit là l’origine de ce
surnom royal. Il reste que le paysan français, devant le minuscule
oiseau, a été obligé de dire: _petit roi_, tout comme, vingt siècles
plus tôt, le paysan grec.
[131] _Regaliolus_ est le mot de Pline. _Philomela_, le petit poème
latin où sont cités tant de noms d’animaux, dit _regulus_:
Regulus atque Merops et rubro pectore Progne.
(Édition Nodier, 43.)
[132] L’idée d’habitant des haies, qui se cache dans les haies,
subsiste seule dans le danois, _gierdesmutte_, le français
_fourre-buisson_, et l’allemand _zaunschlupfer_; celle de petit,
dans le vieux hollandais _Dume_, le petit poucet. Voici encore
quelques autres noms du _roitelet_: allemand, _Dornkœnig_, roi des
épines; saxon, _Nesselkonig_, roi des orties; vieux hollandais,
_winterconincsken_ et _muijskonincsken_, roi de l’hiver et roi des
souris; piémontais, _reatél_ et _pcit-re_.
[133] _Kral_, roi.--Dans la transcription des mots suédois et
polonais, nous avons dû omettre les signes et les accents inconnus à
l’alphabet romain.
Cependant si le cas de _roitelet_ était unique ou rare; si l’on ne
trouvait dans les langues européennes que trois ou quatre exemples de
cette sorte, on pourrait imaginer une chanson, un conte, une de ces
traditions populaires qui traversent les siècles, les montagnes, et les
océans; mais, au contraire, à la moindre recherche les exemples se
multiplient et l’on est forcé de ramener la plupart des causes à une
seule, la nécessité psychologique. Quelques-uns de ces phénomènes
linguistiques sont moins obscurs; c’est quand l’objet nommé ou surnommé
est très caractéristique de forme ou de couleur: ainsi l’_able_ ou
_ablette_ (_albula_) est dite poisson blanc par les Hollandais, les
Anglais, les Polonais: _witfisch_, _white bait_, _bialoryb_; ainsi le
chou-cabus (à tête; _caput_, chabot[134], caboche) est aussi pour les
Allemands, _kopfkohl_, et pour les Italiens, _capuccio_; ainsi le
phénicoptère des Grecs, l’oiseau aux ailes de _flamme_, est pour nous le
_flamant_.
[134] _Chabot_, poisson à grosse tête, en grec, κεφαλος; en latin
_capito_; en latin mérovingien, _cabo_. Cf. chevène ou _juène_
(dialecte de Paris), _chabot_ de rivière. (Voyez _Essais de
Philologie française_, par Antoine Thomas, p. 261, pour la filiation
phonétique). On trouve, au XVIe siècle, _testard_, _munier_,
_vilain_.
_Lézard_.
M. Michel Bréal, dans sa récente _Sémantique_[135], écrit, à propos de
la singularité de certaines métaphores: «Si l’on disait qu’il existe un
idiome où le même mot qui désigne le lézard signifie aussi un bras
musculeux, parce que le tressaillement des muscles sous la peau a été
comparé à un lézard qui passe, cette explication serait accueillie avec
doute, ou bien croirait-on qu’il est parlé des imaginations de quelque
peuple sauvage. Cependant il s’agit du mot latin _lacertus_, lequel veut
dire lézard, et que les poètes ont maintes fois employé pour désigner le
bras d’un héros ou d’un athlète.» Mais s’il est surprenant déjà qu’une
telle image ait été formée une fois, car elle est très étrange, quoique
très juste, et elle aurait pu, certes, ne jamais sortir du réservoir
profond des sensations, quel étonnement de la voir périodiquement
retrouvée, qu’il s’agisse de _lézard_ ou de _souris_, au cours des
siècles et des langues! M. Bréal, lui-même, la signale, en grec moderne,
où _mys pontikos_, rat d’eau, et par abréviation _pontikos_, signifie
aussi _muscle_; _musculus_ en latin, et souris en français, ont, comme
on le sait, une double et parallèle signification; il en est encore de
même en polonais où souris se dit _mysz_ et où le muscle du bras est la
petite souris: _myszka_; en suédois et en hollandais, où _mus_ et _muis_
ont les deux sens. Le hollandais spécifie les muscles de la main.
Cependant je viens de lire: «Elle agite ses petits bras de lézard et me
dit»[136]...; alors je suis assuré qu’appeler _lézard_ le bras est,
aujourd’hui comme il y a des siècles, une idée qui peut entrer
spontanément au cerveau par l’œil, car je connais l’auteur: il est de
ceux qui tiennent à créer leurs images, et s’il a refait la métaphore
latine elle-même, c’est qu’elle s’est imposée à lui, comme elle s’imposa
jadis à un poète ou à un paysan romain.
[135] Page 320.
[136] Jules Renard, _Bucoliques_ (1899).
_Grue_. _Chevalet_. _Chèvre_. _Singe_. _Mule_, _etc._
On a souvent noté que les noms des instruments de force ou des bois de
charpente sont empruntés aux animaux; cette habitude est universelle.
Comme nous disons _grue_ un oiseau et une machine, les Grecs appelaient
γερανιος l’oiseau et la «gloire»[137], et γερανιν notre machine vulgaire
à lever les fardeaux; les Allemands appellent l’oiseau _kranich_ et la
machine, _krahn_; les Polonais disent _zorav_ (grue), dans les deux
sens; notre _chevron_, petite chèvre, répond au _capreolus_ des Latins;
les Portugais, pour chevron disent _asna_ (ânesse); notre _poutre_[138],
notre _poutrelle_, notre _chevalet_, notre _poulain_ correspondent à
_equleus_ et le _chevalet_ est ιππαιον en grec moderne; _horse_ en
anglais veut dire cheval et _chevalet_; les Allemands et les Danois
disent un bouc (_bock_, _buk_), les Flamands et les Hollandais, un âne
(_ezel_), ce qui correspond à notre _bourriquet_; le Portugais a _potro_
au sens de _poulain_ et de _chevalet_. _Chevalet_ se retrouve
naturellement en espagnol, en italien, en portugais, _cabalette_,
_cavalletto_, _cavallete_. _Hebebock_ est le nom allemand de la _chèvre_
mécanique que les Anglais confondent avec la grue (_crane_); _chèvre_
revient en espagnol, _cabria_, et en portugais, _cabrite_. Le chevron se
dit en polonais _koziel_, bouc. Beaucoup de ces mots ont également servi
à former des dérivés dont le sens, tout métaphorique, est identique en
beaucoup de langues. Un animal qui a échappé à la métamorphose en
machine[139], le _singe_, a fourni presque partout un verbe qui est le
péjoratif d’imiter et que le grec n’avait pas, ni le latin, malgré la
parenté syllabique de _simius_ à _simulare_. A côté du français
_singe–singer_, il y a l’allemand _affe–nachaffen_; le suédois
_apa–esterapa_; le danois _abe–esterabe_; le flamand _aep–waapen_;
l’anglais _ape–ape_; l’italien _scimio–scimiottare_; le portugais:
_macaco–macaquear_; le polonais _malpa–malpowac_; le grec moderne
μαϊμου–μαϊμουδια (singerie). C’est une belle progéniture. «_Bâton_, dit
Brachet, origine inconnue.» C’est assurément le _petit bât_; la relation
directe entre l’ancien français _bast_ et _baston_ semble évidente.
