Beauté physique des mots.--Origines des mots français.--Les
doublets.--Le vieux français et la langue scolastique.--Le latin
réservoir naturel du français.
On ne s’est guère intéressé jusqu’ici aux mots du dictionnaire que pour
en écrire l’histoire, sans prendre garde à leur beauté propre, de forme,
de sonorité, d’écriture. C’est qu’on a cru sans doute que, dégagés de
l’image ou de l’idée qu’ils contiennent, les mots n’existeraient plus
qu’à l’état d’articulations vaines. La phonétique elle-même n’a pu
rester complètement indifférente à la signification des mots dont elle
analysait les éléments, et c’est ainsi qu’elle est arrivée à établir
l’origine et la filiation de presque tous les vocables de la langue
française. Mais on conçoit très bien, et il y a une phonétique pure qui,
faisant abstraction de toute sémantique, constate simplement la
généalogie des sons, leurs mutations, leurs influences réciproques.
L’esthétique du mot, telle que j’essaierai de la formuler pour la
première fois, aura d’abord ce point de contact avec la phonétique
qu’elle ne s’occupera que par surcroît du sens verbal, tout à fait
insignifiant dans une question de beauté physique: la signification d’un
mot ni l’intelligence d’une femme n’ajoutent rien ni n’enlèvent rien à
la pureté de leur forme. Pureté: voilà le déterminatif[1].
[1] Vaugelas, qui ne pouvait avoir qu’un sens instinctif de la pureté
des mots, a le sens de leur beauté. Il loue en ces termes
_insidieux_: «il est beau et doux à l’oreille.»
Il y a dans la langue française et dans toutes les langues novo-latines,
trois sortes de mots: les mots de formation populaire, les mots de
formation savante, les mots étrangers importés brutalement; _maison_,
_habitation_, _home_, sont les trois termes d’une même idée, ou de trois
idées fort voisines; ils sont bien représentatifs des trois castes
d’inégale valeur qui se partagent les pages du vocabulaire français.
Notre langue serait pure si tous ses mots appartenaient au premier type,
mais on peut supposer, sans prétendre à une exactitude bien rigoureuse,
que plus de la moitié des mots usuels ont été surajoutés, barbares et
intrus, à ce que nous avons conservé du dictionnaire primitif: la
plupart de ces vocables conquérants, fils bâtards de la Grèce ou
aventuriers étrangers, sont d’une laideur intolérable et demeureront la
honte de notre langue si l’usure ou l’instinct populaire ne parviennent
pas à les franciser. Leur nombre croissant pourrait faire craindre que
le français fût en train de perdre son pouvoir d’assimilation, jadis si
fort, si impérieux; il n’en est rien, mais la demi-instruction, si
malheureusement répandue, oppose à cette vieille force l’inertie de
plusieurs sophismes.
Cependant les mots du second et du troisième type peuvent avoir acquis,
par le hasard des formations ou des déformations, une certaine beauté
analogique; ils peuvent être tels qu’ils aient l’air d’être les frères
véritables des véritables mots français; cette pureté extérieure, qui ne
fait point illusion au phonétiste, doit désarmer le littérateur; il nous
est parfaitement indifférent, en vérité, que _hélice_, _agonie_, _gamme_
soient des mots grecs; rien ne les différencie des plus purs mots
français; ils se sont naturellement pliés aux lois de la race et leur
fraternité est parfaite avec _lice_, _dénie_, _flamme_, véridiques
témoins. Il y a aussi un grand nombre de termes abstraits qui, quoique
d’une physionomie assez barbare, nous sont indispensables, tant que le
vocabulaire n’aura pas subi une réforme radicale; dès qu’on touche aux
abstractions, il faut écrire en gréco-français; cet essai sera, et est
déjà plein de mots que je répudie comme écrivain, mais sans lesquels je
ne puis penser. On ne peut les supprimer, mais on peut tenter de les
rendre moins laids: cela sera l’objet d’un des chapitres que j’ai le
dessein d’écrire.
Pareillement, et avec moins d’hésitation encore, il faut respecter la
plupart des mots latins qui sont entrés dans la langue sans passer par
le gosier populaire, ce terrible laminoir. Ils sont mal formés; on n’a
pas tenu compte, en les transposant, des modifications spontanées que la
prononciation leur aurait fait subir si le peuple les avait connus et
parlés; on les jeta brutalement dans la langue, sans écouter aucun des
conseils de l’analogie et on infesta ainsi le français de la finale
_ation_, qui peu à peu a détruit le pouvoir de _aison_, finale normale,
moins lourde et plus définitive. De _potionem_ le peuple a fait _poison_
et les savants _potion_; le peuple fut plus ingénieux et plus personnel,
étant ignorant. Mais _potion_ était utile, l’idée générale contenue dans
_potionem_ ayant disparu du mot populaire[2]. La nécessité qui a fait
doubler _émoi_ par _émotion_ est beaucoup moins évidente, et l’on ne
voit pas bien que la langue qui avait _émouvoir_ ait fait, en acceptant
_émotionner_, une acquisition très importante ni très belle.
[2] Elle a également disparu de _potion_ pour se partager entre
_breuvage_ et _boisson_.
_Poison_ et _potion_; on appelle _doublets_ ces mots de forme différente
et de souche unique; le second est venu doubler le premier soit à une
époque assez ancienne, soit au cours des siècles ou tout récemment. Ils
n’ont jamais la même signification et c’est l’excuse du mauvais; excuse
assez faible, car, comme je l’expliquerai plus loin, un seul mot peut,
sans qu’aucune confusion soit à craindre, porter jusqu’à dix ou douze
sens différents.
C’est ainsi que la langue ayant tiré du latin _capitale_ la forme
_cheptel_ a fait, avec le même mot, la forme _capital_. Voici quelques
exemples de doublets que je n’emprunte pas à l’opuscule de Brachet,
quoiqu’ils s’y trouvent certainement:
Latin Vieux français Français moderne
_Monasterium_ Moutier Monastère
_Ministerium_ Métier Ministère
_Paradisus_ Parvis Paradis
_Hospitale_ Hôtel Hôpital
_Augurium_ Heur Augure
_Unionem_ Oignon Union[3]
_Crypta_ Grotte Crypte
_Decima_ Dîme Décime
_Articulum_ Orteil Article
_Navigare_ Nager Naviguer
[3] Il y a deux _unio-nem_, l’un disant oignon, l’autre union. Ce
n’est donc pas là un doublet véritable; mais si le vieux français
avait tiré un mot de _unionem_ (unir), nous dirions, sans rire:
_L’oignon fait la force._
Souvent, le sens s’étant perdu de la fécondité naturelle du français, un
savant en quête d’un qualificatif, d’un dérivé est remonté au mot latin
au lieu d’interroger le mot français:
_Natalis_ Noël Natalité
_Ostrea_ Huître Ostréiculture
_Ranuncula_ Grenouille Renonculacées
_Oxalia_ Oseille Oxalique
_Medulla_ Moëlle Médullaire[4]
_Auricula_ Oreille Auriculaire
_Gracile_ Grêle Gracilité
_Dies dominica_ Dimanche Dominical
_Pediculum_ Pou Pédiculaire
_Pneuma_ Neume Pneumatique
[4] Il n’est pas très rare de lire: la _moëlle médullaire_. Il ne faut
pas trop rire, ni trop blâmer cela. Le langage d’usage n’a pas à
tenir compte du sens étymologique des mots. Voir plus loin, à la fin
du chapitre II.
