Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était
revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la
princesse, attendaient sa venue.
«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite:
j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé.
--Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils
vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch
reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas,
au nom du ciel!...
--Ils me trompent, dis-tu?
--J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle
vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur
idée!
--C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.»
Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été
rassemblés sur l'ordre de la princesse.
«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une
distribution de blé, rien de plus.»
Drone soupira sans répondre.
«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation.
--Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse
Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de
Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec
l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en
échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir
et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur
annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le
bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre,
aurait fait plus encore à ma place!»
La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le
crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés,
s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle
s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles;
leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître....
Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation,
elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire:
«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les
yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris
que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que
je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je
parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous
donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi
vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici,
c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce
que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou:
là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés
et nourris!»
La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la
foule:
«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître,
vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.»
Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole.
«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce
qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux
qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs
physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle
ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de
la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.
«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix...
seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur.
--Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de
réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son
regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se
troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle
s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle.
Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le
vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que
possible, murmura:
«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que
nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...
--Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages
reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la
curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et
opiniâtre.
--Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie
avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous
promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi
vous ruinera!»
Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.
«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de
ton blé, nous le refusons!»
La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et
effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son
tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.
«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi
veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas
plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas
besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie,
recevait ses instructions.
Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui
fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle
s'absorba dans ses douloureuses pensées.