L’Espagnol dit _basto_, bât, et _baston_, bâton. Le bâton a été
considéré tantôt comme le _bât_, tantôt comme la bête de somme tout
entière; c’est ce dernier sens qu’il prend lorsqu’on se sert du mot
_bourdon_ (latin _burdonem_), qui est proprement le bardot, variété du
mulet. _Muleta_ signifie béquille en espagnol et en portugais, et
_mula_, bâton en italien. Les paysans qui marchent à pied appellent
volontiers leur bâton, mon cheval; plaisanterie qui se retrouve un peu
partout. Ainsi, comme on voyait toujours les franciscains marcher à
pied, on avait jadis surnommé le bâton des voyageurs _el caballo de S.
Francisco_, en Espagne, et en France, _la haquenée des Cordeliers_[140].
[137] Argot des théâtres. Machine à soulever les personnages dans les
apothéoses.
[138] _Poutre_, c’est pouliche; on se souvient des «poutres
hennissantes» de Ronsard.
[139] Je laisse ceci pour pouvoir dire en note qu’il ne faut jamais
affirmer l’inexistence d’une métaphore de ce genre. En effet, pris
d’un doute, je cherche et je trouve dans un dictionnaire technique:
«_Singe_, machine composée d’un treuil horizontal qui sert à élever
ou à descendre des fardeaux.» On a également appelé _singe_, et cela
rentre dans la série _singe–singer_, le pantographe, appareil à
copier les dessins.
[140] Brachet, au mot _Bourdon_.
_Chien_. _Chenet_. _Chiendent_. _Chenille_.
Le _chenet_ est le petit chien du foyer, _chiennet_; le portugais dit
_caes da chamine_, les chiens de la cheminée; le provençal, _cafuec_, et
l’anglais, _fire-dog_, le chien du feu; l’allemand, _feuerbock_, et le
danois, _ildbuk_, le bouc du feu; l’espagnol, _morillo_, le petit Maure
du feu, et l’idée est bien espagnole, de faire rôtir éternellement
l’ennemi national; mais il est probable que la métaphore n’est plus
comprise, pas plus que celle, plus douce, qui a fait chez nous du chien
le fidèle gardien du foyer. Il est possible que le _fire-dog_ des
Anglais vienne de France; le _bouc_ des pays germaniques représentait
peut-être une des figures du diable.
_Chien_ (de fusil) ne se retrouve guère qu’en italien, _cane_, où il
s’appliquait déjà au rouet de l’arquebuse; les Espagnols et les
Portugais disent _petit chat_, _gatillo_, _gatilho_; dans les langues
non latines, le _chien_ de fusil est un _coq_; allemand, _hahn_;
hollandais, _haen_; danois et suédois, _hane_; polonais, _kurek._
Le nom de la plante appelée _chiendent_, parce que le chien la mordille
volontiers, se retrouve littéralement en allemand, _hundszahn_; le
danois, le flamand et l’anglais disent herbe au chien, _hundegroes_,
_hondsgras_, _dog’s grass_. Le chien a encore donné son nom à la
_chenille_, en latin vulgaire _canicula_, la petite chienne. Cette
manière de voir n’est guère répandue en Europe; on trouve cependant
_cagnon_, petit chien, dans l’italien dialectal qui fournit aussi _gata_
et _gattola_, petite chatte. L’idée de _chat_ semble d’abord se
retrouver dans le mot anglais si singulier _caterpillar_; cela, devient
peu probable si l’on rapproche le mot anglais de la forme normande
_carpleuse_ (on trouve aussi les variantes _charpleuse_, _chapleuse_,
_chaplouse_). En effet _carpleuse_ et _charpleuse_ semblent dérivés de
l’ancien verbe _charpir_, qui nous a légué _charpie_. La _charpleuse_,
ce serait la faiseuse de charpie, la dépeceuse, et cela qualifie bien la
chenille et sa voracité. Mais le français du XVIe siècle est formel; il
dit _chattepelue_ et _chattepeleuse_[141]. Est-ce une déformation? Les
Portugais l’appellent _lézard_, _lagarta_; pour les Polonais, c’est une
_petite oie_, _gasienica_. Ces appellations répondent au besoin de
transférer les noms d’un animal à l’autre, le plus souvent d’un gros à
un petit. Le cloporte en est un exemple amusant, car rien ne ressemble
moins à un cochon qu’un cloporte.
[141] Hadrianus Junius, _Nomenclator_; Francfort, 1596.--Les _chatons_
des arbres sont en anglais _catkin_ et _cat-tail_.
_Cloporte_.
Son nom est cependant clair; du moins, malgré la phonétique, il est
permis de supposer que _cloporte_ est une altération de _claus-porc_
(_clausus-porcus_). C’est l’opinion de Brachet. Elle serait bizarre, si
la même image ne se retrouvait en plusieurs langues ou dialectes et si
le français du XVIe siècle ne nous donnait la forme inattendue
_closeporte_, déformation à laquelle correspond peut-être le vieux
hollandais _dorworm_. _Porcellio_ est un des noms latins du _cloporte_;
c’est le nom populaire opposé à _oniscus_; en Italie on appelle aussi
les cloportes, _porcellini_, les petits cochons; en Champagne, c’est:
_cochon de S. Antoine_; en Dauphiné: _kaïon_ (cochon), et en Anjou:
_tree_ (truie). Le _Glossaire du Centre_ donne: _cochon_, cloporte. La
forme _porcelet_ est assez répandue dans une partie de la France[142].
Enfin, rapprochement inattendu, le cloporte s’appelle, en suédois, le
cochon gris, _grasugga_. L’idée de _cochon_ pour nommer le cloporte a eu
à lutter avec l’idée d’_âne_, qui n’est pas plus explicable par les
logiques ordinaires: l’_oniscus_ latin est l’ονισκος grec (petit âne),
mais les paysans romains connaissaient aussi le mot _asellus_, et
l’allemand _assel_ doit sans doute être rapproché de _esel_ (âne). On
sait que le cochon a encore donné son nom au petit ver qui se rencontre
dans les noisettes; ce _petit cochon_ se retrouve en anglais,
_pig-nut_[143]. Les Anglais appellent également _pig_ le lingot que nous
disons _saumon_ et les allemands, _salm_.
[142] Le charançon est appelé _varkentor_ en flamand (_varken_,
cochon).
[143] En polonais la métaphore est des plus singulières:
_orzechowiec_, brebiette de la noix (_owka_, brebis).
_Fauvette_. _Bergeronnette_. _Linotte_. _Loriot_. _Chardonneret_.
Que la fauvette à tête noire ait été nommée en grec μελαγκορυφος[144],
en latin _atracapilla_; qu’elle soit, en italien, la _capinera_, et en
portugais _toutinegra_ (chignon noir) cela n’a rien que de fort logique;
on ne sera pas surpris davantage que des petits oiseaux aient été
comparés à des mouches: notre moineau est littéralement l’oiseau mouche
(_muscionem_, de _musca_) et la fauvette, alors désignée d’après sa
petitesse et sa légèreté, devient la _mouche d’herbe_ (all.: _grasmuch_;
flam.: _grasmuch_). Il ne faut d’ailleurs être surpris de rien au pays
des métaphores; les Grecs n’appelaient-ils pas du même mot, στρουθος, le
moineau et l’autruche?
[144] On traduit également ce mot par _becfigue_.
La jolie métaphore qui a transformé en petite bergère l’oiseau qui vit
dans les prés et voltige autour des troupeaux ne se trouve, il semble,
qu’en français: les mœurs de la _bergeronnette_ n’ont frappé que nos
bergers[145]. Les Anglais, qui lui ont laissé son autre nom,
_hoche-queue_ (_wagtail_)[146], ont cependant fort bien remarqué la
fraternité du bouvreuil et du bœuf; ils le nomment _bull-finch_, le
pinson du bœuf; mais que ce nom est loin d’être joli comme le nôtre qui
signifie le petit bouvier (_bovariolus_)! La _linotte_, c’est l’oiseau
au lin; les Latins s’étaient décidés pour un nom pareil et disaient
_linaria_; les Allemands et les Polonais appellent la linotte, l’oiseau
du chanvre, _haenfling_, _konopka_, et les Flamands lui donnent le même
nom qu’au chanvre femelle, _kemphaen_[147]. Ce passage du _lin_ au
_chanvre_ est tout à fait extraordinaire, car si les deux plantes sont
d’un usage identique, elles diffèrent absolument pour le reste et il ne
semble pas que même une linotte puisse les confondre, ni leurs graines
qui n’ont pas précisément les mêmes propriétés. Il faut peut-être voir
là une confusion de noms, pour parité d’usage, entre le _lin_ et le
_chanvre_[148].
[145] Dans le centre de la France la bergeronnette se dit _bergère_ et
l’on en distingue une variété appelée _bergère jaune_ ou
_lavandière_ (_Glossaire_ du comte Jaubert).--_Palearia_ est un des
noms latins de ce petit oiseau, et Palès étant la déesse des
bergers, on peut lui donner un sens voisin de _bergeronnette_,
quoique l’idée de paille (_paille-en-queue_) soit plus probable.
[146] Mot qui correspond bien à l’autre nom latin de la bergeronnette,
_motacilla_. Cette idée se retrouve, sous les formes les plus
amusantes, dans les dialectes italiens où on l’appelle
_codratremola_, _codacinciola_, _squazzacoa_, _cotretola_, et enfin
_balarina_, la _ballerine_. Le français du XVIe siècle dit
_guingne-queue_. En Espagne et à Venise, c’est l’oiseau de la neige,
parce qu’on le voit sautiller sur la neige.
[147] Holl.: _kemphaan_. Cependant les dictionnaires traduisent ces
mots par _huppe_.
[148] En portugais la confusion va très loin: _linhaça_ signifie à la
fois graine de _lin_ et _chènevis_, mais _chènevis_ se dit aussi
_linhaça do canamo_ (chanvre); _linhal_ veut dire à la fois
_linière_ et _chanvrière_.
Du mot _aureolus_ le français à fait _oriol_[149], puis par
agglutination de l’article (_l_’), _loriol_, devenu _loriot_; c’est
l’oiseau d’or, et les Allemands appellent également le loriot
_goldamsel_, le merle doré; les Anglais lui ont donné le beau nom de
marteau d’or, _gold hammer_; pour les Polonais c’est la plume d’or,
_zlotopior_ (_zloto_, or): les Portugais le nomment _oriolo_ et
_oropendula_, l’horloge d’or. Mais pourquoi les Danois l’appellent-ils
_le Suédois_ (_Swenske_) et les Flamands, _le Wallon_[150]? Peut-être
parce qu’ils donnent au loriot le nom de leurs meilleurs amis. Les
Flamands possèdent également la métaphore allemande: merle doré
(_goudmeerle_).
[149] L’anglais nous a pris jadis et a conservé _oriole_ et _oriel_.
[150] Littér., le _veuf wallon_ (_weduwael_).
Comme le lin a donné son nom à la linotte, le chardon a servi à désigner
le _chardonneret_ (anc. fr.: _chardonnet_[151], c’est proprement
l’oiseau au chardon). L’idée de cette relation se retrouve dans presque
toutes les langues de l’Europe et dans les deux langues classiques:
ακανθις[152], _carduelis_, l’italien _cardellino_ traduisent exactement
_chardonnet_; la branche germanique se sert de l’expression pinson du
chardon; en allemand, _distelfink_; en flamand, _distelvink_; en
suédois, _tistelfink_; en anglais _thistle-finch_. L’Anglais l’appelle
aussi _goldfinch_, pinson doré.
[151] Cf. _Glossaire du Centre_: _chardonnet_, _échardonnet_,
_échardonnette_.
[152] Grec moderne: καρδελι et καρδερίνα.
_Brochet_. _Bélier_.
Le latin _lucius_ ne s’est perpétué qu’en italien, _luccio_; à ce mot le
français a substitué l’idée d’une pique, d’une broche, d’où
_brochet_[153]; simultanément l’anglais adoptait le mot _pike_ (pique).
Cette idée semble d’origine germanique; les noms du brochet en allemand,
_hecht_, et en danois, _giedde_, semblent la contenir; elle est évidente
dans le suédois _gadda_ (_gadd_, aiguillon).
[153] L’ancien français disait _broche_.
L’_églantier_ doit son nom à une comparaison analogue; c’est proprement
l’arbuste couvert d’_aiglants_ (_aculenta_), de piquants. Je n’ai pu
retrouver dans les langues européennes de formes analogues, comme pour
brochet, mais le procédé est connu, logique, et très ancien, puisqu’en
sanscrit le _lion_ est proprement le _chevelu_ et l’éléphant le _dentu_.
L’hébreu est plein de noms analogues: le bouc est le _poilu_; l’ours, le
_barbu_; le loup, le _jaunet_; l’hyène, la _bringée_[154].
[154] Mot normand qui correspond à l’ancien français _vair_ (latin
_varius_); _bringé_ n’est guère employé que pour désigner les vaches
et les bœufs.
Cependant _lucius_ a vécu dans _merluche_ (brochet de mer), expression
qui, avec des mots de sens identiques, se retrouve dans l’allemand
_seehecht_. Ce qui montre bien l’incohérence de la plupart de ces
dénominations, c’est que les Romains donnaient à la merluche exactement
le même nom qu’au cloporte, _asellus_. C’est ce que font encore les
Vénitiens, disant _nasello_. Le poisson que le latin appelait _mustela_,
l’italien l’appelle _donnola_, et nous allons voir plus loin que ces
deux noms se retrouvent appliqués à la _belette_.
L’idée de nommer l’_aries_, mouton à clochette, mouton bélier[155],
_bélier_, se constate en français, en anglais et en hollandais
(_bell-wether_, _belhamel_); les moutons des vagues sont des brebis en
italien, _pecorelle_; et dans toutes les langues, depuis le grec, la
machine de guerre à heurter les murailles s’est dite du même nom
d’animal, _bélier_ ou _mouton_, κριος, _aries_, _ram_ (ang.), _stormram_
(holl.), _ariete_ (esp.).
[155] De l’ancien français _bele_, cloche, mot venu lui-même du
bas-allemand par la forme latine _bella_.
_Belette._
La _belette_ est peut-être l’animal qui pourrait donner lieu à la plus
curieuse dissertation sémantique. Dans presque toutes les langues son
nom est une antiphrase. C’est une bête fort redoutée des paysans, comme
le renard, comme la fouine, dont elle est parente. Or, on l’appelle à
l’envi la jolie, la belle, la douce! Son nom français vient du vieux mot
_bele_, du latin _bella_; la _belette_, cela veut dire la petite belle.
