Casse _Casserole_[118]

[118] Quant à savoir pourquoi de ces mots les uns ont un _l_ et les

autres deux, c’est le secret des grammairiens.

_Castrole_ n’est pas plus mystérieux. Phonétiquement, _casserole_

équivaut à _cas’role_. Or une dentale s’intercale normalement entre _s_

et _r_ au passage du latin en français; c’est ainsi que se sont formés,

par l’adjonction d’un _t_ ou d’un _d_, nombre de mots qui, dans

l’original latin, n’ont aucune dentale:

_Croistre_ } _Crescere_

Croître }

_Ancestre_ } _Antecessor_, _ancessor_

Ancêtre }

_Estre_ } _Essere_

Etre }

_Cousdre_ } _Consuere_

Coudre }

Le latin faisait ces intercalations de dentales; on trouve dans les

graffiti de Pompéi _sudit_ pour _suit_, ce qui suppose _sudere_ et

_consudere_ pour _suere_ et _consuere_.

Brachet cite: _tonstrix_ pour _tonsorix_ et même _Istraël_ pour

_Israël_. Il ajoute, ce qui me dispense d’un plus long commentaire: «Le

peuple, toujours fidèle à l’instinct, continue cette transformation

euphonique et dit _castrole_ pour _casserole_.»

_Eléxir_. _Gérofle_. _Géroflée_. _Gengembre_. _Gigier_.

Déformations de déformations, ces mots ne doivent pas inspirer une

horreur sans mélange. _Elixir_ est une adaptation de l’arabe _al-aksir_,

quintessence; _gingembre_, anciennement _gingibre_, puis _gingimbre_,

vient de _zinziber_; _girofle_ représente le gréco-latin _caryophillum_,

d’abord _chériofle_, puis _gériofle_; _gésier_, qui est le latin

_gigerium_, est plus anormal que _gigier_, et ne l’est pas moins que

_gisier_ et _jugier_, formes que donne encore l’abrégé de Richelet de

1761.

_Chaircutier_.

Cette manière de dire qui a précédé la manière actuelle, et qui est

celle que J.-J. Rousseau emploie, est elle-même une déformation de

_chaircuitier_, marchand de _chair cuite_. Le mot aujourd’hui en usage

est assez récent, et récent aussi le verbe _charcuter_, qui n’a pu être

fait qu’à un moment où ses éléments n’avaient plus de sens direct.

_Crusocale_. _Poturon_.

Tous les traités vous diront que _y_ se transforme naturellement en _u_;

le bas latin écrit _bursa_ et _byrsa_, _crypta_ et _crupta_. Mais nous

n’avons plus à différencier _i_ et _y_ et il suffira de noter que l’_i_

latin, lui aussi, s’est changé jadis assez volontiers en _u_[119]:

[119] «J’ai appelé _perriches_ celles de l’Amérique, pour les

distinguer des _perruches_ de l’ancien continent; ce nom de

_perriche_ est assez en usage.» Buffon, _Lettre à l’abbé Bexon_.

_Affiblare_ Affubler

_Sibilare_ Subler[120]

_Fimarium_ Fumier

_Piperata_ Purée

_Casibula_ }

_Casib’la_ } Chasuble

_Zizyphum_ Jujube

[120] En bourguignon. Ce «biau marle qui _subloit_ tant haut». _Le

Pédant Joüé._

Ce dernier mot est à lui tout seul la justification de nos deux monstres

modernes.

_Lévier_.

_Évier_ rappelle le lointain moment de la langue où _aqua_ était devenu

_eve_. Dunn, dans son _Glossaire canadien_, cite la forme agglutinée

_lévier_ (pour l’évier) comme champenoise; au Canada on dit aussi

_lavier_ et même _lavoir_. L’agglutination de l’article s’est faite sous

l’influence de ce dernier mot. Cette corruption curieuse est aujourd’hui

répandue à Paris, où le peuple dit _le lévier_. Elle est, on le sait,

tout à fait dans les habitudes de la langue[121].

