Napoléon quitta Dresde le 4 juin; il y avait séjourné trois semaines,
au milieu d'une cour composée de princes, de grands-ducs, de rois et
même d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui méritaient
bien de lui, il avait fait la leçon à ceux dont il croyait avoir sujet
d'être mécontent, offert en cadeau à l'impératrice d'Autriche des perles
et des diamants enlevés à des souverains, et embrassé avec tendresse
Marie-Louise, qui se considérait comme sa femme légitime, bien que la
première fût à Paris, incapable, à ce qu'il semble, de se consoler du
chagrin que lui causait leur séparation. Malgré la foi des diplomates
dans la possibilité du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens,
malgré la lettre autographe de Napoléon à l'Empereur Alexandre
commençant par ces mots: «Monsieur mon frère», contenant «l'assurance
sincère qu'il ne voulait pas de guerre», et se terminant par des
protestations d'affection et d'estime éternelles, il allait rejoindre
l'armée, et donnait, à chaque nouveau relais, des ordres incessants à
l'effet d'accélérer la marche des troupes dirigées de l'Occident vers
l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermée, attelée de six chevaux,
accompagné de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa
route était tracée par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans
chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient à sa
rencontre avec un enthousiasme mêlé de terreur.
Suivant la même direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, à
Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait été préparée
pour le recevoir, rejoignit et dépassa l'armée, arriva le lendemain sur
les bords du Niémen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa
calèche pour examiner le lieu désigné pour le passage des troupes.
À la vue des cosaques postés sur la rive opposée, et des steppes qui
s'étendaient à perte de vue jusqu'à Moscou, la ville sainte, cette
capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il
ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement à toutes les
prévisions de la diplomatie et à toutes les dispositions de la
stratégie... et ses troupes traversèrent le Niémen au jour fixé!
Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placée sur la rive gauche
du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de
l'escarpement, les mouvements de ses armées, dont les flots vivants
s'écoulaient hors du bois et se répandaient par les trois ponts établis
sur le Niémen. Ces armées savaient que l'Empereur était là, elles le
cherchaient même du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperçu sur la
hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se détachant de la
suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris
de: «Vive l'Empereur!» et, continuant sans cesse à déboucher de
l'immense forêt où elles étaient campées, elles franchissaient les ponts
en masses compactes.
«On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mêle lui-même, ça
chauffe, nom de...!... Le voilà! Vive l'Empereur!...--C'est donc là ces
fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de même!...--Au revoir,
Beauchet, je te réserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne
chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...--Si on me fait gouverneur
aux Indes, Gérard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrêté!...
Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...--Oh! les gredins de cosaques!
comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux
fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix à
un ancien. Vive l'Empereur!...» Et mille autres propos semblables
s'échangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes
soldats... et sur toutes ces figures basanées rayonnait un sentiment
unanime de joie, causé par l'ouverture de la campagne si impatiemment
attendue, et de dévouement exalté pour cet homme en redingote grise,
placé là-haut sur la colline.
Le 25 juin, monté sur un petit cheval arabe pur sang, Napoléon arriva au
galop jusqu'à un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes
qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolérait que parce qu'il lui
était impossible d'interdire ces bruyants témoignages d'affection. On
voyait cependant qu'ils le fatiguaient et détournaient son attention
des préoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant
un ponton qui fléchit sous le galop de son cheval, il prit la direction
de Kovno, précédé des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, à grands
cris, un passage à travers les troupes. Arrivé sur le bord du large
Niémen, il s'arrêta devant un régiment de uhlans polonais:
«Vive l'Empereur!» s'écrièrent les uhlans avec autant d'enthousiasme que
les Français, et en rompant les rangs pour le mieux voir.
Napoléon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre
qui gisait à terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant
d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'épaule du jeune
garçon, pour inspecter à son aise la rive opposée. Puis, étudiant la
carte du pays qui était déployée devant lui entre des morceaux de bois,
il murmura quelques mots sans lever la tête, et deux aides de camp
s'élancèrent vers les uhlans:
«Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?» se demanda-t-on à l'instant dans les rangs
du régiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de découvrir un gué
et de le passer.
Le colonel, un homme âgé et d'un extérieur agréable, demanda à l'aide de
camp, en rougissant et en balbutiant d'émotion, l'autorisation de ne pas
chercher de gué et de passer le fleuve à la nage avec tout son régiment.
Il était facile de voir qu'un refus l'aurait désolé, aussi l'aide de
camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait être
mécontent de ce surcroît de zèle. À ces mots, le vieil officier, les
yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda à
ses hommes de le suivre, et s'élança en avant en éperonnant sa monture;
celle-ci se raidissant, il la frappa avec colère, et tous deux sautèrent
et plongèrent au fond de l'eau, emportés dans la direction du courant.
Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient,
désarçonnés, les uns aux autres, quelques chevaux se noyèrent, quelques
hommes aussi, et le reste des cavaliers continua à nager, cramponnés à
leur selle ou à la crinière de leurs bêtes. Ils allaient, autant que
possible, en ligne droite, tandis qu'à une demi-verste de là il y avait
un gué; mais ils étaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin,
sous les yeux de l'homme qui était assis là-haut sur une poutre, et qui
ne daignait même pas les regarder!
Lorsque l'aide de camp revint auprès de l'Empereur, et qu'il se fut
permis d'attirer son attention sur le dévouement des Polonais à sa
personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et
marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en
jetant de temps à autre un coup d'oeil mécontent sur les soldats qui, en
se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'était pas chose nouvelle
pour lui d'être sûr que, depuis les déserts de l'Afrique jusqu'aux
steppes de la Moscovie, sa présence suffisait pour exalter les hommes au
point de lui faire, sans hésiter, le sacrifice même de leur vie. Il
remonta à cheval, et retourna à son campement.
Quarante uhlans disparurent, malgré les bateaux envoyés à leur secours.
Le gros du régiment fut refoulé vers le bord qu'il venait de quitter:
seuls le colonel et quelques soldats passèrent heureusement, et
grimpèrent tout ruisselants d'eau sur la rive opposée. À peine
l'eurent-ils atteinte, qu'ils crièrent de nouveau vivat! et qu'ils
cherchèrent des yeux la place occupée par Napoléon. Bien qu'il n'y fût
plus, ils se sentaient en ce moment complètement heureux!
Le soir même, Napoléon, après avoir lancé l'ordre d'accélérer l'envoi
des faux assignats destinés à la Russie, et après avoir fait fusiller un
Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de
l'armée française, décora de l'ordre de la Légion d'honneur, dont il
était le chef suprême, le colonel des uhlans qui, sans nécessité,
s'était précipité dans l'endroit le plus profond du fleuve!... _Quos
vult perdere, Jupiter dementat!_