Les Anglais la nomment[156] la jolie ou la fée, _fairy_: les Bavarois,
la jolie petite bête, _schoenthierlein_; les Danois[157], la jolie,
_kjoenne_; les Suédois, la joueuse _lekatt_; les Italiens et les
Portugais, la petite dame, _donnola_, _doninha_; les Espagnols, la
petite commère, _comadreja_; les Grecs d’aujourd’hui, la petite bru
(νυμφιτζα). A cette liste, il faut peut-être joindre son nom allemand,
passé en hollandais, en anglais, en danois, _wiesel_; on y trouverait
_la blanche_. La même idée, ou celle de douceur, s’imaginerait dans le
grec γαλη, _la blanche_, _la douce_[158], et ce serait encore _la douce_
dans le latin _mustela_. Ces rapprochements paraîtront moins
invraisemblables lorsqu’on saura que les idées de beau, de blanc, de
doux sont, dans la tradition populaire, les antiphrases naturelles de
l’idée de mauvais. En Roumanie, les _malae divae_, les mauvaises fées,
les lèlé, ne sont jamais appelées que les Bonnes, les Puissantes, les
_Belles_, les _Blanches_, les _Douces_[159]. L’explication des
folkloristes est que la belette, étant un animal dont on a peur, on ne
prononce jamais son nom, car, croyance universelle, quand on parle du
loup, on en voit la queue, quand on invoque le diable, le diable paraît;
prononcer le vrai nom de la belette, c’est attirer la méchante bête et
c’est aussi, par cela même, la contrarier, puisqu’on la dérange,
l’exciter à la dévastation. Mais si on lui donne des noms d’amitié,
c’est comme si on la caressait, et elle devient--ce qu’on la nomme. Il
m’est agréable de rencontrer l’idéalisme verbal à l’état de tradition
populaire et j’admets d’autant plus volontiers l’explication qu’elle
n’explique rien,--en ce sens qu’il reste à nous faire comprendre comment
le même euphémisme se retrouve dans les temps et les pays les plus
éloignés; il reste aussi à découvrir les _vrais noms_ de la belette, si
nous n’en sommes plus, comme les Grecs, à la confondre avec le chat. En
somme, ici comme devant le roitelet, nous constatons un phénomène
psychologique. L’euphémisme est, d’ailleurs, assez fréquent dans la
nomenclature populaire, mais il règne avec une grande fantaisie. Si
l’inoffensive couleuvre qui, au pire, mangera quelques œufs, est parfois
nommée, elle aussi, _la jolie_, elle est la vermine en Portugal
(_bicha_), et on voit, dans nos dialectes provinciaux, l’épervier
redoutable nommé tout crûment _le voleur_; il est le _laire_ en Auvergne
et le _laron_ en Dauphiné, et sans doute y reconnaît-il facilement le
latin _latro_[160].
[156] Ou l’ont nommée jadis, car le mot maintenant en usage est
_weasel_.
[157] Même remarque; le mot actuel est _vœsel_.
[158] Mais le nom grec de la _belette_ était plutôt ικτια (qui se
glisse); γαλη aurait été la fouine, qui s’apprivoise comme un chat
(Hœfer, _Histoire de la Zoologie_).
[159] _La Veillée._ Douze contes roumains, traduits par Jules Brun,
_Introduction_, par Lucile Kitzo, page XXX.
[160] Antoine Thomas, _ouvrage cité_, p. 27.
_Pic_. _Plongeon_. _Pélican_. _Rouget_. _Dormiliouse_.
Le _pic_, _espec_, _pivert_, est dit aussi _bêche-bois_, mot qui se
trouve exactement en anglais, _wood-pecker_; le _plongeon_ (en latin
_mergus_) est le plongeur en allemand, _taucher_; le _pélican_ (en latin
_platea_) s’appelle en allemand l’oie à cuillère, _loffler_,
_loffelgans_; ce qui correspond aux vieux noms français de cet oiseau,
_pale_, _pelle_, _pelle creuse_, _truble_, et à son nom populaire
anglais, _shovelard_. L’idée de rouge ou de lumière a toujours servi à
caractériser le _rouget_; le grec disait ερυθρινος; le latin,
_rubellio_; et pour les Hollandais, c’est le coq de mer, _zee haen_, et
pour les Italiens, la lanterne, _lucerna_. Il y a un poisson volant ou
sautant qu’on appelle _hirondelle de mer_ ou le _volant_, le _papillon_;
c’est le χελιδων et l’_hirundo_ des anciens, le _volador_ des Espagnols,
le _zee swaluwe_ des Hollandais. Un autre poisson à gros yeux est appelé
par Pline, _oculata_; c’est l’_ochiado_ du populaire, à Rome, et le
_nigr’oil_ du même populaire, à Marseille où l’on appelait aussi dans le
même temps (au XVIe siècle) la torpille une _dormiliouse_, ce qui
traduit délicieusement _torpedo_. La _rainette_, _raine verte_,
_verdier_, en ancien français, c’est, en allemand, la _grenouille
feuille_, _laubfrosch_.
_Tournesol_.
Les noms de fleurs, qui sont parfois si étranges, témoignent
particulièrement de la nécessité de certaines métaphores. Il est
impossible que l’idée de soleil n’entre pas dans le nom de la grande
fleur jaune appelée _tournesol_; elle ressemble exactement aux faces du
soleil dans les vieilles gravures et, de plus, elle se tourne
sensiblement vers l’astre qu’elle semble suivre avec inquiétude: ses
deux noms français, _tournesol_ et _soleil_[161], traduisent cette
double impression. C’est une fleur relativement nouvelle en Europe; elle
fut apportée du Pérou, au XVIe siècle. Le _tournesol_ des Latins,
_solsequia_, c’est notre _souci_, diminutif ou ébauche de la grande
solanée américaine. La forme italienne de _tournesol_ est _girasole_ et
l’espagnole, _girasol_: elles rappellent les trois mots grecs
ἡλιοτροπιος, ἡλιοτροπιον, ἡλιοπους, dont le dernier désigne
particulièrement le souci. Car une fleur bien différente, la
_verrucaire_[162], en gréco-français _héliotrope_, tourne aussi selon le
soleil ses odorantes fleurs violettes, et il semble qu’ἡλιοτροπιον ait
été traduit littéralement en allemand et en hollandais par _sonnenwende_
et _zonnewende_; ces deux langues possèdent, en effet, les formes
_sonnenblume_ et _zonnebloem_ qui s’appliquent bien au _soleil_[163]; le
suédois dit _solrose_[164]; le danois, _solsikke_; l’anglais,
_sunflower_; le polonais, _slonecznic_. Les langues sémitiques ont des
expressions pareilles: en arabe _chems_, soleil, et _echchems_,
tournesol.
[161] En Savoie, dans le Centre et au Canada, _tourne-soleil_.--On
trouve dans les dialectes (Centre, Canada), _sourci_, pour _souci_.
Les formes les plus anciennes sont la _solcie_, la _soucie_. Sous
l’influence de _souci_ (soucier), le mot changea de genre.
[162] En ital. et esp.: _verrucaria_ et _verruguera_. C’est l’herbe
aux verrues, mais il est préférable de ne pas la confondre avec une
autre herbe aux verrues, l’éclaire.
[163] Malheureusement le _soleil_ est appelé aussi _héliotrope_ et
l’héliotrope, _tournesol_; confusion absurde dont il faut encore
accuser le grec,--et dont on trouvera sans doute des traces dans ce
paragraphe. Il y a encore un autre nom grec, _hélianthe_. En somme,
trois fleurs: le _souci_, la _verrucaire_, le _soleil_, pour leur
donner les seuls noms qu’elles puissent porter en français.
[164] Et aussi _solblomister_ (fleur soleil).
