Dans la matinée du 15 juillet, trois jours après les événements que nous
venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le
palais Slobodski.
Les salles étaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la
noblesse; dans l'autre, les marchands médaillés. La première était très
animée. Autour d'une immense table placée devant le portrait en pied de
l'Empereur, siégeaient, sur des chaises à dossier élevé, les grands
seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en
causant dans la salle.
Les uniformes, tous à peu près du même type, dataient, les uns de
Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus récents du
règne actuel, et donnaient un aspect bizarre à tous ces personnages, que
Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrés soit au
club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient étrangement le regard:
édentés pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncés dans leur
obésité, ou maigres et ratatinés comme des momies, ils restaient
immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient
jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie
les plus opposées se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'était
l'attente inquiète d'un grand et solennel événement; chez les autres, le
souvenir béat et placide de leur dernière partie de boston, de
l'excellent dîner, si bien réussi par Pétroucha le cuisinier, ou de
quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.
Pierre, qui avait endossé avec peine, dès le matin, son uniforme de
noble, devenu trop étroit, se promenait dans la salle, en proie à une
violente émotion. La convocation simultanée de la noblesse et des
marchands (de vrais états généraux) avait réveillé en lui toutes ses
anciennes convictions sur le Contrat social et la Révolution française;
car, s'il les avait oubliées depuis longtemps, elles n'en étaient pas
moins profondément enracinées dans son âme. Les paroles du manifeste
impérial où il était dit que l'Empereur viendrait «délibérer» avec son
peuple, le confirmaient dans sa manière de voir, et, convaincu que la
réforme espérée par lui depuis de longues années allait enfin
s'accomplir, il écoutait avidement tout ce qui se disait autour de lui,
sans y rien trouver cependant de ses propres pensées.
La lecture du manifeste fut acclamée avec enthousiasme, et l'on se
sépara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation,
Pierre entendit discuter sur la place réservée aux maréchaux de noblesse
à l'entrée de Sa Majesté, sur le bal à lui offrir, sur l'urgence de se
diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais dès qu'on
touchait à la guerre, et au but essentiel de la réunion, les discours
devenaient vagues et confus, et la majorité se renfermait dans un
silence prudent.
Un homme entre deux âges, encore bien de figure, en uniforme de marin
retraité, parlait assez haut à quelques personnes qui s'étaient groupées
avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia
Andréïévitch, revêtu de son caftan du règne de Catherine, marchait en
souriant au milieu de la foule, où il comptait de nombreux amis. Il
s'arrêta également devant l'orateur, et l'écouta avec satisfaction, en
manifestant son approbation par des signes de tête. Il était facile de
voir, à la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il
s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timorés ne
tardèrent-ils pas à s'en éloigner peu à peu, en haussant
imperceptiblement les épaules. Pierre, au contraire, découvrait dans son
discours un libéralisme peu conforme sans doute à celui dont il faisait
lui-même profession, mais qui ne lui en était pas moins agréable pour
cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique
agréable et mélodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de
la table et du commandement.
«Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient
proposé à l'Empereur de former des milices! Leur décision, fait-elle loi
pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve nécessaire, elle a
d'autres moyens à sa disposition pour lui témoigner son dévouement. Nous
n'avons pas encore oublié les milices de 1807!... Les voleurs et les
pillards y ont seuls trouvé leur compte.»
Le comte Rostow continuait à sourire d'un air d'assentiment.
«Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services à la
patrie? Aucun. Elles ont ruiné nos campagnes, voilà tout! Le recrutement
est préférable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous
reviendra, ce sera la corruption même!...--La noblesse ne marchande pas
sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amènerons des recrues, et
que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!» conclut
l'orateur, avec un geste plein d'énergie.
Le comte Rostow, au comble de l'émotion, poussait Pierre du coude;
celui-ci, éprouvant le désir de parler à son tour, fit un pas en avant,
sans savoir lui-même au juste ce qu'il allait dire. Il avait à peine
ouvert la bouche, qu'un vieux sénateur, d'une physionomie intelligente,
prit la parole avec l'irritation et l'autorité d'un homme habitué à
discuter et à diriger les débats: il parlait doucement mais nettement.
«Je crois, monsieur, dit-il en commençant, que nous ne sommes point
appelés ici pour juger quelle serait dans l'intérêt de l'Empire la
mesure la plus opportune à prendre, le recrutement ou la milice.... Nous
devons répondre à la proclamation dont nous a honorés notre Souverain,
et laisser au pouvoir suprême le soin de décider entre le recrutement
et...»
Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue à son agitation
dans la colère qu'excitaient en lui les vues étroites et par trop
légales du sénateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se
rendre compte à l'avance de la portée de ses expressions, il se mit à
parler avec une vivacité fébrile, en entrecoupant son discours de
phrases françaises et de phrases russes trop littéraires.
«Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au sénateur
(quoiqu'il le connût intimement, il croyait bien faire en cette
circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la
manière de voir de Monsieur,--poursuivit-il avec hésitation, et il
brûlait du désir de dire «du très honorable préopinant», mais il se
borna à ajouter «de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de
connaître,--je suppose que la noblesse est non seulement appelée à
exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi à «délibérer» sur
les mesures qui pourraient être utiles à la patrie. Je suppose aussi que
l'Empereur lui-même serait très mécontent de ne trouver en nous que des
propriétaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en
guise de... chair à canon, alors que nous aurions pu être pour lui un
appui et un conseil.»
Plusieurs membres de la réunion, effrayés de la hardiesse de ces paroles
et du sourire méprisant de l'Excellence, se détachèrent du groupe; le
comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans
ses habitudes de donner toujours la préférence au dernier interlocuteur.
«Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander
respectueusement à Sa Majesté de daigner nous communiquer le chiffre
exact de nos troupes, la situation de nos armées, et alors...»
Il ne put continuer. Assailli de trois côtés à la fois par de violentes
interruptions, il se vit obligé d'en rester là de sa péroraison. Le plus
virulent de ses interlocuteurs était un certain Etienne Stépanovitch
Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, très bien disposé
pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais
méconnaissable aujourd'hui, peut-être à cause de son uniforme, ou
peut-être aussi à cause de la colère qui paraissait l'animer.
«Je vous ferai d'abord observer, s'écria-t-il avec emportement, que nous
n'avons pas le droit d'adresser cette demande à l'Empereur, et quand
bien même la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y
répondre, car la marche de nos armées est subordonnée aux mouvements de
l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratégiques....
--Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!» reprit un autre
personnage, que Pierre avait rencontré autrefois chez les Bohémiens; ce
personnage jouissait au jeu d'une réputation plus que douteuse; lui
aussi, l'uniforme l'avait complètement métamorphosé....
--La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anéantir le pays, pour
profaner la tombe de nos pères, pour emmener nos femmes et nos enfants
(ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lèverons tous, nous
irons tous défendre le Tsar, notre père!... Nous autres Russes, nous ne
ménagerons pas notre sang pour la défense de notre foi, du trône et du
pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimée,
mettons de côté les rêvasseries.... Nous montrerons à l'Europe comment
la Russie sait se lever en masse!»
L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andréïévitch se
joignit de nouveau à ceux qui témoignaient hautement leur satisfaction.
Pierre aurait volontiers déclaré que lui aussi se sentait prêt à tous
les sacrifices, mais qu'avant tout il était urgent de connaître la
véritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remède. On ne
lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait à
chaque mot, on se détournait même de lui comme d'un ennemi; les groupes
se formaient, se séparaient et se rapprochaient tour à tour, et finirent
par retourner dans la grande salle, en parlant tous à la fois avec une
surexcitation indicible. Leur émotion ne provenait pas, comme on aurait
pu le croire, de l'irritation causée par les paroles de Pierre, déjà
oubliées, mais de ce besoin instinctif qu'éprouve la foule de donner un
objectif visible et palpable à son amour ou à sa haine; aussi, dès ce
moment, le malheureux Pierre devint-il la bête noire de la réunion.
Plusieurs discours, dont quelques-uns étaient pleins d'esprit et fort
bien tournés, succédèrent à celui du marin en retraite, et furent
vivement applaudis.
Le rédacteur du _Messager russe_, Glinka, déclara que «l'enfer devait
être repoussé par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous
borner, comme des enfants, à sourire aux éclairs et aux roulements du
tonnerre!»
«Oui, oui, c'est bien ça!... Nous ne devons pas nous contenter de
sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre,» répétait-on jusque
dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquée et
bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis béatement autour de
la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et
laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient
terriblement chaud! Pierre, très ému, sentait qu'il avait fait fausse
route, mais il ne renonçait pas pour cela à ses convictions; aussi le
désir de se justifier, et le désir plus grand encore de montrer que lui
aussi, à cette heure solennelle, était prêt à tout, le décida à essayer
encore une fois de se faire écouter:
«J'ai dit, s'écria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus
faciles lorsqu'on connaîtrait les besoins...!» Mais personne ne
l'écoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha général.
Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se détourna
aussitôt, attiré par les exclamations qui partaient d'un point opposé.
«Oui, Moscou sera livré!... Moscou sera notre libérateur!
--Il est l'ennemi du genre humain!...
--Je demande la parole....
--Faites donc attention, Messieurs, vous m'écrasez!» criait-on à la fois
de tous les côtés.