[121] Voir pages 93 et 183.

_Pariure_.

Excellent mot qui a plusieurs analogues dans la langue. _Pariure_, pour

_pari_, est tout aussi légitime que _parure_ ou que le vieux français

_parléure_, malheureusement perdu sans compensation. Il y a cinq ou six

cents mots en _ure_ dans le dictionnaire; de quel droit les grammairiens

veulent-ils condamner _pariure_ quand ils respectent _reliure_,

_sciure_, _pliure_ et même _chiure_ de mouches?

_Mairerie_. _Seigneurerie_. _Chrétienneté_.

Ne dites pas... Sans doute, mais si nous disions: _sucrie_, _trésorie_,

_verrie_, _serrurie_, que diraient les grammairiens? Là encore le peuple

a raison; le suffixe est bien _rie_ et non _ie_: _toile-rie_,

_tapisse-rie_, _tanne-rie_, _poudre-rie_, _maire-rie_[122].

[122] Ou du moins il est devenu _rie_, la finale _ie_ s’ajoutant

presque toujours à l’infinitif du verbe.

Il y a des mots en _té_ de deux sortes: ceux qui viennent directement du

latin, _fierté_, de _feritatem_, _chrétienté_, de _christianitatem_; et

ceux où _té_ est précédé d’un _e_ et qui semblent des formations

analogiques postérieures au moyen de l’adjectif féminin. Sauf

exceptions, puisque _puritatem_ a donné _pureté_; _chrétienneté_ n’est

pas plus extraordinaire, mais il est inutile.

_Nage_. _Consulte_. _Purge_.

_Nage_, pour _natation_; _consulte_, pour _consultation_; _purge_, pour

_purgation_: il suffit d’écrire ces mots successivement pour rejeter les

mauvais,--ceux qui sont en usage. Ce sont des substantifs verbaux, comme

il y en a des milliers en français. _Purge_ est d’ailleurs resté comme

terme de droit et _nage_ vit dans une locution.

_Se revenger_. _Rancuneux_. _Enchanteuse_. _Corrompeur_.

Pour n’être pas admis par les arbitres, ces mots n’en sont pas moins de

bonnes formes françaises.

_Venger_ appelle _revenger_.

_Rancuneux_ fait penser à la querelle du XVIIe siècle sur _matineux_ et

_matinier_, à propos du sonnet de la «Belle Matineuse».

_Enchanteuse_, qui était inévitable, n’est pas déplaisant. Quant à la

logique des féminins attribués aux mots en _eur_, il suffit de citer

_cantatrice_, _enchanteresse_ et _chanteuse_ pour montrer que, dans cet

ordre de finales, la langue se permet toutes ses fantaisies.

_Corrompeur_, rapproché de _corrompu_, est très logique.

_Regaillardir_.

Au lieu de la forme usitée _ragaillardir_. Il y a _rebouter_ et

_rabouter_; _radoter_ fut d’abord _redoter_.

_Cambuis_.

Richelet (1680) constate que l’on dit du _buis_ et, plus généralement,

du _bouis_; ces deux formes ont sans doute été aussi en usage pour la

finale du mot que le vieux français écrivait _cambois_.

_Comparition_.

Étant donnés _apparitio_ et _comparitio_, il eût été sage de ne pas

faire de l’un _apparition_ et de l’autre, _comparution_. Mais

_comparution_ et _parution_, tout court, que l’on commence à rencontrer,

prouvent du moins qu’il n’est pas nécessaire d’être du bas peuple pour

changer les _i_ en _u_.

_Parution_ est le _poturon_ des grammairiens.

_Contrevention_.

Ne se dit pas. Sans doute, mais dirons-nous _contrabande_,

_contracarrer_, _contradire_?

_Coutumace_.