_Coquelicot._
Au latin _papaver_ qui a fourni en français tant de formes singulières,
pavot, pavon, papon, paveux, pavoir--le goût populaire substitua en
plusieurs régions l’idée de _rouge_, et le latin du moyen âge appelle
_rubiola_, la plante que la science qualifie de _papaver rubeum_;
cependant l’idée de rouge se fixa sur la crête de coq, puis sur le coq
et enfin sur le chant du coq que rendait l’onomatopée _coquelicot_ ou
_coquericot_. Cette idée était, d’ailleurs, contenue soit directement,
soit par confusion, dans le nom même du _coq_ (latin: _coccum_)[165]; et
c’est ainsi que les mêmes syllabes ont pu désigner deux choses aussi
différentes qu’une fleurette et le chant d’un oiseau. L’exemple n’est
pas unique, puisque la même aventure, mais pour d’autres motifs, est
arrivée, comme on sait, au mot _coucou_[166], fleur et oiseau, tous les
deux de printemps et de la même heure; on a cru que la fleur naissait
pour l’oiseau et pour le nourrir,--c’est une croyance générale que rien
dans la création ne saurait être inutile; mais cette fleur ou cette
herbe, dédaignées des hommes et des bêtes domestiques, ou ces baies qui
mûrissent loin dans les bois, à quoi servent-elles donc? La réponse est
écrite dans ces termes: herbe au loup, herbe à la vierge, herbe au
diable. Elles servent à Dieu, à ses saints, au diable,--ou au loup; les
Arabes disent: ou au chacal; elles servent aux animaux que nous ne
voyons pas manger et qui vivent; elles servent aux êtres surnaturels qui
descendent pendant les nuits claires et à ceux qui rôdent pendant les
nuits sans lune. Outre leurs noms distinctifs, presque toutes les
plantes sauvages ont ainsi un surnom qui souvent est commun à des
espèces fort différentes; la flore populaire se meut dans l’heureuse
imprécision de la poésie et de la nonchalance.
[165] Venu lui-même du verbe qui disait le chant du coq:
Cucurrire solet Gallus, Gallina gracillat.
(_Philomela_, 25.)
[166]
Et Cuculi cuculant...
(_Phil_. 35.)
Il ne faut pas s’attendre à retrouver _coquelicot_, ou l’une des formes
diverses de cette onomatopée, en dehors du domaine roman: la plus
lointaine est le roumain _kukuriek_, et en France même elle s’est
partagé les dialectes avec _papaver_. Cependant le coquelicot éveilla
aussi, en Angleterre, l’idée de crête de coq et l’on y rencontre _cocks
head_, _cock’s comb_, _cockrose_ (écossais). Les langues germaniques se
contentent en général de l’expression rose ou fleur des blés qu’elles
appliquent, d’ailleurs, avec indifférence, à la fois, au coquelicot et
au bleuet.
_Renoncule_. _Joubarbe_. _Fumeterre_.
La renoncule, connue sous le nom de _bouton d’or_, a reçu dans les
langues et les dialectes d’Europe[167] deux séries de noms; les uns la
désignent d’après la forme de sa feuille, les autres d’après la couleur
de sa fleur. Les noms qui veulent expliquer sa feuille contiennent
presque tous l’idée de pied de poule (ou de coq), ou l’idée de patte de
grenouille[168], cette dernière idée souvent abrégée en l’idée de
grenouille; ceux qui veulent peindre sa fleur, l’idée d’or ou de jaune.
[167] Ici et dans plusieurs des paragraphes suivants, nous nous
servons de la riche moisson de termes populaires recueillis par M.
E. Rolland dans sa _Flore populaire_. Malheureusement, comme il ne
traduit pas, une partie de sa nomenclature, dialectes étrangers et
«petites langues», est souvent inutilisable dans un travail de
sémantique.--Au cours d’une excellente notice sur cette _Flore_, M.
Louis Denise avait déjà exprimé le même regret. De même il avait
constaté avec soin l’incohérence de la nomenclature populaire: «Les
mêmes noms empruntés à des similitudes de couleur, à de grossières
ressemblances de port ou de forme, à de prétendues propriétés
identiques, s’appliquent indifféremment et dans les mêmes lieux à
des plantes de familles très éloignées: l’ellébore est l’_herbe
d’enfer_ dans l’Aube, mais en Provence l’_erbo d’infer_; c’est le
nénuphar.» (_Polybiblion_, 1897.)
[168] On relève, mais moins souvent et pêle-mêle, les termes: pas,
pied ou patte de loup, de lion, de corbeau, d’oie, de canard. De
cette imprécision inévitable, il n’y a pas à tenir compte.
«Pied de poule» se rencontre en letton, _gaila pehdas_; en allemand,
_hahnenfuss_; en hollandais, _haanevaet_; en danois, _hanefod_. Le latin
_pulli pedem_ a donné à nos dialectes de nombreuses formes dont les
types sont _piépou_ et _poupié_; ce dernier mot est devenu le français
_pourpier_.
La «patte de grenouille» figure dans l’anglo-saxon, _lodewort_ (herbe au
crapaud); dans le moyen haut allemand, _froscfusz_, que traduit
l’appellation normande, _patte de raine_. La «grenouille» toute seule,
c’est le grec βατραχιον; le latin, _ranunculus_[169]; le roumain,
_ranunchiu_; le sarde, _erbo de ranas_; l’ancien français,
_grenouillette_; le polonais, _zabiniek_[170].
[169] Qui a directement passé en français, en italien, en espagnol, en
portugais. Il y a la forme _ranouncles_, en provençal, mais c’est la
renoncule d’eau.
[170] _Zaba_, grenouille. Le mot s’applique peut-être plutôt à la
renoncule d’eau.
L’idée de jaune s’exprime en français par _bouton d’or_, _jaunet_,
_bassin d’or_, _fleur au beurre_, idées que l’on retrouve dans le
suédois et le danois, _smorblomster_ (_smœr_, beurre), dans l’allemand
dialectal, _botterblum_ (fleur de beurre), dans l’anglais,
_butter-rose_, _golden cup_, _horse-gold_: cette dernière image, qui
appelle les fleurs de la renoncule l’_or du cheval_, est
particulièrement curieuse. Un dialecte suédois et l’islandais appellent
le bouton d’or _fleur du soleil_ (_solœga_ et _soley_): c’est encore
l’idée d’or ou de couleur jaune.
Ce partage de métaphores est assez fréquent; ainsi la _renouée_, en
latin _centinodia_ (herbe aux cent nœuds), porte le même nom (herbe aux
nœuds) en anglais, _knot-grass_; en flamand, _knoopgras_; tandis que les
langues Scandinaves la dénomment herbe du chemin (danois: _weigraes_;
suédois: _trampgraes_). C’est le _plantain_ que les Allemands disent
_wegerich_. Cependant Hœfer[171] cite d’après le _De physica_ de S.
Hildegarde le mot _weggrass_, le traduit par _traînasse_ et l’identifie
au _polygonum aviculare_, lequel est bien la _renouée_. Burbaun[172]
traduit _centinodia_ par _wegetritt_.
[171] _Histoire de la Botanique_.
[172] _Enumeratio plantarum_; Halle, 1721.
Une renonculacée est appelée populairement _queue de souris_; c’est
aussi le nom que lui ont donné les paysans dans une grande partie de
l’Europe: _cola de raton_ (Espagne); _mauseschwans_ (Suisse); _mouse
tail_ (Angleterre); _musehale_ (Danemark); _musrumpa_ (Suède); _myszy
ogon_ (Pologne); _myschei kvost_ (Russie).