On doit avoir l’impression rien qu’à parcourir ces deux listes très
écourtées, que si les mots de la seconde colonne sont français, ceux de
la troisième ne le sont pas, ou très peu; ils ne sont pas davantage
latins, puisque jamais en aucun pays ils n’ont été prononcés tels que le
dictionnaire nous les offre aujourd’hui. Ils n’en sont pas moins, sauf
le dernier, fort estimables; leur présence dans la langue est devenue
presque un ornement en même temps qu’une garantie de solidité depuis que
tant d’autres causes de destruction sont venues l’assaillir et,
partiellement, la vaincre.
Nous ne comprenons plus, sans études préalables, le vieux français; la
tradition a été rompue le jour où les deux littératures, française et
latine, se trouvèrent réunies aux mains des lettrés; les hommes qui
savent deux langues empruntent nécessairement, quand ils écrivent la
plus pauvre, les termes qui lui manquent et que l’autre possède en
abondance. Or, à ce moment le français paraissait aussi pauvre en termes
abstraits que le latin classique, tandis que le latin du moyen âge,
enrichi de toute la terminologie scolastique, était devenu apte à
exprimer, avec la dernière subtilité, toutes les idées; ce latin
médiéval a versé dans le français toutes ses abstractions; la
philosophie et toutes les sciences adjacentes s’écrivent toujours dans
la langue de Raymond Lulle. _Identité_, _priorité_, _actualité_ sont des
mots scolastiques. Cet apport, continué par les siècles, a presque
submergé le vieux français. On en était arrivé à croire, avant la
création de la linguistique rationnelle, que ces mots latins étaient les
seuls légitimes et que les autres représentaient le résidu d’une
corruption extravagante; mais la corruption elle-même a des lois et
c’est pour ne pas les avoir observées qu’on a si fort gâté la langue
française.
Il n’est pas bien certain, en effet, que le vieux français fût aussi
dénué qu’on l’a cru: si les innovateurs avaient connu leur propre langue
aussi bien qu’ils connaissaient le latin, auraient-ils négligé
_afaiture_ pour _construction_, ou _semblance_ pour _représentation_? La
nécessité n’explique pas tous ces emprunts; la vanité en explique
quelques autres: il a toujours paru aux savants de tous les temps qu’ils
se différenciaient mieux de la foule en parlant une langue fermée à la
foule. Dans l’histoire du français il faut tenir compte du pédantisme.
Sur près de deux mille mots purement latins en _sion_ et _tion_, il n’y
en a pas vingt qui puissent entrer dans une belle page de prose
littéraire; il y en a moins encore qu’un poète osât insérer dans un
vers. Ces mots, et une quantité d’autres, appartiennent moins à la
langue française qu’à des langues particulières qui ne se haussent que
fort rarement jusqu’à la littérature, et si on ne peut traiter certaines
questions sans leur secours, on peut se passer de la plupart d’entre eux
dans l’art essentiel, qui est la peinture idéale de la vie.
D’ailleurs les mots les plus servilement latins sont les moins
illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le
français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il
se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont
si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a
des mots savants dans la _Chanson de Roland_. Au point de vue
esthétique, si _imperméabilisation_ et _prestidigitateur_, par exemple,
manquent vraiment de beauté verbale, il y a moins d’objections contre
beaucoup de leurs frères latins, et d’autres, fort nombreux, sont très
beaux et très innocents[5]. Tout en regrettant que le français se serve
de moins en moins de ses richesses originales, je ne le verrais pas sans
plaisir se tourner exclusivement du côté du vocabulaire latin chaque
fois qu’il se croit le besoin d’un mot nouveau, s’il voulait bien, à ce
prix, oublier qu’il existe des langues étrangères, oublier surtout le
chemin du trop fameux _Jardin des Racines grecques_. Le mal que ce petit
livre a fait depuis deux siècles aux langues novo-latines est
incalculable et peut-être irréparable.
[5] _Innocent_ est un mot de formation savante, qui remonte au XIe
siècle. Du latin _innocentem_ le peuple aurait fait _ennuisant_.