Il faudrait être insensé pour vouloir dicter des lois dans une
langue vivante.
Observations de l’Académie française sur les _Remarques_ de
Vaugelas (1704).
I
Nous ne connaissons pas dans leur texte vrai les écrits latins
antérieurs au IVe siècle, car ils furent, à cette époque, récrits en
langage moderne, purgés de tout ce qui semblait archaïque dans les mots,
dans la syntaxe. Il est très probable que le Virgile que nous lisons
ressemble à ce qu’aurait pu être Villon réduit au style et au goût de
Malherbe, ou à ce qu’est devenu sous la plume des copistes du XVe siècle
le rude Joinville du XIIIe. Ainsi l’on nous habitua à considérer comme
les chefs-d’œuvre de la littérature latine des œuvres retouchées et qui
doivent leur forme pure et agréable à la collaboration commerciale des
libraires du temps de saint Jérôme. Mais, comme cette duperie dure
depuis environ quinze siècles, nous y sommes si bien asservis que si,
par hasard, on retrouvait en quelque Pompéi un authentique manuscrit de
Cicéron, les épigraphistes seuls en voudraient tenir compte: la majorité
des humanistes continuerait à cataloguer les nuances qui donnent une
suprématie incontestable de langue à des œuvres entièrement remises à
neuf, vers un moment où il est convenu que la décadence de la langue
latine est déjà très avancée.
Jusqu’à ce qu’elles aient atteint leur plus haut point de valeur
commerciale, les langues littéraires se transforment avec une grande
rapidité. Mais dès que la littérature d’une époque se répand au point de
devenir quasi universelle, la transformation de la langue tend à se
ralentir, parce que les œuvres écrites dans le ton déjà connu de tous
sont celles qui doivent être le mieux accueillies par le plus grand
nombre des lecteurs. C’est vers le IVe siècle que la littérature latine
acquit sa plus large expansion; c’était une époque d’inquiétudes et de
controverses; deux grandes idées luttaient pour la conquête du monde, et
quand deux idées sont en lutte, elles combattent au moyen de l’écriture.
Des gens se mirent à lire qui n’avaient jamais lu; Rome expédiait le
pour et le contre dans tout le monde civilisé. Alors seulement commença
pour le latin cet état de fixité qui dura jusqu’à sa mort définitive,
après la longue traversée du moyen âge: il y a beaucoup moins loin de
Prudence à Adam de Saint-Victor que de Plaute à Prudence.
La langue française, après plusieurs crises dont elle était sortie
renouvelée et dégagée, s’éleva à une telle fortune littéraire qu’elle en
fut immobilisée pendant plus d’un siècle, pendant cent cinquante ans,
puisque les poètes de l’an 1819 sont encore sous la domination exclusive
de Racine et de Boileau. A ce moment, le romantisme a rouvert les canaux
de la sève,--et le romantisme dure encore. Nous sommes donc dans une
période de vie linguistique et peut-être à un moment très critique, car
il s’agit de savoir si le peuple d’aujourd’hui a assez de souplesse et
de curiosité d’esprit pour suivre une évolution qui se fait au-dessus de
lui et que nos gérontes et nos mandarins lui cachent avec une jalousie
de censeurs et de jésuites. Il est à craindre que la littérature,
devenue un art d’autant plus hardi qu’il trouve en autrui moins
d’accueil, d’autant plus insolent qu’il voit diminuer ses chances de
plaire, d’autant plus ésotérique qu’il sent se raréfier autour de lui
l’air intellectuel, il est à craindre qu’au lieu de tendre toujours vers
de nouvelles frontières la littérature ne soit destinée à se resserrer
en de petites enceintes ponctuées dans le monde, comme un semis d’oasis.
Mais il s’agit de la langue plus que de la littérature, de l’instrument
et non des œuvres de l’ouvrier, et je voudrais rechercher, puisque
l’occasion s’en présente[112], si l’instrument est toujours bon, et si,
parmi ce que M. Deschanel appelle des déformations, on ne pourrait pas
trouver, aussi bien que des signes de vermoulure, des marques de
vitalité et tout un système de feuilles et de fleurs.
[112] _Les Déformations de la langue française_, par Emile Deschanel
(1898).
