L'histoire, c'est-à-dire la vie collective de toutes les individualités,
met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à
son but particulier.
Bien que Napoléon fût plus que jamais convaincu, en l'an de grâce 1812,
qu'il dépendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses
peuples, plus que jamais au contraire il était assujetti à ces ordres
mystérieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en
lui laissant l'illusion de croire à son libre arbitre.
Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence
des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer
et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces
nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient
cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c'étaient: la
violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d'Oldenbourg,
l'entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait
Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre,
l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractère des Français, à
l'entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux
dépenses qu'ils occasionnaient et à la nécessité par suite d'y trouver
des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reçus à Dresde,
aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des
contemporains, d'un sincère désir de paix, n'avaient cependant abouti
qu'à froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres
prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n'avaient, en
définitive, d'autre résultat que le fait qui devait fatalement
s'accomplir.
Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre? Est-ce son poids
qui l'entraîne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui
la dessèche? Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout
simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie démesurée
de la manger?
Prise à part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette
pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent
l'acte le plus minime de la vie organique. Par conséquent le botaniste
qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu
cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera à son
désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir.
De même aura tort et raison à la fois celui qui dira que Napoléon a été
à Moscou parce qu'il l'avait résolu, et qu'il y a trouvé sa perte parce
que telle était la volonté d'Alexandre; de même aura tort et raison
celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de
pouds[18] et sapée à sa base ne s'est écroulée qu'à la suite du dernier
coup de pioche donné par le dernier terrassier!
Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'Histoire:
ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les
étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même.
Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte
volontaire: il est lié à priori à la marche générale de l'histoire et de
l'humanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité.