III

Après le départ de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa

vie journalière, il rentra complètement dans ses habitudes, et

l'entraînement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu

du silence qui succédait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus

l'air de croire à la réalité du danger qui menaçait la Russie, et de

penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais étaient les

premiers prêts à tous les sacrifices. Un seul témoignage de l'exaltation

générale produite par la présence de l'Empereur se manifesta cependant

aussitôt après: ce fut la mise à exécution de la demande d'hommes et

d'argent, qui, en revêtant une forme légale et officielle, devint par

suite inévitable.

L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus sérieux: ils

envisagèrent au contraire leur situation avec une légèreté croissante,

ainsi qu'il arrive souvent à la veille d'une catastrophe. Il s'élève

alors dans l'âme, en effet, deux voix également puissantes: l'une prêche

sagement la nécessité de se rendre bien compte du danger imminent et des

moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est

trop pénible d'y songer, puisqu'il n'est pas donné à l'homme d'éviter

l'inévitable, et qu'il est dès lors plus simple d'oublier le danger et

de vivre gaiement jusqu'au moment où il arrive. Dans l'isolement, c'est

la première des voix qu'on écoute, tandis que les masses obéissent à la

seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on

ne s'était tant amusé à Moscou que cette année-là.

On lisait et l'on discutait les dernières affiches de Rostoptchine,

comme on discutait les bouts-rimés de Vassili Lvovitch Pouschkine.

L'en-tête de ces affiches représentait le cabaret d'un certain barbier,

nommé Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville,

qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur

Moscou, s'était campé d'un air colère sur le seuil de sa boutique, et

avait tenu à la foule un discours plein d'injures contre les Français.

Dans ce discours, admiré par les uns et critiqué par les autres au club

Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Français se

nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha[27] les

ferait crever, que le stchi[28] les étoufferait; qu'il n'y avait parmi

eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air

d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que

Rostoptchine avait renvoyé de Moscou tous les étrangers, sous prétexte

qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napoléon, et

l'on citait à cette occasion les bons mots du général gouverneur à

l'adresse des expulsés. «Rentrez en vous-mêmes, entrez dans la barque et

n'en faites pas une barque à Caron[29].» On disait encore que tous les

tribunaux avaient été transportés hors de la ville, et l'on ajoutait à

cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait

seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte

Rostoptchine. On disait enfin que le régiment promis par Mamonow

coûterait à ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dépenserait

davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans

ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait à la tête

de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.

«Vous n'épargnez personne,» disait Julie Droubetzkoï à Schinchine, en

ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un

petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soirée

d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... «Besoukhow est

ridicule, poursuivit-elle en français, mais il est si bon, si

aimable!... Quel plaisir trouvez-vous à être si caustique?

--À l'amende!» s'écria un jeune homme habillé en milicien, que Julie

appelait «son chevalier» et qui l'accompagnait à Nijni. Dans sa coterie,

comme dans beaucoup d'autres, on s'était donné le mot pour ne plus

parler français, et, chaque fois qu'on manquait à cet engagement, on

payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.

«Vous payerez double! dit un littérateur russe, car vous venez de faire

un gallicisme.

--J'ai péché et je paye, dit Julie, pour avoir employé le mot

«caustique»; quant aux gallicismes, je n'en réponds pas, je n'ai ni

assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et

prendre comme lui des leçons de russe. Ah! mais le voilà, dit-elle.

Quand on parle du soleil,--et elle allait citer le proverbe en français,

lorsque, s'arrêtant court, elle se mit à rire et le traduisit en

russe:--Vous ne m'attraperez plus!...--Nous parlions de vous,

continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre

régiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow,

ajouta-t-elle avec cette facilité de mensonge particulière aux femmes du

monde.

--De grâce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en

s'asseyant à ses côtés, si vous saviez comme il m'ennuie!

--Vous le commanderez en personne, bien certainement?--poursuivit Julie

en lançant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y répondit

pas: la présence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient

toujours un terme aux moqueries dont il était l'objet.

--Oh non!--dit-il en éclatant de rire à la question de Julie, et en

avançant son gros corps:--Les Français auraient trop beau jeu, et puis

je craindrais de ne pouvoir me hisser à cheval!»

Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille

Rostow.

«Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout à fait dérangées?

Le comte est un imbécile: les Razoumovsky lui ont proposé d'acheter la

maison et le bien de Moscou, et l'affaire traîne en longueur parce qu'il

en demande un prix trop élevé.

--Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va être conclue,

quoique ce soit, à l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des

maisons.

--Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?

--Mais alors pourquoi partez-vous?

--Moi? voilà qui est étrange.... Je pars parce que tout le monde s'en

va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!

--Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra

liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre

sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais

partis pour la campagne.

--Nathalie s'est complètement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie

en s'adressant à Pierre avec un malicieux sourire.

--Ils attendent leur fils cadet, qui est entré au service comme cosaque,

et qui a été envoyé à Biélaïa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans

mon régiment.... Le comte serait parti malgré cela, mais la comtesse n'y

consent pas avant d'avoir revu son fils.

--Je les ai rencontrés, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie

est fort embellie et de très bonne humeur, reprit Julie.... Elle a

chanté une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines

personnes!

--Qu'est-ce qui s'efface?» demanda Pierre, dépité.

Julie sourit.

«Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se

rencontrent que dans les romans de Mme de Souza.

--Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.

--Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connaît l'histoire;

je vous admire, ma parole d'honneur!

--À l'amende! à l'amende! s'écria le milicien.

--Bien! bien! repartit Julie impatientée, on ne peut donc plus causer à

présent... mais vous le savez, comte, vous le savez....

--Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrité.

--Et moi, je me rappelle fort bien que vous étiez au mieux avec Natacha,

tandis que ma préférée a toujours été Véra, cette chère Véra!

--Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assumé

le rôle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les

ai vus.

--Qui s'excuse s'accuse,--répondit Julie en souriant et en jouant avec

la charpie, mais elle changea aussitôt de sujet, afin d'avoir le dernier

mot:--Devinez qui j'ai rencontré hier soir.... La pauvre Marie

Bolkonsky! Elle a perdu son père, le saviez-vous?

--Non, vraiment, mais où demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!

--Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans

les environs, et qu'elle y emmène son neveu.

--Comment est-elle?

--Très affligée! Mais devineriez-vous qui l'a sauvée? c'est tout un

roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entourée, on allait la tuer après

avoir blessé ses gens, lorsqu'il s'est jeté dans la mêlée et l'a tirée

d'affaire!

--C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette

débandade générale est inventée à plaisir pour marier les vieilles

filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.

--Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu

amoureuse du jeune homme.

--Vite, vite, une amende! s'écria de nouveau le milicien.

--Mais comment aurais-je pu, s'il vous plaît, dire cela en russe?»

La guerre et la paix, Tome II · 第 98 / 102 题