La langue française, qui ne semble pas destinée à subir prochainement de
graves transformations, est cependant loin de la grande époque de
stabilité que certaines langues atteignent avant de mourir. Elle vit,
donc elle se différencie constamment. Si on la considère à des moments
distants d’un demi-siècle, on trouve toujours que le dernier moment est
en état de transformation, ou, puisqu’on pose le mot en principe, de
déformation; comparée au moment précédent, la période ultime semble bien
plus bouillonnante, bien plus désordonnée. C’est que toute nouveauté
verbale n’acquiert que lentement et souvent après de très longues années
sa place définitive dans les habitudes linguistiques. Ce qui était
déformation en 1850 est devenu aujourd’hui le principe d’une règle par
quoi nous jugeons des déformations actuelles. L’histoire d’une langue
n’est que l’histoire de déformations successives, presque toujours
monstrueuses, si on les juge d’après la logique de la raison;--mais la
faculté du langage est réglée par une logique particulière: c’est-à-dire
par une logique qui oublie constamment, dès qu’elle a pris son parti,
les termes mêmes du problème qui lui était posé. Du conflit des idées
elle tire une idée nouvelle, qui ne doit aux idées d’où elle sort que
parfois les lettres qui forment leur commune armature; la langue
transporte à volonté l’idée de _rouge_ au mot _noir_, ou l’idée de
_tuer_ au mot _protéger_: et cela est très clair[113].
[113] Pour _tuer_, voir page 28.--L’italien _vino nero_ correspond au
français _vin rouge_.
On peut d’ailleurs, d’une façon générale, accepter l’idée de déformation
et l’identifier à l’idée de création. La déformation est, du moins, une
des formes de la création. Créer une idée nouvelle, une figure nouvelle,
c’est déformer une idée ou une figure connue des hommes sous un aspect
général, fixe et indécis. La déformation est une précision, en ce sens
qu’elle est une appropriation, qu’elle détermine, qu’elle régit, qu’elle
stigmatise. Tout art est déformateur et toute science est déformatrice,
puisque l’art tend à rendre le particulier tellement particulier qu’il
devienne incomparable, et puisque la science tend à rendre la règle
tellement universelle qu’elle se confonde avec l’absolu. La biologie ne
déforme pas moins la vie pour expliquer la vie que la sculpture ne
déforme Moïse pour expliquer Moïse. A vrai dire, nous ne connaissons que
des déformations; nous ne connaissons que la forme particulière de nos
esprits particuliers.
Pour qu’il fût permis de considérer comme véritablement déformés
certains modes verbaux, il nous faudrait d’abord instituer les règles
d’une faculté que nous ne connaissons que par ses résultats. Ne portant
que sur les différences, nos règles sont nécessairement caduques; nous
comparons infatigablement l’orange nouvelle au fruit de l’an passé et
nous sommes portés à condamner comme incongrue celle qui est encore à
moitié verte et qui agace les dents. Mais l’homme spontané, peuple ou
poète, a d’autres goûts que les grammairiens, et, en fait de langage, il
use de tous les moyens pour atteindre à l’indispensable, à l’inconnu, à
l’expression non encore proférée, au mot vierge. L’homme éprouve une
très grande jouissance à déformer son langage, c’est-à-dire à prendre de
son langage une possession toujours plus intime et toujours plus
personnelle. L’imitation fait le reste: celui qui ne peut créer partage
à demi, en imitant le créateur, les joies de la création.
Le mot nouveau, l’assemblage inédit de syllabes, l’expression neuve ont
un tel charme pour l’homme inculte ou moyennement lettré que cela a
toujours été une des charges de l’aristocratie de modérer la
transformation du langage. En l’absence d’une autorité sociale et
littéraire à la fois, les langues se modifient si rapidement que le
vieillard ne comprend plus ses petits-enfants. Nous ne sommes pas
exempts, dans notre société, de malentendus analogues, et il y a des
mots qui, prononcés par deux générations éloignées de quelque vingt ans,
se prononcent selon des significations absolument divergentes. Cela est
inévitable et cela est bien, puisque c’est conforme aux lois du
mouvement et de la vie. Mais chez les peuples enrichis d’une
littérature, la langue est d’autant plus stable que la littérature est
plus forte, qu’elle nourrit un plus grand nombre de loisirs et de
plaisirs; à un certain moment, la tendance à l’immobilité ou les
ondulations rétrogrades d’un langage rendent parfois nécessaire une
intervention directrice dans un sens opposé, et l’aristocratie
intellectuelle, au lieu de restreindre la part du nouveau dans la
langue, doit au contraire souffler au peuple abruti par les écoles
primaires les innovations verbales qu’il est désormais inapte à
imaginer.
