II

«C'est tout, n'est-ce pas?» ajouta-t-il après avoir signé le dernier

papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout

plissé, il se dirigea vers la porte de la maison.

La femme du prêtre, rouge d'émotion, saisit à la hâte le plat sur

lequel étaient le pain et le sel, et, faisant une profonde révérence,

s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et

la remercia.

«La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!»

Tirant de son gousset quelques pièces d'or qu'il déposa sur le plateau:

«Te trouves-tu bien ici?» lui demanda-t-il en entrant dans la chambre

qui lui était préparée, et en précédant la maîtresse du logis toute

souriante.

L'aide de camp engagea le prince André à déjeuner avec lui; une

demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. André le trouva étendu

dans un fauteuil, l'uniforme déboutonné, lisant un roman français, _les

Chevaliers du Cygne_, de Mme de Genlis.

«Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau à papier entre

les pages du livre et en le mettant de côté. C'est bien triste, bien

triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second

père!»

Le prince André lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son

père, et lui dépeignit l'état dans lequel il avait trouvé Lissy-Gory.

«À quoi nous ont-ils amenés!» dit soudain Koutouzow d'une voix émue, en

songeant à la situation de son pays; «mais le moment viendra...»

reprit-il avec colère, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui

l'émouvait, il ajouta: «Je t'ai fait venir pour te garder auprès de moi.

--Je remercie Votre Altesse, répondit le prince André, mais je ne vaux

plus rien pour le service dans les états-majors.»

Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le

regarda d'un air interrogateur.

«Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens à mon régiment; je me

suis attaché aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection

pour moi et j'aurais du chagrin à m'en séparer. Si je refuse l'honneur

de rester auprès de votre personne, croyez bien que...»

Une expression bienveillante, spirituelle et légèrement railleuse passa

en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en

disant:

«Je le regrette, tu m'aurais été utile, mais tu as raison! Ce n'est pas

ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou

prétendus tels, servaient comme toi dans les régiments, ça vaudrait

beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite à Austerlitz.... Je te

vois encore avec le drapeau à, la main!»

À ces paroles une fugitive rougeur, causée par la joie, illumina la

figure du prince; Koutouzow l'attira à lui, l'embrassa, et André put

voir que ses yeux étaient de nouveau humides. Il savait que le vieillard

avait la larme facile, et que la mort de son père le portait

naturellement à lui témoigner une sympathie et un intérêt tout

particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir

extrême.

«Suis ton chemin, à la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de

l'honneur!... Tu m'aurais été bien utile à Bucharest, reprit-il après un

moment de silence: je n'avais personne à envoyer.... Oui, ils m'ont

accablé de reproches là-bas, et pour la guerre et pour la paix... et

pourtant tout a été fait à son heure, car tout vient à point à qui sait

attendre. Là-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici....

Oh! les conseillers! Si on les avait écoutés, nous n'aurions pas conclu

la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait

perdu, s'il n'était mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut

les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener à

bonne fin une campagne, voilà le difficile. Pour en arriver là, il ne

suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir,

c'est «patience et longueur de temps». Kamensky a envoyé des soldats

pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la

patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux

Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la

tête et en se frappant la poitrine, les Français aussi en tâteront,

crois-en ma parole!

--Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince André.

--Sans doute il le faudra, si tous le désirent, mais, je te le répète,

rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience;

ceux-là arriveront à tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette

oreille, voilà le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre!

Que faire?... que faire, je te le demande?... répéta-t-il, comme s'il

attendait une réponse, et ses yeux brillaient et s'éclairaient d'une

expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce

qu'il y a à faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher,

abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon

ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je

ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un

père! Si tu as besoin de quelque chose, viens à moi. Adieu, mon ami!» Et

il l'embrassa.

Le prince André n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que

Koutouzow, harassé de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans

son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des _Chevaliers du

Cygne_.

Chose étrange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince André une

action calmante; il retourna à son régiment, rassuré sur la marche

générale des affaires et confiant en celui qui les avait en main.

L'absence de tout intérêt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus,

en fait de passions, que l'expérience, résultat des passions, et chez

qui l'intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer les

conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des

événements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il

serait à la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra

rien, mais il écoutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au

bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible.

Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonté, la marche

inévitable des faits qui se déroulent devant lui; il les voit, il en

saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la

part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgré le

roman de Mme de Genlis et ses dictons français, on sent battre en lui un

coeur russe; sa voix a tremblé lorsqu'il a dit: «À quoi nous ont-ils

amenés?» et lorsqu'il les a menacés «de leur faire manger du cheval»!

C'était ce sentiment patriotique, ressenti par chacun à un degré plus ou

moins grand, qui avait puissamment contribué à faire nommer Koutouzow

général en chef, malgré la violente opposition de la camarilla; et une

approbation unanime et nationale avait confirmé ce choix d'une façon

éclatante.

La guerre et la paix, Tome II · 第 97 / 102 题