Dans _joubarbe_ on retrouve _jovis barba_; c’est la barbe du dieu du
tonnerre, parce que cette herbe garantit les maisons du tonnerre,
d’après Opilius, qui l’appelle _vesuvium_. Cette idée se rencontre en
Allemagne et en Hollande, où la _joubarbe_ est _donderbaert_. Il n’y a
pas trace de l’image conservée par le français du XVIe siècle, _patte de
cheval_, dans les noms actuels du _populage_ ou _tussilage_, mais
l’allemand dit _rosshuf_, sabot de cheval, le hollandais _hoesbladen_,
herbe sabot, l’italien _unghia di cavallo_, l’espagnol _una de asno_;
c’est le latin officinal _ungula caballina_. Le _fumeterre_, _fumus
terrae_, a le même nom en allemand, _erdrauch_ et _eerderoock_. Enfin la
petite _serpentaire_ a reçu en Allemagne et en France les mêmes vilains
noms[173].
[173] Traductions exactes de _Sacerdotis virilia_ (Hadrianus Junius,
_Nomenclator_).
_Adonis_. _Nielle_.
La _fleur d’Adonis_ n’est plus rougie par le sang du jeune dieu oublié,
mais tantôt par celui de Vénus, tantôt par celui de Jésus: _sang de
Jésus_, _sang de Vénus_, les deux grandes religions unies une fois de
plus dans le geste de cueillir la même fleur. L’idée de sang semble
inséparable de cette renonculacée[174] et son nom populaire français,
_goutte de sang_, lui est donné en beaucoup de pays. On trouve en Italie
_gozze de sangue_ (Vérone), _gioze de sangue_ (Trévise); en Espagne,
_gota de sangre_; en Suisse, _bluatstrœfli_ et _blutstrœpfli_; en
Carinthie, _bluetstrœpflan_; en Suède, _bloddroppar_. L’idée toute nue
de rouge, mais d’une petite chose rouge, encore d’une goutte de pourpre,
se rencontre dans l’ancien français _rubitz_; dans le dialectal
_rougeotte_ (Vosges); dans l’avignonnais _roubisso_; dans l’anglais
_pheasant’s eye_ (œil de faisan) et _rose-a-ruby_ (rouge rubis); dans le
sicilien _russulida_ et dans le roumain, _rushcutça_.
[174] Son nom grec αργεμονη lui venait de ce qu’elle servait, d’après
Dioscoride, à guérir l’αργεμον; l’idée de blanc est contenue dans le
nom du mal (ulcère blanc) et non dans celui de la fleur.
_Nielle_, c’est la «petite Noire», _nigella_; les Grecs disaient de même
μελανθιον et ils disent encore μελαντι. Le français _nielle_ n’a, sans
doute, jamais contenu l’idée qui est évidente dans _nigella_; pour la
retrouver, il faut aller chercher les formes verbales où la nielle est
appelée l’herbe au poivre[175], et voici la _poivrette_, la _piperelle_,
les _spezii_, les épices (Parme), l’_alipivre_ (portugais); on trouve en
allemand _Schwarz kümmel_, (le carvi noir), mais les langues modernes
ont surtout baptisé la nielle d’après sa très vague ressemblance avec
des cheveux, de la barbe, de la laine, une toile d’araignée et,
rencontre assez curieuse, la _nielle_ et _l’agnelle,_ si différentes
sémantiquement, ont fraternisé sur le terrain phonétique: on trouve dans
le domaine d’oc, les formes _niella_, _gniella_, _niello_, _aniello_,
_aniella_ et, en Piémont, _agnela_. Le vieux français disait _barbute_
et _barbue_; à Parme, c’est comme en Normandie la _barbe de capucin_,
_barba de fra_; en Roumanie, la barbe de boyard, _barba boïarului_; en
Allemagne, la chevelure de Vénus, _Venushaar_ et, image plus
pittoresque, la fille de crin, _braut in haren_; en Angleterre, la barbe
blanche, _oldman’s beard_; en Catalogne, _aranyas_, image que se disent
nos patois avec _arogne_ et _irogné_ (toile d’araignée).
[175] «Graine noire» est le nom de la nielle dans beaucoup de
dialectes arabes.
_Violette de chien_. _Hépatique_. _Anémone_.
Il y a une violette sauvage, très pâle et sans odeur, qui s’appelle dans
une grande partie de la France _violette de chien_, c’est-à-dire bonne
pour les chiens. Cette expression se retrouve en Wallonie _viyolette de
tchin_; en Galicie, _viola de can_; en Allemagne, _hundsveilchen_; en
Luxembourg, _honzfeiol_; en Flandre, _hondsvioletten_; en Angleterre,
_dog’s violet_; en Suède et en Danemarck, _hundefiol_. Le latin de
nomenclature _viola canina_ est la traduction de ces appellations
populaires; peut-être cependant l’a-t-il propagée dans quelques
langues[176].
[176] Le latin d’officine a certainement eu une très grande influence
sur les noms même populaires des plantes; il en a encore. Cela
s’explique par les relations des pharmaciens et des cueilleuses de
simples. M. E. Rolland a rencontré une de ces femmes connaissant les
noms de _toutes_ les plantes de son pays; dans la liste que j’ai vue
beaucoup de mots sont des déformations évidentes des noms du
Formulaire (Mars 1899).
L’_hépatique_ ne semble pas avoir[177] de nom français, et on ne connaît
pas son nom populaire latin. Sans qu’on puisse les soupçonner d’avoir
littéralement traduit le latin savant _trifolium hepaticum_, les divers
dialectes méridionaux lui ont, cependant, donné le nom d’herbe au foie,
_erba del fetje_, _d’aou fégé_, _au fedzo_, etc.; en italien, c’est
aussi la _fegatella_; en catalan, l’_erba fetgera_; en espagnol, la
_higadela_. Les langues germaniques, Scandinaves et slaves constatent la
même relation: anglais, _liver-wort_; hollandais, _leverkruid_;
allemand, _leberblume_ et _leberkraut_; transylvanien, _liewerkrockt_;
islandais, _lifrarurt_; suédois, _lefverrœt_ et _levferblad_; danois,
_leverurt_; polonais, _watrobnik_.
[177] Le _Nomenclator_ lui donne le nom bizarre de _porcorau_.
L’histoire de l’anémone est pareille et tout aussi concluante. Son nom
français le plus répandu semble _coquelourde_, où il est peut-être
possible de reconnaître _clocca lurida_; du moins l’idée de cloche se
retrouve-t-elle clairement dans plusieurs des noms donnés à cette fleur:
_clochette_, en certaines parties de la France; _kuhschelle_[178]
(clochette de vache) et _osterschelle_ (clochette de Pâques), en
Allemagne; _klockenblome_ (fleur à la cloche), aux environs de Brême;
_Coventry bells_ (cloches de Coventry), dans le centre de
l’Angleterre[179]. Mais il était particulièrement intéressant de savoir
si la valeur du mot grec ανεμονη se rencontrait dans les noms véritables
de l’anémone ou dans ses surnoms populaires. Or, partout, en Europe,
l’anémone est l’herbe au vent, la fleur ou la rose du vent[180]: _erba
del vent_ (Gard), _erba de vent_ (Milanais), _erba do vento_ (Galicie),
_flor del viento_ (Espagne); c’est, en Allemagne: _windroschen_ (la rose
du vent); en Flandre, _windkruid_ (herbe au vent); en Danemarck,
_windrose_; en Russie, _wetrezina_, la fleur du vent.
[178] Pour le passage de l’idée de cloche (_clocca_) à l’idée de
coquille (_concha_), on peut comparer l’allemand _schelle_
(clochette) et l’anglais _shell_ (coquille). De _cloque_ à _coque_
et réciproquement des interpositions sont fort possibles, surtout
dans une région de la langue où la transmission des sons n’a jamais
été fixée par l’écriture.
[179] Ou les _cloches du couvent_.
[180] Et même jusque dans le centre de la France et dans la
Haute-Marne.
_Aubépine_. _Chèvre-feuille_. _Rouge-Gorge_. _Fourmi-lion_.
Il est tout simple que l’aubépine (_albispina_), la blanche épine, porte
ce même nom en presque toutes les langues, depuis l’italien
_biancospino_ jusqu’au danois _hvidtorn_. De même on s’explique assez
facilement la fréquence linguistique du chèvrefeuille (ital.:
_caprifoglio_; all.: _geissblatt_; holl.: _geitenblad_; dan.:
_giedeblad_; suéd.: _getblad_); tous ces noms modernes ne sont peut-être
que la traduction de _caprifolium_. Quand le mot latin est très
explicite et quand toutes les formes linguistiques sont identiques,
l’hypothèse de la traduction est admissible. Les dictionnaires donnent
du mot _chèvrefeuille_ cette plaisante interprétation: ainsi appelé
parce que les chèvres aiment à brouter ses feuilles. Comme si les
chèvres n’aimaient pas à brouter tout ce qui est vert! Le chèvrefeuille,
c’est la plante-chèvre, la plante grimpante, tout simplement. Varron
appelle _caprea_ la vrille de la vigne et l’italien dit dans le même
sens _capreolo_. Le mot latin s’est substitué, sans qu’on en comprenne
le sens, aux noms indigènes qui avaient sans doute été faits, comme en
Angleterre, avec l’idée de fleur qui a goût de miel, _honey sukkle_, ou
celle de lien sauvage, lien des bois, _wood bine_[181]. Il en a
peut-être été de même pour le _rouge-gorge_. Dans toutes les autres
langues, de l’italien, _pettirosso_, à l’allemand, _rothkehlchen_, au
danois, _rotkielke_, au polonais _czerwonogardl_, on soupçonne des mots
latins et ces mots nous en avons l’écho dans le vers déjà cité à propos
du roitelet:
... _Et rubro pectore Progne_[182].
[181] Ou _bind_. Hadrianus Junius donne plusieurs noms de
chèvre-feuille en allemand du XVIe siècle; les uns semblent vouloir
dire la nourriture de la chèvre: _speckgilgen_; les autres
correspondent bien à la comparaison de la plante avec l’animal qui
grimpe: _waldgilgen_. En vieux hollandais son nom est: les chèvres,
_gheyten_.
[182] «Je regarde ce mot (_Progne_) comme employé ici pour désigner
génériquement une famille de petits oiseaux, analogues à ceux qui
sont nommés dans le même vers, et spécialement le rouge-gorge qui y
est caractérisé très naïvement par ses propres attributs.»
_Philomela_, XXXIIe remarque.
Cependant, il est fort possible et bien conforme au mécanisme de
l’esprit humain que la trouvaille _rouge-gorge_ ou _rodkielke_ soit
spontanée dans chacune des langues où on la rencontre. Le vieux français
disait: _rubéline_.
Mais pour le _fourmi-lion_, aucun doute n’est possible, puisque ce mot
n’est que le résultat d’une trop bonne prononciation de l’_l_ mouillée
ou d’une mauvaise lecture du mot latin. _Formica-leo_ est, en effet,
soit une forme bâtarde calquée sur notre _fourmi-lion_, soit une
déformation, par étymologie trop savante, du bas-latin _formiculo_,
_formiculonem_, diminutif de _formica_. _Formiculonem_ a donné en
français _fourmillon_. Comme l’idée de _fourmi-lion_ se retrouve dans
beaucoup de langues d’Europe, son absurdité doit sans doute être mise à
la charge des latinisants. L’anglais _ant-lion_, l’allemand
_ameiselawe_, le flamand _mierenleeuw_, le danois _myrelove_, le suédois
_myrlejon_, le polonais _mrowkolew_ se traduisent tous avec une
exactitude singulière par _formica-leo_, mais si _fourmi-lion_ veut bien
dire en français «fourmi qui est comme un lion», _ant-lion_ signifie en
anglais «lion qui est comme une fourmi», ou «lion qui mange les
fourmis», etc.; c’est _lion-ant_ qu’il faudrait pour rendre
_formica-leo_. L’idée plaisante que le _fourmi-lion_ est le «lion des
fourmis» égaie quelques dictionnaires: que de mal ont pris les
grammairiens pour expliquer logiquement les mœurs d’un insecte par une
déformation linguistique!
_Autres mots_: _Corset_. _Clairon_. _Amadou_. _Navette_. _Béryl_.
_Railler_.
La formation de métaphores, durables ou passagères, est dominée par un
ensemble de lois psychologiques que nous ne pouvons connaître que par la
trace qu’elles laissent dans les combinaisons verbales. Ainsi l’idée de
petit corps se retrouve dans presque tous les mots qui signifient
aujourd’hui _corset_[183], comme Brachet l’a constaté ingénieusement,
mais sans analyser le phénomène. Voici, semble-t-il, la marche de cette
métaphore qui n’a pu naître qu’avec le costume moderne des femmes,
lorsque, l’«ajustement» remplaçant la draperie, la robe dut se partager
en deux moitiés, le haut et le bas. Considérée en son ensemble, vide et
dressée comme une armure, la robe se compose de la jupe et du buste ou
_corps de la jupe_: ensuite toutes les femmes ayant la prétention d’être
minces, le corps de la jupe[184] est devenu par courtoisie un petit
corps ou corset et il deviendra sans doute un corselet. Dans cet exemple
c’est aux lois de l’analogie que l’esprit a obéi; une expression
intermédiaire nous le certifie.
[183] Angl.: _bodice_; all.: _leibchen_; dan.: _livstykke_; ital.:
_corpetto_; etc.
[184] _Corps_, pour _corset_, est resté en usage dans beaucoup de
provinces, notamment dans le centre (_Glossaire_ de Jaubert). J.-J.
Rousseau l’emploie, mais son français est parfois un peu dialectal.
Certaines métaphores sont si singulières qu’on hésite même devant
l’évidence. Pour identifier plus sûrement les deux mots du provençal,
_perna_, qui veulent dire l’un _jambon_ et l’autre _bavolette_, M.
Antoine Thomas rappelle fort à propos que de πετασος, chapeau, les Grecs
avaient formé πετασων, jambon: «Ce serait un rapport inverse qui aurait
fait baptiser _perna_, bavolette, par les Gallo-Romains[185].» Le mot
latin _gracilis_[186] avait pris le sens de trompette au son grêle ou
clair; c’est exactement notre mot _clairon_. Nous ne pouvons reconnaître
dans _amadou_ le sens primitif d’appât, puisque la racine de ce mot est
scandinave, mais nous trouvons réunies les deux significations dans
l’_esca_ des Latins, dans l’_adescare_ des Italiens, dans l’εναυσμα des
Grecs modernes. L’amadou, c’est la nourriture et l’appât du feu[187]. Il
y a loin, semble-t-il, de l’idée de navire à celle de navette de
tisserand; on serait tenté de séparer les deux mots, si l’italien
_navicella_, nacelle, et l’allemand _schiff_, bateau, ne couraient
également sur l’eau et sur la trame des métiers. On a déterminé
l’origine du mot _briller_; c’est _beryllare_, scintiller comme le
béryl[188]. Que ne diraient pas les professeurs de belles-lettres si
quelque «décadent» forgeait, briller n’ayant vraiment plus qu’un sens
abstrait, _émerauder_ ou _topazer_! Le mot _railler_ a la même origine
latine que _raser_ (_radere_, _rasus_, _raticulare_) qui a pris lui-même
récemment un sens péjoratif; on trouve en allemand _scheren_, raser, et
_scherzen_, railler, en flamand _scheren_, raser, et _scherts_,
raillerie.