Un peuple qui ne connaît que sa propre langue et qui l’apprend de sa
mère, et non des tristes pédagogues, ne peut pas la déformer, si l’on
donne à ce mot un sens péjoratif. Il est porté constamment à la rendre
différente; il ne peut la rendre mauvaise. Mais en même temps que les
enfants apprennent dans les prisons scolaires ce que la vie seule leur
enseignait autrefois et mieux, ils perdent sous la peur de la grammaire
cette liberté d’esprit qui faisait une part si agréable à la fantaisie
dans l’évolution verbale. Ils parlent comme les livres, comme les
mauvais livres, et dès qu’ils ont à dire quelque chose de grave, c’est
au moyen de la phraséologie de cette basse littérature morale et
utilitaire dont on souille leurs cerveaux tendres et impressionnables.
L’homme du peuple ne diffère pas de l’enfant, mais plus hardi il se
réfugie dans l’argot et c’est là qu’il donne cours à son besoin de mots
nouveaux, de tours pittoresques, d’innovations syntaxiques.
L’instruction obligatoire a fait du français, dans les bas-fonds de
Paris, une langue morte, une langue de parade que le peuple ne parle
jamais et qu’il finira par ne plus comprendre; il aime l’argot qu’il a
appris tout seul, en liberté; il hait le français qui n’est plus pour
lui que la langue de ses maîtres et de ses oppresseurs.
Cependant cette situation est loin d’être générale et, à défaut du bas
peuple, il reste assez de bouches françaises pour que l’envahissement de
l’argot ne puisse, de longtemps, être considéré comme un danger. Il ne
faut pas d’ailleurs mépriser absolument l’argot; la vie argotique d’un
mot n’est souvent qu’un stage à la porte de la langue littéraire;
quelques-uns des mots les plus «nobles» du vocabulaire français n’ont
pas d’autre origine; en trente ans une partie notable du dictionnaire de
Lorédan Larchey a passé dans les dictionnaires classiques.
M. Deschanel trouve donc que «la langue française, si belle, va se
corrompant». C’est assez juste, mais il a négligé d’appuyer son opinion
d’exemples solides; il ne fait allusion ni à l’invasion grecque, ni à
l’invasion étrangère; la déformation, telle qu’il l’a sentie, est tout à
fait bénigne et parfois bienfaisante. Sa délicatesse de vieux lettré
plein de belles-lettres classiques est un peu craintive et vraiment
pessimiste. Il répète trop volontiers la plainte timorée de Lamennais:
«On ne sait presque plus le français, on ne l’écrit plus, on ne le parle
plus»,--plainte qui ne veut rien dire, sinon: le français étant une
langue vivante se modifie périodiquement et aujourd’hui, en 1852, on ne
lit plus et on n’entend plus le même langage qu’en 1802, alors que
j’avais vingt ans. Il paraît que M. Scherer s’est, lui aussi, lamenté
sur «la déformation de la langue française», mais la langue française,
de son côté, n’a pas toujours eu à se louer de ses rapports avec M.
Scherer,--et tout cela est un peu ridicule.
La déformation par changement de sens, que M. Deschanel réprouve, est
quelquefois défavorable et quelquefois utile. C’est un moyen dont la
langue se sert pour utiliser un mot qui vient de se trouver sans emploi.
Ainsi quand le mot _retraité_ eut remplacé le mot _émérite_, celui-ci
prit la signification de _habile_, _expert_, et Balzac la vulgarisa.
Quel mal y a-t-il à ce que _excessivement_ ait pris le sens de
_extrêmement_, ou que le mot _potable_ s’achemine vers la signification
générale de _convenable_? Les mots ne sont en eux-mêmes que des sons
indifférents, rudes ou amènes; ils n’ont qu’une valeur esthétique; ils
sont aptes à se charger de toutes les significations que l’on voudra
bien leur imposer. Nous sommes habitués à lier certains sons à certains
sens et à croire qu’il y a entre eux un rapport nécessaire. La
connaissance de quelques langues un peu éloignées suffit à purger
l’esprit de cette croyance naïve; l’étude de la transformation du latin
en français est encore assez bonne pour nous détromper; et il n’est pas
mauvais, si l’on veut acquérir un bon degré de scepticisme sur ce point,
d’apprendre résolument la langue française elle-même. Il ne faudrait pas
sourire si l’on prédisait que le mot _pied_, quelque jour, signifiera
_tête_. Cela est déjà arrivé. M. Deschanel en donne lui-même un exemple
lorsqu’il rappelle que _dais_ a d’abord voulu dire _table_, conformément
à une des significations de son mot d’origine, le latin _discus_. Ce
changement de sens rentre encore dans la série des utilisations:
dépouillé de sa signification, _dais_ aurait péri devant _table_ si on
ne lui avait assigné une autre fonction. C’est là un phénomène de
conservation et non de déformation, et même de conservation créatrice,
car empêcher un mot de périr, c’est le créer une seconde fois.
Les changements de prononciation et de forme ne sont pas moins
fréquents, ni moins inévitables. La prononciation des mots français a
beaucoup varié depuis l’origine de la langue; on a écrit cette histoire
qui n’est pas toujours très sûre. Alors que nous ne savons pas bien
nous-mêmes et que la question est discutée de savoir si _oi_ équivaut
soit à _oua_, soit à _oa_, il est difficile de déterminer la valeur de
ce signe, et de plusieurs autres, le long des siècles passés. M.
Deschanel a relevé dans la manière d’aujourd’hui quelques prononciations
défectueuses des lettres doubles; il y a une tendance à les faire
sentir, comme il y a une tendance à faire sentir les consonnes finales;
mais là encore M. Deschanel insiste trop peu, sans doute pour n’être pas
forcé de blâmer le rôle, alors vraiment odieux, de l’école primaire, du
maître hâtivement fabriqué par les méthodes artificielles de
l’Université. On m’a cité un professeur de géographie d’un collège
d’Algérie qui, en l’ignorance de toute tradition orale, affirmait à ses
élèves l’existence de villes françaises telles que Le Mance, Cahan,
Moulince, Foicse. Les noms communs ne sont pas toujours mieux traités
et, comme l’a remarqué M. Anatole France, si on n’apprend pas encore aux
enfants à compter sur leurs _doiktes_, c’est que la science des
instituteurs primaires est encore neutralisée par la délicieuse
ignorance des mères et des nourrices. N’est-elle pas très curieuse cette
civilisation qui fait enseigner le français à un enfant de
l’Isle-de-France par un paysan auvergnat ou provençal muni de diplômes?
On entend à Paris des gens ornés de gants et peut-être de rubans violets
dire: _sette sous_, _cinque francs_: le malheureux sait l’orthographe,
hélas! et il le prouve.
Voilà une série de déformations sur laquelle on aurait aimé que
s’exerçât l’autorité de M. Émile Deschanel, et un péril pour l’intégrité
de la langue qu’il aurait dû signaler avec véhémence, puisqu’il a
entrepris une telle campagne. Il reste dans l’anodin et dans l’anecdote,
vitupère _castrole_ et note que, remplacé par _gerbe_, le mot _bouquet_
tombe en désuétude. Ses remarques sont intéressantes, mais il n’a pas su
les relier par des idées générales, comme l’a fait, par exemple, M.
Michel Bréal dans sa récente _Sémantique_.
Cependant il n’est pas loin de considérer le jeu des suffixes comme un
principe de déformation. Si c’est déformer un nom que d’en façonner un
verbe, voilà encore une déformation singulièrement féconde et vénérable.