Écrit ainsi, le mot est un peu moins mauvais; il rentre dans la logique

de la vieille langue, au moins pour sa première syllabe:

_Constare_ Coûter

_Consuetudinem_ Coutume

_Conventum_ Couvent

_Dinde_. _Nacre_.

Il est convenu que le premier est exclusivement féminin. Mais comme

_dinde_ est l’abrégé de _coq d’Inde_ aussi bien que de _poule d’Inde_,

la décision des grammairiens est un peu hardie. Il est vrai qu’il y a

_dindon_, mais seulement dans les basses-cours. _Dinde_ est un exemple,

peut-être unique, de la préposition _de_ s’agglutinant avec un

substantif pour former un autre substantif[123].

[123] Du moins dans la période moderne de la langue.

Le peuple dit du _nacre_; ce mot, qui semble venir du persan _nakar_,

est entré en français par l’intermédiaire de l’espagnol, où il est

masculin, _nacar_.

_e_ devenant _i_.

Une des tendances de l’_e_ long latin est de se transformer en _i_.

Déjà, aux temps mérovingiens, on écrivait _ecclisia_, _mercidem_,

_possedire_, _permanire_; au passage du latin en français, ce fait se

retrouve constamment: _cire_ (_cera_), _fleurir_ (_florere_), _raisin_

(_racemus_). Il se perpétue et le peuple dit: _fainiant_, _moriginer_,

_pipie_, _recipissé_, _resida_, _sibile_, _batiau_, _siau_. Ce dernier

mot n’est pas plus étonnant que _fabliau_, jadis _fableau_.

_Pomme d’orange_. _Jardin des Olives_.

Les fruits dont les arbres sont inconnus portent le même nom que cet

arbre. Dans le nord de la France, il n’y avait jadis qu’un mot pour dire

_orange_ et _oranger_, _olive_ et _olivier_, et ce mot était celui qui

est demeuré pour désigner le fruit. Pomme d’orange, fleur d’orange,

plantation de café, jardin des Olives: toutes ces expressions sont fort

logiques. Nous disons de même, et sans être blâmés par les grammairiens:

noix de coco, noix de kola, fleur de cassis, clou de girofle, etc. Mais

il est plus facile de blâmer que d’expliquer et de comprendre.

_Bivouaquer_.

_Bivac_, de l’allemand _beiwache_, étant devenu _bivouac_, il est

fâcheux que _bivaquer_ ait été arrêté en chemin par la fantaisie des

arbitres.

_Airé_.

Bien meilleur que _aéré_. Il faudrait oser s’en servir.

_Laideronne_.

Par ce féminin, le peuple achève de faire vivre le mot _laideron_.

_Fortuné_.

Fortuné prend le sens de _riche_; il suit l’évolution de _fortune_, et

les grammairiens n’y peuvent rien. C’est un barbarisme, disait Nodier en

1828; mais les mots qui veulent vivre sont tenaces. _Incarnat_, que les

dictionnaires définissent: entre rose et rouge, ne contenait pour

Voltaire que l’idée de _carnation_: «Votre peau, dit Cunégonde à

Candide, est encore plus blanche et d’un incarnat plus parfait que celle

de mon capitaine.»

_Carbonate_.

Voilà des années que les grammairiens font la chasse à ce mot. «Dites:

du carbonate de soude!» De tous les carbonates, un seul est usuel et son

usage est constant; on le tire de la foule, on le spécifie, et avec

quelle simplicité de moyens: par un changement de genre. _La_, au lieu

de _le_, et voilà un mot nouveau, clair, vrai. Il sera dans les

dictionnaires avant dix ans.

_Jor_. _Jornal_. _Ojord’hui_.

Ce sont des prononciations archaïques.

_Jour_ a d’abord été _jorn_, puis _jor_; _journal_ a été _jornal_. Au

XVIIe siècle, on prononçait _ojord’hui_.

_Écale_. _Écaille_.