[185] _Essais de Philologie française_, page 350.
[186] Qui était devenu _graile_ en ancien français. Le verbe
_grailler_, sonner du cor, est resté comme terme de vénerie, mais il
a pris d’autre part le sens second et contradictoire de «parler
d’une voix enrouée».
[187] Les Canadiens ont étendu le sens de _boitte_, appât, au sens de
nourriture pour les bestiaux.
[188] Et du même _béryl_ vient aussi _bésicles_, anciennement
_bericles_ (_Beryenlus_)!
_Compter et conter_. _Dessein et Dessin_. _Pupille_. _Prunelle_.
On sait avec quel soin les grammairiens distinguent l’un de l’autre
_compter_ et _conter_. A les entendre il n’y aurait pas deux mots plus
éloignés, malgré leurs sonorités identiques, et il a fallu pour les
confondre l’ignorance et la barbarie du moyen âge. Or il se trouve
précisément que les deux ne sont qu’un: compter et conter, mot unique né
du latin _computare_. Pour l’homme de tous les temps et de tous les
climats, _compter_ et _conter_ représentent une seule et même opération;
un mot les traduit tous les deux: _énumérer_. Des chiffres ou des faits,
on les énumère, on les compte. L’italien et l’espagnol sont d’accord en
cela avec l’allemand et avec le danois: _contare_ et _contar_ ont, dans
les deux premières langues, la double signification de nos deux mots; en
allemand compter, c’est _zahlen_, et conter, _erzalen_; en danois
compter, c’est _toele_ et conter, _fortoelle_. Ce _toele_ nous rappelle
que l’anglais _tale_ (conter) a eu primitivement la signification de
_compter_; il l’a perdue en partie, quand le mot _account_ est entré
dans la langue; mais _account_ a gardé, en partie, un peu du sens de
_tale_. Il en est de même de notre mot _compte_, malgré tous les
grammairiens; dans _compte-rendu d’un livre_, on voit le mot _computare_
au point mort où il ne signifie plus _compte_ et ne veut pas encore dire
_conte_. En différenciant les deux mots, la grammaire nous oblige à
toutes sortes de petits mensonges, car il nous est réellement impossible
parfois de savoir si nous _comptons_ ou si nous _contons_. On ne devrait
pas laisser les cuistres toucher à des organismes aussi délicats que le
langage: du moins pourra-t-on désormais leur enseigner que les «tropes»
sont une branche de la psychologie générale et qu’il faut réfléchir très
longtemps avant que d’oser couper en deux morceaux et tailler à arêtes
vives un bloc verbal que l’esprit humain laisse volontairement informe.
Ils ont opéré la même scission entre _dessin_ et _dessein_ sans
s’apercevoir, les pauvres gens, que la langue, incorrigible,
recommençait exactement avec le mot _plan_ les mêmes et indispensables
confusions sans lesquelles les hommes cesseraient bientôt de se
comprendre. Comme le mot _conte_, le mot _dessin_ est unique; le latin
_designare_ avait déjà tous les sens concrets et abstraits que comporte
l’idée de _dessiner_. Le mot anglais _design_ porte sans peine, avec une
légère restriction (_drawing_ lui ayant enlevé quelques-unes de ses
nuances), la plupart des significations contenues dans notre double mot;
il en est de même en suédois avec _utkast_, en italien avec _disegno_ et
dans presque toutes les langues.
Bien d’autres mots seraient à noter que les dictionnaires séparent
arbitrairement, quoique l’un ne soit que la métaphore de l’autre.
_Pupille_ est dans ce cas: qu’il signifie l’orpheline pourvue d’un
tuteur ou la prunelle de l’œil, c’est toujours le latin _pupilla_,
diminutif de _pupa_, petite fille (_pupata_, de la même famille, a donné
_poupée_). La _pupille_ de l’œil, c’est si bien la _fille de l’œil_ que
l’expression se retrouve tout entière en portugais où la _pupille_ se
dit _menina do olho_. Pareillement la _prunelle_ des haies et la
_prunelle_ des yeux ne font qu’un. Le centre de l’œil a été comparé à la
petite prune d’un noir bleu ou violacé qui mûrit parfois après les
gelées; par une métaphore analogue, mais bien moins jolie et bien moins
juste, les Anglais appellent la prunelle de l’œil _eye-apple_ et les
Flamands, _oogappel_, la pomme de l’œil. Le polonais qui a le verbe
_zrzeniac_, commencer à mûrir, appela _zrzenica_ la prunelle de l’œil;
je ne sais dans quel ordre il faut établir les rapports de ces deux
mots[189].
[189] L’œil a pu être comparé à un charbon. Se souvenir du latin
_pruna_.
Un des inconvénients de la liberté prise avec _dessin_, _conte_,
_pupille_, _prunelle_ et tels autres mots par les grammairiens, c’est de
rendre invisible la métaphore et ainsi d’engrisailler la langue. Séparé
de l’idée qu’il représente, _dessein_ n’est plus qu’une de ces
abstractions verbales à moitié mortes dès le jour qu’elles sont nées et
destinées à disparaître bien avant la langue dont elles ont fait partie.
L’abstraction est une des causes de la mort des mots.
On voit donc que si le mécanisme de la métaphore est quelquefois
mystérieux, ses oscillations n’en sont pas moins assez régulières et que
la différence des langues n’implique pas une différence de marche ou de
méthode[190]. Méthode, s’il fallait voir dans le choix des images
l’influence d’une intelligence volontaire, comme le désire M. Michel
Bréal; marche, s’il s’agit le plus souvent, et c’est notre avis,
d’associations passives d’idées. Sans doute, quelle que soit la
métaphore, son âge ou son habitat, elle a toujours été une création
personnelle; ni les mots ni les idées ne peuvent être sérieusement
considérés comme le produit naturel de cet être mythique qu’on appelle
le Peuple. Pas plus que les contes ou les chansons populaires les mots
métaphoriques ne sont une végétation sporadique analogue à la crue
matinale des champignons dans les forêts; les contes ont un auteur, les
images verbales ont un auteur. Mais le même conte ou le même mot ont pu
être créés plusieurs fois et même simultanément; pour les mots nous en
avons la certitude par la coexistence des mêmes combinaisons d’images
dans des langues très différentes; pour les contes, cela est fort
vraisemblable. Je crois que cela revient à dire que tous les cerveaux
humains sont des horloges très compliquées et très fragiles, mais toutes
construites sur le même plan et douées des mêmes rouages. La banalité de
cette conclusion nécessaire me réjouit, car une étude de ce genre doit,
pour avoir son intérêt, aboutir, quoique par un chemin détourné et
nouveau, à la vieille route royale piétinée par les longues caravanes.
[190] On tentera peut-être d’établir des groupes sémantiques comme on
a établi des groupes linguistiques. D’après cette étude qui n’est
qu’un essai rudimentaire, les groupes se répartiraient ainsi par
rapport au français: d’abord l’anglais et l’allemand; ensuite le
hollandais (ou flamand), l’italien, le polonais; enfin le suédois,
le danois, l’espagnol et le portugais. Les langues sont nommées dans
l’ordre de la fréquence de leurs métaphores identiques aux
métaphores françaises. Les Anglais et les Allemands seraient de
beaucoup, et à peu près au même degré, nos plus proches voisins
sémantiques.