Pour _recruter_ formé de _recrue_, il a l’autorité de Racine écrivant à
son fils qui lui avait parlé de la _Gazette de Hollande_: «Vous y
apprendrez certains termes qui ne valent rien, comme celui de
_recruter_, dont vous vous servez; au lieu de quoi il faut dire _faire
des recrues_.» Mais Racine avait la même opinion sur à peu près tous les
mots du dictionnaire de Furetière et aucune timidité linguistique ne
peut surprendre de la part du poète dont l’indigence verbale, imposée
par la mode, stérilisa pendant un siècle et demi la poésie française. Sa
lettre fut peut-être écrite hier, encore une fois, par quelque vieil
académicien effaré à son fils enclin aux mauvaises lectures: «Vous y
apprendrez certains termes qui ne valent rien, comme celui de _pédaler_,
dont vous vous servez; au lieu de quoi il faut dire _aller à
bicyclette_.» _Pédaler_ doit sembler monstrueux à M. Deschanel; pourtant
le mot est excellent de ton et de forme.
Parmi les mots récemment obtenus par dérivation, il en est de mauvais,
mais qui le sont surtout à cause de leur inutilité. Un mot de forme
française et qui répond à un besoin est presque toujours bon. Je puis
partager l’_émoi_ que cause _émotionner_ à M. Deschanel, mais
_arrestation_ ne me trouble pas, parce que je ne saurais le remplacer
par rien. Il me serait difficile, malgré le désir de M. Deschanel,
d’utiliser _imprimer_ dans tous les cas où _impressionner_ me vient sous
la plume; _imprimer_ est meilleur et possède un sens concret[114] qui
lui donne plus de force dans la métaphore, mais vraiment: «Ce spectacle
m’a impressionné», si cela peut se traduire par «ce spectacle m’a ému»,
cela n’a jamais pu, à aucun moment de la langue, se dire par «ce
spectacle m’a imprimé». Malgré les citations de M. Deschanel, ni Molière
ni La Bruyère n’ont employé _imprimer_ au sens d’_impressionner_; l’un
et l’autre lui donnent le sens purement latin de «frapper» et ne
l’emploient qu’avec un adverbe: «... si bien imprimé»; «le plus
fortement imprimés!» Dans les deux phrases citées par M. Deschanel,
_frapper_ le remplacerait fort bien; _impressionner_ le remplacerait
fort mal.
[114] _Impressionner_ a d’ailleurs pris un sens concret dans la
photographie, où il serait malaisé, même à M. Deschanel, de le
remplacer par _imprimer_.
L’Académie n’admet pas l’_animation_ des rues, mais l’opinion
linguistique de l’Académie n’a pas de valeur pour le présent, puisque
son dictionnaire représente déjà le passé, quand il paraît; ensuite, nul
concile, même académique, ne saurait prévaloir contre l’usage. Que M.
Deschanel condamne des innovations telles que _pourcentage_, _épater_,
_terroriser_, _bénéficier_, _différencier_, _socialiser_, _méridional_,
cela surprend, car tous ces mots sont du français véritable et tous
répondent à un besoin réel, même _terroriser_, qui semble avoir un sens
plus actif, plus décisif, peut-être à cause de sa nouveauté, que
_effrayer_ ou _épouvanter_. En est-il de même de _clamer_, de
_perturber_, de _ululer_, et de tout le groupe des latinismes récemment
introduits dans la langue? C’est assez douteux, car il ne faut demander
directement au latin, grenier légitime de la langue française, que des
mots réellement utiles et que nos propres ressources linguistiques ont
été impuissantes à imaginer.
M. Deschanel signale enfin quelques déformations réelles; elles sont
vénielles. Sans doute _herboriste_ est la corruption d’_arboriste_; sans
doute il peut sembler fâcheux qu’on ait confondu _confrairie_ et
_confrérie_, _palette_ avec _poëlette_, _chère_ avec _chair_, que le
féminin de _sacristain_ soit _sacristine_, qu’_ornement_ ait donné
_ornemaniste_ et _fusain_, _fusiniste_, et que, dans le vocabulaire des
injures politiques, on oublie, en écrivant _salaud_, que le féminin de
cette délicieuse épithète est _salope_, mais avant de condamner des
formes qui, malgré les grammairiens, se permettent de dévier un peu de
la logique apparente, il faudrait peut-être les examiner avec quelque
minutie et quelque bienveillance. On découvrirait alors que _fusiniste_
et _ornemaniste_, par exemple, étant des formations orales, apparues à
une époque où la langue prononce identiquement _in_ et _ain_, _an_ et
_ent_, ne pouvaient prendre, en se dérivant, une prononciation que ne
contiennent pas leurs radicaux; l’aspect de ces deux mots décèle leur
origine, qui est récente et populaire. Des professeurs eussent forgé
_ornementiste_, comme ils ont forgé _goncourtiste_, qu’ils opposent à
_goncouriste_, forme vraie puisqu’elle est la seule qui ne déforme pas
la sonorité du radical. De _fusain_ ils auraient fait _fusainniste_,
mais comment marquer la nasalisation de _ain_? _Fusainniste_, c’est
_fusainiste_, lequel tend à _fuséniste_, lequel était destiné à devenir
_fusiniste_, selon la gamme implacable _a e i o u_. Il est possible que
le mot actuel ait passé par ces diverses étapes, lentement ou
rapidement; nous n’en savons rien. Quant au mot _sacristine_, il est
probable qu’il vient de _sacristie_ et non de _sacristain_. Tout cela
d’ailleurs est insignifiant et il semblera puéril d’indiquer que
_salope_ est un substantif et _salaud_, un adjectif, et que, loin d’être
le masculin et le féminin l’un de l’autre, les deux mots semblent
d’origine différente[115].
[115] Le dernier chapitre du livre de M. Deschanel est une petite
excursion étymologique qui ne semble pas toujours très heureuse. On
ne peut vraiment lui concéder que _exaucer_ vienne de _exaudire_;
_bal_, _pompe_ et _marmot_ du grec βαλλω, πομπη, μορμω. Le grec
classique n’a rien donné directement et n’a rien pu donner au vieux
français. _Contre-danse_ n’est pas la corruption l’anglais
_country-dance_,--au contraire. _Gosse_ n’est aucunement l’apocope
du mot problématique _bégosse_. _Gosse_ est l’abrégé de _gosselin_
et cela est tellement évident que son féminin, demeuré intact, est
_gosseline_. «Le mot _budget_ est notre ancien mot _pouchette_,
_bougette_»; nullement; _pouchette_ et _bougette_ sont deux mots
très différents: l’un est venu en français de l’anglo-saxon _pocca_,
_poche_, _pouche_, _pochette_, _pouchette_; l’autre est le latin
_bulga_ qui a fourni _bouge_, _bougette_, et ce dernier mot, au sens
de sac, bourse, magasin, trésor, est entré légitimement en anglais
avec le dialecte normand. Le verbe _bouger_ est d’une autre famille:
il est né du latin _bullicare_, pendant que _bullire_ donnait
_bouillir_. Tout cela est bien élémentaire, mais l’histoire des mots
a son importance et contient sa philosophie, quand elle est exacte.
M. Deschanel demande: A quoi sert _baser_, puisque l’on possède
_fonder_? «S’il entre, je sors», dit Royer-Collard, quand on discuta la
venue au dictionnaire de ce verbe excellent et de forme élégante. Voilà
une parole et un geste que nous ne pouvons plus comprendre.
Royer-Collard ne savait pas que beaucoup des mots dont il protégeait
l’aristocratisme contre cet intrus ingénu n’étaient eux-mêmes que des
parvenus que le XVIIe siècle avait méprisés. Le _Dictionnaire
néologique_ de l’abbé Desfontaines raille comme prétentieux, ridicules
et outrecuidants, une quantité de mots alors nouveaux dans le bel usage.
L’opuscule est précédé d’une lettre de Jean-Baptiste Rousseau qui est
curieuse parce qu’elle est éternelle comme la plainte du vieillard: «Il
règne aujourd’hui dans le langage une affectation si puérile, que le
jargon des _Précieuses_ de MOLIÈRE n’en a jamais approché. Le style
frivole et recherché passe des Caffés, jusqu’aux tribunaux les plus
graves, et si Dieu n’y met la main, la Chaire des Prédicateurs sera
bientôt infectée de la même contagion. Rien ne peut mieux réussir à en
préserver le Public, que quelque Ouvrage qui en fasse sentir le
ridicule: et pour cela il n’y a autre chose à faire que de lui
présenter, dans un Extrait fidèle, toutes ces phrases vuides et
alambiquées, dont les nouveaux SCUDÉRIS de notre temps ont farci leurs
ouvrages, même les plus sérieux.» On n’est pas très surpris en lisant ce
dictionnaire d’y trouver voués à la réprobation des honnêtes gens des
mots tels que: Agreste, amplitude, arbitraire, assouplir, avenant;
«_aviser_, pour dire _découvrir de loin_, est un mot bas et de la lie du
peuple»; broderie, coûteux, coutumier, découdre défricher, sont tenus
pour des termes incompatibles avec la littérature, et on rejette encore:
détresse, émaillé, enhardir, équipée, germe, geste, etc. Ce n’est
qu’après avoir consulté la liste de l’abbé Desfontaines que l’on
comprend bien la question de M. Deschanel. A quoi sert _baser_? A quoi
sert _enhardir_? demandait l’abbé Desfontaines.
