Pétia, après avoir été brusquement éconduit, s'enferma dans sa chambre
et y pleura à chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de
remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut à l'heure du
thé.
L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticité des
Rostow demandèrent à leurs maîtres la permission d'aller assister à son
entrée. Pétia mit beaucoup de temps à s'habiller ce matin-là, et fit son
possible pour arranger ses cheveux et son col à, la manière des grandes
personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait
les épaules, fronçait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-même, il
se glissa hors de la maison par l'escalier dérobé, sans souffler mot à
qui que ce fût de ses projets.
Sa résolution était prise: il lui fallait trouver à tout prix
l'Empereur, parler à un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un
Souverain en était toujours entouré par douzaines), lui faire expliquer
qu'il était le comte Rostow, que, malgré sa jeunesse, il brûlait du
désir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui,
d'après lui, devaient être d'un effet irrésistible sur l'esprit du
chambellan en question.
Bien qu'il comptât aussi beaucoup, pour assurer le succès de sa
démarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne
manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant
ses cheveux et son col, à se donner l'apparence et la tournure d'un
homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intéressait au spectacle de
la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il
songeait à conserver le maintien des personnes d'un certain âge.
Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop
bousculer. Quand il fut enfin à la porte de la Trinité, la foule, qui
ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien
contre la muraille, qu'il fut obligé de s'arrêter, pendant que des
voitures, à la suite l'une de l'autre, franchissaient la voûte en
maçonnerie. À côté de Pétia, et refoulés comme lui, se tenaient une
grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience
commençant à le gagner, il se décida à aller de l'avant, sans attendre
la fin du défilé et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte
poussée à sa grosse voisine.
«Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant
d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! Où veux-tu donc
te fourrer?
--S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas
malin!» dit le laquais en appliquant à Pétia un vigoureux coup de poing,
qui l'envoya rouler dans un coin, d'où s'exhalaient des odeurs d'une
nature plus que douteuse.
Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant
bien que mal son col, que la transpiration avait complètement défraîchi,
et se demanda avec angoisse si, dans un pareil état, le chambellan ne
l'empêcherait pas d'arriver jusqu'à l'Empereur. Il lui était impossible
de sortir de cette maudite impasse et de réparer le désordre de sa
toilette: il aurait pu sans doute s'adresser à un général que ses
parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frôler, mais il
lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gré
mal gré, il lui fallut se résigner à son triste sort!
Enfin la foule s'ébranla, en entraînant Pétia avec elle, et le déposa
sur la place, encombrée de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur
les toits des maisons. Arrivé là, il put entendre à son aise la joyeuse
sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui
envahissait chaque recoin de la vaste étendue.
Tout à coup les têtes se découvrirent, et le peuple se rua en avant.
Pétia, à moitié écrasé, assourdi par des hourras frénétiques, faisait de
vains efforts, en s'élevant sur la pointe des pieds, pour se rendre
compte de la cause de ce mouvement.
Il ne voyait que des visages émus et exaltés: à côté de lui, une
marchande pleurait à chaudes larmes.
«Mon petit père! mon ange!» s'écriait-elle en essuyant ses pleurs avec
ses doigts. La foule, arrêtée une seconde, continua à avancer.
Pétia, entraîné par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les
dents serrées, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups
de poing à droite et à gauche, criait hourra comme les autres et
paraissait tout prêt à exterminer ses semblables, qui, de leur côté, lui
rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. «Voilà donc
l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer à lui adresser
moi-même ma requête, ce serait trop de hardiesse!» Néanmoins il
continuait à se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un
espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs
étaient contenus par la police, reflua en arrière; l'Empereur sortait du
palais et se rendait à l'église de l'Assomption. À ce moment, Pétia
reçut dans les côtes une telle bourrade, qu'il en tomba à la renverse
sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un
ecclésiastique, un sacristain sans doute, dont la tête presque chauve
n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur
la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre,
de le protéger contre de nouvelles poussées de la foule.
«On a écrasé un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on
l'a écrasé, bien sûr!»
Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'église, la foule se
sépara, et le sacristain put traîner Pétia jusqu'au grand canon qu'on
appelle «le Tsar», où il fut de nouveau presque étouffé par la masse
compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui déboutonnaient son
habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piédestal où
était placé le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans
cet état. Pétia ne tarda pas à se remettre, les couleurs lui revinrent
et ce désagrément passager lui valut une excellente place sur le socle
du formidable engin. De là il espérait apercevoir l'Empereur; mais il ne
songeait plus à sa demande: il n'avait plus qu'un désir, celui de le
voir!... Alors seulement il serait heureux!
Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chanté à l'occasion de l'arrivée
de Sa Majesté et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule
s'éclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'épice, de graines de
pavot, que Pétia aimait par-dessus tout, se mirent à circuler, et des
groupes se formèrent sur tous les points de la place. Une marchande
déplorait l'accroc fait à son châle et disait combien il lui avait
coûté, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientôt
hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Pétia, discutait avec un
fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-là avec
Son Éminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes
filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout
celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres
circonstances n'auraient pas manqué d'intéresser Pétia, le laissaient
complètement indifférent; assis sur le piédestal de son canon, il était
tout entier à son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnée
qui succédait chez lui à la peur et à la douleur physique qu'il venait
d'éprouver, donnait une émouvante solennité à cet instant de sa vie.
Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut
aussitôt, pour voir comment et d'où l'on tirait, Pétia voulut en faire
autant, mais il en fut empêché par le sacristain qui l'avait pris sous
sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers,
des généraux, des chambellans, sortirent précipitamment de l'église; on
se découvrit à leur vue, et les badauds qui avaient couru du côté du
quai revinrent en toute hâte. Quatre militaires, en brillant uniforme et
chamarrés de grands cordons, apparurent enfin.
«Hourra! hourra! hurla la foule.
--Où est-il? où est-il?» demanda Pétia d'une voix haletante, mais
personne ne lui répondit: l'attention était trop tendue. Choisissant
alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes
pouvaient à peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports
de son jeune enthousiasme, il lui lança un formidable hourra, en se
jurant mentalement qu'en dépit de tous les obstacles il serait soldat!
La foule s'ébranla de nouveau à la suite de l'Empereur, et, après
l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu à peu. Il était tard. Bien
que Pétia fût à jeun, et que la sueur lui coulât du front à grosses
gouttes, il ne lui vint même pas à l'idée de retourner chez lui, et il
resta planté devant le palais au milieu d'un petit groupe de flâneurs;
il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce
pourrait être, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires
qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir à la table
impériale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et
repasser derrière les croisées pour leur service. Pendant le banquet,
Valouïew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple
paraissait désirer revoir encore Sa Majesté.
Le repas terminé, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit
sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitôt, en criant de nouveau à
pleins poumons:
«Notre père! notre ange! hourra!...» Et les femmes, et les bourgeois, et
Pétia lui-même, se remirent à pleurer d'attendrissement. Un morceau du
biscuit que l'Empereur tenait à la main, étant venu à glisser entre les
barreaux du balcon, tomba à terre aux pieds d'un cocher; le cocher le
ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruèrent sur l'heureux
possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant
remarqué, se fit donner une pleine assiettée de biscuits, et les jeta au
peuple. Les yeux de Pétia s'injectèrent de sang, et, malgré la crainte
d'être écrasé une seconde fois, il se précipita à son tour pour attraper
à tout prix un des gâteaux qu'avait touchés la main du Tsar. Pourquoi?
il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille
femme qui était sur le point d'en saisir un, et, malgré ses gestes
désespérés, parvint à l'atteindre avant elle; il lança un hourra
formidable, d'une voix, hélas! fortement enrouée. L'Empereur se retira,
et la foule finit par se disperser.
«Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,» se disaient joyeusement
entre eux les spectateurs, en s'éloignant.
Si heureux qu'il fût, Pétia était mécontent de rentrer, et de penser que
le plaisir de la journée était fini pour lui. Aussi préféra-t-il aller
retrouver son ami Obolensky, lequel était de son âge, et à la veille de
partir pour l'armée. De là il fut pourtant obligé de regagner la maison
paternelle; à peine arrivé, il déclara solennellement à ses parents
qu'il s'échapperait, si on ne le laissait pas agir à sa guise. Le vieux
comte céda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il
alla le lendemain même s'informer, auprès de gens compétents, où et
comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au
danger.