Ce sont deux orthographes d’un même mot. Le peuple avoue ne pouvoir les

distinguer. En fait, la répartition de deux sens différents aux deux

orthographes est absolument arbitraire. _Écale de noix_ exige _écale

d’huître_; et, d’autre part, il y a loin des _écailles_ d’une carpe à

l’_écaille_ de la tortue. Ici encore l’intervention des grammairiens a

été mauvaise. _Écale_ est le mot primitif; il vient de l’allemand, où la

forme ancienne était _schalja_. Aujourd’hui _schale_ veut dire

indifféremment _écale_ et _écaille_; en français les deux formes ont des

sens tellement voisins qu’on les confond dès que l’on sort des locutions

usuelles. On a voulu réserver _écaille_ pour les poissons et _écale_

pour les végétaux; c’est d’après le même principe de répartition

enfantine et hiérarchique qu’un grammairien avait décidé jadis de

n’accorder au bouillon que des _œils_: _yeux_ lui semblait trop noble

pour une constatation aussi vulgaire. Peut-être même assignait-il à ces

_œils_ une étymologie particulière; ainsi le plus répandu des petits

dictionnaires manuels a soin de spécifier que _écaille_ vient du latin

_squama_, ce qui est absurde[124].

[124] Il y a peut-être à ces pluriels, _œils_, _ciels_, etc., une

raison véritable. Changer un mot à une signification nouvelle,

c’est, en somme, un autre mot. Or la langue ne peut plus à cette

heure attribuer à un mot nouveau un signe du pluriel autre que

l’_s_. Cela est très sensible à _ciel_, qui fait son pluriel en _s_

dans toutes ses significations métaphoriques, celle de paradis

exceptée; mais elle est très ancienne.

_Ecale_ et _écaille_ sont des formes parallèles à _métal_ et _métail_,

entre lesquels on avait voulu aussi faire une distinction[125]. _Métail_

a disparu.

[125] Victor Hugo, dans un _erratum_ du tome II de la Légende du beau

Pécopin: «Le _métal_ est la substance métallique pure; l’argent est

un _métal_. Le _métail_ est une substance métallique composée; le

bronze est un _métail_.» Pure imagination. _Métail_ et _métal_ sont

des doublets du latin _metallum_. La forme populaire se retrouve

dans _médaille_, venu de l’italien; de _metallia_, le vieux français

avait tiré _maille_ (monnaie).

_Maline_. _Echigner_.

L’usage impose _échiner_ et _maligne_; il impose aussi _cligner_, mais

_clin_ (d’œil) témoigne qu’à un moment de la langue on a dit _cliner_.

_Peigne_ a d’abord été _peine_. _Maline_, qui est dans La Fontaine, est

une forme plus ancienne que _maligne_, refait sur le latin écrit.

_Echigne_, de _skina_, est identique à _cligner_ de _clinare_. Du temps

de Vaugelas, on disait à la cour _preigne_ et _viegne_ pour _prenne_ et

_vienne_. La langue n’a pas encore choisi un son unique pour cette

finale; il serait bien prématuré de poser des règles.

_Farce_. _Flegme_[126].

[126] _Flegme_ est d’un langage bien académique. Il y a longtemps que

le peuple, avec raison, dit _flemme_, _flemmard_, etc. On trouve

_flemme_ et _fleume_, au XVIe siècle.

Ces mots sont devenus des adjectifs parmi le peuple. Rien de plus

normal. Il en est de même de _colère_. J’ai entendu cette phrase: «Vous

avez agi d’une façon _cruche_.» Le substantif qui implique une idée de

qualité, de manière d’être, tend naturellement à devenir un adjectif;

c’est le passage du particulier au général. L’inverse est tout aussi

fréquent; une idée générale de qualité se particularise en substantif:

de là des mots comme _baudet_, _renard_, qui signifiaient d’abord, _gai_

et _rusé_. Pour expliquer _cruche_, il suffit de citer _bête_, _butor_,

_andouille_, _brute_, _pioche_, _daim_, _tourte_, _jocrisse_, mots qui,

avant d’être à la fois des adjectifs et des substantifs, furent d’abord

exclusivement des substantifs.