Francis Wey, en 1844, se posait d’analogues questions. A quoi bon,
disait-il, _imagé_, _aisance_, _exorable_, _inepte_, _injouable_,
_invendu_, _insuccès_? _Clarifier_, au figuré, est «une lourde faute» et
il faut répudier encore _incuit_, _motiver_ et _chevalin_. Mais son goût
pur ne lui inspirait aucune répugnance pour _phlébotomiser_! Nodier,
plein de grec, affirme que _déraison_ est un barbarisme; les
grammairiens de son temps écartent comme incongrus _aventureux_,
_valeureux_, _vaillance_.
Après et malgré toutes mes objections, il m’est très facile de
reconnaître l’intérêt du livre de M. Deschanel et la justesse de
beaucoup de ses remarques. Il ne lui a vraiment manqué qu’un principe
pour faire une œuvre solide et qui fût autre chose qu’un «Dites et Ne
Dites pas». Il accueille _cercleux_ et refuse _moyenâgeux_, il consent à
_télescoper_ et recule devant _écoper_. On ne sait pourquoi. C’est le
sentiment introduit dans la linguistique; les mots sont jugés bons ou
mauvais selon qu’il plaît et sans que l’on soit tenu à fournir un motif
valable et discutable. Si l’on n’admet pas, comme jadis, l’autorité
absolue de l’usage, du bel usage, on n’a pour guide que son propre goût;
mais on aurait plus de chances de le faire prévaloir, à écrire en beau
style quelques livres de forte littérature qu’à recueillir des anecdotes
philologiques. L’opinion de Voltaire ou même celle de Littré, ou même
celle de M. Bréal, m’importe peu si elle n’est qu’une opinion. «Le
langage actuel de telles écoles littéraires serait-il compris de nos
écrivains du XVIIe et du XVIIIe siècle? On en peut douter...» Il faut
qu’on en puisse douter, car nous écririons en vain, plagiaires
misérables, si nous n’écrivions différemment non seulement de Fénelon,
mais de Jean-Jacques et de Chateaubriand. Et Villehardouin aurait-il
compris Bossuet et Villon aurait-il compris Racine? Le rêve de M.
Deschanel, c’est donc l’imitation et l’immobilité? Il reconnaît
cependant lui-même que les langues se modifient sans cesse; mais il
ajoute: «Ce n’est pas toujours en bien.» Rien de plus juste, mais
comment reconnaîtrons-nous le bien et le mal?
Quels que soient les changements et, si l’on veut, les déformations que
l’usage lui impose, une langue reste belle tant qu’elle reste pure. Une
langue est toujours pure quand elle s’est développée à l’abri des
influences extérieures. C’est donc du dehors que sont venues
nécessairement toutes les atteintes portées à la beauté et à l’intégrité
de la langue française. Elles sont venues de l’anglais: après avoir
souillé notre vocabulaire usuel, il va, si l’on n’y prend garde,
influencer la syntaxe, qui est comme l’épine dorsale du langage; du
grec, manipulé si sottement par les pédants de la science, de la
grammaire et de l’industrie; du grossier latin des codes que les avocats
amenèrent avec eux dans la politique, dans le journalisme, et dans tout
ce que l’on qualifie science sociale. Ces ruisseaux si lourdement
chargés de sable et de bois mort ont encombré la langue française: il
suffirait de les dessécher ou de les dériver pour rendre au large fleuve
toute sa pureté, toute sa force et toute sa transparence.