_Dompeteur_.

Cette prononciation absurde est un des méfaits de l’orthographe

enseignée à des enfants du peuple. On ne sait d’ailleurs où des

humanistes ont pris le _p_ dont ils ornèrent ce mot. L’ancienne langue

disait _donter_, ce qui représente le latin _domitare_.

_Le cheval à mon père_.

C’est une des tristesses des grammairiens que, malgré leurs

objurgations, on continue à marquer la possession par _à_ aussi bien que

par _de_. «Ce chien est à moi, dirent des enfants.» Ils autorisent: _ce

cheval est à mon père_; ils défendent: _le cheval à mon père_. Hélas!

cette faute remonte exactement au Ve siècle, puisqu’on lit sur un marbre

de cette époque _membra ad duos fratres_, pour _membra duorum

fratrum_[127]. Voilà un solécisme qui a de belles lettres de noblesse.

[127] Le Blant, _Epigraphie_.

_Mésentendu_.

Prohibé par les grammairiens, quoique excellent, de même que

_mésaventure_, _mésestime_, et d’autres.

_Perclue_.

Une langue ressemble à un jardin où il y a des fleurs et des fruits, des

feuilles vertes et des feuilles tombées, où, à côté du définitif, il y a

la vie, la croissance, le devenir. On a cherché depuis trois siècles à

figer ce jardin dans cette attitude contradictoire; de là, ces

incohérences qui permettent de rédiger des grammaires en quatre volumes.

Il faut bien justifier _inclus_ et _exclu_, _reclus_ et _conclu_,

_incluse_ et _conclue_, _recluse_ et _exclue_. Je sais: les uns sont des

participes français et les autres des adjectifs latins mal francisés.

Laissons le peuple dire _perclue_, puisqu’il le veut bien. La tendance

est bonne.

_Eclairer_. _Allumer_.

On entend assez souvent cette expression qui semble bizarre: _éclairer

le gaz_. Elle nous choque, quoiqu’elle soit identique à _allumer le

gaz_, puisque _allumer_, c’est _adluminare_, donner de la lumière à...,

comme _éclairer_, c’est donner de la clarté à... Il est curieux de

retrouver, à tant de siècles de distance, la même méthode linguistique

aboutissant au même résultat.

_A fur et à mesure_.

Cette déformation reproduit exactement le latin _ad forum et ad

mensuram_, au prix et à mesure. Ce _forum_ est le même qui figure dans

_forfait_, prix fait, marché fait, _forum factum_.

_Secoupe_.

Et même _s’coupe_. Ainsi _succussare_ a donné _secouer_, qui maintenant

est assez souvent _s’couer_. _Secourir_, c’est _succurrere_. _Soucoupe_,

malgré son sens très clair, devait devenir _secoupe_.

_Vous faisez_.

Ceci représente brutalement la tendance de la langue française à ramener

tous ses verbes à la première conjugaison. L’Anonyme cite _agoniser_

pour _agonir_ (de sottises); il y en a bien d’autres, et on les

constaterait surtout dans le langage des enfants. J’ai entendu: _buver_,

_cuiser_, _romper_, _pleuver_, _mouler_, _chuter_ pour _boire_, _cuire_,

_rompre_, _pleuvoir_, _moudre_, _choir_. Aujourd’hui, il est impossible

de créer un verbe français qui ne se conjugue sur _aimer_. On a

abandonné depuis longtemps _tistre_ pour _tisser_, _semondre_ pour

_semoncer_; _imbiber_ remplace _imboire_, qui devient archaïque; on

oublie _émouvoir_ et l’on abuse d’_émotionner_.

_Prévu d’avance_.

On connaît par ses affiches la société des «Prévoyants de l’Avenir». Ce

pléonasme apparent s’explique par l’affaiblissement de la signification

de certains mots. _Prévoir_ n’a plus un sens absolu pour le peuple; mais

nous-mêmes ne disons-nous pas, sans rougir, _prédire l’avenir_?

C’est encore à ce besoin de renforcement que répondent les expressions:

_monter en haut_, _dépêchez-vous vite_, et les locutions plus

populaires, _regardez voir_, _voyez voir_. Vaugelas disait, à propos de

certains pléonasmes d’usage, que «la parole n’est pas seulement une

image de la pensée, mais la chose même», laquelle se représente d’autant

plus nettement que la phrase est plus descriptive de l’acte.

_Promener_.

Il y a une tendance à supprimer le pronom réfléchi dans les phrases: je

vais me promener,--me coucher,--me baigner, etc. L’expression toute

récente, _se cavaler_, est déjà devenue _cavaler_. J’entendis hier les

enfants abandonnant un camarade dire: _Cavalons, il nous rejoindra._

Cependant, Vaugelas écrivait au mot _promener_: «Tantôt il est neutre,

comme quand on dit: Allons promener; il est allé promener; je vous

enverrai bien promener.» Il est donc possible que la manière populaire

de traiter _promener_ soit un archaïsme[128].

[128] Vaugelas revient souvent ici parce que son livre est toujours

précieux. On a suivi l’édition de 1662: _Remarques sur la langue

françoise utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire_.

Vaugelas fut un observateur de premier ordre.

_Raisons_.

Le peuple emploie ce mot, au pluriel, comme synonyme de discussion,

difficultés, querelle et même injures. Quelque jour, ce sens passera

dans les dictionnaires. _Mots_ et _paroles_ ont également ces mêmes

significations, peut-être atténuées.

_Voix de Centaure_.

C’est un exemple amusant d’étymologie populaire. On exprime par ce terme

la tendance du peuple à ramener l’inconnu au connu.

Il ignore _Stentor_; _centaure_ lui est moins étranger: cela suffit pour

influencer son oreille, ensuite sa langue. Quel rôle cette habitude

a-t-elle joué dans la formation du français? On n’a jamais tenté de

l’établir et cela serait peut-être impossible. Cependant, c’est sans

doute ainsi qu’on expliquerait certains mots tels que: _marjolaine_,

_échalotte_, _ancolie_, _érable_, _camomille_, _étincelle_, _licorne_,

et d’autres que l’on a signalés parmi ceux qui échappent aux

explications phonétiques. Si c’est _amaracana_ qui est l’original de

_marjolaine_, il faut que le mot français ait subi une influence

analogue à celle qui a transformé récemment _olénois_ en _à la noix_ et

jadis _galatine_ en _galantine_. Quoi qu’il en soit, voici quelques-unes

des explications que se donne à cette heure le peuple, des mots qu’il ne

comprend pas:

Voix de Centaure (Stentor)

Cresson à la noix (Alénois, _ollenois_, _orlenois_, _orléanois_)

Dernier adieu (Denier à Dieu)

Souguenille (Souquenille)

Soupoudrer (Saupoudrer)

Trois-pieds (Trépied)

Ruelle de veau (Rouelle)

Semouille (Semoule)

Tête d’oreiller (Taie)

Bien découpé (Découplé)

Écharpe (Écharde)

Cette dernière mutation est due à _écharper_, verbe qui n’a aucun

rapport de sens, ni d’origine, avec _écharpe_; mais il en a avec

_charpie_, avec l’idée de déchirer (_carpire_), par conséquent blesser.

Il est donc possible que _écharpe_, au sens de blessure, soit très

ancien.

_Venimeux_. _Vénéneux_.

Le peuple confond ces deux mots, mais sa préférence va au premier, qui

est de meilleure lignée. _Vénéneux_, c’est le latin tout cru,

_venenosus_. _Venimeux_ a été formé de _venin_; on commença par

_venineux_, puis le second _n_ s’est dissimilé; en des parlers

provinciaux l’_n_ est devenu _l_ et on dit _velimeux_; en italien, il y

a deux formes: _veneno_ et _veleno_.

La répartition des deux mots a été tentée, comme pour _écaille_ et

_écale_, d’après des principes étrangers à la logique linguistique: l’un

est bon pour les bêtes; l’autre, pour les plantes et les minéraux. Ces

distinctions sont nécessairement absurdes, la nature étant plus variée

que ne peut le concevoir le cerveau d’un grammairien. Nombre de plantes

sont _venimeuses_ et nombre d’animaux sont _vénéneux_, si on s’en

rapporte aux définitions des dictionnaires.

La répartition des mots très voisins de forme se fait lentement et

difficilement. Désespérant de jamais sentir la différence trop profonde

qu’il y a entre _colorer_ et _colorier_, le peuple s’en tire en

fabricant _couleurer_ qui répond à tous ses besoins dans cet ordre

d’idées. Il prendra long-temps encore l’un pour l’autre: _croire_ et

_accroire_, _envers_ et _revers_, _coulé_ et _coulis_[129], _épurer_ et

_apurer_, _étuvée_ et _étouffée_, _des fois_ et _parfois_, _recouvrer_

et _recouvrir_, _passager_ et _passant_, _neuf_ et _nouveau_, _gradé_ et

_gradué_, enfin _autour_ et _alentour_.

[129] Il s’agit de cuisine. Il y a un autre mot de même son écrit

_coly_ par Thévenot (1684), _couli_ par B. de Saint-Pierre et que

les anglomanes, ignorant toute la littérature française, ont

vulgarisé sous la forme absurde _coolie_ (Cf. le _Dictionnaire_ de

Hatzfeld).--Voir la note 80.

Cette dernière répartition est toute récente et particulièrement

arbitraire; elle a devancé l’usage. A ce propos, il faut noter la

certitude plaisante des dictionnaires à cataloguer les mots sous les

vieilles rubriques scolastiques, à les figer dans une fonction unique.

Cela est très délicat. Les mots sont souvent des signes à tout faire,

tantôt verbes et tantôt substantifs, ici adverbes, et là adjectifs; et à

mesure qu’une langue se dépouille, cela devient plus visible. Les mots

anglais ont ainsi acquis une très grande liberté d’allures, peut-être

parce qu’ils ont été moins tyrannisés qu’en France. Pour _autour_ et

_alentour_, ce ne sont ni des adverbes, ni des prépositions, à moins que

n’en soient aussi _au pied_, _au fond_, _au cœur_, _au bas_. _Tour_ est

un substantif et _entour_ un de ses dérivés, comme _atour_ et

_pourtour_. Au lieu de définir et de classifier, les dictionnaires

devraient se borner à décomposer de tels mots: _au tour_, _à l’entour_;

cela serait plus clair et moins compromettant.

_Iniation_.

Cette déformation d’apparence bizarre, que j’ai recueillie

personnellement, est des plus caractéristiques comme preuve de la

perpétuité des lois qui ont guidé la création du français. Elle

représente le mot _initiation_, tel que prononcé et écrit à plusieurs

reprises (des centaines de fois) par un commis de librairie. C’est tout

simplement la règle de la chute du _t_ médial; avec encore un effort, on

aurait un mot pareil à tant de vieux mots français[130]:

Abba-t-ia Ini-t-iation Inia-t-ion

Abba--ye Ini--iation Iniai--son

[130] Comparez avec _iniation_ l’anglais _coercion_ pour _coercition_.

Cette manifestation de l’instinct est une grande leçon.

Voilà. J’ai seulement voulu montrer que la déformation n’est pas du tout

cahotique; que le mauvais français du peuple est toujours du français et

parfois du meilleur français que celui des grammairiens.

Esthétique de la langue française · 第 28 / 62 题